Commentaire composé : La duchesse de Guermantes

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Dans un commentaire composé, vous étudierez l'art et le ton de ce portrait minutieux et humoristique, et vous dégagerez ce qu'il vous révèle, non seulement du personnage décrit, mais encore de la personnalité de l'auteur.

 

 

 

Extrait de "Le côté de Guermantes", I

 


"Madame de Guermantes s'était assise. Son nom, comme il était accompagné de son titre, ajoutait à sa personne physique son duché qui se projetait autour d'elle et faisait régner la fraîcheur ombreuse et dorée des bois de Guermantes au milieu du salon, à l'entour du pouf où elle était. Je me sentais seulement étonné que leur ressemblance ne fût pas plus lisible sur le visage de la duchesse, lequel n'avait rien de végétal, et où tout au plus le couperosé des joues qui auraient dû, semblait-il, être blasonnées par le nom de Guermantes était l'effet, mais non l'image, de longues chevauchées au grand air. Plus tard, quand elle me fut devenue indifférente, je connus bien des particularités de la duchesse, et notamment (afin de m'en tenir pour le moment à ce dont je subissais déjà le charme alors sans savoir le distinguer) ses yeux, où était captif comme dans un tableau le ciel bleu d'une après-midi de France, largement découvert, baigné de lumière même quand elle ne brillait pas; et une voix qu'on eût crue, aux premiers sons enroués, presque canaille, où traînait, comme sur les marches de l'église de Combray ou la pâtisserie de la place, l'or paresseux et gras d'un soleil de province".

 

 

NOTES MARGINALES

 

Ce texte a été donné dans une université de province au niveau des Terminales. Il était destiné aux redoublants qui n'avaient pas encore subi l'épreuve anticipée de français en Première. Il a été jugé difficile et seule une minorité d'élèves s'y est risquée. Il convenait fort bien à l'esprit d'une section A (ex-Philo) qui ne pouvait manquer d'avoir une certaine initiation à l'œuvre de Proust, mais beaucoup moins bien aux autres sections, comme C ou D (ex. Math. élèm. ou Sciences-Ex.) qui ont un horaire scientifique important.

D'une façon plus générale, ce commentaire exigeait une culture déterminée : on ne pouvait le traiter sans connaître l'œuvre de Proust au moins partiellement. Or Proust n'est pas, juridiquement au programme. Chacun sait que pour la littérature contemporaine professeurs et élèves choisissent à leur gré : telle classe n'a pas la maturité suffisante pour en tirer bénéfice. Or prouvez-moi qu'un élève ignorant tout de Proust peut présenter un bon commentaire d'un texte dont le charme principal tient à un délicat réseau d'allusions et à une écriture subtile. L'élève, dites-vous, prendra un autre sujet ? Mais alors les chances ne sont plus égales...

On peut considérer comme souhaitable que les textes retenus pour la section A ne soient pas les mêmes que pour les autres. Le même problème se pose, un peu moins fort, au niveau de la classe de Première. Il vaudrait mieux que l'on s'y attaquât directement plutôt que de chercher le plus faible ou le plus vague dénominateur commun entre les élèves dont l'écart culturel croît d'une section à l'autre, d'une ville à l'autre, qui n'ont plus aujourd'hui de programme d'histoire littéraire commun (même sommaire) et auxquels on propose des types de sujet qui supposent une culture générale sans référence précise avec les connaissances qu'ils ont pu acquérir pendant l'année.

À force de dire du mal de l'histoire littéraire, de vouloir laisser aux maîtres et surtout aux. élèves pleine liberté pendant l'année, on défavorise l'élève de bonne volonté d'un petit établissement ou issu d'un milieu peu cultivé au profit de l'élève intelligent, mais peu travailleur. Plaisante démocratie que celle-là !

 

 

SITUATION

 

Du côté de chez Swann comprend les souvenirs d'enfance du narrateur à Combray, l'épisode d' "Un amour de Swann" et le récit des premières rencontres de Gilberte aux Champs-Élysées.
À l'ombre des jeunes filles en fleurs décrit le groupe d'amies dont le narrateur est épris et évoque le prestige de l'art d'un Elstir.
Troisième étape de l'itinéraire spirituel, Le côté de Guermantes conte l'initiation à la vie mondaine, son apprentissage et ses déceptions. Le narrateur loge alors tout près de l'hôtel de Guermantes, il admire la duchesse quand il l'aperçoit, il rêve d'être présenté à cette grande dame qui occupe la situation la plus haute dans le faubourg Saint-Germain. Il va à Orléans prier son ami Saint-Loup de l'y aider et finalement un jour qu'il se trouvait en visite chez Mme de Villeparisis il y rencontre la duchesse de Guermantes dont il esquisse alors le portrait.

