Affaire Dominici : l'acte d'accusation

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[À l'ouverture du procès, le 17 novembre 1954, l'inculpé Dominici Gaston écoute la lecture de l'acte d'accusation (tel qu'établi par le Procureur général près la Cour d'appel d'Aix-en-Provence), effectuée par le greffier Émile Barras :]

 

"Dominici Gaston est représenté comme un individu assez violent, buveur, autoritaire et renfermé" (Acte d'accusation).

 

 

Le cinq août 1952, vers sept heures trente, les cadavres d'un homme, d'une femme et d'une fillette étaient successivement découverts en bordure ou à proximité de la route nationale n° 96 Marseille-Grenoble, sur le territoire de la commune de Lurs, non loin d'une ferme dénommée "La Grand'Terre", exploitée par Dominici Gaston et son fils Dominici Gustave.

Les corps de l'homme et de la femme gisaient près d'une voiture automobile de marque anglaise "Hillman", stationnée en bordure de la route.
Celui de la fillette se trouvait à quelque distance de là, au voisinage d'un sentier conduisant de la route au bord de la Durance.

Les trois victimes étaient des touristes de nationalité britannique qui s'étaient arrêtés la veille au quartier de la Grand'Terre pour y passer la nuit. Il s'agissait de : Sir Jack Drummond, 61 ans, directeur d'un laboratoire pharmaceutique à Nottingham ; de son épouse Lady Ann Drummond, 47 ans, et de leur fille Élisabeth, âgée de 10 ans.  Sir Jack Drummond et Lady Drummond avaient été tués vers une heure du matin par les projectiles d'une carabine de guerre d'origine américaine qui devait être retrouvée, quelques heures plus tard, dans la Durance. Élisabeth Drummond avait eu le crâne fracturé avec la crosse de la même arme.

Après de longs mois d'information qui avaient permis de mettre en évidence les attitudes équivoques, les contradictions et les mensonges des exploitants de la Grand'Terre, le sieur Dominici Gustave révélait en pleurant, le 13 novembre 1953, au commissaire Sébeille, qu'il avait reçu de la bouche même de son père l'aveu que celui-ci était le meurtrier de la famille Drummond. Son frère, le sieur Dominici Clovis, demeurant à Peyruis, qui dès le lendemain du crime avait manifesté une vive émotion en reconnaissant, pour l'avoir vue à la Grand'Terre, la carabine américaine retrouvée dans la Durance, rapportait à son tour qu'il avait reçu de son père la même confidence dans le courant du mois de novembre 1952, un soir où il était venu coucher à la Grand'Terre, en l'absence de Gustave, alors détenu pour non-assistance à personne en danger de mort, et où, à l'issue d'une violente discussion entre son père et sa mère, son père s'était écrié en patois : "Je n'ai peur de personne. C'est moi qui ai tué les Anglais".

En l'état des dépositions de ses deux fils, Dominici Gaston était longuement entendu et, après avoir d'abord protesté avec véhémence de son innocence, finissait par avouer que, dans la nuit du crime, il s'était levé vers 23 heures 30 pour se rendre sur les lieux d'un éboulement qui s'était produit la veille sur l'une de ses terres, et avait partiellement obstrué la voie ferrée. Il était passé à proximité de l'endroit où campait la Famille Drummond, et avait eu une altercation avec Sir Jack Drummond, qui l'avait surpris alors qu'il regardait sa femme se déshabiller. Sir Drummond aurait essayé de lui arracher des mains la carabine dont il s'était muni à son départ de la ferme, mais, par trois fois, Dominici avait tiré sur lui. Il avait abattu aussitôt après Lady Drummond. Ensuite, il s'était lancé à la poursuite de la jeune Élisabeth qui fuyait vers la Durance et, l'ayant rejointe, l'avait assommée d'un coup de crosse, parce qu'il n'avait plus de cartouches.

Dans une deuxième déclaration, Dominici poussait l'audace jusqu'à dire qu'il avait eu des relations sexuelles avec la femme, et que c'est alors que le mari était intervenu et avait tenté de lui enlever l'arme qu'il tenait, qu'un coup de feu était ainsi parti accidentellement et que, perdant la tête, il avait abattu le mari, puis la femme, puis poursuivi et rattrapé la fillette qu'il avait tuée d'un coup de crosse, faute de munitions. Il avait ensuite jeté son arme dans la Durance.

Dominici renouvelait ses aveux au cours d'une reconstitution sur les lieux.

Par la suite, il revenait sur ses déclarations, en indiquant qu'il s'était accusé pour sauver l'honneur de sa famille, et parce qu'il était le plus vieux. Il affirmait qu'il avait profité de l'occasion de se séparer de sa femme en allant en prison.

