Affaire Dominici : compléments 'pointus' sur l'arme du crime

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Que d'inouïes précisions m'apportent les mails de nombre de lecteurs ! En voilà deux, indispensables compléments, que je dois à l'amabilité de deux lecteurs attentifs, des professionnels : d'anciens militaires. Qu'ils soient chaleureusement remerciés ! Je suis contredit sur quelques points, mais quelle importance, lorsque les interlocuteurs sont de bonne foi.

 

"Les policiers ont découvert, à la faveur du plongeon d'un inspecteur, l'arme du crime : c'est un pistolet-mitrailleur américain à répétition de calibre 8 mm. 90"...[sic]

(La Marseillaise, mercredi 6 août 1952)

 

I.

 

Cher Monsieur,

 

C'est avec vraiment beaucoup d'intérêt, que j'ai lu attentivement votre étude très complète sur l'affaire DOMINICI.

À l'époque de son déroulement, j'étais très occupé, aux frais du gouvernement, à justement essayer de conserver l'usage permanent d'une carabine US-M1 en lieu et place du P.M. 38 qui constituait ma dotation réglementaire. Inutile de dire que l'affaire de Lurs m'est passée très largement au-dessus de la tête ! C'est seulement vers la fin des années 60 que j'ai commencé à m'y intéresser, à la suite de la lecture du livre de Me Pollak. Bien entendu, d'autres ouvrages ont suivi, mais c'est le Jean Laborde qui me paraît de loin le meilleur. À ce propos, votre Bibliographie commentée me laisse tout à fait admiratif. C'est un document précieux pour tous ceux qui s'intéressent à l'affaire.

 

Au départ, mon intérêt prenait sa source dans les connexions possibles entre cette histoire et la Résistance, le S. O. E., l'O. S. S., les F.T.P. et tutti quanti, avec comme point de départ la fameuse carabine U.S. autour de laquelle semblait régner la plus grande confusion. Confusion qui d'ailleurs semble encore se poursuivre, si je me réfère à l'erreur de référence qui persiste depuis l'origine jusqu'à nos jours (Oui, oui, vous aussi…).

 

Quelques informations & commentaires, en vrac :

 

Dans l'armée française, à l'époque, cette arme était référencée :

- Carabine U.S. M1 (sans tiret ) ou

- US-M1 (avec un tiret).

Entre militaires, les appellations "Carabine U.S.", "Carabine à 15 coups", "USM1" ou simplement "M1" étaient couramment utilisées. Sa désignation complète dans la nomenclature de l'U.S. Army était :

- CARBINE, CALIBER .30, M1 (sans oublier les variantes M1A1, M2 et M3) .

Il est nécessaire, pour bien comprendre, de considérer que le système de nomenclature utilisé par l'armée des États-Unis pour l'armement a varié selon les époques.

 

- Première époque (WW1) : L'année d'adoption complète est utilisée :

- M1911 A1 cal. .45 pistol : le bon vieux 11,43

- M1918 A2 cal. .50 machine-gun : la mitrailleuse 12,7

- M1906 A3 cal. .30 rifle : le fusil Springfield.

Noter que si deux d'entre eux sont encore en service dans l'U.S. Army, les mitrailleuses .50 fabriquées pendant la guerre de Corée (et ultérieurement) sont référencées numériquement (Système M1, M2, M3, etc.)

 

- Deuxième époque (W) : Système alphanumérique, disposition :

- Qualification, calibre, Modèle, variante ou modification :

- Carbine, cal. .30 , M1 - modèle d'origine sans variante.

On comprend que les "Experts" des fiveties se soient pris un peu les pieds dans le tapis, surtout que la documentation à l'époque était rare. Il n'en reste pas moins que relever un "K" à la place d'un "M" dans la référence ne donne pas une très haute opinion de l'étendue des connaissances des experts du moment. C'est même un peu inquiétant, car il est clair que l'erreur d'une lettre (et pourquoi pas l'erreur d'un chiffre dans le numéro de série !) est susceptible d'entraîner une gravissime erreur si les enquêteurs s'avisent de remonter la piste de l'arme utilisée pour un crime.

