Sophocle à Lurs

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L'Affaire Dominici Pascal Bresson (texte) René Follet (dessins) Glénat, 41 pages, 2010.

 

Glénat, c'est Grenoble, et Grenoble, c'est ma ville. Comment donc refuser de commenter cette énième parution, la dernière en date ? Et cependant, le grincheux de service s'interroge : il y a eu les recensions romancées et/ou mensongères, les films crapoteux, les pièces de théâtre douteuses, et maintenant une BD. Une BD ? Et pourquoi pas une comédie musicale pendant qu'on y est ? C'est tout de même une tragédie avec trois morts, dont une fillette dont le crâne fut sauvagement défoncé, de sang froid. Il n'y a donc plus de respect, en notre bonne vieille France ?
D'emblée, donc, la réticence. Qui se nourrit, ensuite, de la prise en main de cet album : la couverture donne à peu près à Gaston les traits de Santini (dans la pièce de R. Hossein), et cela n'inspire pas, c'est le moins qu'on puisse dire, la captatio benevolentiae...

 

Cette BD donc, puisque BD il y a, commence par la fin - je veux dire la fin du vieux salopard. On le met en terre, et tandis que la dépouille est descendue dans le caveau familial, à l'arrière-plan se tient un individu, sanglé dans un trench-coat à la Humphrey Bogart, qui observe silencieusement la scène. On hésite, on croit le reconnaître, car il est sacrément mal interprété. Les pensées off qui s'échappent de son crâne ne laissent pourtant plus de part au doute : c'est bien Sébeille. Le scénariste peut, certes, prendre quelques libertés avec la réalité. Mais à ce point !

 

Et nous voilà par flash-back à la gendarmerie de Forcalquier. Devant laquelle attendent deux Terrot 350 (ou peut-être 500 - jadis, je m'y connaissais un peu). Las ! Ce n'est malheureusement pas la seule inexactitude de ce volume (où elles pullulent) : les deux gendarmes sont partis en side-car, la meilleure preuve en est que pour aller téléphoner à son Capitaine, le maréchal des Logis-Chef Romanet a dû emprunter le vélo de Mme Perrin (l'épouse d'Aimé, qui est scénarisé en page 2), et qu'il est revenu de la ferme dite Silve (alors le seul abonné au téléphone du coin)... à pied, la chaîne du vélo ayant sauté. Bref.
Et que doit-on penser de ce coup de fil anonyme, donné par un homme en casquette, "l'inconnu au téléphone" (le jeune Olivier, ça ? Il n'a jamais téléphoné), en haut de la page 5... Et de ces gendarmes, qui, à peine arrivés, se précipitent sur le lit de camp recouvrant l'infortuné Sir Jack ; alors qu'ils s'étaient trouvés, d'abord, comme il paraît évident, auprès de la voiture et donc du cadavre de la malheureuse épouse. Et c'est même le Tave qui leur a désigné un homme dans le talus, qu'ils n'avaient pas vu en arrivant. Et mentionnons qu'à sept heures trente, pas (encore) de badauds fouinant, contrairement à ce que les auteurs font constater (et dire) aux gendarmes, de retour du talus où gît la petite Élisabeth.

 

Bon, il faudrait continuer, vignette après vignette. Ce serait fastidieux pour tout le monde. Allons donc au plus pressé, et à grands traits. Disons que ce scénario me paraît un peu nourri de ce qu'ont pu raconter les journaux de l'époque (ce qui n'est pas si mal), mais aussi et surtout, on s'en rendra compte, d'une fréquentation assidue du film, si contestable, de Claude Bernard-Aubert (avec nombre de phrases reproduites à l'identique, comme "Nous n'étions pas tous du même bord, mais on a fait notre devoir"). Quant au photographe du Dauphiné libéré en réalité arrivé sur les lieux aux alentours de midi, il sera très étonné d'apprendre que la BD le met en scène dès 7 h 30 - 8 heures (page 9) : sans doute l'autoroute Grenoble-Sisteron (authentique Arlésienne) existait-elle, à cette époque... On le retrouvera d'ailleurs en fin de BD, c'est lui qui tirera de Sébeille quelques conclusions - intéressantes, il faut le noter. Car cet album, c'est en réalité la méditation Sébeille, qui va durer 48 pages…

 

Au commencement, donc, était Aimé Perrin, qui tôt le matin, est allé à la ferme Dominici, famille de sa femme, récupérer du matériel…. Las, un canard de chez Mossé, une fâcheuse confusion avec son frère aîné Roger… Lisons par exemple un court extrait de la déclaration de cet Aimé-là à Chenevier : "C'est vers 6 h 30 ou 6 h 45, alors que je me trouvais dans mon champ avec ma femme, que j'ai appris par le cantonnier de la SNCF Bourgue qu'il s'était passé quelque chose près de la Grand'Terre ... j'ai pensé avec ma femme qu'il devait s'agir d'un accident. Poussé par la curiosité... j'ai pris ma mobylette pour me rendre à la Grand'Terre…". Et c'est là qu'il a croisé Yvette puis, s'étant rendu à une injonction de Dieu-la-Mère et ayant fait demi-tour, les gendarmes…
Gendarmes au demeurant très compétents dans le domaine des armes. L'un des deux n'annonce-t-il pas, doctement : "ces projectiles [sic. On n'a retrouvé qu'une seule balle, un peu plus tard, sur le ballast, à cent mètres de là] ont été tirés par une carabine américaine ! Arme très répandue dans la région depuis les parachutages de Anglais au maquis". Eh bien non, franchement désolé. D'abord, les Anglais n'ont jamais parachuté (et avec grande parcimonie, dans les Basses-Alpes) que du matériel anglais. Les Américains n'ont jamais balancé une seule US-M1, ne vous déplaise ! Il est quand même incroyable que des gens à priori de bonne foi (comme Bresson) écoutent et répercutent encore les gros mensonges de Mossé (entre autres, mais avec lui, c'est vraiment le bouquet). En revanche, les quinze hommes du commando américain largué sur le Vercors fin juin 44, étaient pourvus, eux, d'US-M1. L'un d'eux a même refilé sa Carbine à un résistant important, qui deviendra célèbre par la suite à cause de son suicide, et qui a légué l'US-M1 au Musée de Vassieux : vous n'avez qu'à aller voir, je ne vais quand même pas tout vous dire.
Et puisque j'en suis à la compétence de nos deux gendarmes, glissons incidemment un mot de celle des auteurs de l'album, qui n'hésitent pas à nous montrer, lors de la perquisition Maillet, les militaires retirant d'une cuisinière à bois deux Sten entières (essayez donc de faire entrer deux Sten non démontées dans le fourneau d'une cuisinière - même une seule, si vous voulez…).
Et on ne mentionnera qu'incidemment leur supérieur, le capitaine Albert, qui est apparemment le Général en chef énonçant ses décisions : "Le juge Périès sera chargé de l'instruction, etc."…

