De la réalité au cinéma

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[Après la littérature, parfois de gare, le cinéma s'est emparé de l'Affaire de Lurs, dite Dominici - horrible tragédie pour les infortunées victimes, et source d'incroyables profits pour les aigrefins. Peut-être n'est-il donc pas inintéressant de porter un regard critique sur ces productions, afin d'aider chacun à exercer le contrôle citoyen qui est et demeure l'alpha et l'oméga de l'honneur de vivre]

 

I. L'Affaire Dominici, de Claude Bernard-Aubert (1972)

 

 

Samuel me demande d'exprimer mon opinion de "dominicomaniaque" sur le film de Claude-Bernard Aubert, celui qui nous montre Gaston Dominici sous les traits de Jean Gabin. D'une certaine façon, je suis flatté de cette marque de confiance. Mais un peu gêné aussi.

Car faire la critique d'un tel film pose d'emblée un problème essentiel : doit-on considérer l'œuvre comme une pure création qui, à ce titre, serait libérée de toute obligation de vraisemblance, de ressemblance et encore plus d'exactitude, eu égard aux faits qui l'ont inspirée ? Ou bien est-on en droit d'exiger que le produit qui nous est livré soit conforme, point par point, à ce que l'on sait de l'affaire, à ce qui est contenu dans le dossier, dans les procès-verbaux, à ce qui est avéré ou, à tout le moins, qui constitue une base solide, autrement plus sérieuse que les fruits de l'imagination de tel ou tel ?

Je répondrai qu'à mon point de vue tout dépend du but que s'est fixé l'auteur et aussi de ce qu'il annonce à son public. Car s'il a décidé, et c'est son droit, de prendre de grandes libertés avec les faits et les écrits, le metteur en scène doit l'énoncer avec clarté. Afin que le spectateur sache, d'entrée de jeu, à quoi s'attendre.

Je n'ai rien lu ou entendu de tel en regardant "L'affaire Dominici". Je serais donc tenté d'en déduire que Claude-Bernard Aubert a choisi de retracer fidèlement l'histoire de Gaston, condamné pour les meurtres et assassinat des parents Drummond et de leur fille Elizabeth. Et cela d'autant plus qu'à la fin du film apparaît sur l'écran Maître Pollak, le défenseur de Gaston Dominici, qui nous livre son opinion et un message en faveur de la présomption d'innocence. Il n'est pas arrivé là par hasard, il y a été invité par le réalisateur. Et pour nous, public, il semble clair à ce moment qu'on ne nous a pas servi une fiction mais, bel et bien, ce qui se veut la narration d'une affaire qui a passionné la France entière pendant des années.

Dans ces conditions, nous sommes en droit d'attendre que cette narration soit, autant que faire se peut, conforme à la réalité. Sinon, sur quel fondement un public non averti va-t-il asseoir sa réflexion, voire sa conviction ? Car, s'il est bien entendu que chacun est libre de croire ce qui lui paraît le plus juste, encore faut-il que son jugement prenne appui sur un sol ferme. Or, pour qui connaît la véritable affaire Dominici, il faut, hélas, dire que notre film fourmille d'erreurs. Et aussi qu'il présente des scènes inédites et hardies.

Négligence ? Imagination ? Liberté d'expression ? Je viens d'écrire ce que j'en pensais pour ce type d'œuvre. Et c'est ainsi que je me retrouve, on l'aura compris, à porter un regard critique sur un film dont j'apprécie, au demeurant, l'acteur principal Jean Gabin. Encore qu'il ne soit pas là dans son meilleur rôle.

Voyons donc en quoi " L'affaire Dominici ", selon Claude-Bernard Aubert, est porteuse d'erreurs multiples et variées. En faire le compte précis et détaillé finirait par devenir fastidieux. Nous nous attacherons aux principales. D'autant que pour simplifier les choses, les "curiosités" ne sont pas toutes de même nature. Certaines tiennent à un "arrangement" de faits réels, d'autres relèvent de la pure invention.

Elles permettent ainsi de créer une atmosphère qui va conditionner le spectateur, surtout dans la première demi-heure du film, pour le conduire vers l'explication des crimes.

D'autres enfin tordent le cou à la vérité factuelle, celle qui est avérée par des documents, des récits concordants. Ce degré supplémentaire va être employé, à quelques reprises, pour expliquer que Gaston Dominici est un innocent, injustement soupçonné puis condamné.

 

 

Dès le début, nous voici plongés dans une ambiance particulière. Gaston apparaît, paisible vieillard entouré de ses chèvres tintinnabulantes. Il chemine tranquillement sous le soleil doré de Provence, échange quelques phrases aimables avec Elizabeth Drummond puis avec sa mère Anne. On passera sur le fait qu'en réalité lady Anne ne parlait pas le français. La voici, en revanche, qui se rapproche de son mari. Celui-ci vient de l'appeler, interrompant sa conversation avec Gaston, sans souci des convenances. Il s'adresse à elle en anglais. Ici, le spectateur lambda n'est pas supposé comprendre tout ce qui va se dire. J'ai demandé son aide à Cécile qui s'est penchée de plus près sur la question. On assiste alors au dialogue suivant :

 

" Anne !

-Yes, dear,

- Come here... You know this place is similar to the place where Ronald just parachuted in forty-four? (This) could have been the same place.

-Tomorrow is Ronald's birthday. He would have been thirty-four.

- Thirty-four ! "

 

In French :

 

" Anne !

- Oui, mon cher,

- Viens ici … Tu sais que cet endroit ressemble à celui où Ronald a été parachuté en quarante-quatre ? Ce pourrait être le même endroit.

- Demain, c'est l'anniversaire de Ronald. Il aurait eu trente-quatre ans.

- Trente quatre ! "

 

 

Ah, ah ! Ça démarre fort ! Certes, c'est dit en Anglais, mais voici que, dès le départ, sir Jack Drummond pourrait connaître les lieux. Ou, à tout le moins, en avoir entendu parler, sur fond de seconde guerre mondiale. Et il a bien connu Ronald, tout comme Anne, sa femme. Ronald qui a été parachuté en 1944, peut-être près de la Grand'Terre, et qui est mort. Il aurait trente-quatre ans, précisément demain. Disons-le tout de suite : rien ne permet d'affirmer que Jack Drummond était déjà venu dans les Basses-Alpes. Certes, il a été raconté qu'un carnet lui ayant appartenu aurait été découvert par des écoliers, près de chez lui, à moitié calciné. Y figurait une mention de sa main selon laquelle il aurait eu un rendez-vous à Lurs, en 1947. L'histoire a été colportée par des journalistes anglais et reprise par l'Humanité. Mais ce fameux carnet n'a jamais été présenté à quiconque ni joint au dossier officiel. Ce qui est tout de même embarrassant lorsqu'il s'agit d'en établir la crédibilité. D'autres ont prétendu aussi que Sir Jack avait pu participer à des actions de résistance en France, dans le sud-Aveyron. Les Renseignements Généraux de l'époque ont fait des recherches et ont répondu sans détour : pas de trace de Jack Drummond vers Millau, Saint Affrique ou les grands causses. Remarquons par ailleurs que, jamais dans le dossier Dominici, il n'est fait état d'un quelconque Ronald parachuté à Lurs. Le journaliste Jean Teyssier a raconté que le père Lorenzi, du monastère de Ganagobie, lui aurait confié une histoire approchante. Jack Drummond serait venu rendre visite au religieux dans l'après-midi du 4 août, quelques heures avant sa mort, pour s'enquérir du sort d'un ami disparu dans la région en 1944. Cela n'est jamais apparu au cours de l'enquête et suscite au moins une interrogation : les Drummond ont traversé la France pour passer des vacances chez leurs amis Marrian qui avaient loué une villa à Villefranche-sur-Mer. Le 31 juillet, ils ont fait halte à Digne pour y passer la nuit. C'est à cette occasion que la petite Elizabeth a remarqué une affiche annonçant la fête de la Lavande et une "corrida" pour le lundi 4 août. Qu'en est-il alors de la raison, bien établie celle-ci, du retour à Digne des Drummond pour aller assister à un spectacle taurin, à la demande de la fillette ? Les Marrian l'ont confirmé.

