Jean Giono aux assises de Digne

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Jean Giono à Digne, invité à suivre le procès de l'affaire Dominici, aux premières loges ! Le grand écrivain face à ses personnages (dit-il), quel événement ! Mais le subtil psychologue, qui observe le "procès du siècle" avec étonnement, agacement, scrupules et doutes, et qui disserte à partir d'une phrase entendue, c'est du grand art (littéraire).

 

Je n'ai pas écouté le réquisitoire de M. l'Avocat général Rozan. Je l'ai lu dans ce que les journaux en ont donné. Je l'ai lu attentivement et, dans quelques jours, je l'écouterai au magnétophone.

Les rois barbares ne m'épatent pas ; le lyrisme encore moins : je suis du bâtiment. Je sais à peu près de quoi est fait l'accusé car la matière qui le compose et l'esprit qui a animé cette matière pendant soixante-seize ans, je les ai vus plus de mille fois composer des paysans que je connais. Les descriptions bas-alpines du réquisitoire me paraissent sommaires et loin de représenter la réalité dans ses complexités. Je pourrais faire à M. l'Avocat général un "procès de détail" où il ne serait certainement pas acquitté. Je ne le ferai pas. Nous ne parlerions que par analogies.

Mais je veux recopier un passage de ce réquisitoire, à mon avis fort important. Qu'on le lise avec attention :

 

Qu'importe ce qu'a pu faire Gustave, cette pauvre chose ? Gustave, de la façon dont il manœuvre, finira par croire que c'est lui qui a commis le crime, si son père le regarde dans les yeux. S'il lui dit : "Gustave, c'est toi l'assassin", il n'est pas dit que Gustave ne réponde pas "Oui, c'est moi".
J'ai eu peur, moi. Peut-être une erreur terrible allait se commettre. J'ai compris qu'un homme flageolait sur ses jambes, un homme qui obéit à son père, qui n'a rien à se reprocher. Alors, lui qui ne ferait pas de mal à une mouche allait peut-être se reconnaître coupable d'un crime qu'il n'avait pas commis.
Je l'ai compris quand ce père et ce fils étaient face à face. Rappelez-vous le dialogue : "Dis la vérité, Gustave, clamait l'assassin. Tu connais l'assassin". Vous vous souvenez, Messieurs, de cet instant ? J'ai eu peur que Gustave qui chancelait ne baissât la tête et ne dît : "c'est moi !" Si cela était arrivé, il se serait passé une chose atroce. Nous aurions commis une erreur judiciaire, Messieurs. Je n'aurais plus pu convaincre personne de la culpabilité de Gaston Dominici. Le lendemain, les manchettes des journaux auraient annoncé : "La vérité éclate ! Gustave a reconnu qu'il avait accusé son père à tort, qu'il était, lui, le vrai assassin". Il y aurait eu cette chose affreuse qu'on aurait cru que la bonne justice était rendue au moment précis où elle cessait de l'être. Vous l'avez peut-être senti comme moi, monsieur le Président. Vous avez compris que si vous prolongiez cette scène atroce, un innocent allait se déclarer coupable parce qu'il avait reconnu la voix de son maître, parce qu'il n'avait pas le regard d'Yvette pour le soutenir. Vous avez coupé court, monsieur le Président. Vous avez empêché peut-être cette chose tragique et vous avez fait que nous restions dans la vérité. Nous sommes sûrs que Gustave est innocent.

 

J'espère qu'à cette lecture, on remarquera beaucoup de choses.

Je remarque pour ma part :

 

1°. Qu'importe alors ce qu'a pu faire Gustave ?

 

Il a, de son propre aveu, manipulé les cadavres ; vu la petite fille vivante sans lui porter secours. Dénoncé son père. Revenu sur cette dénonciation.

 

2°. Si son père le regarde dans les yeux, etc. il n'est pas dit que Gustave ne réponde pas : "Oui, c'est moi".

 

Cette hypothèse de l'Avocat général est erronée, puisqu'au début de l'interrogatoire de l'accusé, il a été reconnu, et reconnu contre lui qu'il engueulait Gustave violemment parce que Gustave, peu travailleur, laissait en friches des parcelles de la Grand'Terre. Si l'accusé ne pouvait pas hypnotiser Gustave pour le faire travailler, il pouvait encore moins l'hypnotiser au point de le faire se déclarer coupable d'un crime.

 

3°. Rappelez-vous ce dialogue.

On éprouve le besoin de nous expliquer l'attitude du Président ; coupant la parole au ras des lèvres de Gustave. C'était donc important (comme je l'ai montré).

 

4°. "Dis la vérité, Gustave" clamait l'assassin.

