À Lurs : Caltez, jocrisses, ou le pendule de Martinet-Calté

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[Mes lecteurs sont en général de bien bons hommes, encore que quelques-uns d'entre eux ne réagissent pas toujours à l'allumage, c'est là leur moindre défaut. Ainsi ont-ils trouvé mon étude du beau rapport du commissaire Constant (recueilli dans le dossier de l'Affaire Dominici, sous la cote D 178) passablement indigeste... C'est pourquoi je vais me permettre, en souriant, de leur expliquer en détail certaines choses, s'agissant de ce qui va suivre. Démarche inhabituelle que les esprits forts, naturellement, me pardonneront !

 

Tout d'abord le titre : au premier degré, c'est une dérision calquée sur Valsez, saucisses !, le pamphlet d'Albert Paraz, (paru en 1950 chez Amiot Dumont), avec jeu de mots sur le nom d'un des membres de l'inénarrable tandem de "radiesthésistes". Le terme de jocrisses me permet de dévoiler, d'entrée de jeu, ce qui sera ma conclusion : ces gens-là furent des jobards. Mais jobards aussi furent et sont encore ceux qui se sont recommandés, et continuent à se recommander d'eux… Alors, à défaut de les voir enfin se taire, souhaitons qu'ils caltent, qu'ils se tirent, qu'ils se barrent... et cessent de faire parler d'eux.

Par ailleurs, au second degré (ça se complique, je n'y peux rien !), le choix de mon titre renvoie aux opinions de Paraz. En effet, et je m'explique encore, cet individu, sauf erreur de ma part, fut un collaborateur. Je veux dire que, pendant l'Occupation allemande, etc. etc.
Or, comme on pourra le vérifier, il y a six occurrences du terme "collaboratrice", s'agissant de Mme Reine Ribo-Martinet, dans les onze textes (ou extraits) dont on va prendre connaissance.
Je tiens que ce n'est pas le fait du hasard, et que les auteurs (le commissaire Fernand Constant, en particulier) ont utilisé ce terme aux deux sens qu'on lui accorde aujourd'hui. Car, puisqu'il faut tout détailler, si j'ouvre mon Robert (je parle du dictionnaire, naturellement), je trouve : "Collaborateur : 1. Personne qui travaille avec une ou plusieurs autres personnes à une œuvre commune ;
2. Au cours de l'Occupation allemande en France (1940-1944), Français partisans d'une collaboration totale avec l'Allemagne, etc.
"
Donc, si nous reprenons ce substantif, Mme R. Ribo-Martinet était certes la "collaboratrice" (et amie "intime") du radiesthésiste Jules Calté ("l'un des plus grands radiesthésistes connus" !) dans sa soi-disant entreprise de découverte "par tous les moyens" de l'assassin de la petite Élisabeth. Mais elle avait aussi été une "collaboratrice" à ce point engagée aux côtés de la puissance occupante qu'elle fut, comme on va le découvrir avec stupéfaction dans les documents qui suivent, condamnée à mort du côté de Rodez, ainsi que son demi-frère. Elle échappa au poteau d'exécution contre lequel son demi-frère fut collé, certes, car la civilisation judéo-chrétienne a toujours été indulgente vis-à-vis des femmes - et de plus, elle était alors une très jeune femme (née début décembre 1910) ; mais l'argument le plus fort en sa faveur fut sans doute qu'elle avait été Pupille de la Nation, la grande faucheuse de 14-18 étant passée par là.

Mais cela l'autorisait-il par la suite à remuer ciel et terre, et proférer grossiers mensonges, pour venir au secours des Dominici ? Comment se fait-il que personne n'ait fait claire allusion à son passé peu glorieux - et fort récent en 1952 ? Comment a-t-elle pu ouvrir une officine de "police privée", avec un tel palmarès ?  Et comment se fait-il, enfin, que le Parti communiste, si prompt à dénoncer les (possibles) tentations collaborationnistes du "témoin fantôme" Panayotou (cf. La Marseillaise, 15 octobre 1952), n'ait pas eu un mot d'indignation s'agissant du passé de Madame Ribo ? Pour reprendre une expression du commissaire Constant (lors du procès), tout cela est véritablement impensable !  Et comment Mme Ribo en est-elle venue à écrire au juge Carrias, avec un culot frisant l'inconscience, "j'ai pu m'y intéresser [au crime de Lurs] particulièrement en raison de la connaissance que j'ai pu avoir sous l'occupation allemande du rôle de certaines personnes qui risquent d'être compromises..." ?

Chacun jugera de tout cela, à partir de la lecture des textes que je mets en ligne, et que je ne commenterai qu'exceptionnellement : ils se suffisent à eux-mêmes, dans leur crudité/cruauté. Ces faits relevant de l'indignité nationale, il est fort piquant de relever, dans une plainte (pour menaces de mort) que Marie Dominici (la "Sardine") dépose auprès du Procureur de la République, le 7 mars 1958, une phrase faisant allusion à la dame Ribo(t) "qui connaît les lieux [les environs de la Grand'Terre] pour avoir été dans la région dans la période de Résistance" !

Quant au problème de l'imperméable, après des recherches aussi fastidieuses qu'oiseuses, il prit l'eau et se dégonfla de lui-même…

Bon, en définitive, à la place de jocrisses, j'eusse tout aussi bien utiliser milices, on comprend maintenant pourquoi, ou encore pythonisses, car l'activité des deux compères relevait surtout de la sorcellerie et de la voyance ; ou enfin bénéfices, car on verra (lettre au juge Carrias) que la dame Ribo-Calté ex-Martinet, qui se déclarait "bénévole", n'en présentait pas moins discrètement une note de frais.