Sir Jack aurait monté, de toutes pièces, un coup de bluff à ses amis pour dissimuler la véritable raison de son déplacement ? Dans quel but ? À moins qu'il ait simplement profité de sa présence dans la région pour faire d'une pierre deux coups ? Voilà bien des questions ! Mais attendons d'en savoir plus, avant de reparler du père Lorenzi.

Et revenons à la pellicule pour voir notre famille anglaise installer son campement de fortune au bord de la route. À ce moment, passe un homme en mobylette qui observe ce petit monde avec curiosité. Coup de frein, demi-tour sur la chaussée et retour de notre cyclomotoriste qui lance un regard soupçonneux vers les touristes avant de repartir. Plan plus serré sur le visage de Jack Drummond : il regarde s'éloigner le curieux avec une vague inquiétude dans les yeux.

Le décor est planté : le spectateur innocent se dit que tout cela n'est pas bien net et que "quelque chose" relie Sir Jack à ce coin de Provence. Mais ce n'est qu'un début.

Un petit saut dans le temps nous amène à la soirée. La nuit est tombée, les Drummond sont couchés. Pendant ce temps, Gustave Dominici interprété par un Victor Lanoux peu sympathique, arrive à la Grand'Terre, sur sa moto, avec Roger Perrin sous les traits du jeune Gérard Depardieu, déjà talentueux. Ils sont accueillis par Clovis qui ne vivait pas là mais à Peyruis, à plusieurs kilomètres, puis rejoints par Paul Maillet et un individu au visage barré d'une forte moustache dont nous reparlerons bientôt. Les mines sont graves, le silence compact. La sinistre équipe pénètre dans la maison et le spectateur sent une sourde anxiété le gagner. Son attente sera de courte durée.

Y a-t-il eu une réunion à la Grand' Terre, le 4 août 1952 dans la soirée ? La chose a été avancée, entre autres par Gabriel Domenech dans son livre sur l'affaire, mais n'a jamais été établie. Et pourtant, le commissaire divisionnaire Charles Chenevier a enquêté là-dessus lors de sa contre-enquête, sans succès.

Des coups de feu claquent et nous voici au matin du 5 août. Tout le monde comprend qu'il est arrivé un malheur aux Drummond. Mais il fait jour, le soleil brille et le spectateur ressent un lâche soulagement. Car l'ambiance a changé. La tension de la nuit a disparu pour laisser la place à une joyeuse pagaille.

Nous allons bientôt revenir sur cet aspect de l'affaire, maintes fois dénoncé. Mais continuons d'avancer vers l'explication du crime, même si, pour cela, nous devons bousculer l'ordre chronologique de l'histoire.

La réunion des inquiétants personnages de la veille s'est tenue, faisant suite à l'étrange installation du bivouac des Drummond en un lieu qui a, pour eux, une signification. À quoi il faut ajouter "l'éclairage" apporté par un témoin qui apprend au Commissaire que, durant la guerre, "la Grand'Terre, on l'appelait la Grand Peur", sur fond de réseaux, de maquis, de boite aux lettres, de parachutages divers et variés. Quant à Gaston "il a toujours tout su". Et le témoin d'ajouter à l'attention de Sébeille : "Moi, je dis ça pour vous aider". Ne voudrait-on pas nous inciter à tourner la tête vers cette époque sombre et mystérieuse de la Résistance ?

Mais l'accélération va bientôt se produire et d'une atmosphère née de suggestions, on va passer à une phase plus explicite qui, pour autant, n'en sera pas plus conforme à l'original. Seulement, attention, pour cela il ne faudra pas être trop regardant sur la vérité historique ni exigeant de nuances.

L'heure de vérité débute sur le mode du western-spaghetti : un village désert sous un soleil de plomb. Une petite musique tente de nous persuader qu'il était une fois en Provence.

Quelques secondes plus tard, arrive non pas une troupe à cheval mais un camion sur la plate-forme duquel a pris place une bande d'individus vêtus de noir et tous porteurs d'un béret de même couleur. Le spectateur intrigué est convaincu que ceux-là ne sont pas du camp des gentils. Le véhicule tourne lentement et ostensiblement devant la Gendarmerie Nationale. Le chef descend du siège passager et, d'un geste de la main, intime l'ordre à son équipe de faire de même. Cet homme moustachu … mais oui, c'est celui dont je viens de parler. Il accompagnait Paul Maillet lors de la réunion du 4 au soir à la Grand'Terre.

La petite troupe, douze hommes, s'installe à la terrasse du café : pour le western, c'est terminé, nous sommes revenus en France. Mais une France qui a peur car des volets se ferment à la vue des "affreux". Un couple âgé fait partie de ces craintifs. La dame s'épanche auprès de son mari : "C'est encore les copains de Gustave ! Mais ils ne nous laisseront jamais tranquilles !". Pour se remettre de ses émotions la brave dame ouvre la porte d'un bahut et prend deux verres ainsi qu'une bouteille de liqueur. Et là, notre regard incrédule découvre … le maréchal Pétain ! Oui, le maréchal dont le portrait orne l'intérieur de la porte du meuble.Ce qui lui donne tout loisir, durant ses longues heures dans la pénombre, de lorgner verres et bouteilles sagement alignés. Le dialogue se poursuit entre nos deux retraités, sous l'œil bleu de l'ancien chef de l'État Français, car la porte du meuble est restée ouverte.

La dame : "On dirait que ça recommence, comme en quarante-quatre"

Le monsieur (courageux) : "Chuuut ! Rappelle-toi Mercadier, il y a deux ans, il parlait comme toi, on l'a traité de collabo et on l'a retrouvé dans le canal d'arrosage".

Si le gentil spectateur avait des doutes sur la véritable nature des bonshommes débarqués du camion, le voici maintenant édifié ! La suite va le conforter dans son sentiment.

Deux affreux parlent entre eux : "Ce petit con, faudra pas qu'il emmerde trop Gustave, ça commence à bien faire". Réponse : "On le lui a déjà conseillé". Mais pourquoi sont-ils là, ces "copains de Gustave", dont on a compris qu'ils sont d'anciens résistants aux allures de voyous ? Parce que Sébeille se trouve dans la Gendarmerie, en train d'auditionner Gustave Dominici. Les autres sont venus attendre sa sortie et, accessoirement, faire comprendre au Commissaire que "ça commence à bien faire".

Je vous le disais : on a dépassé le stade de la peinture par petites touches ; les coups de pinceau se sont affermis et la suite va le confirmer.

C'est la fête au village, Gustave et Yvette descendent d'une voiture et sont aussitôt applaudis par les danseurs du bal, sous les platanes. Mais ce n'est pas la fête pour tout le monde : au même moment, Paul Maillet reçoit une gifle de notre moustachu qui lui explique, avec un fort accent espagnol :

- "Ça, c'est pour fermer ta gueule ! Rien ne sera fait si on ne l'a pas tous décidé".

