Le but de la vie : discours de distribution des prix, lycée Charlemagne

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D'aucuns trouveront réactionnaire ce texte de 1840. Laissons-les dire. Il a pour le moins l'immense mérite de ne pas dorer la pilule aux jeunes gens à qui il est destiné. C'est une leçon de courage, un appel à l'effort, notion certes décrétée obsolète, de nos jours...
Théodore Jouffroy (1796-1842) est un philosophe et homme politique français.

 

DISCOURS AUX ÉLÈVES DU LYCÉE CHARLEMAGNE (distribution des prix, août 1840)

 

"Le succès n'est pas ce qui importe ; ce qui importe, c'est l'effort : car c'est là ce qui dépend de l'homme, ce qui l'élève, ce qui le rend content de lui-même".

 

Quand le ministre m'a désigné pour présider à cette solennité, je ne savais pas, jeunes élèves, à quels succès éclatants il m'associait. Je ne connaissais du collège Charlemagne que sa vieille renommée, les noms illustres qu'il a donnés à la patrie, l'infatigable activité de son chef, l'habileté et la science de ses maîtres, la célérité des grands institutions qui lui envoient leurs élèves, et je me sentais honoré de ma mission. Après la journée d'hier, j'en suis glorieux. Par vous, toutes les gloires de votre collège ont été renouvelées, tous ses lauriers rajeunis. Je vous en remercie au nom de l'Université, qui aime ce grand établissement, au nom du ministre qui en est sorti, au nom de ce quartier industrieux et populeux dont vous êtes les enfants et l'espérance, et dont vous soutiendrez, dans les carrières qui vous attendent, la vieille réputation d'activité et de patriotisme.

Continuez comme vous avez commencé, jeunes enfants dont cette année a vu les premiers efforts ; achevez de parcourir, avec honneur pour vous, avec gloire pour votre drapeau, la carrière dont vous apercevez le terme à des distances inégales, élèves plus avancés dans le cours de vos études. Vous reverrez des jours semblables à celui-ci ; vous y entendrez des voix plus éloquentes que la mienne. L'Université ne vous dit point adieu. Elle vous aime ; mais elle ressent, s'il est possible, quelque chose de plus tendre pour ceux qu'elle a si longtemps nourris dans son sein, et qui la quittent ; à ceux-là qui vont mettre à la voile de ses paisibles ports pour les mers orageuses du monde, à ceux-là laissez-moi, en son nom, adresser quelques paroles sérieuses et quelques derniers conseils.

Il y a aujourd'hui vingt-sept ans qu'à la suite de m'en éloigner comme eux, mon cœur battait pour la dernière fois dans une enceinte semblable à celle-ci. J'en sortis chargé de couronnes pour entrer dans la vie. Cette vie, je l'ai en grande partie parcourue ; j'en connais les promesses, les réalités, les déceptions : vous pourriez me rappeler comment on l'imagine ; je veux vous dire comment on la trouve, non pour briser la fleur de vos nobles espérances (la vie est parfaitement bonne à qui en connaît le but), mais pour prévenir des méprises sur ce but même, et pour vous apprendre, en vous révélant ce qu'elle peut donner, ce que vous avez à lui demander et de quelle manière vous devez vous en servir.

On la croit longue, jeunes élèves ; elle est très courte : car la jeunesse n'en est que la lente préparation, et la vieillesse que la plus lente destruction. Dans sept à huit ans, vous aurez entrevu toutes les idées fécondes dont vous êtes capables, et il ne vous restera qu'une vingtaine d'années de véritable force pour les réaliser. Vingt années ! C'est-à-dire une éternité pour vous, et en réalité un moment ! Croyez-en ceux pour qui ces vingt années ne sont plus : elles passent comme une ombre, et il n'en reste que les œuvres dont on les a remplies. Apprenez donc le prix du temps, employez-le avec une infatigable, avec une jalouse activité. Vous aurez beau faire : ces années qui se déroulent devant vous comme une perspective sans fin n'accompliront jamais qu'une faible partie des pensées de votre jeunesse ; les autres demeureront des germes inutiles, sur lesquels le rapide été de la vie aura passé sans les faire éclore, et qui s'éteindront sans fruit dans les glaces de la vieillesse.