Le fait que personne n'ait jamais pensé à rectifier ce détail est certainement sans conséquences, mais symptomatique d'une persistante méconnaissance des armes, car cette erreur de transcription se retrouve systématiquement dans TOUS les livres traitant de l'affaire depuis 50 ans. Ce n'est pas à mettre au tableau d'honneur des policiers, magistrats et particulièrement des gendarmes qui, après tout, sont des militaires et cependant semblent avoir eu des difficultés à identifier de façon précise une arme qui était alors en service dans l'armée française. Quant aux journalistes…

Pour ma part, je suis toujours posé, et me pose encore la question de savoir pourquoi les enquêteurs n'ont pas tenté sérieusement de retracer le parcours de la carabine. En effet, le lot de carabines fournies par ROCK-OLA a forcément été dûment réceptionné (en entier ou par sous-lots), par un ou des organismes autorisés. En ce qui concerne cette carabine particulière, les organismes possibles sont :

- L'armée de terre (l'U.S. Army)

- L'O.S.S.

- Un organisme lié au State Department pour l'exportation (Fournitures à l'Angleterre au titre du prêt-bail).

Ces informations sont déclassées depuis longtemps, mais il est vrai qu'elles étaient certainement encore "classified" en 1952 (Guerre de Corée). Quoi qu'il en soit, cette recherche pourrait être effectuée maintenant, y compris à titre privé si quelqu'un se sentait "les nerfs" pour se lancer dans les méandres du labyrinthe de l'administration U.S., et apporter quelques lumières sur un point resté bien obscur.

Par la même occasion, cela permettrait de couper court à pas mal de stupidités contre lesquelles vous vous élevez avec raison. S'il était en effet acquis, preuve à l'appui, que cette carabine était bien là antérieurement à la Libération (ou peu après), beaucoup d'élucubrations tomberaient d'elles-mêmes. En particulier l'hypothèse si romantique des zozos venus du froid, discrets, mauvais bricoleurs et pauvres en munitions.

 

Quel peut être le "vecteur" qui a propulsé cette carabine en Haute Provence ?

 

- Première hypothèse - Après la Libération :

 

Ce ne peut être alors que l'U.S. Army (Armée de Terre), et probablement pas une unité combattante (pour combattre quoi ?), mais plutôt Génie ou Transport (QMC) dont la dotation standard en armement individuel était une US M1. De plus, ces unités étaient souvent constituées de personnels de "seconde zone", dont la préoccupation principale était de trouver des boissons aussi fortement alcoolisées que possible, en échange d'à peu près n'importe quoi (j'en parle par expérience).

Autre possibilité : L'installation à proximité, pendant la période "libératoire", d'une batterie d'Artillerie. Cette possibilité n'est pas à rejeter a priori ; L'U.S. Army, lors de la campagne de France, avait l'habitude d'installer des batteries à longue portée, juste "au cas où", dans des coins tranquilles éloignés du front ; ces batteries pliaient souvent bagage au bout de quelques jours, sans même avoir tiré un coup de canon.

 

- Seconde hypothèse - Avant la Libération (la meilleure probabilité, à mon avis) :

- Parachutage direct de l'O.S.S, par L'USAAF, le 14 juillet 1944 ou autour de cette date. La taille exceptionnelle de ces largages expliquerait (en partie) pourquoi une quantité importante de matériel et d'armement U.S. a été récupérée par les FTP, ce qui est un fait .

- Parachutages RAF (missions Jetburg) d'armes fournies par l'O.S.S.

- Parachutage S.O.E. d'armes US fournies au titre du prêt bail.

Il y a eu parachutages des trois types dans la région (voir les Sten récupérées à l'occasion de l'enquête), mais la piste S.O.E. s'arrête là, car les archives de la French Section ont malheureusement brûlé en totalité.

Heureusement, de nombreux ouvrages donnent des dates, indiquent des provenances voir des quantités et permettent des recoupements*.

[au contraire de mon estimé correspondant, je pense que la première hypothèse est la bonne. Et je songe seulement, pour appuyer mes dires, à cette remarque du commissaire F. Constant (Rapport du 5 mars 1953, cote D 178) : "De tous les renseignements concordants, il résulte que les maquis provençaux n'ont jamais été munis de carabines de guerre américaines. L'arme a donc été apportée en France après la Libération par des soldats alliés". J'ajoute que l'allusion aux Sten de Paul Maillet est inadéquate, l'intéressé ayant activement participé à la Résistance du côté de Pertuis, et non de Peyruis].