- "Je voudrais bien t'y voir moi, en face des flics !".

- " Tu la boucles ; cette histoire-là, ce sera comme pour les autres. Tu sais ce qui arrive à ceux qui parlent trop ? Un beau jour, ils parlent plus !".

Bon ! La messe est dite. Au cas où le spectateur distrait n'aurait pas bien suivi ce qui a précédé, il n'a désormais plus de doutes : le massacre des Drummond s'explique par une action de la "Résistance", ou plutôt d'anciens résistants ayant mal tourné, dont on imagine que pour se livrer à un tel acte ils devaient craindre la venue de Sir Jack à Lurs. On pourrait presque arrêter là notre examen. On connaît les coupables et parmi eux on imagine bien que Gustave et Zézé n'y sont pas pour rien.

Mais n'oublions pas non plus que, dans notre film, Clovis était présent, le 4 au soir à la Grand' Terre, pour la réunion. Décidément, ça se bouscule dans nos têtes ! Nos repères classiques volent en éclats : Clovis serait dans le coup ? Cela n'avait jamais été avancé par quiconque, même par Gaston lorsque, dans la réalité, il accusait Gustave et Roger Perrin.

Et ce moustachu ibérique, chef des "résistants", qui est-il, que fait-il là ? Un petit saut à la fin du film, alors que défile sur l'écran la liste des acteurs, nous apporte la réponse. Le comédien espagnol, Rafael Hernandez, tient le rôle de Lopez. Qui est Lopez ? C'est un méchant garçon qui aurait commandé, pendant un temps, le maquis FTP de Sigonce, de sinistre mémoire. Les échos de cette époque troublée nous révèlent que de graves exactions, voire des crimes, auraient été commis sous son autorité. Mais voilà, avant la Libération, cet homme a perdu sa place de chef, remplacé par Roger Autheville qui, plus tard, est devenu le correspondant local des journaux communistes "Les Allobroges" et "La Marseillaise". Quant à notre Lopez, il semble qu'il avait totalement disparu en 1952. Personne n'en a jamais fait mention à cette époque.

Ainsi, nous savons désormais, dans les grandes lignes, qui a massacré la famille Drummond. On restera sur notre faim pour ce qui est du mobile précis de cet acte mais on peut imaginer, comme dit plus haut, que Jack Drummond serait venu à Lurs pour réclamer quelque chose. Ce pourrait être des explications sur la disparition d'un de ses amis. Et comme on n'a aucune envie de les lui donner, on utilise une méthode expéditive.

Histoire qui ne laisse d'étonner. Car, si l'on veut entrer dans ce jeu durant quelques minutes, on se dit qu'il aurait suffi de ne pas répondre à cet homme en quête d'informations pour que celui-ci se voie contraint, face au "mur du silence" si souvent évoqué et déploré, de quitter bredouille le pays avec femme et enfant.

Et puis, toujours dans le même esprit, remarquons au passage avec quelle rapidité la "Résistance" a été informée, a identifié la menace et a réagi. Quelques heures ont suffi. Efficacité redoutable, qui plus est huit ans après la Libération du pays. Et informée par qui ? Si on revient au propos de Jean Teyssier, il faudrait supposer que c'est le père Lorenzi qui aurait "balancé" Jack Drummond. L'homme d'église aurait été, involontairement, je veux le croire, à l'origine de ce massacre. Ce même père Lorenzi qui serait resté silencieux par la suite, alors qu'il voyait l'orage s'abattre sur Gaston Dominici dont on prétend qu'il était son ami. Ainsi, il aurait eu l'occasion d'aider un innocent et il n'aurait rien fait ? Peut-être aurait-il eu peur "d'y passer", lui aussi ?

Allons, belle faculté que l'imagination ! Ça permet de voyager très loin, mais tout de même ! À un moment, il convient de remettre les pieds sur terre.

En avons-nous donc terminé ? Bien sûr que non ! Car si nous savons où se situent maintenant les criminels, nous allons devoir assister au calvaire de l'innocence martyrisée, à la marche douloureuse qui conduira Gaston Dominici sur le banc d'infamie d'où il verra la Veuve lui tendre les bras.

Et cela commence très tôt dans notre histoire. Tout d'abord par une enquête mal engagée. Revenons, pour cela, à notre matinée du 5 août et à la joyeuse pagaille que j'évoquais.

La Gendarmerie est présente et c'est "la foire" pour reprendre le mot de Sébeille. Des gens déambulent sur la scène de crime, une fillette se trouve à l'arrière de la voiture Hillman et tient dans ses mains la palette de couleurs ayant appartenu à Elizabeth ! Heureusement, sa mère lui fait reposer l'objet mais l'attention se porte alors sur un journaliste sans vergogne qui soulève la couverture recouvrant le cadavre de Lady Anne. Il veut faire une photo et demande à un autre enfant de maintenir la couverture soulevée ! Oh la ! En effet ! S'il en fut ainsi on peut dire que c'était vraiment la foire. Et le mot est faible.

Mais voilà, je n'étais pas présent sur la scène de crime, le 5 août au matin, et suis donc bien incapable de dire ce qu'il en fut en réalité. Tout de même, la ficelle me paraît un peu grosse. D'autant que j'ai eu l'occasion de discuter avec un homme qui se trouvait, lui, sur les lieux, ce matin-là. Il y avait accompagné un journaliste. Et son témoignage est loin de décrire une telle situation.

Sébeille arrive enfin, salué par le capitaine de la Gendarmerie qui, en guise de bonjour, lui lance : "Ça fait quatre heures qu'on vous attend !" Réponse de Sébeille : "Oui, ça fait quatre heures, je sais". Au-delà du fait que les premiers gendarmes, arrivés vers 07h30 le matin, ont dû attendre bien plus de quatre heures pour voir arriver la Police, on comprend que la relation entre Police et Gendarmerie ne sera pas des plus amicales. Ce qui, tout compte fait, n'est pas inexact. Sans aller jusqu'à la "guerre des polices", une certaine rivalité n'était pas absente de notre affaire. Mais, au cas où le spectateur ne l'aurait pas su, le réalisateur du film se charge de l'en informer sans délai. Et cette impression ne sera pas dissipée, quelques secondes plus tard, par l'ordre dédaigneusement donné à un brave gendarme par le commissaire de police qui nous apparaît sous des traits peu amènes : "Faites-moi un inventaire" (du contenu de la voiture Hillman).

Mais pour être plus précis sur ce point, relisons ce qu'écrivait le commissaire divisionnaire Harzic, chef du SRPJ de Marseille, dans un rapport du 1er septembre 1952 : "Les meilleures conditions de réussite sont réunies et, dans un délai qui ne peut évidemment être fixé avec rigueur, un résultat positif doit être obtenu. Je n'hésiterai pas à renforcer l'équipe actuellement engagée dans ces difficiles investigations si l'intérêt de l'enquête le nécessite. Dans cet ordre d'idée, je souligne la collaboration loyale et active des services de la Gendarmerie, sous l'action personnelle de son Chef d'escadron".

On remarque, comme souvent, que les choses sont plus nuancées dans la vrai vie.

L'affaire ne part pas sur de bons rails et la scène qui suit n'est pas faite pour nous rassurer.

La Police considère avec attention une empreinte de pas et juge que celle-ci n'est pas exploitable. Ce qui correspond bien à la réalité des faits : le fonctionnaire de l'Identité Judiciaire a noté qu'au moment où il examinait l'empreinte, celle-ci avait été altérée par le vent, détail que relève aussi le juge d'instruction dans son procès-verbal. Dans notre film, les choses sont plus expéditives et l'empreinte est abandonnée sans le moindre regret, au point que l'Inspecteur qui accompagne Sébeille, l'écrase négligemment.