Enfin, et je m'arrête (ouf), une question de méthode. On peut s'étonner que je traite de l'affaire de Lurs dite Dominici par grands thèmes - en fait, exactement comme l'étude concentrique de l'Histoire, du moins lorsqu'on faisait encore de l'Histoire (certes bête et événementielle et tout ce que l'on voudra) sur les bancs de la Primaire et du Collège. Oui, je pense qu'une approche purement linéaire, comme celle tentée par M. Guerrier, est pratiquement vouée à l'échec, à cause du foisonnement même de cet embrouillamini qu'est ce tragique fait divers (notre prédilection, pourtant). Le fichier présent est, évidemment, un obligatoire contre-exemple.
Alors, ces explications digérées, on y va, camarades ? Eh bien, c'est parti !

 

 

"Mme Martinet est … apparue comme une personne déséquilibrée, illuminée et hallucinée" (Note des Renseignements généraux de l'Aveyron, 20 décembre 1952) ;

"Toutes les rumeurs propagées... par je ne sais quel chevalier du pendule ou quelle voyante ultrasensible, n'ont rien changé à mon opinion" (Commissaire F. Constant, rapport du 5 mars 1953) ;

"La dame Ribo, dont la mythomanie est connue depuis longtemps..." (Procureur Sabatier, lettre du 17 octobre 1962 à son supérieur hiérarchique).

 

 

 

1. Déclaration de la dame Reine Martinet devant le Commissaire R. Riquet, Paris

Le 23 septembre 1952, et comme suite à la transmission du Service Régional de Police Judiciaire à Marseille, en date du 13 septembre.

"Je me suis rendue à Lurs sur les lieux du crime de la famille Drummond les 25 et 26 août en compagnie de Monsieur Calté, radiesthésiste également. Nous avons travaillé seuls, et en compagnie du Commandant de gendarmerie de Digne et de la Gendarmerie de Forcalquier. Nos expériences nous ont permis de confirmer le travail du chien policier et nous ont emmenés beaucoup plus loin à la gare désaffectée de Lurs. C'est à cet endroit que nous avons trouvé un imperméable bleu gris dont le dos avait été enlevé et les deux manches coupées aux ciseaux. Ces manches, nous les avons retrouvées en face de la gare sous un abri de voyageurs. Ayant prélevé la griffe que je vous présente et dont je vous remets une photographie, j'ai remis les restes de l'imperméable avec les deux manches sous l'abri des voyageurs.
Je vous signale également que sur la voie en face la gare nous avons vu un haut de chemise en broderie anglaise taché de cambouis. Ces objets doivent toujours se trouver sur les lieux.
SI - Nous nous proposons de retourner à Marseille à la fin de la semaine prochaine. Je m'engage à remettre en mains propres à M. le Procureur de la République à Digne la griffe en ma possession. Je signale que j'ai adressé plusieurs lettres et un rapport soit à M. le Commandant de Gendarmerie de Digne, soit à M. le Procureur de la République et également à M. le Commissaire Sébeille.
Lecture faite...

 

[L'assertion toute gratuite "Nos expériences nous ont permis de confirmer le travail du chien policier" est à rapprocher du témoignage des gendarmes eux-mêmes : "à dix heures, nous essayons de mettre en piste le chien Wasch... Il ne semble pas, d'après ses réactions, qu'il ait suivi une piste sérieuse" (B 35, rapport 11-R Gendarmerie nationale Forcalquier)]

 

 

2. Bruxelles - Le Commissaire Général aux Délégations Judiciaires

 

Le 30 octobre 1952

 

 

À Monsieur le directeur des Services de Police Judiciaire B. C. N. - Sûreté Nationale - Paris

 

 

Monsieur le Directeur,

 

 

Le dimanche 19 courant, lors de l'émission "Soucoupes volantes" à Radio-Luxembourg, un radiesthésiste (Calté ?) et son assistante, ont été interviewés sur les "brillants résultats" qu'ils avaient obtenus dans l'affaire criminelle de Lurs, où ils auraient été commis par la Police.
Ils auraient suivi la même piste qu'un chien policier, le lendemain du crime, et auraient désigné le coupable.
Dans un but de documentation, je vous serais très obligé de bien vouloir me faire savoir quelle a été l'intervention des radiesthésistes dans l'affaire de Lurs, et si cette intervention s'est révélée sérieuse.

 

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

 

 

Le Commissaire Général aux Délégations Judiciaires,

 

F. Franssen

 

 

 

3. Ministère de l'Intérieur DSPJ, 1e section Paris

 

Le 31 octobre 1952

 

 

 

 

NOTE

 

 

 

 

Pour Monsieur le Commissaire Divisionnaire chargé de la Sous-direction des Affaires Criminelles.

 

 

 

Objet : Meurtre de la famille Drummond.

 

 

 

 

Lors de l'émission "Soucoupes volantes" à Radio-Luxembourg, le 19 octobre 1952, un radiesthésiste, M. Calté, et son assistante, ont été interviewés sur leur intervention dans l'affaire criminelle de Lurs. L'animateur de l'émission a précisé que M. Calté avait mentionné le nom de l'assassin sur un papier placé dans une enveloppe qui ne serait ouverte qu'à la fin des investigations entreprises par la Police.
Le même sujet a été repris à l'émission du dimanche suivant, et il a été ajouté que l'enveloppe avait été déposée chez un huissier. Ces émissions, écoutées par des millions d'auditeurs, tant français qu'étrangers, ont ému l'opinion à tel point, que par lettre du 30 octobre, M. le Commissaire Général aux Délégations Judiciaires à Bruxelles, nous a demandé de lui faire savoir le crédit qu'il convenait d'apporter aux affirmations de ces radiesthésistes.
Journellement, la presse fait état d'interventions de radiesthésistes et il paraît anormal que, dans un but publicitaire, M. Calté, croyant connaître le nom de l'assassin, se soit contenté de le mentionner dans une enveloppe cachetée plutôt que d'en faire part à la Justice.
Il semblerait opportun de communiquer ces faits à M. le Juge d'Instruction commis, qui pourrait envisager la saisie du pli dont il s'agit.

