Enseignement du français et du calcul dans les classes primaires (1960)

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Encore un texte oublié, dont la leçon n'a guère été retenue dans nos Collèges : la massification de l'enseignement secondaire, qui s'amorçait alors, était pourtant l'occasion - pour tous les ordres d'enseignement - d'un salutaire examen de conscience (en particulier, pour l'élémentaire au sujet du rôle fondamental de la mémoire). Encore un texte oublié, dont une phrase, au moins, fit scandale un peu plus tard, à telle enseigne qu'on entreprit d'en prendre le contre-pied. Et c'est peut-être à cause de cela que le système ne produit guère de ces adolescents ouverts à la vie, purs de cœur et graves d'esprit, que le législateur de 1938 appelait de ses vœux.

 

 

 

Enseignements élémentaire et complémentaire : Circulaire du 19 octobre 1960

 

(B.O.. n° 29 du 27 octobre 1960)

aux Recteurs (pour information) ; aux Inspecteurs d'Académie (pour exécution).

 

Le fonctionnement d'un "Cycle d'observation" entraîne un élargissement considérable de recrutement des classes de 6e et ouvre l'accès de ces classes à tous les élèves ayant accompli une scolarité élémentaire satisfaisante. Pour que ces enfants suivent avec profit l'enseignement du Cycle d'observation, il faut qu'ils possèdent, d'une manière très sûre, les connaissances fondamentales en français et en calcul.

Or, l'expérience a montré que les connaissances et mécanismes de base - que les maîtres pouvaient croire solidement acquis - se révèlent souvent fragiles et imprécis.

De nombreuses causes peuvent expliquer ces insuffisances :

- élévation considérable du taux de scolarité : l'accès de la sixième s'est ainsi ouvert non plus seulement aux meilleurs élèves de nos écoles primaires mais encore aux moins bons et parfois aux médiocres ;

- l'abaissement assez sensible de l'âge auquel les enfants quittent le CM² ;

- la surcharge des classes qui rend plus difficile l'emploi de méthodes d'enseignement individualisé et qui réduit l'efficacité de l'action éducative du maître ;

- la forte proportion d'instituteurs débutants à qui il a fallu confier une classe avant d'avoir pu les doter de la formation pédagogique indispensable ;

- la difficulté que nos écoliers actuels éprouvent à fixer leur attention sur un sujet déterminé ou même simplement à accomplir l'effort de mémoire nécessaire pour retenir les leçons qui leur sont enseignées ;

- probablement aussi la tendance générale de notre époque à examiner toutes choses rapidement et superficiellement sans avoir le temps ou sans éprouver le besoin de creuser ou de réfléchir.

Une enquête approfondie s'efforcera d'établir la part de responsabilité qui incombe à chacune de ces causes et à d'autres peut-être - et recherchera les remèdes qui devront être mis en œuvre. Mais d'ores et déjà, il importe de pallier même d'une manière quelque peu empirique des insuffisances qui aboutissent à compromettre gravement l'efficacité des études ultérieures de nos élèves.

Il convient de remarquer à ce sujet que le but de l'enseignement dispensé dans les classes élémentaires s'est sensiblement modifié. Lorsque la plupart de nos écoliers s'engageaient dans une profession à 14 ans, il importait surtout de les mettre en mesure de continuer à s'instruire pendant toute leur vie et de leur en donner le désir. La perspective est bien différente depuis que la poursuite des études est devenue la règle pour la grande majorité de nos élèves et que ceux-là même que leurs aptitudes n'orientent pas dans cette voie entreront néanmoins dans les classes terminales où ils resteront bientôt jusqu'à 16 ans. Il apparaît donc avec netteté que le rôle essentiel des maîtres des classes élémentaires est maintenant plus encore que par le passé d'établir les fondations solides et durables de tout l'édifice scolaire.

Cette nécessité s'impose notamment dans les disciplines fondamentales : lecture, grammaire, orthographe, rédaction et calcul. On est en droit d'attendre des enfants de 10 à 12 ans d'intelligence normale qu'ils ne trébuchent pas à tout instant en déchiffrant un texte simple, qu'ils connaissent les règles élémentaires de la conjugaison, qu'ils sachent accorder un verbe avec son sujet, même si ce dernier ne se trouve pas à sa place habituelle, qu'ils s'expriment correctement oralement ou par écrit, qu'ils soient capables d'ordonner leurs idées dans un petit paragraphe, qu'ils n'hésitent pas sur le sens d'une opération arithmétique, qu'ils ne commettent pas des erreurs dues à une connaissance imparfaite des tables... Il est donc recommandé instamment aux maîtres des classes élémentaires de consacrer tous leurs efforts à fixer d'une manière durable, dans ces diverses matières, les connaissances prévues par les programmes. Ils n'y parviendront qu'au prix de répétitions fréquentes et d'exercices nombreux. La réhabilitation du rôle de la mémoire, qu'amorçaient déjà les instructions du 20 septembre 1938, devra être reprise car il n'est pas douteux que, pour de jeunes enfants, le "par cœur" ne soit la forme la plus authentique et la plus durable du savoir.

L'étude des divers sons au cours préparatoire, celle des conjugaisons, des règles d'orthographe, des tables aux cours élémentaire et moyen, devront être conduites avec persévérance et elles donneront lieu à des révisions d'autant plus prolongées que la classe sera composée d'éléments plus réfractaires. C'est en revenant quotidiennement, pendant une période suffisamment longue, sur les règles fondamentales qu'aucun élève entrant en sixième ne devrait ignorer et en les consolidant par des exercices rapides d'application beaucoup plus que par des récitations orales qu'on assurera à leur connaissance une sorte d'automatisme qui en garantira la pérennité.

C'est également en multipliant les exercices d'analyse, d'élocution et de rédaction qu'on habituera l'enfant à préciser sa pensée et à s'exprimer avec plus de clarté et de correction. Du même coup, on l'entraînera peu à peu à l'attention et à l'effort, ce qui constituera aussi une préparation efficace à l'entrée en sixième et même, à plus longue échéance, à l'entrée dans la vie professionnelle.

Les maîtres consacreront à ce travail nécessaire de fixation des connaissances de français et de calcul la totalité du temps qui leur est imparti par les règlements en vigueur. Sans doute serait-il inopportun de modifier actuellement les horaires officiels. Mais je ne verrais que des avantages à ce que les autres matières du programme (histoire, géographie, sciences d'observation, etc.) ne donnent plus désormais lieu, sauf cas exceptionnel, à l'étude de leçons en dehors du temps normalement prévu par les horaires et ce, jusqu'à la sortie du cours moyen 2e année. C'est en concentrant nos efforts sur les deux enseignements fondamentaux que nous obtiendrons les résultats escomptés et que nous mettrons nos élèves en mesure d'aborder dans les meilleures dispositions et de suivre avec fruit les études auxquelles ils sont destinés.

Je vous prie d'assurer la plus large diffusion aux présentes instructions et de veiller à leur application immédiate.

 

Pour le Ministre et par autorisation :

Le Directeur des enseignements élémentaires et complémentaires,

M. Lebettre