Bien entendu, nous sommes devant notre écran et on peut comprendre que les paroles ou les images doivent être percutantes. Mais jusqu'où ? Et pour nous conduire dans quelle direction ? Celle d'une enquête bâclée ? Oui, il semble bien que l'on s'y dirige. Il faut dire que la chose a été assez dite et répétée, avec excès. Mais le metteur en scène ne s'embarrasse pas de nuances et force le trait. C'est classique au cinéma.

Et Gaston Dominici ? Que fait-il ? Le voici qui apparaît, tranquille, pour dire à la Police que c'est lui qui a recouvert le corps d'Elizabeth d'une couverture. Un peu plus tard, il est dans la cour de sa ferme. Le docteur Dragon qui vient de procéder à l'examen des cadavres s'approche de lui. Il est accueilli par une aimable invitation : "Tu bois le pastis, docteur ?"

Ce n'est pas ainsi qu'à l'époque le docteur Dragon a raconté cette scène. Il a expliqué que Gaston Dominici avait l'air hébété lorsqu'il lui a demandé de l'eau pour se laver les mains : "De l'eau, de l'eau ?" . Et la vieille Marie se trouvait sur le pas de la porte, prostrée, tête baissée. Le docteur Dragon n'est pas entré dans la maison, il n'y a pas été invité. Il s'est lavé les mains à la pompe et sa rencontre avec Gaston, ce jour-là, l'a étonné. Le patriarche de la Grand' Terre n'avait pas l'air d'être "dans son assiette".

On mesure ainsi la distorsion évidente entre une œuvre cinématographique et ce qui nous est revenu d'acteurs authentiques de l'affaire. Et on sent déjà poindre une suggestion, une orientation qui avance en parallèle de l'explication "Résistance" : Gaston Dominici n'est pas le moins du monde perturbé par la tragédie qui est intervenue sous ces fenêtres. Dès lors, on imagine mal cet homme être l'auteur d'une tuerie commise dans la nuit. Mais, jusque là, ce sentiment que ressent le spectateur ne repose que sur un conditionnement somme toute assez vague. Le réalisateur du film va se charger de le préciser.

Le Commissaire se rend à la Grand'Terre où a lieu la scène bien connue de ceux qui s'intéressent à l'affaire Dominici : celle du pantalon qui séchait sur un fil. Contrairement à ce qui s'est réellement passé, l'adjoint du Commissaire interroge Gaston en présence de Sébeille. Yvette est présente, autre étrangeté, et on s'étonne alors que les policiers ne se tournent pas vers elle lorsque Gaston prétend ne pas connaître ce vêtement et ajoute qu'il faut demander à Gustave. Pour autant, la scène, dans son esprit, est assez bien rendue si on veut la comparer à sa version authentique, car elle laisse apparaître une réticence des Dominici dans leurs explications.

Mais l'observateur attentif est troublé par un détail : le pantalon de couleur claire que porte Gaston, à ce moment, est le même que celui qu'il avait la veille lorsque nous l'avons vu rentrer avec ses chèvres. Il n'a donc eu, semble-t-il, aucune nécessité d'en changer depuis ! Et le spectateur ingénu se demande bien pourquoi la police s'intéresse ainsi à un pantalon brun qui sèche sur un fil.

Qu'aurait-il fallu faire, en lieu et place du metteur en scène ? Revêtir Gaston-Gabin d'un pantalon différent de celui de la veille et mettre ce dernier à sécher ? C'eût été donner une orientation téméraire à son scénario car personne n'a jamais pu dire si Gaston Dominici portait le 5 août un autre pantalon que celui qu'il avait le 4. Mais le vêtir du même accessoire est tout aussi hasardeux. Comme il était inconcevable que Jean Gabin puisse jouer la scène en maillot de bain, on se dit qu'il fallait bien faire un choix. Et on apprécie alors la difficulté de rendre une scène du passé avec une totale objectivité.

Une solution aurait pu consister à ne faire apparaître Gaston que le 5 au matin. Mais loin de moi l'idée de vouloir contrarier la liberté de création du cinéaste.

Il n'en reste pas moins que le Gaston de Claude-Bernard Aubert n'a pas fait passer au lavage, le 5 août, le pantalon qu'il portait le 4. Ce n'est pas anodin.

Nous ne nous attarderons pas sur la perquisition chez Maillet qui conduit à la découverte de deux mitraillettes Sten et d'un branchement électrique peu orthodoxe. Sébeille marchande son indulgence contre une aide qui ne tarde pas à venir avec la mise en cause de Gustave pour non assistance à personne en péril : le fils de Gaston a découvert la petite Elizabeth encore vivante et l'a laissée agoniser sans appeler au secours. Il est condamné à deux mois de prison malgré la demande que fait Maître Pollak de voir "acquitter" son client. Dans un procès en correctionnelle, on lui conseillera plutôt l'emploi du verbe "relaxer", mais ceci est un détail.

Le soir même on assiste au repas des hommes du clan Dominici qui avalent leur soupe sous le regard silencieux de leurs femmes. Clovis prend la parole, s'adressant à son père : "Je sais ce que tu penses mais Maillet a fait pour le mieux. Il a fait ce qu'il fallait et pas plus". On reste perplexe devant ce propos. L'accusation de Gustave par Maillet serait une habile manœuvre qui entrerait dans un calcul savamment élaboré ? Des gens tireraient les ficelles de tout cela et Maillet serait la marionnette de service ? Possible, après tout, dans l'esprit de notre film, puisque le même Maillet faisait partie de la sombre équipe du 4 août. Et Clovis, lui aussi, était présent. Il serait donc dans la combine ?

On est bien tenté de le croire lorsqu'on entend Gaston interroger Clovis en retour :

- "Qui c'est qui m'a dit que tout devait s'arranger ? Où sont-ils ceux qui devaient nous aider ?"

- "Père, il faut du temps"

- "Ben oui, mais moi j'en ai plus beaucoup".

- "Gustave est en prison mais ce n'est pas pour un crime".

Le temps passe lentement sous le pâle soleil d'hiver mais nous voici soudain transportés au milieu d'une joyeuse tablée : Gustave est revenu de sa prison et la famille fête l'événement. Une soupière circule, recueillant les dons plus ou moins spontanés des frères et sœurs. C'est le moment que choisit Sébeille pour interrompre les retrouvailles. Il est venu trinquer mais n'est pas le bienvenu. Gaston ne se gêne pas pour le lui faire comprendre : "Bon alors Marie, donne-lui un verre, et vite !"

On a bien compris, depuis le début, que Gaston nous était dépeint sous les traits d'un vieux paysan doté d'un caractère affirmé, pas toujours aimable mais, au fond, brave type. Il n'apprécie pas la compagnie du commissaire Sébeille, mais cela ne fait pas de lui un coupable. Pour le reste, il n'est pas affecté par les crimes commis près de chez lui. Ce qui pourrait passer pour de l'indifférence mais peut aussi être regardé comme une marque de sérénité, celle de l'homme qui a la conscience tranquille. Comment va-t-on alors en arriver au résultat que nous connaissons ?

Par l'action des méchants. Les vrais méchants, tout d'abord, ceux qui ont tué puis vont décider de laisser poursuivre un brave homme après l'avoir, pour deux d'entre eux, ses propres fils, faussement accusé. Les méchants secondaires, ensuite, c'est-à-dire la Police avec son Commissaire borné et la Justice, tous deux associés pour "sortir l'affaire" à n'importe quel prix après l'avoir mal conduite. Mais aussi parce que le Gaston Dominici de Claude-Bernard Aubert est un homme au grand cœur.