 

 

 

4. Article du Midi Libre (15 décembre 1952)

 

Drummond avait créé

dans l'Aveyron

un maquis de résistance

qui portait son nom,


prétend le radiesthésiste Calté,
qui va aller en Angleterre poursuivre
ses recherches.

L'affaire de Lurs est-elle désormais enterrée ? Le meurtrier des Drummond peut-il désormais jouir en toute quiétude de son impunité ?

Bien des gens en expriment déjà la crainte. Mais il est, parmi ceux qui, à des titres divers, participent à la longue enquête, deux personnes au moins qui persistent à prétendre que la lumière sera faite.
Ce sont les radiesthésistes Calté et sa collaboratrice, Mme Martinet.


Au cours d'une conférence de presse, M. Calté a rendu publics leurs travaux ou, pour mieux dire, leur enquête, dont ils ont d'ailleurs communiqué les conclusions aux enquêteurs.


M. Calté, sur les indications de son pendule, avait établi que l'assassin était venu trois fois sur les lieux du crime. Ensuite, Calté "se laissant guider", se trouvait conduit jusque dans la gare désaffectée de Lurs où il découvrit divers objets à demi-calcinés, parmi lesquels une gabardine de fabrication anglaise portant la marque "Noreman" (Rainproof Porous) [sic]. Aucun doute pour lui, ce mackintosh était celui de Drummond. Il indiqua enfin, à la police, une piste qui aurait dû l'amener jusqu'au meurtrier.


"Chose curieuse, dit-il, personne parmi les enquêteurs n'a approché le criminel". Mais ce qui l'étonne le plus, c'est que rien n'ait été recherché en Angleterre sur le passé de la famille Drummond. L'enquête n'a point été poussée de l'autre côté de la Manche. C'était cependant là, affirme-t-il, qu'on aurait trouvé le mot de l'énigme.


Sur quoi s'appuie donc le radiesthésiste pour étayer sa propre certitude ? Sur les vérifications qu'il a poursuivies, de son côté, dans la région de Lurs et dans d'autres régions de France.


Le dossier qu'il remet à la rue des Saussaies établit, en effet, un certain nombre de faits nouveaux.
Les voici, tels que les expose M. Calté.

Des faits nouveaux


1. Il a existé, dans la Résistance, un maquis Drummond (ancien maquis Paul Clé) ! A la tête de cette organisation, à laquelle appartinrent à des titres divers le célèbre Dordain, le docteur Cananc et le fameux gangster Ange Salicetti, abattu depuis à la Porte de Pantin, se trouvaient des officiers anglais, notamment les majors Jack et Stanfield, qui furent parachutés dans la région de Séverac-le-Château (Aveyron). Le maquis s'établit par la suite à Gissac et a changé de dénomination. Il prit bientôt le nom de son chef, Dumont [sic], alias Parthès. Quelques factieux de ce maquis s'organisèrent en un sous-groupement qui se baptisa lui-même "l'équipe sanglante".


2. Les membres de cette "équipe sanglante" adoptèrent un signe de ralliement issu des francs-maçons : les trois points.


3. Ce fameux signe a été retrouvé sur un habitant de la région de Lurs.


Partant de ces résultats, M. Calté et sa collaboratrice ont établi des déductions qui leur permettent de connaître les assassins de la famille Drummond (ils sont au moins trois, selon eux, sans compter les complices). Les deux radiesthésistes ont fourni par écrit les noms de ces "suspects" aux enquêteurs marseillais qui n'ont pas, jusqu'ici, tenu compte de leurs révélations. M. Calté s'est refusé, comme bien l'on pense, à révéler à la presse l'identité des assassins. Sachons seulement qu'il s'agit de personnes n'ayant jamais été nommées jusqu'à présent. Les auteurs du triple meurtre des Drummond ne sont d'ailleurs pas, selon M. Calté, des habitants de la région de Lurs. Seuls, des complices auraient pu être recrutés sur place par les tueurs.


Ainsi, pour le radiesthésiste, le crime apparaît comme un règlement de compte consécutif aux événements survenus au cours de la guerre.


- Maintenant, ajoute M. Calté, je vais me rendre en Angleterre pour mener à bien mes ultimes vérifications.

 

[Il convient de noter que cet article venait d'être publié dans un quotidien parisien (Le Parisien libéré) - le Midi Libre, qui l'a repris, ne fait aucune allusion à la source, ce qui est particulièrement inélégant.
Par ailleurs, l'assertion de Calté : "Maintenant, je vais me rendre en Angleterre pour mener à bien mes ultimes vérifications" ne trouve-t-elle pas un écho chez les  fins connaisseurs de l'Affaire ? Bon sang, mais c'est bien sûr ! Cette formule a été reprise, dans les années 92, par le brillantissime petit-fils qui fit savoir, par le truchement de La Provence, qu'il allait en personne se rendre aux États-Unis - au Pentagone, très exactement (!), et qu'il s'en retournerait avec le renseignement définitif concernant l'US_M1 volée en Allemagne... Malheureusement, comme  s'agissant de la plainte en diffamation de son père, on attend encore - et on attendra longtemps - la suite de la moisson pentagonienne...]