 

 

VUE GÉNÉRALE

 

Après avoir d'un mot (elle était assise) noté son attitude, l'auteur confronte ce que représentait pour lui le titre de la duchesse et ce qu'elle est : il manifeste une certaine surprise à constater que sa physionomie, maintenant proche de lui, ne correspond pas exactement à son duché. Puis après une allusion et une parenthèse consacrées à évoquer les sentiments qu'il éprouvera plus tard pour elle, il précise deux traits de son visage, ses yeux et sa voix.

Il n'y a donc pas là un portrait objectif, complet et indépendant du narrateur, bref réaliste, comme le plus souvent chez Balzac. Proust est ici constamment présent, soit au moment même, soit projeté dans l'avenir. Ainsi voit-on moins la duchesse que sa projection dans l'esprit du narrateur. Par le choix des traits ou par ses allusions, celui-ci révèle son humour. Le portrait pourtant reste minutieux et précis. Son intérêt tient à un art de la métaphore qui lui donne son caractère poétique et, au-delà du personnage peint, révèle la personnalité de l'artiste.

 

 

PROCÉDÉS DE STYLE

 

La duchesse de Guermantes, qu'il a aperçue lors d'un mariage, est associée dans l'esprit de Marcel à l'église .de Combray et aux vitraux évoquant l'histoire légendaire de ses ancêtres nobles, dont il a souvent rêvé. Ainsi sa mémoire et ses rêves ont enrichi ce personnage qu'il ne sépare pas de son titre et de son duché. Force lui est de constater - déception qui se renouvellera souvent dans À la recherche du temps perdu - qu'elle n'en porte pas sur elle le caractère indélébile. Marcel se venge de cette déception par un humour qui s'exprime par le vocabulaire où s'oppose l'évocation de la fraîcheur ombreuse et dorée des bois et du blason avec les termes plus prosaïques du pouf (c'est peu pour une duchesse, surtout si l'on songe à la hiérarchie des sièges au XVIIe siècle), de l'adjectif végétal (qui suggère un rang médiocre dans l'ordre humain, animal, végétal), de l'expression qui frise le néologisme : le couperosé. Il note enfin que les chevauchées (mot noble) n'ont pas ennobli l'image de la duchesse, mais ont simplement provoqué des effets physiologiques (donc vulgaires : la duchesse aurait-elle un corps comme tout le monde ?).

Ici l'auteur s'interrompt dans la description et par la remarque plus tard, quand elle me fut devenue indifférente suggère que le présent est gros d'un avenir différent. Aujourd'hui il est plein d'une admiration amoureuse, mais le Temps dissipera cet amour... Alors il connaîtra des particularités de la duchesse, et sera capable de les analyser intellectuellement, tandis qu'aujourd'hui il est encore sous le charme. Par une inflexion de ce genre, Proust rattache cet épisode à .la grande fresque d' À la recherche du temps perdu, dont on sait qu'elle est composée avec une rigueur beaucoup plus grande que l'allure extérieure du roman aurait pu le faire croire.

La description des yeux et de la voix comporte le même genre de contraste que la physionomie générale. Les yeux sont comparés à un ciel bleu de France (nous sommes toujours dans le beau duché) et appartiennent à l'art (tableau) plutôt qu'à la réalité : ils ont une lumière même quand le ciel réel est sombre. Mais la voix semble d'abord enrouée, puis canaille, donc vulgaire. Elle évoque non plus les bois, mais l'église de Combray, un soleil d'or, ce qui est très beau. Pourtant le verbe traînait qui a dû être appelé par le mot canaille, l'adjectif paresseux qui lui succède naturellement et le mot gras enfin en accord avec la pâtisserie nous font pénétrer dans un univers plus prosaïque, familier, commun à bien des gens, avec lequel nous n'aurions pas cru qu'une duchesse pût avoir des rapports.

 

 

LA MÉTAPHORE

 

Dans le Temps retrouvé, Proust définit son but : "l'écrivain prendra deux objets différents, posera leur rapport... et les enfermera dans les anneaux nécessaires d'un beau style... quand il dégagera leur essence en les réunissant pour les soustraire aux contingences du temps, dans une métaphore..." Cet art de la métaphore qui métamorphose la réalité, nous le trouvons ici à plusieurs reprises.