Notre film fait un bond dans le futur pour nous conduire au mois de novembre 1953. Sébeille lance son offensive et abat ses cartes. Gustave est arrêté à nouveau et conduit à Digne. Sa mère pleure. Gaston tente de la réconforter. Leur dialogue est porteur d'un message pour la suite :

- "Pleure pas, Marie !"

- "Mais ils l'emmènent, c'est mon petit, c'est mon dernier !"

- "S'ils gardent ton Gustave, j'irai à sa place. S'ils en veulent un, vaut mieux que ça soit moi".

On ne sait si ce propos a été vraiment tenu par Gaston. Mais il va permettre de conforter la thèse de son sacrifice.

Plus tard, le patriarche est conduit au palais de Justice de Digne où il est reçu par un Sébeille fébrile mais déterminé qui l'informe des accusations de ses fils : c'est lui, le père, qui a tué les Anglais ! Colère passagère de Gaston qui passe sa première nuit, seul et sans surveillance, dans un fauteuil, pendant que le juge Périès, que l'on a peu vu jusqu'ici, poursuit ses auditions.

Et là, nous entamons la traversée du marécage dominicien, vu par notre cinéaste : Clovis est en train d'accuser son père, tenant grosso modo les propos que l'on connaît. Il évoque l'aveu de Gaston, un soir ; la conversation qu'il avait eue avec Gustave à sa sortie de prison. Mais ce Clovis étonne l'honnête spectateur qui a du mal à comprendre.

Car enfin, dans notre film, Clovis était à la Grand'Terre le soir du 4 août, il était présent à la réunion à laquelle participait le chef des "maquisards", l'inquiétant Lopez qui, plus tard, a giflé Maillet, lui intimant l'ordre de se taire. Il est donc au courant, il sait "qui a fait quoi", il sait aussi que Gaston n'était pas avec eux, il connaît le rôle de chacun dans cette affaire ! D'ailleurs rien ne dit qu'il n'a pas, lui-même, pris part à la tuerie.

Alors à quoi joue-t-il à ce moment ? Serait-il en train d'accuser son père qu'il sait innocent ? Le spectateur sent l'inquiétude le gagner. Il va être bientôt fixé.

Le juge accepte que Clovis rejoigne son frère Gustave pour la nuit. Ils tombent dans les bras l'un de l'autre et Clovis s'épanche, sous les yeux du juge : "Il fallait bien en arriver là". Gustave lui répond : "Oui, ce n'était plus une vie". La porte s'est refermée, le juge est sorti et Clovis, vite remis de ses émotions, jette un coup d'œil en arrière avant de reprendre :

- "Maintenant, il n'y a plus qu'à attendre".

Gustave, l'air absent : "Si tu crois que c'est mieux pour tout le mond ".

- "Oui, faut qu'on reste comme les doigts de la même main. Pour sauver la Grand'Terre, fallait bien leur lâcher un morceau ; et puis, ils lui couperont pas le cou à lui " .

Le spectateur inquiet est maintenant écœuré. Clovis, le fils aîné de Gaston est un salaud qui mène la danse contre son innocent de père et entraîne dans son sillage cette chiffe molle de Gustave. Du coup, on comprend mieux la question que lui posait le juge, quelques instants auparavant :

- "Est-il vrai que vous détestez votre père ?

- Pourquoi vous me demandez ça ?

- Pour rien".

Et voici un homme à qui on fait porter un bien vilain chapeau en prenant appui sur une explication fantaisiste. Car Clovis Dominici n'a accusé son père, dans la réalité, qu'après avoir su que Gustave l'avait fait avant lui. Et encore ! Il ne s'est pas contenté de l'affirmation des policiers : il a fallu qu'il voie son frère et que celui-ci lui dise qu'il avait parlé. Cela, c'est établi, sans contestation possible. Rien à voir avec ce qui précède.

Gaston est réveillé par un gendarme qui lui apporte son petit-déjeuner pendant que Sébeille exhibe un journal dont le titre est sans ambigüité : "Gustave et Clovis accusent leur père d'être l'assassin des Drumond (sic)". Colère de Gaston qui ne mâche pas ses mots : "Ah ! Les bandits, les salauds, va me les chercher que je les aie devant moi pour leur cracher à la figure que c'est eux les assassins !"

Tiens, voici une remarque intéressante. Ce sont eux les assassins ? Gustave et Clovis ? Ici, il faut le dire avec force : jamais Gaston Dominici n'a mis en cause son fils Clovis comme pouvant être mêlé à la tuerie de Lurs. Certes, il l'a couvert d'insultes en réponse à ses accusations, il l'a accusé d'être le propriétaire de la carabine Rock-Ola mais il ne l'a jamais désigné comme un coupable possible. Le spectateur informé, il en existe, se dit que tout de même ça va un peu loin.

Mais sourions une seconde en écoutant la suite du propos de Gaston :

"Moi j'ai pas connu mon père mais il m'a fait dans l'amour, et moi j'ai fait mes deux fils dans l'amour !" Je vous l'ai dit, Gaston Dominici est un homme au grand cœur et cela va lui porter tort. Mais je ne suis pas du tout certain que le vrai Gaston Dominici ait tenu ce discours d'âme sensible : il faut bien faire pleurer Margot dans les salles obscures.

À sa demande, Sébeille lui emmène les deux fils pour une confrontation de cinéma, c'est-à-dire une confrontation-express, sans procès-verbal. Ce qui ne correspond pas, là non plus à la réalité : la véritable confrontation fut menée par le juge Périès, le lendemain dans l'après-midi du dimanche 15 novembre, après que Gaston eut avoué. Mais au diable les exactitudes chronologiques ! Sauf que dans notre affaire, elles ont une importance : Gaston Dominici est évidemment ébranlé par cette rencontre physique avec ses fils. Ce qui ne l'empêche pas de nier devant Sébeille. Peu de temps.

Car, à cet instant, l'Inspecteur ouvre la porte du bureau, interrompant son patron. Et pourquoi faire ? Pour lui dire que la garde de Gaston est arrivée. Le policier que je suis ne peut s'empêcher de rire et se demande bien où est l'urgence. Mais le Commissaire de cinéma réagit différemment et sort de la pièce pour se trouver en face d'un individu dont le rôle est bien connu dans notre affaire : Guérino, gardien de la paix de son état.

Toutes affaires cessantes, le Commissaire le fait entrer dans le bureau après lui avoir prodigué quelques conseils. À croire que c'est un atout maître qui arrive dans le jeu.

La surveillance par Guérino commence donc le matin et va se poursuivre jusqu'à la nuit. Nouvelle erreur : dans la réalité, celle-ci a duré de dix-huit à vingt heures, faisant suite à de nombreux interrogatoires. Car, dans notre film, autre bizarrerie, Gaston est gardé à vue depuis la veille au soir et aucune audition n'a eu lieu ! Tout au moins, pas à notre connaissance. À part quelques phrases échangées avec Sébeille, notre suspect bénéficie d'une paix royale ! Et ça va continuer toute la journée !

Inutile de dire que ceci est insensé et non conforme à la réalité des faits. Mais je crois qu'il y a une raison à cette singulière présentation des choses : il est important pour la suite que l'on comprenne bien que Gaston est lucide, en bonne forme, que ce qu'il va dire a été pensé.