 

Comment cette arme a-t-elle abouti à la Grand'Terre ?

Cela n'engage que moi, mais je pense cette carabine faisait partie d'un lot parachuté qui a été récupéré par un groupement de résistance qui reste à identifier avec exactitude, et qu'elle a probablement été endommagée à la réception au sol.

Je ne pense pas qu'elle ait été fournie "officiellement" comme dotation d'un combattant F.T.P.F. à quelqu'un de la Grand'Terre ; je crois que c'est plutôt une sorte d'épave sans garde-main qui a été récupérée par l'un des Dominici (et pas forcément le père), ou qui lui a été donnée.

La probabilité que la carabine ait été acquise sans son garde-main est grande, car :

- d'une part, la fixation du garde-main côté culasse est assurée par un petit renfort en tôle d'acier fixé par 2 petits rivets. Ce dispositif fragile n'a pas donné satisfaction et a été remplacé, à la suite de nombreux rapports de défection, par une pièce renforcée fixée cette fois par 4 rivets. (voir document 1 joint). Lorsque le garde-main est absent, la grenadière avant ne sert plus à rien et l'ensemble canon-culasse devient complètement "flottant", ce qui rend l'arme totalement impropre à un usage normal.

- d'autre part, lorsque cette pièce est cassée, mais que l'on dispose du garde main, il est très simple de le fixer en place par 2 vis, l'une passant par un des trous laissés par les rivets, l'autre en procédant à un perçage décalé pour laisser libre le passage de la glissière. C'est beaucoup plus simple et plus évident que de bricoler un vilain collier en tôle.

 

CHAPITRES V & VI - CONTROVERSES

 

En commentaire de l'affiche du film avec Gabin (film que je n'ai pas vu, pas plus d'ailleurs que la seconde partie du dernier né de la "Une"), vous mentionnez avec un peu d'indignation une M1 flambant neuve.

Je vous avoue que j'ai dû "zoomer" sérieusement sur l'image pour confirmer ce que je voyais : en effet, je crois que c'est encore pire, car il s'agit plutôt d'une réplique en calibre .22 LR fabriquée en Allemagne par ERMA à partir des années 60. C'est une ERMA, et probablement en .22 Magnum. Trois détails ne trompent pas:

- La position inclinée du chargeur

- L'absence de saignée dans le garde-main pour le passage de la glissiére

- L'absence d'arrêtoir d'anneau grenadière normalement encastré dans le fût.

 

CHAPITRE VIII - LA CARABINE…

 

Au sujet du .30-06, pour la cartouche - en fait .30-'06. Cela veut simplement dire Cal. .30, date d'adoption 1906, prévue pour être tirée dans le fusil SPRINGFIELD M1903 A3 qui remplace à partir de 1906 le M1903 A1 qui a lui même succédé au M1903 tout court. Ouf ? Mais non, ce n'est pas fini… Cette .30-'06, qui succède à la .30-'03, s'appelle dès 1942 : CARTRIDGE, CAL. .30, BALL, M2 et c'est encore le cas, car elle est toujours en service (marginal) dans l'Armée US.


Il y a une information qui me manque, car je n'ai jamais vu une photo claire de la crosse montrant les inscriptions. Il semble y avoir un insigne rond, sur lequel je crois distinguer deux canons croisés (le sceau de réception du Service du matériel de l'U.S. Army) ainsi que les lettres RMC en pourtour. Si c'est bien le cas, c'est une disposition inhabituelle sur une carabine réglementaire U.S, car ça ressemble fort à un insigne commercial : normalement, on trouve souvent (mais pas toujours) les 2 canons croisés, quelque part sur la crosse, mais c'est relativement petit et discrètement frappé dans le bois, ou pyrogravé.

Éjections suite à un long feu. J'ai quelque peine à vous suivre, car vous semblez négliger le fait que le projectile doit avoir dépassé l'orifice de prélèvement des gaz pour qu'une action quelconque se produise au niveau du piston, piston dont le court déplacement va provoquer d'abord le déverrouillage de la culasse mobile, puis l'extraction de l'étui vide, et enfin l'éjection de celui-ci quand le culot est poussé par le téton de l'éjecteur en fin de course arrière de la culasse. Comme cet orifice est disposé sensiblement au premier tiers de la longueur du canon, j'aimerais savoir où vous prélevez l'énergie nécessaire au simple déverrouillage des tenons de culasse.