 

 

5. Ministère de l'Intérieur DGSN, Renseignements généraux de l'Aveyron n° 3683

 

Rodez, le 20 décembre 1952

 

Note de renseignements

 

Objet : A/S des déclarations du radiesthésiste Calté

 

Référence : Communication téléphonique de la Direction des Renseignements Généraux en date du samedi 13 décembre 1952.

 

Les investigations effectuées par le Service, tant à Rodez qu'à Séverac-le-Château, Millau et Saint-Affrique, à la suite de l'article de presse paru dans l'édition du  "Parisien Libéré" du 13 décembre, article d'ailleurs reproduit dans le quotidien régional "Le Midi Libre" du lundi 15 décembre, laissent penser que les déclarations du radiesthésiste Calté relèvent de domaine de la fantaisie et de l'imagination.
Il semble même que ces dites déclarations manquent d'honnêteté vis-à-vis du lecteur, car elles ne respectent nullement la chronologie probable des faits. Ce n'est pas en effet à partir de "recherches de radiesthésie pure", comme il est prétendu dans l'article incriminé, que le radiesthésiste et sa collaboratrice se sont livrés à une enquête.
C'est bien plutôt à la suite d'une très longue enquête qu'ils ont effectuée eux-mêmes et sur place, comme il le sera mentionné au cours de la présente note, qu'ils ont été amenés à publier les sensationnelles déductions qui n'ont aucun rapport avec la réalité des faits.
Il ressort en tout cas qu'il n'y a aucune relation entre la tragédie de Lurs et les faits signalés dans l'article, qui se sont situés en Aveyron à l'époque de la Résistance.
Contrairement aux allégations du radiesthésiste Calté et de sa collaboratrice, Mme Martinet, il n'a jamais existé dans l'Aveyron de maquis Drummond, et feu Sir Jack Drummond n'a jamais séjourné dans notre secteur.
Mais il a effectivement existé un maquis A. S. - Paul-Claie - et non Paul Clé - qui était stationné dans le sud Aveyron, région de Camarès, Saint-Affrique, Sylvanès et Gissac.
Ce maquis prit le nom de guerre de son premier chef, un Officier, le nommé Olivier (Paul Claie dans la Résistance) qui, arrêté par la Gestapo à Rodez, en mars 1944, en même temps que M. Léon Freychet, Directeur Général actuel des Caves de Roquefort, et responsable départemental A. S. à cette époque, s'empoisonna dans sa cellule. Olivier est d'ailleurs inhumé au cimetière de Rodez.
Ce maquis Paul-Claie ne s'est jamais appelé maquis Drummond ; il fut ensuite commandé par un Lieutenant nommé Dumont, de son vrai nom Henri Barthes, lequel réside présentement à Lavelanet (Ariège) où il dirige une affaire de textiles. L'intéressé revient quelquefois à Saint-Affrique.
Ni le célèbre Dordain, ni le gangster Salicetti, pas plus que le Docteur Cannac n'ont fait partie du maquis Paul-Claie. Ces affirmations ne sont étayées sur aucun fondement, et toutes les personnes consultées à ce sujet sont catégoriques.
Tout au plus a-t-il existé un Capitaine Lange (de son vrai nom Édouard Pais) qui fut tué dans un engagement que soutint le maquis à La Pezade, village situé aux confins de l'Aveyron et de l'Hérault, sur la route Millau-Lodève.
Ce Capitaine avait, paraît-il, une réputation de "dur". Peut-être à ce fait s'ajoute une confusion de nom entre Lange et l'Ange (Salicetti).
De là à penser que Lange était Salicetti, il n'y a qu'un pas que M. Calté a selon toute vraisemblance franchi en prenant quelque liberté avec le souci d'exactitude.
Des parachutages dans la région de Séverac-le-Château auxquels il est fait allusion dans l'article de presse, M. Calté donne une version qui n'a également que de très lointains rapports avec l'exacte vérité.

Il y eut, dans cette région, trois parachutages.

Le premier se situe vers le 8 juin 1944 sur le plateau d'Engayresque. Il s'agissait d'Officiers et de membres de la Commission interalliée.

Ce parachutage comprenait :

- Le Capitaine Hubert (plus tard promu Major), officier anglais de la Royal Artillerie, de son vrai nom Walter Stanfield.
L'intéressé vit présentement en Angleterre, et entretient encore des relations épistolaires suivies avec certains de ses anciens camarades français de la Résistance résidant en Aveyron.
- Le commandant René Dinomais, Officier français connu sous le nom de capitaine Arête, qui devait trouver la mort le 1er août 1944 à Cantaranne près Rodez, au cours d'un engagement avec les Allemands.
- Le radio Bernard (de son vrai nom Weill ou Weiss, et actuellement industriel à Besançon).
- Le moniteur Blancard Pierre
- Le capitaine Lange (Édouard Pais), tué comme cela a été précédemment signalé dans l'affaire de La Pezade.

Ces officiers furent recueillis par M. le Docteur Testor, commandant dans la Résistance et présentement Conseiller Général et Maire de Séverac-le-Château.

Ultérieurement, deux autres parachutages eurent lieu, à Engayresques et aux environs de Laissac. Il s'agissait de deux équipes de sabotage entièrement composées d'éléments français (la première à l'effectif de dix personnes - la seconde comptant 4 hommes).