Gaston Dominici se trouve donc en présence du gardien Guérino auquel on a donné un visage chafouin. Celui-ci observe Gaston à la dérobée pendant que l'autre se confie. La journée est passée très vite, nous sommes au soir et arrive le moment de vérité. Guérino suggère à Gaston que le crime, "c'est peut-être un accident". Et là, nous voyons Gaston s'arrêter, devenir pensif l'espace de quelques secondes avant de répondre : "T'as dit le mot juste, petit ! Un accident !"

Ainsi, le père Dominici vient de lâcher la phrase qui va le conduire aux Assises. Sauf que dans notre film, elle est arrivée après un rapide calcul de celui qui l'énonce avec calme. Pas du tout après des heures de lutte et sous l'emprise d'une émotion comme cela s'est réellement produit si l'on considère le dossier et les déclarations du véritable gardien Guérino. Selon lui, Gaston pleurait et a même prononcé ces mots : "Ah, cette petite, cette petite !". Ce qui change beaucoup de Gabin-Gaston, maître de lui et qui va même "en rajouter" en surjouant la suite de ses aveux : le visage de l'acteur affiche alors une expression entendue, celle de l'homme qui en raconte "une bien bonne". Le ton, l'élocution sont aussi au rendez-vous pour que le spectateur un peu bête comprenne bien que tout cela c'est de la blague.

Mais Guérino, lui, prend l'histoire au sérieux. Il suggère que Gaston répète tout cela à Sébeille et se voit opposer un refus assorti d'une demande de parler au " Président " qui, en vrai, fut le commissaire Prudhomme, de Digne. Et là, transgressant toute considération hiérarchique, le gardien Guérino va faire signe au "Président", son patron, de venir le rejoindre. Mais comme celui-ci semble ne pas comprendre, son subordonné l'interpelle sans ménagement : "Pssttt ! Allez, ramène-toi, le crime c'est un accident !" Nouvelle occasion de s'étonner avant de rire pour le policier que je suis. Mais passons. La suite est encore plus renversante, presque surréaliste.

Le commissaire Prudhomme qui cultive l'élégance verbale réagit en ces termes : "Je croyais que c'était une histoire de cul !". Gaston acquiesce. Il reprend le cours de son récit avec Guérino pendant qu'entre discrètement un homme porteur d'une machine à écrire sur laquelle est déjà installé un procès-verbal qu'il va s'empresser de remplir. Le cliquetis des touches accompagne les paroles du "vieux sanglier", quasiment à son insu. Sur la pointe des pieds, voici que se glissent dans le bureau le commissaire Sébeille accompagné de son Inspecteur et aussi le juge Périès ! Cette brochette d'importants personnages ose à peine respirer, de peur d'interrompre les élucubrations du vieillard. S'ils le pouvaient, ils se cacheraient sous la table. Le spectateur stupéfait se demande si les choses se sont vraiment passées ainsi. Son voisin, un peu plus naïf, n'en doute pas un instant.

Quelques secondes ont suffi. L'audition est terminée, Sébeille retire le procès-verbal et demande à Gaston de signer. Mais les choses ne sont pas aussi faciles et le Commissaire va nous montrer un visage peu reluisant :

- "Allez, signe ! "

- "Non"

- "Signe et tu auras la paix"

- "Non, je signe pas parce que je suis innocent"

- "Allez, dépêche toi et tu l'auras ton vin. Et on fera venir ton chien"

- "Je pourrai conserver la Grand'Terre ?"

- "Oui. Tu auras tout"

- "Bon, comme c'est moi le plus vieux, c'est à moi de me sacrifier. Je signe mais je suis innocent".

Le spectateur, déjà éprouvé, est maintenant indigné devant un tel manque de scrupules du Commissaire qui abuse d'un pauvre vieux que le talent de Jean Gabin réussit à rendre pitoyable. Mais il existe, heureusement, des gens moins pourris : une blanche main suspend le geste de Gaston. C'est le juge qui lui dit : "Alors grand-père, si vous êtes innocent, il ne faut pas signer".

Enfin, un trait de lumière dans cette sombre machination !

Hélas ! Gaston, accablé, se donne l'estocade : "Ah, mon pauvre monsieur, si vous saviez. Si je signe pas, il va arriver un grand malheur à la Grand'Terre". Si vous saviez ? Et quel grand malheur ? La question n'est posée ni par le juge ni par le Commissaire. L'éclaircie aura été de courte durée.

Répétons-le ici : toute cette scène des "aveux" de Gaston est ahurissante et sans rapport avec la vérité historique.

Pour finir de nous émouvoir, Gaston lève la tête vers Sébeille et lui confie : "T'as gagné et je viens de commettre un péché d'amour". Bien entendu, dans ce contexte, il faut entendre le péché d'amour comme ayant été commis en faveur de ses fils coupables, de sa famille, de sa propriété. Un sacrifice par amour : nous ne sommes pas loin des Évangiles.

On se dit que le commissaire Sébeille est maintenant satisfait, il a son coupable. Eh bien non ! Pas vraiment, ce serait trop simple. Un brave gendarme lui tend le téléphone. On appelle depuis Paris. Pour tout remerciement le pandore se voit congédié d'un geste méprisant de la main. Décidément, le commissaire n'est pas bon enfant.

- " Allo oui, oui, ça va très bien Monsieur. Mais c'est pas Gustave qui a fait le coup, c'est le vieux.

- Qui ?

- Beh, le père Dominici !

- Écoutez mon vieux, cette affaire a trop duré. On a tous les jours les Anglais sur le dos et la Chancellerie s'énerve. Alors il faut en finir. Vous avez un coupable, bouclez-le. -

Un coupable oui, mais pas de mobile et pas de preuve.

- Qu'est ce que vous avez, alors ?

- Mmm, la conviction profonde !

- Eh bien, ça fait l'affaire ! C'est l'essentiel.

- Oui, mais qu'on me couvre !

- Vous dites ?

- Je dis, qu'on me couvre !

- Oh, mais ça va de soi mon vieux, ça va de soi ! Alors, encore bravo et bonsoir.

- Merci Monsieur".

On s'interroge sur le mystérieux personnage avec lequel Sébeille vient de conférer. Mais notre spectateur devenu suspicieux est de plus en plus dégoûté : le Commissaire a peut-être une conviction mais il a aussi des doutes. Car il le dit sans détour, il n'a aucune preuve. On lui conseille, en haut lieu, de ne pas s'appesantir sur de telles babioles et le policier, bien peu consciencieux, demande alors à être couvert. Preuve qu'il n'est vraiment pas sûr de lui ! Mais ça ne fait rien : Gaston Dominici sera sacrifié sur l'autel de la raison d'État.

On se demande en passant pourquoi le Commissaire aurait besoin d'être couvert alors que l'affaire, jusqu'à preuve du contraire, est menée par le juge d'instruction qui, à ce titre, est en mesure de donner toutes instructions utiles dont il assume la responsabilité.

Ici, je dois dire que je suis étonné et indigné par le portrait qui est fait de Sébeille. Étonné car j'ai du mal à comprendre comment ce fonctionnaire qui dit avoir une conviction profonde n'a pour seule préoccupation que d'être "couvert". Ceci n'est pas très logique. S'il a une conviction profonde, il va s'employer de toutes ses forces à en faire la démonstration éclatante. À moins que la "conviction profonde" ne soit qu'une formule révélant un cynisme écœurant. Indigné aussi car cet homme est présenté comme un fonctionnaire sans scrupules. Sur quoi se fonde-t-on pour l'abîmer ainsi ?