Cartouches non percutées. À cet égard, plusieurs remarques :

- Réarmement manuel & éjection manuelle répétés : vous avez rencontré, lors des essais auxquels vous avez procédé, des problèmes d'enraiement (jaming). C'est cependant réputé être très rare, avec des cartouches raisonnablement en bon état, pour autant que le mouvement soit franc et disons, suffisamment rapide et assez brutal pour être comparable au mouvement obtenu dans le fonctionnement en répétition automatique. Par contre, si la culasse ne vient pas complètement en fin de course arrière à cause d'une accélération insuffisante, la cartouche n'est pas éjectée complètement et en général se retrouve en travers. En répétition automatique, le même phénomène peut se produire lors d'un long feu (à la suite d'une combustion incomplète à cause d'une charge humide, d'un amorçage défectueux, etc.), et si le chargeur est encore approvisionné, la douille incomplètement éjectée se met en travers et le plus souvent pousse devant elle une cartouche fraîche qui est introduite partiellement ou complètement dans la chambre.

C'est le bel incident de tir, surtout la nuit.

En règle générale, vous n'êtes pas sorti de là tout de suite surtout si vous êtes un peu nerveux parce que vous êtes en train de commettre un meurtre ou quelque chose d'assez stressant dans ce genre là.

Car le réflexe normal est de maintenir la culasse ouverte en butée arrière, de pencher et secouer la carabine pour éjecter la douille par gravité, puis de laisser l'ensemble mobile repartir en avant, forçant ainsi "jusqu'à la garde" la malheureuse cartouche qui se trouve déjà engagée dans la chambre. Bien du plaisir…

- Marquage des amorces des cartouches non tirées éjectées. Contrairement aux fusils du type Mauser, U.S. 17, .303 British, etc., la carabine U.S. est équipée d'un percuteur à inertie, et, après une introduction automatique, une légère trace de percussion sur l'amorce d'une cartouche éjectée sans être tirée est tout à fait normale, quoique non systématique (voir doc. 2).

La présence de cette trace (et son importance) est liée aux variations dimensionnelles des éléments en cause : longueur du percuteur, épaisseur de culot de douille, profondeur de sertissage de l'amorce, et tolérance de valeur de l'espace de tête (headspace, ou feuillure).

Par contre, une cartouche ayant fait long feu présente presque exactement la même empreinte de percussion qu'une douille de cartouche tirée ; presque, car la pression qui s'exerce lors du tir déforme légèrement l'amorce et le culot, ce qui donne une empreinte un tout petit peu plus marquée.

J'attire votre attention sur le fait qu'en 1952, des cartouches manufacturées en 1943 avaient toutes les chances d'être en parfait état de fonctionnement à moins d'avoir été conservées dans des conditions réellement épouvantables. Personne ne s'est préoccupé de les tester à cette époque, mais je propose qu'on les teste maintenant, et j'ai de bonnes raisons de penser que vous seriez certainement surpris.

Je n'ai pas d'explication rationnelle à proposer pour expliquer pourquoi deux cartouches ont été éjectées non tirées ; on n'a pas par ailleurs la moindre certitude du nombre de cartouches contenues dans le chargeur à un moment donné ; on ne sait pas grand chose en réalité ; par exemple, le tireur aurait pu tenter de réapprovisionner son arme avec des cartouches extraites de sa poche, et deux cartouches auraient pu tomber au sol pendant cette opération**.

Si le tireur a été, ou a cru être victime d'un défaut d'alimentation, il a pu réarmer deux fois de suite sous la pression du stress. Une autre possibilité, c'est la chute du chargeur par suite d'une fausse manœuvre. Le bouton-poussoir commandant l'éjection du chargeur était si mal placé sur ce modèle et se confondait si aisément avec la commande de la sûreté que ce dispositif a fait l'objet d'une modification (sûreté rotative, voir doc. 1).

Dans ce cas, en situation d'urgence, la procédure courante est d'engager un nouveau chargeur et, par sécurité, de réarmer sans se préoccuper de savoir si une cartouche a déjà été chambrée.

