Une expérience de formation des instituteurs

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Cette "expérience de formation des instituteurs" (en Suisse romande) date un peu (1961 !), mais que de remarques intéressantes, de la part d'un enseignant d'adultes complètement étranger à la démagogie ! Car chez nous, "la vision des trente-cinq générations d'enfants qui auraient à souffrir d'un mauvais instituteur" n'a pas empêché de dormir beaucoup de formateurs !

 

Dès la formation de l'Institut J.-J. Rousseau, à Genève, en 19l2, Édouard Claparède avait demandé que les instituteurs fussent formés à l'Université pour y recevoir une solide préparation psychologique.

Cette revendication dont il fut l'un des premiers défenseurs, devint générale dans l'après-guerre et des voix nombreuses se firent entendre pour critiquer le régime des écoles normales engageant des adolescents de 15 à 16 ans dans une voie sans issue s'ils renonçaient à l'enseignement, ou alors les obligeant à y entrer même S'ils s'étaient convaincus que la profession d'instituteur ne leur convenait pas.

 

 

Un autre argument Invoqué fut de mettre fin à un système hybride, dans lequel la simultanéité de la culture générale et de la préparation professionnelle nuisait à l'une et à l'autre.

Les deux furent retenus lorsqu'en l933 fut élaboré un nouveau "Règlement des études pédagogiques préparant à l'enseignement primaire", sous l'impulsion de deux conseillers d'État (ministres), MM. A. Oltramare et A. Malche, tous deux professeurs à la Faculté des Lettres.

En voici les principales dispositions, dont une partie seulement est demeurée en vigueur.

Les études pédagogiques durent trois ans ; elles débutent par un "concours d'entrée en stage" le nombre des candidats admis étant toujours équivalent aux possibilités d'emploi supputées trois ans d'avance.

Conditions d'admission au concours : l'une ou l'autre des maturités délivrées par le Collège de Genève (lycée) et l'École supérieure des jeunes filles ; pour les futures "maternelles" : le diplôme de culture générale de cet établissement ; pour les candidats à l'enseignement spécial, à défaut de ces titres : une bonne instruction générale contrôlée par des examens, à condition de justifier d'une activité pédagogique en maison d'éducation ou dans une institution publique ou privée. Pour tous, un certificat médical délivré par le médecin des écoles lors d'une visite approfondie avant le concours. Enfin, un certificat de bonnes vie et mœurs et un extrait du casier judiciaire.

Les épreuves du concours d'entrée visent à vérifier la possession de connaissances jugées indispensables et à opérer une première sélection d'après les aptitudes.

Examen de connaissances :

- une épreuve écrite de langue française portant sur la possession pratique de la langue : étendue du vocabulaire, sens des mots, notions grammaticales fondamentales.

- contrôle de l'acquis dans les disciplines dont l'enseignement secondaire ne se préoccupe guère : musique (solfège et chant), dessin, gymnastique.

Examen d'aptitudes :

- un examen d'élocution française passé devant un jury : en général, lecture expressive d'un texte en prose ou en poésie, suivie d'un exposé libre d'une dizaine de minutes, sur un sujet tiré au sort ;

- une causerie donnée devant une classe. Le sujet en est également tiré au sort ; trente minutes sont accordées pour la préparation ;

- l'explication d'un problème d'arithmétique (pour les "maternelles", la direction d'un jeu).

Comme bien l'on s'en doute, ce n'est pas la technique de la leçon qui est jugée, mais l'attitude du candidat, son aisance, son comportement face aux élèves et les réactions de ceux-ci ; sa manière de prendre contact avec eux, de les interroger et de répondre à leurs questions ; la correction de son langage, la clarté de ses idées, l'ordre dans lequel il les exprime, etc.

Ces deux "leçons", au cours desquelles le candidat doit fournir la preuve de ce dont il est capable devant une classe, sont de véritables tests.

Je pourrais évoquer ici nombre de souvenirs amusants ou pénibles et analyser des cas : du candidat doué d'une superbe sans faille, empoignant élèves et jurés et conduisant son affaire avec une maestria incomparable, au malheureux entrant dans la classe, tête dans les épaules, courant s'installer au pupitre et parlant sans oser une seule fois regarder les élèves, pour finir par disparaître ensuite comme si des démons étaient à ses trousses !  

Cette seconde partie d'épreuves donne lieu à classement et les admissions se font d'après l'ordre de valeur.

Les trois années d'études sont articulées comme suit :

1e année : suppléances dans les écoles.

2e année : études à l'Institut des sciences de l'éducation.

3e année : formation professionnelle pratique.