Votre âge se trompe encore d'une autre façon sur la vie, jeunes élèves : il y rêve le bonheur, et ce qu'il y rêve n'y est pas. Ce qui rend la jeunesse si belle et qui fait qu'on la regrette quand elle est passée, c'est cette double illusion qui recule l'horizon de la vie et qui la dore. Ces nobles instincts qui parlent en vous, et qui vont à des buts si hauts ; ces puissants désirs qui vous agitent et qui vous appellent, comment ne pas croire que Dieu les a mis en vous pour les contenter, et que cette promesse, la vie la tiendra ? Oui, c'est une promesse, jeunes élèves, c'est la promesse d'une grande et heureuse destinée, et toute l'attente qu'elle excite en votre âme sera remplie ; mais si vous comptez qu'elle le sera en ce monde, vous vous méprenez. Ce monde est borné, et les désirs de votre nature sont infinis. Quand chacun de vous saisirait à lui seul tous les biens qu'il contient, ces biens jetés dans cet abîme ne le combleraient pas ; et ces biens sont disputés, on n'en obtient une part qu'au prix de cette lutte ardente qu'on vous décrivait hier éloquemment, et la fortune n'accorde pas toujours la meilleure au plus digne. voilà ce que la vie nous apprend ; voilà ce qui l'attriste et la décourage ; voilà ce qui fait qu'on l'accuse, et avec elle la Providence qui nous l'a donnée. Aucune autre époque ne fut plus heureuse que la nôtre, aucune n'a ouvert plus libéralement à tous l'accès au bonheur de la vie, et cependant elle retentit de cette accusation ; on s'en prend à tout de n'être pas heureux, à Dieu et aux hommes, à la société et à ceux qui la gouvernent. Que votre voix ne se mêle pas un jour à cette folle accusation, jeunes élèves ; que votre âme ne tombe point à son tour dans ce misérable découragement ; et pour cela, apprenez de bonne heure à voir la vie comme elle est, et à ne point lui demander ce qu'elle ne renferme pas. Ce n'est ni la Providence ni elle qui vous trompent ; c'est nous qui nous trompons sur les desseins de l'une et sur le but de l'autre. C'est en méconnaissant ce but qu'on blasphème et qu'on est malheureux ; c'est en le comprenant ou en l'acceptant qu'on est homme. Écoutez-moi, jeunes élèves, et laissez-moi vous dire la vérité.

Vous allez entrer dans le monde ; des mille routes qu'il ouvre à l'activité humaine, chacun de vous en prendra une. La carrière des uns sera brillante, celle des autres obscure et cachée : la condition et la fortune de vos parents en décideront en grande partie. Que ceux qui auront la plus modeste part n'en murmurent point. D'un côté, la Providence est juste, et ce qui ne dépend point de nous ne saurait être un véritable bien ; de l'autre, la patrie vit du concours et du travail de tous ses enfants, et dans la mécanique de la société il n'y a point de ressort inutile. Entre le Ministre qui gouverne l'État et l'artisan qui contribue à sa prospérité par le travail de ses mains, il n'y a qu'une différence, c'est que la fonction de l'un est plus importante que celle de l'autre ; mais, à les bien remplir, le mérite moral est le même. Que chacun de vous, jeunes élèves, se contente donc de la part qui lui sera échue. Quelle que soit sa carrière, elle lui donnera une mission, des devoirs, une certaine somme de bien à produire. Ce sera là sa tâche ; qu'il la remplisse avec courage et énergie, honnêtement et fidèlement, et il aura fait dans sa position tout ce qu'il est donné à l'homme de faire. Qu'il la remplisse aussi sans envie contre ses émules. Vous ne serez pas seuls dans votre chemin ; vous y marcherez avec d'autres appelés par la Providence à poursuivre le même but. Dans ce concours de la vie, ils pourront vous surpasser par le talent, ou devoir à la fortune(1) un succès qui vous échappera. Ne leur en veuillez pas, et, si vous avez fait de votre mieux, ne vous en veuillez pas à vous-mêmes. Le succès n'est pas ce qui importe ; ce qui importe, c'est l'effort : car c'est là ce qui dépend de l'homme, ce qui l'élève, ce qui le rend content de lui-même. L'accomplissement du devoir, voilà, jeunes élèves, et le véritable but de la vie et le véritable bien. Vous le reconnaissez à ce signe qu'il dépend uniquement de votre volonté de l'atteindre, et à cet autre qu'il est également à la portée de tous, du pauvre comme du riche, de l'ignorant comme du savant, du pâtre comme du roi, et qu'il permet à Dieu de nous jeter tous tant que nous sommes dans la même balance, et de nous peser avec les mêmes poids. C'est à sa suite que se produit dans l'âme le seul vrai bonheur de ce monde, et le seul aussi qui soit également accessible à tous et proportionné pour chacun à son mérite, le contentement de soi-même. Ainsi, tout est juste, tout est conséquent, tout est bien ordonné dans la vie, quand on la comprend comme Dieu l'a faite, quand on la restitue à sa vraie destination.