Si en plus vous n'avez pas d'autre choix que de retrouver de nuit un chargeur unique tombé dans l'herbe, vous avez alors quelques excuses d'être suffisamment troublé pour tirer deux fois de suite sur le levier d'armement (si vous avez eu la chance de retrouver ce chargeur !).

Bien sûr, il ne s'agit là que de suppositions gratuites et bien d'autres scénarios peuvent être élaborés ; cela ne peut être pire que les élucubrations "révisionnistes" qui ont cours en ce moment.

La culpabilité du père ne fait pour moi aucun doute, mais les "détails d'exécution" du triple crime, le degré de complicité de Gustave, ainsi que le "taux de coopération" des autres membres de la famille me semblent toujours parfaitement opaques.

Et je ne peux m'empêcher de penser que si l'arme du crime avait été un bon vieux fusil de chasse de paysan, avec un long passé bien local, avec sur les lieux du crime des douilles en carton, des plombs, des bourres grasses, des cartons de fermeture, enfin tout ce qu'il faut à nos braves gendarmes de province pour ficeler proprement une enquête, l'affaire de Lurs aurait été résolue il y a bien longtemps….

 

Notes :

 

S.O.E. : organisation secrète mise en place par les Anglais dès juin 1940 (Special Operation Executive, ou Exécutif des Opérations Spéciales). Le B.C.R.A. créé le 10 octobre 1941 par le général de Gaulle (et dirigé par le lieutenant-colonel Dewravrin, "Passy"), était subordonné au S.O.E.

O.S.S. : équivalent américain (Office of Strategic Services), créé en 1942.

* Point d'aimable controverse entre mon correspondant et moi-même ! Je lis en effet, dans un ouvrage fouillé consacré à l'épopée du Vercors :
- à la mi-1943 : "Les premiers groupes constitués furent équipés d'armes disparates prises à l'ennemi, fusils Mauser allemands, ou mousquetons italiens. Pour des raisons politiques, le problème de l'armement des maquis ne fut jamais résolu. Lorsque les Anglais commencèrent à croire à l'efficacité des partisans Français, ils s'obstinèrent à parachuter des mitraillettes "Sten" au lieu de fusils mitrailleurs, de mitrailleuses ou de mortiers. La Yougoslavie fut toujours servie en priorité sur les autres Résistances. C'est seulement après le débarquement, au fur et à mesure de l'avance alliée que les parachutages d'armes, toujours légères, devinrent plus importants". (p. 44)
- le 9 juin 44, le chef militaire du Vercors, le lieutenant-colonel François Huet, devait écrire à ses supérieurs : "Nous n'avons pas reçu d'armes à part le lamentable parachutage du 7, duquel nous avons récupéré : 1 mitrailleuse [sans doute, une Browning ou une Bren] ; 11 fusils [sans doute des Lee-Enfield] ; 22 mitraillettes [des Sten] ; 110 grenades ; 80 paires de chaussures"
- le 14 juin : "des mitrailleuses légères Browning américaines et des mitrailleuses Hotchkiss de 8 m/m, modèle 1914 [ce qui est assez incroyable, puisqu'il s'agit de matériel français], tirant 400 coups à la minute, insuffisamment approvisionnées, trop lourdes pour être utilisées par des troupes de montagne [l'Hotchkiss pesait 25 kg]". On trouve également, dans les parachutages (de containers pas assez solides, ce qui entraînait la destruction au sol de nombreux matériels), quelques Piat (arme antichar britannique) qui firent paraît-il merveille... Et, naturellement, aucune Carbine... Quoi qu'il en soit, on est très loin des "largages de taille exceptionnelle" !

Extrait de J. La Picirella, Témoignages sur le Vercors, 1973, 400 pages (curieusement, on trouve dans ce livre la trace d'un Dominici, marchand de primeurs, vrai résistant, lui, capturé et envoyé à Dachau, où il mourut).

** C'est là très exactement la mésaventure que Gaston Dominici décrivit aux juge Périès : "Une seconde fois, j’ai manqué mon but. Puis je me suis aperçu que je n’avais plus de balle dans le chargeur. Je n’ai pu d’ailleurs m’expliquer cette circonstance car je croyais le chargeur plein. Certainement, j’avais dû perdre des cartouches en route (sic). J’ai dû perdre aussi les deux ou trois cartouches que j’avais mises dans ma poche au moment où j’avais pris ma carabine dans le garage" (PV daté du 15 novembre 1953, 11 heures 15).