Il n'a jamais été parachuté d'Officier anglais du nom de Major Jack, le seul anglais étant le Major Stanfield, dit "Hubert".
Personne n'a même eu connaissance du soi-disant sous-groupement du maquis Paul-Claie, qui se serait baptisé "l'équipe sanglante", et encore moins de ses agissements et de son signe de ralliement.
Comme tous les maquis, le maquis Paul-Claie a été obligé, pour subvenir à sa subsistance, de recourir à des réquisitions (auprès des bureaux de tabac, magasins de ravitaillement, boulangeries, etc.).
Comme dans tous les maquis, il y a eu aussi des exécutions, mais elles étaient toujours décidées et après jugement par la D.M.R. (Délégation militaire régionale) érigée en tribunal.
Et c'est à ce point précis que l'on arrivera à percer peut-être les mobiles qui ont inspiré le radiesthésiste, et surtout sa collaboratrice Mme Martinet.

Le maquis Paul-Claie fut amené en juillet 1944 à arrêter plusieurs personnes (7, exactement) - les faits se situent au 7 juillet - soupçonnées de collaboration. Parmi elles se trouvaient un nommé Miquel Georges, âgé d'une vingtaine d'années, originaire de Béziers, et Mme Martinet. Or, Miquel était précisément le demi-frère (frère adultérin) de Mme Martinet.
Miquel et sa sœur furent jugés et condamnés à mort. Seul Miquel fut exécuté, le 9 juillet 1944, en même temps qu'une autre personne originaire de Béziers.
Mme Martinet fut épargnée et n'assista pas à l'exécution de son frère.

Depuis, Mme Martinet est toujours persuadée (les lignes qui suivent le prouvent indéniablement) que son frère n'a pas été exécuté, et qu'il fut remplacé à ce moment-là par une personne inconnue.
Convaincue que son frère est toujours en vie, alors que la certitude est acquise d'une façon formelle qu'il a bien été abattu, car depuis des exhumations ont été pratiquées sur les lieux des exécutions, et un jugement a même été rendu par le Tribunal de Millau, déclarant de Miquel Georges était bien mort. Mme Martinet a entrepris une longue et minutieuse enquête aux fins de prouver qu'il n'y avait eu que simulacre d'exécution.
Cette enquête s'est poursuivie longuement en Aveyron, dans le Gard, dans l'Hérault et même en Suisse durant les années 1947 à 51.
Entre temps, Mme Martinet était entrée en 1947 en relations avec le radiesthésiste Calté, dont elle devait par la suite devenir la collaboratrice.
Au cours de leurs minutieuses investigations, d'abord confiées à un détective privé, continuées ensuite par tous deux dans les lieux précités, ils s'adressèrent à quelques résistants notoires de l'Aveyron auxquels Mme Martinet est d'ailleurs apparue comme une personne déséquilibrée, illuminée et hallucinée, pour savoir si son frère avait bien été exécuté.
À ses interlocuteurs, elle a tenu le raisonnement suivant :

Son frère selon elle, aurait été épargné au moment de l'exécution et retiré à tout jamais de la circulation, mais aux conditions suivantes : passer volontairement pour mort, et vivre sous une nouvelle identité avec de faux papiers, se taire sur tout ce qu'il pouvait savoir, accepter de ne plus revoir ni sa mère, ni sa sœur, et enfin d'entrer à l'Intelligence Service, où il devait servir aveuglément.
Elle a paru mettre beaucoup d'obstination en pure perte, semble-t-il, à connaître l'adresse du Major Hubert qui, selon elle, saurait où est son frère.

Comme on le voit, les sensationnelles révélations du radiesthésiste paraissent être en grande partie le fait de Mme Martinet, qui aurait d'ailleurs, paraît-il, saisi la Justice relativement à la ténébreuse affaire que constitue la disparition de son frère, laquelle, et tout le monde dans les milieux résistants de l'Aveyron est d'accord sur ce point, n'aurait aucune relation avec le triple assassinat de Lurs.

Soucieuses de voir rétablir la vérité des faits, dénaturés à un tel point que les déclarations du radiesthésiste laissent planer un doute sur la nature de l'action menée dans les maquis incriminés et l'honorabilité de leurs chefs, les personnalités de la Résistance contactées à l'occasion des investigations du Service ont déclaré qu'elles seraient heureuses de voir publier dans la Presse, une mise au point ou un rectificatif.

[Henri Barthes 1921-2006 - Ange Salicetti, mort en 1950 - Gabriel Dordain, fusillé en 44 ? - Le docteur Yves Testor (1908-2004)]

 

 

 

6. Ministère de l'Intérieur C 362 Direction Générale de la Sûreté Nationale

 

[Copie]

 

Marseille, le 5 janvier 1953

 

 

Le commissaire principal Constant Fernand

 

 

À Monsieur le Commissaire Divisionnaire Chef du Service Régional de Police Judiciaire À Marseille

 

 

Objet : Intervention de radiesthésistes à propos du meurtre de la famille Drummond à Lurs.

 

Référence : Note de M. le Préfet, directeur des Services de Police Judiciaire en date du 26 décembre 1952.