Nous passerons sur la reconstitution des crimes, sauf à signaler tout de même une autre énormité : Gaston prétend avoir frappé la petite Elizabeth près de la voiture de ses parents, ce qui est faux et n'a jamais été avancé lors de la véritable reconstitution. Le Commissaire le reprend :

- "Non, c'est pas là ! Elle a couru !

- Ah bon ! Parce que vous voulez que je coure ?

- Détachez-le ! Et vous, faites Elizabeth, courez".

Ces derniers mots s'adressent à l'Inspecteur qui s'en va au sprint. Le Commissaire se tourne vers Gaston : "Allez !". Gaston démarre à son tour. Le spectateur amusé apprécie à sa juste mesure la foulée laborieuse de Jean Gabin. Son voisin perspicace se demande pourquoi Gaston a montré qu'il avait frappé la fillette près de la voiture, alors qu'au matin du 5 août il est allé recouvrir son cadavre d'une couverture, à plus de soixante-dix mètres de là, et l'a déclaré spontanément au Commissaire, au début du film.

Et il se dit qu'on veut nous faire croire à l'ignorance des circonstances du crime par le suspect. Mais la ficelle, une fois de plus, est trop grosse.

Et ne parlons pas de la scène authentique : Gaston Dominici n'a pas eu besoin de se faire expliquer que la petite Elizabeth avait couru. Il l'avait déclaré, de lui-même, aux policiers et au juge lors de ses aveux. Aveux certes peu crédibles car manifestement "arrangés" par le rusé patriarche et dont l'Inspecteur accompagnant Sébeille lui dresse une liste, exacte cette fois. Ce qui permet à notre gentil Commissaire de briller, une fois de plus, à nos yeux :

"Ne vous emballez pas, vous êtes encore jeune. Moi je préfère des aveux stupides à pas d'aveux du tout".

Tiens Sébeille ! Prends ça au passage ! Avec des policiers dans ton genre, pas étonnant qu'il y ait des erreurs judiciaires à tour de bras ! Quant à toi, Gaston, tu n'es pas bien parti ! Mais, qui sait ? La Justice va peut-être te rétablir dans ton honneur ?

Nous voici transportés dans la salle d'audiences du tribunal de Digne, un an plus tard. Gaston comparaît devant la cour d'assises et l'auteur du film continue d'en rajouter : on a suffisamment dit que les photographes étaient nombreux et envahissants, le premier jour, entourés de leurs flashes éblouissants, au point que le Président Bousquet a dû se résoudre à ne plus les accepter. Mais là, c'est encore plus fort ! Une grosse caméra est installée dans le prétoire à quelques mètres de Gaston. Un homme tend son micro vers lui. Formidable ! Je demande à voir les images et entendre enfin la voix de Gaston Dominici !

Après avoir bien compris qu'ici aussi c'est la foire, le spectateur s'intéresse aux paroles prononcées. Notre film, de façon un peu décousue, reprend quelques phrases picorées de-ci-de-là dans les différents ouvrages connus. Et en invente quelques autres, au passage. Mais des phrases lourdes de sens et que, par conséquent, on ne peut laisser passer. Roger Perrin vient d'être appelé à la barre. Gérard Depardieu se déplace ; il a vraiment l'air bizarre ce Zézé ! Le Président s'adresse à lui :

- "Dites-moi, je voudrais comprendre, la nuit du crime vous étiez avec votre oncle Gustave, dans la luzerne, sous le mûrier, près des campeurs qui allaient mourir. Puis vous avez dit que vous n'y étiez pas, puis le contraire, puis oui, puis non. Alors ?"

Stop ! Ne laissons même pas Roger Perrin répondre ! Jamais Zézé n'a déclaré, tout au long de cette affaire, qu'il s'était trouvé dans la luzerne, le soir du crime, en compagnie de Gustave. Jamais. Il a toujours maintenu qu'il ne s'était pas rendu à la Grand'Terre. Tout juste a-t-il admis, avant de se rétracter, que Gustave s'était arrêté chez lui, à la ferme de la Serre, un peu après 21h00, alors qu'il rentrait de Peyruis où il était allé prévenir Roure de l'éboulement. D'où sort donc cette affirmation ? De l'imagination du dialoguiste ?

Le spectateur indigné se demande ce qu'ont bien pu faire, et surtout ne pas faire, la Police ou la Justice lorsqu'ils ont entendu de telles déclarations.

On n'a pas fini. Un peu plus loin, le Président s'adresse à Gaston :

- "Je vous en conjure. Sur la mémoire d'une enfant, dîtes enfin la vérité ! Vous vous sacrifiez pour un autre !

- Je suis bien malheureux".

Mince alors ! Le président Bousquet serait convaincu du sacrifice de Gaston ? Ce n'est pas du tout ce qui est apparu aux divers commentateurs de l'époque qui lui reprochaient plutôt de traiter l'accusé comme un présumé coupable. Mais le spectateur déboussolé reprend espoir : si le Président penche pour l'innocence de Gaston, tout cela devrait bien se terminer.

Il va être vite déçu lorsqu'il verra Gustave sur le point de craquer et de dire avec qui il était dans la luzerne, sous le feu des questions de son père. Car le Président va alors suspendre l'audience sous les huées, empêchant Gustave de parler. Lui aussi est bizarre. Après avoir presque affirmé que Gaston se sacrifiait pour quelqu'un, le voici qui empêche ce quelqu'un de dire enfin la vérité ! Mais on remarquera que sa versatilité va toujours dans le même sens : l'accablement de Gaston. Rien à faire, le pauvre homme ne s'en sortira pas.

Gaston Dominici est condamné à mort. Le film s'achève par une déclaration de Maître Pollak, qui assura sa défense. L'avocat nous rappelle que son client fut condamné sans preuve, sur des mots. Ce qui est exact. Il ajoute : "Et c'est ainsi qu'une condamnation est intervenue, frappant un homme dont j'ai la conviction qu'il était innocent". C'est la conviction de Maître Pollak, ce n'est pas nécessairement celle de tout le monde. Il ajoute : "Comme l'avaient les réalisateurs de ce film". Oui, cela, depuis le début, nous l'avions bien compris.

Le spectacle est terminé. Qu'en penser ?

Je ne m'étendrai pas sur ses qualités esthétiques. Jean Gabin, comme toujours, montre une bonne maîtrise de son rôle. Mais le "parigot" déguisé en paysan provençal des années cinquante ne fait pas très vrai. Déjà, il lui manque l'accent. À lui comme aux autres acteurs. Sans parler de l'absence totale de "lenga nostra" (graphie occitane). Et puis j'ai du mal à adhérer au personnage car celui-ci n'est pas porté par le scénario : Gaston Gabin, ça ne fait pas sérieux car l'histoire n'est pas sérieuse. De surcroît, l'ensemble est haché, manque de liant. Non, je ne suis pas emballé par ce film. Mais ceci est secondaire pour un mordu de l'affaire Dominici. Ce qui compte c'est le fond.

Tout au long de cette narration, j'ai relevé de nombreux éléments qui ont attiré mon attention. Pas du tout avec l'intention d'en dresser un catalogue qui me permettrait, de manière puérile, de jouer les "sachants". Ce serait ridicule. Mais afin de remettre d'aplomb ce qui, à mes yeux, mérite de l'être. Pour apporter quelques éléments de réflexion au spectateur lambda, celui qui a entendu parler de Gaston Dominici, de loin. Et qui risque, au vu de cette production, d'acquérir une vision bien déformée de la véritable affaire.