 

 

II.

 

 

Monsieur,

 

Après la lecture de quelques-uns seulement des documents que vous mettez en ligne, notamment des auditions des principaux protagonistes, le "mystère de Lurs" se dissipe !
Bien que les déclarations faites au Juge d'instruction aient été visiblement transcrites en un "français judiciaire" assez éloigné du langage habituel des intéressés, je ne pense pas que les propos de ces derniers en aient été dénaturés au point d'en modifier le sens.
[...]

Je crois pouvoir apporter une modeste contribution sur deux points :

 

- l'origine de la carabine : la provenance du Maquis me paraît hautement improbable, car cette arme était rare (rarissime, même) dans les parachutages, et elle était recherchée et appréciée des cadres et des maquisards les plus actifs.
En revanche, les troupes qui ont débarqué en Provence en étaient massivement dotées, y compris les éléments logistiques et de soutien, et l'on sait, par de nombreux témoignages, qu'il n'était pas rare que des matériels et approvisionnements divers soient "échangés" contre des "souvenirs nazis" (quand il y en avait), contre des boissons alcoolisées ou tout autre chose. Il est même arrivé, quoique plus rarement, que des unités cantonnées quelques jours chez l'habitant oublient des équipements ou des armes (c'est arrivé à Ernst Jünger, chez lui, à Kirchhorst, le 27 mai 1945, comme il le relate dans son Journal IV "La cabane dans la vigne"). Je suis d'accord avec votre correspondant de Vidauban, les unités alliées débarquées en Provence n'avaient pas la qualité de celles du front principal, elles devaient comporter une plus forte proportion d'individus indifférents à leur arme individuelle et/ou disposés à se livrer au troc.

- les cartouches portant une marque de percussion : en effet, il ne s'agit pas de "long feu", comme vous l'envisagiez initialement ("Tchi") mais d'absence complète d'inflammation de l'amorce par insuffisance de la percussion (light strike problem). Le long feu est d'autant plus à écarter que, d'une part, il ne pouvait donner lieu à l'éjection d'une cartouche complète, et, d'autre part, il était improbable, car les cartouches militaires, en particulier américaines, étaient d'excellente qualité et rendues étanches par un vernis de sertissage et un joint bitumeux. J'ai moi-même tiré sans incident, en 1999, quelques cartouches de calibre .45 fabriquées en 1942, qui avaient été conservées plus de cinquante ans dans un grenier non isolé, donc soumises à la chaleur de l'été et au gel de l'hiver. Des tireurs m'ont affirmé avoir tiré des cartouches de la dernière guerre ayant passé au moins vingt ans sous l'eau d'un étang, et n'avoir eu que quelques ratés ! Or il semble que les cartouches retrouvées à Lurs ne portaient aucune trace de corrosion ; seule une immersion dans un solvant aurait pu altérer la composition d'amorçage.
Il faudrait savoir quelle était l'importance de la marque du percuteur : si elle était très légère, il pouvait s'agir de la trace que peut laisser un percuteur flottant sur l'amorce après la fermeture dynamique de la culasse ; ne possédant pas de carabine M1, je ne sais si cette arme laisse ce genre de marque sur les cartouches chambrées, mais non tirées. Le fusil M 16 laisse une légère trace, qui ne peut cependant être confondue avec un raté de percussion.
Cette marque très légère doit, en effet, être distinguée de celle qui résulte d'une véritable action du mécanisme de percussion, mais qui est insuffisante pour faire partir le coup, soit en raison d'une fermeture incomplète de la culasse, soit en raison d'un encrassement du canal de percussion, ou de la présence, dans ce canal, de fragments d'amorce, après une surpression lors d'un tir antérieur. Une autre explication pourrait résider dans le rebond de l'ensemble mobile, mais à ma connaissance, ce phénomène ne se produit qu'au cours des tirs automatiques (c'est-à-dire en rafale), ce qui ne peut être le cas ici.
L'hypothèse d'une cartouche mal dimensionnée après un rechargement est, à mon avis, à écarter : le rechargement des munitions pour armes rayées ne se pratiquait pas en France à l'époque, les outils nécessaires n'étaient d'ailleurs pas commercialisés, pas plus que les composants. On se demande où un armurier aurait pu se procurer les balles de 110 grains full metal jacket qui sont spécifiques à cette munition.
En cas d'épuisement du stock initial, l'approvisionnement en munitions pouvait cependant se faire sur les reliquats de la guerre qui traînaient ici et là, ou auprès de militaires français, qui pouvaient facilement détourner une poignée de cartouches, cette arme ayant été en service dans l'armée française jusque dans les années soixante (elle fut encore très utilisée pendant la guerre d'Algérie).
En résumé, si l'on écarte la simple marque due au percuteur flottant, l'hypothèse la plus plausible me paraît être une fermeture incomplète de la culasse due à l'encrassement ou au mauvais état de l'arme.
[...]