 

 

J'ai l'honneur de vous exposer ci-dessous les résultats obtenus par les radiesthésistes qui se sont manifestés aux enquêteurs, à l'occasion du meurtre de la famille Drummond. Il est à peine besoin de préciser qu'aucun des deux Commissaires successivement chargés de l'enquête, n'a fait appel à des radiesthésistes pour lui apporter le secours de son art. Leur travail, dans le passé, n'avait pas été assez constamment efficace pour que leurs recherches aient un caractère vraiment scientifique.
Malgré cette abstention volontaire des Magistrats, une bonne centaine de pratiquants de la recherche radiesthésique n'ont pu résister au plaisir de leur communiquer, soit par lettre, soit de vive voix, le résultat de leurs travaux. Les enquêteurs n'ont pas eu, dans cette affaire, tellement de renseignements à leur disposition, qu'ils aient pu se permettre de rejeter a priori les indications qui leur étaient fournies de divers côtés. Cependant, très vite il est apparu que les recherches des radiesthésistes étaient empiriques et dépourvues de bases solides :

…………………………………………………………

 

Deux radiesthésistes ont employé une insistance particulière qui les désigne à l'attention.

 

1°) - Poudret Joseph, né le 14 mai 1894, demeurant à Grenoble, 1 rue des Clercs

 

. ……………………………………………………..

 

2°) - Le tandem Calté - Mme Martinet.

 

Ces deux radiesthésistes sont venus à Lurs les 25 et 26 août. Ils ont opéré des recherches sur le terrain et ont, disent-ils, découvert un vieil imperméable usagé à proximité de la gare désaffectée de Lurs, soit à 600 mètres des lieux du crime. Ils se sont bien gardés d'alerter immédiatement les enquêteurs, qui auraient pu utiliser cette découverte. Ils ont préféré emporter l'étiquette (anglaise) portant la marque du vêtement, et en expédier la reproduction au professeur Marrian (ami de Sir Drummond). C'est par ce dernier que la nouvelle nous a été connue.
Mme Martinet, entendue le 23 décembre par le commissaire Riquet à Paris, à déclaré : "Je me suis rendue à Lurs les 25 et 26 août en compagnie de M. Calté… Nos expériences nous ont permis de confirmer le travail du chien policier, et nous ont emmenés beaucoup plus loin à la gare désaffectée de Lurs. C'est à cet endroit que nous avons trouvé un imperméable bleu-gris dont le dos avait été enlevé et les deux manches coupées aux ciseaux"…

Cette déclaration appelle les réflexions suivantes :

a) - le chien policier de la gendarmerie de Digne a été utilisé quelques instants dans la matinée du 5 août. Il a manifestement erré sur le terrain à l'aventure, et son maître n'a pas insisté, car le chien ne suivait aucune piste. Comment l'aurait-il pu, d'ailleurs, puisque d'une part le meurtrier n'a rien laissé sur les lieux, et que d'autre part des centaines de personnes avaient sillonné le terrain à partir de 8 heures du matin ? Aussi ne peut-on que hocher la tête en souriant devant les félicitations - toutes gratuites - que se décerne aimablement Mme Martinet.

b) - la gabardine découverte n'appartient pas à Sir Drummond, comme l'a précisé M. le Professeur Marrian. La date à laquelle cette trouvaille a été faite lui enlève tout intérêt. En effet, dès le 6 août, des milliers de touristes de diverses nationalités sont venus visiter les lieux du crime, et se sont répandus dans la campagne environnante. Du matin au soir, pendant 20 jours, ces visiteurs ont campé, mangé dans la région. Rien d'étonnant que certains aient abandonné sur place de vieux effets.
La gare désaffectée de Lurs n'est pas strictement abandonnée. Des équipes de cheminots (poseurs de voies, en particulier) y passent chaque jour. Ces fonctionnaires n'auraient pas manqué de constater la présence de la gabardine, si celle-ci avait été là le 6 août.
Ayant adressé une requête à M. le Procureur Général de la Cour d'Appel de Paris en date du 12/11/52, Mme Martinet a déclaré le 15 novembre en commissaire Riquet : "Je me propose de me rendre à Digne, auprès de M. le Procureur, à qui j'exposerai directement tout ce que je sais de l'affaire". Ce Magistrat n'a jamais reçu cette visite.

Je tiens M. Calté et Mme Martinet pour des gens qui ont cherché à l'occasion de cette affaire, une publicité personnelle qui me paraît vraiment peu méritée.

 

…………………………………………………

 

 

Le Commissaire principal, Constant

 

 

 

 

 

 

7. R. Ribo au juge Carrias 5 août 1955

 

Lui signale qu'elle a été entendue par un adjoint de Chenevier, le 12 juillet dernier. Pas de PV, mais notes prises avec soin [!]...

Je méritais donc d'être prise au sérieux plus tôt. Je rappelle avoir donné mes constatations notamment : [énumère ses correspondants, Ministre, Juges ou auxiliaires de justice].
Je m'incline devant la Police Officielle car je n'ai pas à interférer avec son rôle. Mais une fois que tout sera vérifié, j'ai encore des explications et des commentaires que quant à présent [sic] je conserve pour moi, en ayant préparé la relation écrite par avance au cas où il m'arriverait malheur [!!].

Je rappelle avoir fait retrouver deux dépôts d'armes, l'un chez Monsieur Maillet, et l'autre dans al gare désaffectée de Lurs où j'avais précisé l'endroit [!!!].

Les langues se délieront quand ceux qui peuvent faire des représailles seront démasqués.

Tous témoignages pourront être vérifiés car des contradictions qui peuvent apparaître par la suite résulteront [sic] la preuve que certains ont bluffé pour se mettre en bonne position.

Je reste à votre disposition. Je comprends que le secret de l'information exige le silence, et il est à déplorer que déjà les coupables prévenus par certains communiqués puissent préparer leurs réponses devant les progrès des recherches qu'ils connaissent au grand jour.