 

Non. À ce point-là des débats, Gaston Dominici n'est pas l'assassin : il n'est encore que l'accusé. La vraie phrase (la phrase honnête) aurait dû être "Dis la vérité, Gustave, clamait l'accusé, tu connais l'assassin" (cela change beaucoup de choses).

 

5°. Si cela était arrivé... etc. que Gustave dît c'est moi... etc. Je n'aurais plus pu convaincre personne de la culpabilité de Gaston Dominici.

 

S'il suffit de deux mots de Gustave "C'est moi" pour que l'Avocat général ne puisse plus convaincre personne de la culpabilité de l'accusé ; c'est donc qu'il n'y a rien contre l'accusé que l'accusation de Gustave, et que ni aveux, ni reconstitution du crime, ni accusation de Clovis ne comptent, que nous n'avons pour condamner cet accusé que la conviction de l'Avocat général. J'oubliais ! et le dossier. Ce dossier qui par conséquent d'après ce que vient de dire l'Avocat général ne peut plus convaincre personne si Gustave dit "C'est moi".

On comprend qu'il fallait taper sur la table et dire "L'audience est suspendue".

 

6°. Nous sommes sûrs que Gustave est innocent.

 

C'est une affirmation gratuite. Qu'on nous donne les raisons pourquoi il est innocent. Je ne cherche pas forcément à dire que Gustave est coupable, mais puisqu'on en vient à affirmer son innocence, qu'on me dise en raison de quoi on l'affirme.

 

 

[© Jean Giono, Notes sur l'affaire Dominici, 1955, NRF-Gallimard, pp. 78-84].

 

 

 

Bien avant Giono, d'autres observateurs avaient été outrés de cette déclaration. Ainsi d'un journaliste (G. Domenech) qui avait suivi toute l'affaire, procès compris. Et qui devait, au moment où le vieux condamné amusait la galerie en déclarant qu'il avait des révélations importantes à faire, et les distillant au compte-gouttes, revenir sur l'attitude de Me Rozan (in Le Méridional du 30 novembre 1954 - nous ne commenterons pas certaines assertions qui nous paraissent quelque peu erronées), reprochant à l'accusation de n'avoir pas jugé utile de 'triturer' Gustave, lorsqu'il fut déstabilisé par son père :

"Comme cette phrase est pénible à entendre dans la bouche d'un avocat général !
"Gustave se serait accusé du crime et on aurait condamné un innocent ?" Pourquoi l'aurait-on condamné ? Sans preuve ! Simplement sur un aveu, sans la moindre concordance avec les éléments du dossier !
On n'aurait pas condamné un innocent, Monsieur l'avocat général !
Si Gustave s'était accusé du crime, on aurait eu deux assassins au lieu d'un, on aurait eu deux explications au lieu d'une. Et peut-être, en fin de compte, la confrontation de ces deux hommes, décidés à s'accuser ou à parler, aurait permis de connaître toute la vérité.
D'ailleurs, deux assassins, était-ce trop ?
Non ! Pour 80 % des Français, qui pensent qu'il y a eu véritablement deux complices.
Qu'on ne nous fasse pas écrire ce que nous ne disons pas. Gaston Dominici est, indiscutablement, sûrement, formellement, le coupable du crime de Lurs. C'est lui qui a tué Sir Jack Drummond et son épouse, et à ce seul titre il méritait déjà la peine qui lui a été infligée. Mais la petite ? [...]
Ou la petite fille s'est enfuie et a échappé aux recherches du vieux pendant deux ou trois heures, et alors c'est une horrible chasse à la fillette qui s'est déroulée, chasse à laquelle aurait pu collaborer quelqu'un de la famille.
Ou la petite fille a été rattrapée avant de fuir, dans l'Hillman où elle était enfermée (l'Hillman ne pouvait pas être ouverte de l'intérieur) et a été gardée pendant deux heures par l'assassin qui a réfléchi pour savoir ce qu'il allait faire avant de se décider à supprimer ce témoin gênant.
La première hypothèse ne tient pas. On imagine difficilement cette gosse, affolée, courant dans les buissons ou sur les sables durs, sans s'écrouler, sans tomber, sans se déchirer. [...]
Nous avons, quant à nous, toujours pensé que la fillette avait été assommée d'un coup de poing sur la tête (un poing d'homme, ça fait mal !) et qu'on l'a transportée ensuite sur les bords de la Durance, où elle a été massacrée. [...]
Le jury aurait dû répondre non aux deux questions concernant la petite Élisabeth, dit-on un peu partout, et cela aurait permis de continuer l'information au sujet de la mort de la petite fille. Le jury n'a pas voulu".

 

 


 

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