Le fait que les cartouches et étuis retrouvés sur les lieux du crime aient été dépareillés ne me surprend nullement, je crois pouvoir affirmer qu'on ne peut absolument rien en déduire car c'est une situation banale. Lorsqu'il m'a été donné d'examiner des munitions de la seconde guerre mondiale détenues par des anciens combattants, le panachage était souvent important : je me souviens, par exemple, d'une poignée de cartouches de 9 mm Parabellum dont une moitié, en gros, était canadienne (j'en ai conservé deux : DI 43 et DI 44), un quart anglais et un quart allemand (étuis acier laqué).
Pour être plus précis, voici deux autres exemples :

- une série de quinze cartouches de 7,65 Long français, que j'ai tirées dans un PA 35 S en 1985, et dont j'ai conservé les étuis et les deux cartouches qui ne sont pas parties : 12 étuis portent le marquage VE 1943 (y compris les deux cartouches défectueuses) un VE 1945, un ATS 1943 et un ATS 1947. J'ignore quelle était la provenance de ces munitions, et, de plus, je constate que la marque du percuteur, sur tous les étuis, est plus légère que celle que l'on observe habituellement ... je regrette de ne plus avoir accès à ce pistolet pour en trouver l'explication.

 

- une boîte de quinze cartouches de fusil Mauser. Il s'agit, en l'occurrence, d'un modèle 98 transformé artisanalement en carabine de chasse par suppression du garde-main et raccourcissement du fût. Les détenteurs actuels ne l'utilisent pas, ils ignorent comment leur père s'était constitué une dotation de munitions. La boîte qu'ils me présentent porte l'indication "15 Pat SmE 1944 eba 43" ; elle ne contient, en fait, que quatorze cartouches, dont aucune ne porte un marquage correspondant à celui de la boîte ! La variété des marquages se révèle, plus encore que dans l'affaire de Lurs, un véritable défi aux lois de la probabilité, comme le dirait W.R. : P 491 S* 2 39 en trois exemplaires, P 151 S* 15 38 en trois exemplaires également, P 120 S* 21 35 en deux exemplaires, tous les autres marquages en un seul exemplaire !
Il est donc permis de se montrer catégorique : il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'un détenteur d'US-M1 ait disposé de cartouches provenant de lots différents.

Le ramassage des étuis sur un terrain herbeux est une chose difficile et frustrante, même en plein jour et quand l'emplacement de tir est unique et connu, je l'affirme d'expérience, pour avoir consacré beaucoup de temps à de vaines recherches.
Sur notre pas de tir à 25 mètres, dont le sol est pour partie cimenté, et pour partie sablonneux, il nous arrive de renoncer, après cinq minutes de recherche à trois personnes, à trouver un ou deux étuis de 9 mm ou de .45 égarés.
A Lurs, dans la végétation d'août 1952, cela devait être particulièrement difficile, surtout de nuit, et davantage encore si les positions successives du tireur n'étaient pas exactement connues du (ou des) ramasseur(s).
Je ne vois donc rien de surprenant à ce que le ramassage n'ait pas été complet, même s'il a pu se poursuivre au lever du jour : sur le stand où nous tirons à 300 mètres, alors même que la zone de recherche se limite à quelques mètres carrés, et ne comporte qu'une maigre végétation, il nous arrive fréquemment de n'apercevoir des étuis qu'au deuxième ou au troisième passage, et un étui appartenant à l'un de nos invités n'a même jamais été retrouvé.