Je tiens aussi à rappeler que mes recherches ont été faites sans haine et sans crainte ; mais que j'ai pu m'y intéresser particulièrement en raison de la connaissance que j'ai pu avoir sous l'occupation allemande du rôle de certaines personnes qui risquent d'être compromises et dont le rôle ne sera connu qu'une fois que les charges actuelles auront démontré leur participation au crime de Lurs. Il ne m'appartient pas d'accuser mais de laisser faire la Police. Je en doute pas que la Justice ne reculera pas le moment voulu devant les preuves qui fatalement parviendront à sa connaissance.

Je termine en vous disant ma conviction que Dominici sait la vérité, mais a peur de représailles, comme bien des personnes dans le pays. C'est pourquoi, étant innocent, il a tenté sa chance d'être acquitté, vu son grand âge.

J'attire à nouveau votre attention sur ce fait que le pillage qui a eu lieu, n'a pas été chez les Dominici, mais a profité à des tiers. Je ne crois pas que le pillage soit la cause du crime. Cette halte au bord de la route ne fut pas un hasard, j'ai la certitude que Sir Drummond a été attiré à cette adresse ce jour-là.

Avant le crime Sir Drummond avait eu des rapports avec d'autres personnes que les Dominici, son voyage dans la région était lui non plus pas par hasard [sic]. Sa personnalité pouvait avoir un intérêt pour d'autres que les Dominici, et ce crime n'a pu s'improviser ainsi devant chez eux, par eux-mêmes, sur une occasion.

S'il y avait eu des pillards, ils venaient du dehors et non de très loin. Il existe des pillards connus de tous dans la région. Il y existe aussi des tueurs connus. Tout le monde le dira confidentiellement dans le pays. C'est pourquoi sans craindre d'agrandir le crime de Lurs en l'étendant à des causes Politiques comme l'avaient appréhendé certains de vos informateurs, il était possible de se limiter au fait matériel de l'assassinat de Sir Drummond, prémédité, et la suppression de deux témoins dangereux [sic].

J'ai fait mon devoir, Monsieur le Juge, et cette lettre qui figurera à votre dossier n'est que le reflet d'un travail honnête, consciencieux, et exercé sans passion ni idée préconçue.

J'ai, je dois vous le dire, dépensé à ce jour en frais une somme de 380 000 Frs pour la manifestation de la vérité et je ne doute pas que vous apprécierez les buts qui m'ont guidés [sic] devant un cas aussi ignoble. En tout cas, cette dernière lettre devra vous assurer que je ne suis pas un mauvais plaisant qui vous a écrit à la légère, comme cela se produit tant de fois quand on parle d'une affaire.

J'ai foi en la Justice, qui tôt ou tard devra savoir la vérité.

Veuillez agréer...



 

 

 

8. Le 2 septembre 1955, Mme Ribo/Martinet écrit à une proche de la famille Drummond

 

Elle écrit au sujet du fameux imperméable. Elle signe Reine Ribo - elle a donc dû divorcer depuis la commission du triple crime - et se déclare "maman de deux enfants que j'adore" ; d'où son intérêt, à titre bénévole dit-elle, pour que soit découvert "par tous les moyens" l'assassin de la petite Élisabeth.

 

 

 

9. Lettre juge Carrias du 17 novembre 1955

 

"Il m'apparaît… utile que la police britannique soit informée que l'activité de la dame Ribo, sans être répréhensible, ne présente aucun caractère officiel ou même officieux".

Le commissaire Ch. Gillard, le 22 novembre, donne suite à cette lettre : "un télégramme a été adressé à la Police Anglaise pour faire connaître que la Dame Ribo... n'avait pas l'approbation de la Police française et que son activité nous était indifférente".

Mme Ribo a reçu un rapport de biologie médicale révélant des taches suspectes sur la fameuse gabardine, ainsi que la mise en évidence de traces de plomb. Cette étude n'apporte pas la certitude que les taches soient du sang. Mme Ribo, dont l'esprit décidément bat la campagne, sollicite  une audience personnelle auprès du Ministre de la Justice  ! Elle veut lui remettre le rapport précité, et lui parler de ceux qui habitaient la vieille gare désaffectée (sic) : un  cousin de Paul Maillet parlant anglais (sic), qui a quitté Lurs avec sa femme et sa vieille tante, et leurs enfants en bas-âge dix jours après le crime... Elle ajoute que Clovis se rend journellement dans cette gare, et que le jeune Perrin était très lié avec la femme du cousin.  Qu'ils se réunissaient tous à la gare désaffectée, où se tenaient des réunions secrètes contre la France…

 

10. S. R. P. J. n° 12 528 Marseille, le 13 décembre 1955

 

Le commissaire principal Constant Fernand

À

Monsieur le Commissaire divisionnaire Chef du Service Régional de Police Judiciaire

À Marseille

Objet : au sujet d'un imperméable découvert à Lurs par Mme Martinet

Référence : Note de M. le Juge d'Instruction du Digne, en date du 3 décembre 1955

Pièces jointes :

- deux lettres

- Une photocopie

- Un procès-verbal de la direction des Services de Police Judiciaire, à Paris

- Une copie de rapport

 

J'ai l'honneur de vous rendre compte de l'enquête qui avait été effectuée en 1952 au sujet d'un imperméable en mauvais état, que la dame Martinet, née Reine Ribo, affirmait avoir découvert dans les locaux de la gare de Lurs. On trouvera, en annexe au présent rapport :

1 - Une lettre de Mme Martinet au Professeur Marrian, en date du 26 août 1952.

2 - Une lettre du Professeur Marrian en date du 5/9/52

3 - La photocopie d'une griffe portant la marque d'un imperméable anglais.

4 - Le procès-verbal d'audition de la dame Martinet, en date du 23 septembre 1955.