Non pas que je prétende en avoir percé tous les mystères. Mais je connais assez bien le dossier, ses procès-verbaux, les enseignements indiscutables que l'on peut en tirer et aussi ses insuffisances.

On s'en est éloigné, et c'est peu dire, en regardant notre film. Et revient alors notre question de départ : Claude-Bernard Aubert, au titre de sa liberté de créateur, a-t-il le droit de présenter les choses comme bon lui semble ? Oui, bien entendu. Mais le problème n'est pas là. Le problème c'est celui de l'ambigüité qui imprègne l'œuvre : c'est quoi "l'affaire Dominici" tournée par Jean Gabin ? C'est la véritable histoire de l'affaire Dominici comme semble nous l'annoncer le titre lui-même ? Certainement pas. Et pourtant, c'est bien ainsi qu'on nous la présente et c'est bien ce qui me gêne.

Car ce que l'on nous montre c'est une trame générale qui, certes, reprend les faits dans leurs grandes lignes. Encore heureux ! Mais avec tellement de complaisance pour la thèse de "Gaston innocent", envers et contre tout, que cela en devient dérangeant.

Que l'on me comprenne : je veux bien respecter le point de vue de celui qui m'affirme que Gaston Dominici fut un innocent, victime d'une erreur judiciaire. Mais que ce quelqu'un produise alors des preuves ou, à tout le moins, des éléments sérieux susceptibles de forger une conviction en contrepoids de tous ceux qui, à mon avis, sont de nature à convaincre de la culpabilité du "vieux sanglier". Où sont-ils ces éléments dans notre film ?

L'histoire d'anciens résistants mués en tueurs, huit ans après la Libération, ne résiste pas à l'analyse. Des résistants venus d'où, alertés de quelle façon, poussés par quelle impérieuse nécessité qui rendait indispensable l'exécution d'une famille entière, là, le jour même de son arrivée, au bord d'une route, au risque d'être vus par un automobiliste de passage ? Aucun commencement de réponse à ces questions. La visite de Sir Jack Drummond au monastère de Ganagobie ? Aucune certitude sur ce point. Et quand bien même elle aurait eu lieu ! Quand bien même Sir Jack aurait échangé quelques mots avec le père Lorenzi ! Il faudrait en déduire que, ce faisant, il signait l'arrêt de mort de sa famille ? Mais nous sommes en pleines élucubrations !

Et que dire des deux fils Dominici, bien au courant de l'affaire, et qui prendraient le risque d'envoyer leur père innocent se faire couper la tête pour ne pas avoir à dénoncer "la Résistance" ? La peur de représailles ? À croire que ce n'étaient pas les anciens FTP qui faisaient planer leur menace dans la région en 1952 mais plutôt la Mafia sicilienne.

J'en entends certains me dire que je sous-estime la capacité de nuisance de ces personnes, même plusieurs années après la Libération. Alors je pose une question. Peut-on me citer une affaire criminelle à laquelle ils auraient pris part, de manière incontestable, à cette époque ? J'attends la réponse avec impatience.

Et pour en revenir à notre affaire, depuis le temps rien n'aurait transpiré alors que, nécessairement, plusieurs personnes auraient été informées ?

Allons, on se dit qu'un tel "secret" eût été éventé depuis longtemps, par la famille Dominici elle-même.

Mais pas si bête ; pour faire passer la pilule, notre cinéaste a élaboré un savant mélange : Clovis et Gustave font partie de l'équipe des anciens résistants, au même titre que Lopez et Paul Maillet. Ils sont donc, très probablement, dans le coup. Et comme, de surcroît, il s'agit d'immondes individus qui ne veulent pas trinquer pour leur participation à l'affaire, ils ont trouvé un bouc émissaire en la personne du vieux chevrier, leur père.

Il faut blanchir Gaston à tout prix ! Alors n'hésitons pas, passons ses deux fils au brou de noix. Faisons-en des monstres qui envoient leur père à l'échafaud alors qu'ils savent qu'il n'a rien à se reprocher ! Et du même coup, clouons la bouche de leurs descendants qui seraient tentés de dévoiler la "vérité" : ils ne pourront le faire sans mettre en cause Clovis et son frère.

Dans tous les cas, les Dominici sont refaits !

Les deux fils Dominici ne furent pas des saints, Gustave notamment. Et je n'ai pas l'intention de devenir l'avocat de cet homme. Mais les deux frères ont dénoncé leur père parce qu'ils savaient qu'il était coupable. Seul coupable ? Ce n'est pas du tout certain. Et il est vrai qu'ils ont fait ce qu'il fallait pour lui faire porter le chapeau, tout seul.

On peut penser que ce n'est pas joli. Mais ça n'a rien à voir avec le sacrifice d'un pur innocent.

Trop, c'est trop. Pour tenter de convaincre de l'innocence de Gaston, on emprunte des chemins boueux. Et on en rajoute dans tous les coins. Comme l'avait écrit à sa façon un journaliste du Monde, à propos d'une version cinématographique plus récente de l'Affaire (le téléfilm de Boutron-Reymond), "Même les chèvres en font trop".

Je ne me suis pas penché sur les chèvres mais j'ai vu un commissaire Sébeille injustement traité, peint sous les traits d'un fonctionnaire sans morale. J'ai vu un Gaston Dominici bourru mais bon, attentionné envers sa femme. Rien à voir avec le portrait qu'en ont fait de nombreuses personnes qui, elles, avaient bien noté ses accès de violence, son intempérance et sa dureté envers "La Sardine". J'ai vu, ou plutôt je n'ai pas vu devrais-je dire, un juge Périès quasiment absent de l'histoire. Quant au brave Guérino, il a gagné dans ce film le visage du fourbe.

C'est pour cela que je parle d'ambigüité : on annonce un film sur l'affaire Dominici alors que, dans le même temps, on a décidé de faire de cet homme une victime. Mais comme cela ne cadre pas avec la réalité, eh bien, on change les données réelles pour leur substituer des péripéties arrangées ou imaginaires. On change aussi le caractère des personnages en appuyant le trait bien fort, pour que tout le monde comprenne.

Bref, on fait passer une conviction avant des faits. Il me semble que c'est le contraire qu'il eût fallu faire.

"Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres" disent les bons journalistes. À quand un film sur l'affaire Dominici qui nous montrerait des personnages plus conformes à ce que l'on en sait, un déroulement de l'histoire qui serrerait de près ce qui a été établi lors de l'enquête, de l'instruction, du procès et de la contre-enquête, y compris avec les insuffisances de ces différentes phases ? Pourquoi ne voit-on pas cela ? Chacun aurait tout loisir, ensuite, de se faire sa propre idée. Mais nul doute que la thèse de l'innocence de Gaston serait bien plus difficile à mettre en avant.

Il ne faut pas croire, pour autant, que tout débat serait clos. Pourrait ainsi se poser, par exemple, une question souvent entendue et qui mérite que l'on s'y arrête : fallait-il condamner Gaston Dominici en l'absence de preuve matérielle ? N'aurait-il pas dû bénéficier du doute ? Voilà une interrogation utile et qui mérite débat. Et on peut en trouver d'autres. Encore faut-il que les participants à la discussion disposent des matériaux nécessaires pour la faire vivre.

Ils ne risquent pas de les acquérir s'ils se contentent de voir le film de Claude-Bernard Aubert. C'est pourquoi je ne saurais trop leur conseiller, si l'affaire les intéresse, de se documenter avec sérieux.

À d'autres sources ; l'esprit critique en éveil.

 

 

Suite de cette étude : "De la réalité au cinéma"