Abordez la vie avec cette conviction, jeunes élèves, et vous n'y trouverez point de mécomptes. Dans quelque condition que le hasard vous y place, vous vous y sentirez toujours dans l'ordre, associés aux desseins de la Providence, y concourant librement par votre volonté, utiles à votre patrie autant qu'il vous a été donné de l'être, maîtres de vous-mêmes et de votre destinée, maîtres de votre bonheur, qui ne dépendra que de vous, et sur lequel ni la fortune, ni les hommes ne pourront rien. Renversez cet ordre, abandonnez-vous aux ambitions de votre nature, et vous marcherez de déceptions en déceptions, et vous vous ferez une vie malheureuse pour vous, inutile aux autres. Qu'importent aux autres et à nous, quand nous quittons ce monde, les plaisirs et les peines que nous y avons éprouvés ? Tout cela n'existe qu'au moment où il est senti ; la trace du vent dans les feuilles n'est pas plus fugitive. Nous n'emportons de cette vie que la perfection que nous avons donnée à notre âme ; nous n'y laissons que le bien que nous avons fait.

Pardonnez-moi, jeunes élèves, dans un jour si plein de joie pour vous, d'avoir arrêté votre pensée sur des idées si austères. C'est notre rôle à nous, à qui l'expérience a révélé la vérité sur les choses de ce monde, de vous la dire. Le sommet de la vie vous en dérobe le déclin ; de ses deux pentes vous n'en connaissez qu'une, celle que vous montez ; elle est riante, elle est belle, elle est parfumée comme le printemps. Il ne vous est pas donné, comme à nous, de contempler l'autre avec ses aspects mélancoliques, le pâle soleil qui l'éclaire, et le rivage glacé qui la termine. Si nous avons le front triste, c'est que nous la voyons. Vivez, jeunes élèves, avec la pensée de cette autre pente que vous descendrez comme nous. Faites en sorte qu'alors vous soyez contents de vous-mêmes. Faites en sorte surtout de ne pas laisser s'éteindre dans votre âme cette espérance que nous y avons nourrie, cette espérance que la foi et la philosophie allument, et qui rend visible, par delà les ombres du dernier rivage, l'aurore d'une vie immortelle.

 

 

Note

 

(1) Il s'agit ici de la chance, du hasard, et non des biens, des richesses.

 

 

Texte en partie extrait de Cl. Juranville & P. Berger, Le bagage littéraire de la jeune fille, livre de lecture (Cours supérieur), Paris, Librairie Larousse, 1900, pp. 152-154.

 

Commentaires du texte, tirés de cet ouvrage :

Philosophie saine, concluant à l'effort personnel, à l'énergie. Sages conseils contre l'envie et l'ambition. Morale haute qui place la valeur de l'homme dans l'orientation de la volonté et dans l'accomplissement du devoir . On se dit qu'une société où seraient appliquées les maximes de Jouffroy serait florissante et jouirait de ces biens inestimables : l'ordre, la paix, la vertu !
Le ton paternel de l'auteur donne de bonhommie et de bienveillance à son langage d'une élégante clarté. La pensée s'élève jusqu'à l'éloquence dans les lignes finales...
Voici comment un savant universitaire, faisant tenir beaucoup de choses en peu de mots, a su montrer que la vie est courte mais peut être bien remplie ; qu'elle est bonne pour qui accomplit son devoir ; qu'elle est en outre le prélude d'une autre existence...

 

 

On pourra utilement comparer ce discours avec quelques autres :

- 1833 La Lettre aux instituteurs de Guizot
- 1836 Le Discours à l'École normale, du même
- 1883 La Bienveillance, discours de Jean Jaurès
- 1905 Et surtout du même, l'extraordinaire Discours à la jeunesse.