5 - La copie d'un rapport que j'ai adressé le 5 janvier 1953 au sujet de l'intervention des radiesthésistes dans l'Affaire Drummond.

 

Bien entendu, j'ai conservé seulement le texte qui concernait le "tandem Calte - Martinet". La lecture de ces pièces inspire les réflexions suivantes : Mme Martinet et M. Calté n'ont apporté aucune preuve de l'existence de ce vieil imperméable dans les locaux de la gare de Lurs. Pourtant, à l'époque (25 ou 26 août 1952), le commissaire Sébeille était à Peyruis. Il eut été facile aux deux radiesthésistes de le prévenir.

Il aurait pu faire des constatations, saisir le vêtement, et utiliser cette pièce à conviction pour toutes analyses, expertises, vérifications utiles. Les deux inventeurs ayant gardé le silence, on est obligé de se fier entièrement à leur parole car, lorsque je me suis rendu sur les lieux en septembre 1952 pour retrouver les morceaux de la gabardine, j'ai constaté qu'ils avaient disparu.

En admettant que Mme Martinet n'ait rien inventé, je ne pense pas que sa trouvaille ait été intéressante pour l'enquête. La gare de Lurs n'est pas éloignée de plus de 600 mètres du lieu du crime. Elle a donc été comprise dans le périmètre où les recherches d'objets, de traces, ont été opérées minutieusement après le 4 août, par les policiers, les gendarmes sans parler des dizaines de journalistes.

Il est certain que la présence d'un imperméable anglais, même en mauvais état, aurait immédiatement attiré l'attention, et aurait fait l'objet d'une action de justice (examen, saisie, enquête). Si rien n'a été signalé, c'est pour moi l'assurance que l'imperméable ne se trouvait pas à ce moment-là dans les locaux de la gare. N'oublions pas que la gare de Lurs était habitée par des estivants, dont les enfants jouaient dans la cour, et que les cheminots (poseurs de rails) y passaient assez souvent. Même si le vêtement avait échappé aux premières investigations, il aurait forcément été remarqué pendant la période où l'attention publique était intéressée par tous les indices matériels pouvant se rapporter au crime.

Comment expliquer alors la découverte de Mme Martinet ? N'oublions pas qu'elle eut lieu le 26 août, soit trois semaines après le meurtre. Dans ce laps de temps, des milliers de curieux ont envahi la région de Lurs. Un certain nombre ont séjourné dans la cour de la gare, y ont mangé, établi leur campement pour la journée. Ces foules ont laissé un peu partout dans les environs de la ferme Dominici des traces matérielles de leur passage, des boîtes, des chiffons, etc. Rien d'étonnant qu'il se soit trouvé un passant qui ait jeté dans un coin quelques lambeaux de vêtement. Bien avant le 26 août, plus personne ne s'avisait de prendre ces déchets pour des pièces à conviction.

Il faut croire, d'ailleurs, que Mme Martinet n'a pas eu l'impression d'avoir fait une découverte capitale puisque, après avoir découpé la griffe, elle a rejeté sur le sol les morceaux du "raincoat", sans prendre la moindre précaution pour en assurer la conservation.

Le professeur Marrian, dans sa lettre, établissait seulement que l'imperméable n'était pas celui de Sir Drummond, resté à Villefranche. Il ne savait pas si Lady Ann et Élisabeth en possédaient un. Théoriquement donc, des vérifications auraient pu être entreprises en Angleterre pour avoir des précisions sur ce point. Je n'ai pas jugé utile de le faire.

Mme Martinet et M. Calté ne sont pas venus à Lurs dans un but désintéressé. Comme leurs confrères, ils désiraient établir leur réputation personnelle. Ils ont remarqué ces vieux chiffons puis, à tout hasard, ont écrit au professeur Marrian.

Je n'ai pas voulu donner une consécration officielle à cette manœuvre naïve, car j'aurais pu tout aussi bien prescrire des recherches spéciales pour tous les résidus touristiques abandonnés après le crime dans le périmètre de la commune de Lurs.

 

Le Commissaire Principal,

Constant

Destinataire : M. le Juge d'Instruction, à Digne.

 

 

11. Pour conclure : une lettre aussi anonyme qu'édifiante

 

Ce n'est pas exactement le genre de la maison, mais en l'occurrence la lecture d'une lettre anonyme peut ne pas être inintéressante, surtout qu'elle "met les pieds dans le plat" et que, pour tout dire, elle "sonne vrai".

Cette lettre anonyme, postée le 19 août 1962 à Sérignan (Hérault), fut adressée au procureur Sabatier.


Elle était accompagnée d'une coupure de journal, annonçant :

"Le 'rebondissement' de l'affaire Dominici a tourné court - La détective privée a quitté Digne sans être reçue par les magistrats"



Et son texte manuscrit dit : "Bien joué, quant à ce fameux détective privé, en la personne de Mme Reine Ribo ; ne vous laissez pas "endormir", c'est une arriviste et un imposteur, qui veut percer en se lançant dans de grandes affaires, comme par exemple l'affaire Deltheil de la Clinique de Carcassonne.
C'est une personne que j'ai connue intimement, qui a fait les cent coups pendant la guerre, et qui croit posséder les hommes avec son cul...
Encore une fois, tenez-moi ça de court
[sic], et méfiez-vous".


 

 

[Cette édifiante synthèse s'appuie sur les cotes A 75, A 96, A 97, A 99 (lettre Ribo/Martinet à Yvette !), A 101, A 102, A 104 ; B 77…
C 208, 323, 340, 341, 359, 361, 362, 364]