Le duché fait régner la fraîcheur ombreuse et dorée des bois de Guermantes. Le mot régner est associé au mot duché : ainsi la métaphore se développe. Puis avec la fraîcheur nous passons au domaine de la nature. Ombreuse, adjectif remplaçant de l'ombre, rappelle le style de l'ancienne France. Le rapprochement de fraîcheur et de dorée fait songer aux "correspondances" de Baudelaire.

Notons ensuite le rapprochement de joues et de blasonnées ; puis le ciel qui est devenu captif dans un tableau, où sont associés le visage et le blason, la nature. encore et la .captivité non humaine, mais artistique.

La dernière phrase tourne autour du mot traînait avec l'élément matériel les marches ou la pâtisserie et un autre élément complexe qui en relève la banalité : l'or ... du soleil. Mais par osmose invisible avec canaille, cet or lui-même est légèrement stigmatisé : il est paresseux puisqu'il traîne et gras sans doute grâce à la pâtisserie de province.

Il y a donc dans le style un art extrêmement subtil où de mystérieuses "correspondances" permettent constamment de passer d'un domaine à un autre, d'un registre de sensations ou d'objets à un autre.

 

 

CONCLUSION

 

Et maintenant que savons-nous de la duchesse ? Peu de chose. On peut penser à une certaine simplicité de manières, elle est assise naturellement sur un pouf ; elle a aimé la vie de plein air pour sa santé, non pour la montre ; son teint en est couperosé ; ses yeux sont bleu ciel, d'une lumière permanente, sa voix est rauque, traînante. On pourrait en conclure que ce n'est pas son physique qui fait son prestige dans les salons. Le narrateur nous prépare ainsi à d'autres surprises.

 

 

PROUST PAR LUI-MÊME

 

Sans doute ce portrait nous révèle-t-il plus l'auteur que son personnage. D'abord apparaît le prestige que la noblesse a pour lui. Une dame noble n'est pas une simple femme ; son titre, son duché, son blason, ses ancêtres, font partie d'elle-même et devraient être imprimés en elle. Il y a aussi l'amour du petit Liré, c'est-à-dire de la province, avec ses promenades l'été, le dimanche avec la messe et la pâtisserie, où la tante Léonie fait chercher ses madeleines par Françoise. Il y a enfin une prémonition de l'avenir. Un jour la duchesse lui sera indifférente. Ou plutôt il n'éprouvera plus rien pour elle. Nos amours, nous croyons d'abord qu'ils ont un objet qui nous est extérieur. En fait c'est nous qui créons de notre propre imagination, par la "cristallisation" stendhalienne, un être qui n'existe qu'en nous et dont nous chérissons une image que nous seuls avons forgée. À chaque étape, pour chaque être, Gilberte, Albertine, la duchesse, à une adoration enthousiaste succédera la déception. Contre celle-ci l'écrivain se munira tantôt d'un humour gentil, tantôt d'une ironie corrosive. Le temps qui emporte tout est le grand responsable. Mais l'écrivain essaiera d'échapper au temps d'abord par la lucidité et la minutie de son analyse. Comme un entomologiste il piquera ces papillons fragiles, les étudiera à la loupe, démontant devant nous tous leurs mécanismes, leur snobisme, leur cruauté, leurs contradictions. Enfin après l'illumination du Temps retrouvé il les transformera, les métamorphosera, et de ces êtres frêles et factices il tirera des portraits, des peintures d'un art souverain. Grâce à l'Art, qui est un anti-destin, cette société morte vivra d'une vie nouvelle, peut-être éternelle.

L'imagination (enfantine ou adulte) poétise le monde ; la vie, la réalité cruelle dépoétise tout ; l'art, conquête d'un grand style, repoétise grâce à la métaphore.

Le texte que nous avions ici contient en filigrane tout l'itinéraire spirituel de Marcel Proust.

 

© Rambert George (1911-2004), Agrégé de l'Université, Maître de conférence à la Faculté des lettres de l'Université Lyon-II, in Les Humanités Hatier n° 470, novembre 1971

 

 

Le côté de Guermantes, I, pp. 204-205 de Pléiade, tome II, édition Clarac-Ferré (1954)
pp. 501-502 de Pléiade, tome II, édition Tadié-Compagnon (1988)