Cependant, son fils Clovis a toujours maintenu ses déclarations accusatrices. Quant à son fils Gustave, s'il affirme que son père est innocent lorsqu'il est en présence de celui-ci, il renouvelle ses accusations lorsqu'il est entendu hors  sa présence, et indique qu'il est en butte à une pression constante de la part de ses frères et sœurs qui lui demandent de se rétracter. Quant à la femme de Gustave, née Barth Yvette, elle a reconnu devant le Magistrat instructeur qu'elle avait été mise au courant du drame par son mari, dans la nuit même du crime. [elle a prétendu ensuite qu'elle n'était au courant de rien, et qu'elle a toujours ignoré que son beau-père était l'assassin].

Il est d'autre part opportun de souligner le caractère spontané des aveux de Dominici Gaston, qui résulte des conditions dans lesquelles ces aveux ont été recueillis. C'est alors que son audition par la Police Mobile était terminée, et après avoir longuement protesté de son innocence, que dans la soirée du 14 novembre 1953, l'accusé, qui avait été laissé au Palais de justice à la garde de l'agent Guérino avec lequel il conversait familièrement, s'est mis tout à coup à pleurer en disant qu'il était l'auteur du meurtre de la famille Drummond. Il renouvelait ses aveux devant M. Prudhomme, Commissaire de police à Digne, puis, quelques instants plus tard, devant le commissaire Sébeille. Il exprimait alors des regrets, affirmait qu'il avait agi par peur en voyant l'homme, qui était de grande taille, prêt à lui bondir dessus, et reconnaissait qu'il avait assommé la fillette pour éviter qu'elle le dénonçât ; celle-ci, en effet, avait eu l'occasion, la veille, de voir l'accusé.

Le lendemain, 15 novembre, devant le Magistrat instructeur, Dominici devait renouveler ses aveux, en y ajoutant quelques précisions. C'est ainsi qu'il déclarait que lorsqu'il avait rejoint Élisabeth Drummond, l'enfant était à genoux, le regardait sans parler, et qu'au premier coup de crosse elle s'était affaissée sans gémir.

Au cours de la reconstitution du crime sur les lieux, Dominici Gaston, sans aucune contrainte, en présence de tous les enquêteurs et avec la meilleure volonté, mimait la scène telle qu'il l'avait narrée. Cette reconstitution permettait de constater la vigueur et l'agilité peu communes de l'accusé, notamment lorsque, ayant pris de l'avance, au moment où il approchait du pont qui surplombe la voie ferrée alors qu'il simulait la poursuite de la jeune Élisabeth, il enjambait brusquement le parapet pour tenter de se suicider.

Dominici reconnaissait aussi qu'il possédait la carabine, arme du crime, depuis le passage des troupes américaines au cours de l'été 1944. Il désignait la place habituelle de cette arme, sur une étagère de la remise voisine de la ferme, au même endroit que ses deux fils, entendus séparément, avaient précédemment l'un et l'autre indiqué.

Enfin, en reconstituant la lutte qui l'avait opposé à Sir Jack Drummond, Dominici Gaston précisait que son antagoniste avait saisi de la main droite l'extrémité du canon de son arme pour la lui arracher. C'est alors que le premier coup de feu était parti, blessant l'homme à la main et lui faisant lâcher prise. Ces explications correspondaient exactement aux constatations d'un médecin expert qui avait relevé sur la main droite de l'Anglais trois plaies paraissant produites par une balle.

L'information a établi qu'aucun vol n'a été commis parmi les objets appartenant à la famille Drummond, et l'argent qu'elle détenait a été retrouvé.

Examiné au point de vue mental, Dominici Gaston a été reconnu pleinement responsable de ses actes. Il n'a pas d'antécédents judiciaires. Il est représenté comme un individu assez violent, buveur, autoritaire et renfermé.

En conséquence, et de ce qui précède, il résulte que le nommé Dominici Gaston a :

1° - sur le territoire de la commune de Lurs, le 5 août 1952, en tout cas depuis un temps non prescrit, donné la mort à Sir Jack Drummond ;
2° - dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, volontairement donné la mort à Lady Ann Drummond, épouse du précédent, avec cette circonstance que ce meurtre a précédé, accompagné ou suivi celui spécifié au n° 1 ci-dessus ;
3° - le même jour et au dit lieu, donné volontairement la mort à la jeune Élisabeth Drummond, et ce avec préméditation, et avec cette circonstance que le dit assassinat a accompagné ou suivi les meurtres spécifiés aux numéros 1 et 2 ci-dessus , ce qui constitue les crimes prévus et punis par les articles 295, 296, 297, 302 et 304 du Code Pénal et de la compétence de la Cour d'assises.

Fait au Parquet Général de la Cour d'Appel d'Aix-en-Provence, le 23 septembre 1954.