 

Un mot, enfin, sur la thèse du complot et de l'utilisation de plusieurs armes différentes.
Comme pour l'affaire de Dallas, les tenants du complot prennent les comploteurs supposés et les enquêteurs pour des imbéciles : comment, en effet, des comploteurs pourraient-ils espérer faire croire au crime d'un individu isolé (qu'il s'agisse d'un "rural bas-alpin" ou d'un magasinier au Texas Schoolbook Depository) tout en prenant le risque délibéré d'offrir, sur un plateau, les preuves de la participation de plusieurs tireurs, sous la forme de balles différentes, d'étuis différents, ou même, dans le cas du Président Kennedy, de trajectoires différentes (tir perpendiculaire à la voiture présidentielle en provenance du grassy knoll) ? Une telle invraisemblance me laisse pantois.

[...]


Je n'ai pu voir aucune des émissions de télévision récentes [il s'agit des diverses moutures "Deniau"]...
Je pense que les blessures décrites dans les rapports d'autopsie correspondent aux effets que l'on peut attendre de projectiles peu déformables (en un tel milieu biologique) de calibre .30, tirés à près de 600 m/sec.
Dans ce domaine comme dans bien d'autres, le "discours dominant" est le résultat de l'ignorance, de l'inculture alliée à l'immodestie, de la confusion, quand ce n'est pas de la mauvaise foi, de ceux qui le tiennent.
Il circule depuis longtemps des rumeurs selon lesquelles la munition de .30 Carbine serait "faiblarde".
Elles ont pu trouver naissance chez des chasseurs qui auraient tenté de l'utiliser sur du grand gibier résistant, tel que le sanglier, alors qu'évidemment cette munition n'a jamais été destinée à cet usage.
Elles ont pu, aussi, être propagées par des militaires qui n'en avaient pas compris le concept, ou qui, au combat, ont été très maladroits ou très malchanceux, mais qui ont imputé la responsabilité des échecs constatés à la carabine dont ils étaient dotés.
Il ne faut pas, non plus, négliger les appréciations "psychologiques" tirées, par exemple, de l'observation des effets d'un tir sur le sol à une certaine distance : ainsi, lors des nombreux essais qui ont précédé ou accompagné l'entrée en service du fusil M 16, il s'est trouvé des militaires américains pour regretter que le nouveau calibre 5,56 mm ne produise pas des effets aussi spectaculaires que le calibre traditionnel, dont les gerbes de terre et les nuages de poussière inspiraient au soldat, selon eux, un réconfort certain et une confiance accrue dans l'efficacité de leur arme individuelle.
Il a fallu les convaincre d'accepter de mesurer autrement l'efficacité, en premier lieu par la probabilité d'atteinte de l'ennemi, et cela aux distances usuelles du combat, et non aux portées extrêmes qui avaient été envisagées de manière tout à fait irréaliste à la fin du XIXème siècle.
Il est certain que le calibre .30 Carbine n'a pas les mêmes effets sur les véhicules ou sur les personnels abrités que la cartouche du fusil traditionnel.
Mais sur les personnels découverts, et jusqu'à 200 mètres au moins, je suis certain que ses "effets terminaux" sont suffisants, et que son efficacité réelle est supérieure à celle de la munition d'infanterie à pleine puissance, car la probabilité d'atteinte est plus grande, en raison de la faiblesse du recul qui permet de viser rapidement et de profiter du rechargement automatique, sans que le relèvement ne perturbe le tir et n'oblige à revenir en ligne avant le coup suivant.
Si cette munition était inefficace, pourquoi aurait-elle été encore utilisée en Corée, au Viêt-Nam jusqu'à la généralisation du M 16 ? Pourquoi les parachutistes français, y compris certains d'entre eux auxquels on ne refusait rien, l'ont-ils utilisée en Algérie ? Des soldats français, d'ailleurs, ont été tués en Algérie par des US-M1 qui étaient aux mains de leurs adversaires.
Un auteur américain a tordu le cou à pas mal de mythes dans le domaine de l'efficacité des armes à feu, il s'agit du Dr. Martin L. FACKLER. Peut-être peut-on trouver sur Internet certains de ses travaux.