Année de suppléances : elle doit donner aux candidats l'occasion de vérifier leurs aptitudes et leur intérêt ; à l'autorité, la possibilité de se rendre compte des capacités personnelles des candidats.

Ceux-ci reçoivent une initiation rapide (deux à trois semaines) comme stagiaires chez des instituteurs et des institutrices. Ensuite, ils sont mis à la disposition du service des remplacements pour assurer les suppléances.

Il faut rappeler que le canton de Genève a un territoire restreint : l'école la plus éloignée du centre est à 15 kilomètres ! Il est donc facile au directeur des études pédagogiques, tenu chaque matin au courant de la situation, d'établir rapidement un circuit de visites pour aller constater de visu comment chacun se tire d'affaire.

Il observe, il, conseille, il prend parfois la classe en main. Une fois par semaine, il retrouve tout son monde en un séminaire à l'atmosphère très détendue au cours duquel il fait le point : ce qui va, ce qui ne va pas. Il documente, répond aux questions, encourage, met en garde. C'est à cette réunion que les candidats prennent connaissance du rapport écrit rédigé après chaque visite. La signature qui leur est demandée atteste simplement qu'ils l'ont lu ; toute liberté leur est laissée d'en contester par écrit telle ou telle affirmation.

On nous a souvent adressé le reproche de sacrifier les enfants à l'incompétence professionnelle de candidats n'ayant aucune connaissance de leur métier !

Il faut s'entendre : la plupart des communes genevoises comptent deux classes au moins, souvent davantage. Il y donc toujours à proximité immédiate un collègue à qui il est possible d'aller demander aide et appui, ou qui est prêt à intervenir s'il le faut.

Enfin à tout prendre, j'ai toujours assumé cette responsabilité sans remords aucun, préférant un mode d'agir qui permet, avant la titù1arisation, d'éliminer les éléments insuffisants ou douteux, au régime précédent qui nous a valu de maintenir en fonctions pendant trente ans et plus, des incapables ou des paresseux, car incapacité ou paresse, à Genève comme ailleurs, ne sont pas motifs à révocation !

Au cours des vingt-cinq années pendant lesquelles j'ai assumé ces fonctions, j'ai eu affaire à trois catégories de candidats :

- les "bons", ceux qui s'adaptent immédiatement, qui ont le métier "dans le sang". La formation professionnelle ultérieure en fera d'excellents instituteurs ;

- les "moyens" : les uns sont pleins de bonnes intentions mais malhabiles ; il suffi' parfois de les remettre quelque temps en stage chez un bon maître pour leur permettre de démarrer avec succès. Parmi eux, se rencontre un nombre assez élevé de jeunes gens et de jeunes filles qui ont peur des enfants et n'en ont pas conscience : les éclairer, leur donner des conseils appropriés, les suivre jusqu'au moment où disparaîtra la crainte qui les paralyse, ce qui leur permettra de remonter la pente.

- enfin, les "mauvais", aux défauts trop apparents ou irrémédiablement inaptes, et ceux que l'on suppose devoir bientôt, ranger dans cette catégorie. Avec eux, nous procédions à un triple contrôle : trois visites du directeur des études, puis trois visites d'un inspecteur délégué à cet effet, suivies de trois dernières visites d'un second inspecteur agissant comme ses prédécesseurs.

Lorsque le jugement des trois contrôleurs était unanime, l'intéressé était immédiatement licencié. Dans le cas de divergences de vues, il poursuivait son chemin jusqu'à la fin de l'année.

Là encore, les critiques n'ont pas manqué et le directeur des études s'est fait une solide réputation d'homme sans cœur ni pitié, mais ce qui m'a toujours guidé, comme mes collègues qui partageaient mes responsabilités, c'était la vision des trente-cinq générations d'enfants qui auraient à souffrir d'un mauvais instituteur...

Il est arrivé qu'avant nos décisions, des candidats sont venus spontanément et honnêtement nous dire : "Je ne réussirai pas, je préfère quitter", fournissant ainsi la preuve d'une intelligence qui saurait ailleurs faire valoir ses dons.

Ajoutons qu'en plus des remplacements, les candidats ont à suivre un horaire de cours assez chargé : diction, musique, dessin, gymnastique. À la fin de l'année, nouvel examen qui consiste à donner deux leçons dans deux classes différentes. En cas d'échec, les candidats peuvent être autorisés à recommencer une nouvelle année d'études.

Études universitaires

Au cours de leur seconde année d'études, les candidats deviennent étudiants de l'Institut des sciences de l'éducation et doivent suivre les cours, conférences et travaux pratiques qui leur permettent, à la fin de l'année, de se présenter au certificat propédeutique donnant accès aux diplômes, licences et doctorats. Ce certificat atteste que celui qui le possède a reçu avec succès une formation de base solide en psychologie générale, psychologie de l'enfant, pédagogie générale, pédagogie expérimentale, pédagogie comparée principalement. Il comporte deux écrits : psychologie et pédagogie, et trois oraux, pour lesquels existent des options.

À côté des cours de l'Institut se poursuivent les "cours du département" qui ont débuté en première année.

Formation pratique

Elle occupe toute la troisième année. C'est pour l'assurer dans les meilleures conditions que fut ouverte, en 1928, l'école expérimentale du Mail. Elle a été fermée comme telle en 1954. Les indications qui suivent concernent donc l'organisation de cette troisième année, jusqu'à cette date.

L'école du Mail comptait pour moitié des classes ordinaires "traditionnelles", et des classes nouvelles "expérimentales"

L'année était répartie en séries alternées de six semaines de cours (méthodologie des diverses disciplines] et de six semaines de stage au cours desquelles les candidats étaient placés, seuls pendant trois semaines, chez deux maîtres différents : classe normale ou classe de développement (élèves légèrement retardés), classe traditionnelle ou classe expérimentale.

Il était demandé aux candidats de voir, d'entendre, de s'informer, de s'efforcer à comprendre... et de ne pas juger trop vite ! Souvent, ils m'ont exprimé leur désarroi : M. X... emploie des méthodes nouvelles. M. Y... n'y croit pas. Dans tel cas, M., V... a dit oui, M. Z... non. Qui a raison ?

Ma réponse n'a jamais varié :

M. Y... est un excellent maître qui tient fort bien sa classe ; il emploie des méthodes et des procédés qui lui donnent toute satisfaction, mais que personnellement je trouve dépassés. Cependant, vous apprendrez chez lui à "tenir une classe" dans le plus beau sens du mot. Profitez de votre stage, pour acquérir sa maîtrise, car je suis convaincu qu'il est impossible de pratiquer les méthodes

nouvelles si, préalablement, on n'a pas acquis la technique approfondie qui nous vient de générations et de générations de maîtres. Je tiens trop à l'extension des méthodes nouvelles pour risquer de les voir compromises par des enseignants qui sont Incapables de pratiquer leur métier avec sécurité et efficacité.

N'est- ce pas, en effet, ce qui est trop souvent arrivé ?

À d'autres, j'ai dit : vous êtes là pour apprendre, non pour juger ; prenez note de la manière de procéder de vos maîtres, de leur attitude, à l'égard des élèves, de leur système de discipline, de ce que vous approuvez, de ce que vous n'approuvez pas. L'an prochain et au cours des années à venir, quand vous serez seuls en face de votre classe, vous vous remémorerez vos semaines des stage et vous serez sans doute affermis dans vos intentions, mais vous comprendrez aussi, parfois, telle attitude, telle réaction qui vous avaient choqués, et peu à peu vous arriverez à ce que nous désirons.

Vous créez une manière d'être et d'agir qui sera la vôtre, adaptée à votre personnalité, à votre idéal, car on n'enseigne bien, on n'éduque bien que si l'on est soi-même convaincu, sincère : nous ne cherchons pas à vous former, à vous couler tous dans le même moule, mais à vous informer et à vous mettre à même de tirer parti de vos qualités et de vos talents.

Cette troisième année se termine par la tenue d'une classe durant une demi-journée en présence d'un jury.

Enfin, au cours des deux années suivantes, chaque candidat, devenu instituteur, doit remettre un "travail de fin d'études", soit le résultat de recherches personnelles sur un sujet librement choisi dans le cadre des études théoriques et pratiques qui ont précédé.

Au cours des trois années d'études, les candidats sont rétribués.

En 1960, ceux de 1e année ont reçu une indemnité annuelle de 5.400 francs suisses ; en 2t année, fr. 6.890 (frais de cours à leur charge) ; en 3e année, candidats primaires, fr. 8.330, candidates "enfantines", fr. 6.890.

Au terme de la troisième année, l'examen final réussi, les candidats sont automatiquement nommés aux postes d'instituteurs et d'institutrices dans le canton et placés à la tête de classes dans des écoles urbaines ou dans les communes rurales, leur liberté de choix étant limitée par les nécessités du service.

Ils reçoivent alors un traitement de départ de fr. 11.000 environ qui, par augmentations mensuelles, atteint après quinze ans 17.000 francs (maîtresses enfantines, 10.700-15.000).

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le vent de libéralisme et de progrès qui avait soufflé sur la pédagogie officielle genevoise est tombé. Un autre courant lui a succédé.

 

© Robert Dottrens, professeur à l'Université de Genève, in L'Éducation nationale n° 9, 2 mars 1961

 

 


 

 

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