 

Pendant ce temps, à Marseille, Harzic (qui est particulièrement mal croqué) convoque son aîné et subalterne Sébeille, lequel se met en route au moment où le Dr Dragon se penche sur le petit cadavre ! Malheureusement pour nous, à huit heures trente, Sébeille était bien loin d'être averti ! Peut-être même allumait-il sa première cigarette en savourant et son café, et ses vacances, si proches…
Au fait, non seulement le brave Dr Dragon est sentencieux, lui aussi, déclarant "une autopsie approfondie sera pratiquée ce soir à Forcalquier" (ah ! si elle avait pu être vraiment "approfondie" !), mais encore il est le premier à remarquer le fameux pantalon qui sèche (et le seul à y avoir vu des taches - c'était bien la peine qu'Yvette le lave en catastrophe !).

 

Et Gaston, dans tout ça ? Dès la page de couverture, sa physionomie est malheureusement fort mal rendue, nous l'avons dit. Par ailleurs, l'album semble hésiter à son sujet, mais les cauchemars qui l'habitent, par deux fois (pp. 5 et 36-37), ne laissent pas d'être fort explicites : c'est la traduction du fameux "Ah cette petite, cette petite !" En effet, Élisabeth vient tendre un doigt accusateur en direction du dormeur, dont la conscience, ou ce qu'il en reste, n'est sans nul doute pas en repos… Ce qui inquiète, c'est qu'à propos d'un de ces cauchemars, on voit un groupe de cinq hommes, carabinier en tête (il ne s'agit donc pas du "commando" Bartkowski, ouf !), allant sans raison anéantir les paisibles dormeurs : là, le rêve ô combien pénible tourne au cauchemar, nous tombons dans le délire scénaristique !

 

Aro què li sioù (c'est une petite leçon de provençal donnée aux auteurs, qui sont un peu faibles, dans ce domaine aussi), je signale que ce n'est pas Gaston qui a pris l'initiative de réunir la somme d'argent nécessaire pour payer les frais du procès Gustave : ce n'est pas son père, mais bien son beau-père, Louis Barth (curieuse initiative de la part d'un homme dont les comptes bancaires étaient toujours à sec, mais bon).

 

Reste que cet album - qui ne dit malheureusement pas un mot de la contre-enquête - se lit sans ennui (mais, on l'aura compris, avec agacement), même si on peut s'étonner d'incroyables inventions, comme le suicide de l'anonyme informateur principal de Sébeille. Pour ne rien dire de l'incroyable Une du Provençal. Vous parlez, d'un "album instructif"...

Sans ennui, certes, mais tout de même, sans excès d'honneur ! Ainsi, lorsque je lis, dans les Affiches de Grenoble et du Dauphiné (livraison du 24 septembre 2010, p. 149) un incroyable panégyrique avançant qu'un "grand Monsieur de la bande dessinée nous revient" (il a l'âge de Gaston à la fin de la contre-enquête) et "qu'à l'aide du scénariste Pascal Bresson... il opère un retour remarqué…dans une fidèle reconstitution… [où] tout est parfaitement véridique", je me dis que cela fait tout de même beaucoup s'agissant de la brosse à reluire ; mais qu'ajouter lorsque ce généreux commentateur en vient à parler de "formidable tragédie antique" ?
"Sophocle dans les Basses-Alpes", le crime de Lurs, ces haines recuites, ces bêtes en souliers ? Le dénommé J.-L. R. connaît autant le crime de Lurs que les Tragiques grecs. Il eût mieux fait de se taire.

 

 

BD... avec un D comme Dominici...

J’ai bien lu le commentaire sur la BD… Eh oui, on fait des BD sur un peu tous les sujets maintenant… Même les plus improbables... au regard de l’Histoire (petite ou grande) et de la souffrance humaine qui lui est liée… C’est ainsi. Certains nous diront qu’au 21ème siècle, la BD est devenue un mode d’expression comme un autre... Mouais, je reste dubitatif… À mes yeux, la BD dédramatise les sujets qu’elle aborde, elle les banalise, voire les « anecdotise », ce qui, évidemment, pose un problème moral. Ça, c’est pour la forme. Quant au fond, c’est encore une autre... H/histoire !...

Jacques

 

 

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Le point de vue du professionnel, ou Quand la BD s'emmêle...

 

Comme on a pu le lire ci-dessus, l'affaire Dominici traverse tous les genres d'expression. Maintenant, c'est à la bande dessinée de s'inviter à la table du triple crime de Lurs. Et comme toujours, pour ceux qui s'intéressent de près et avec sérieux à cette retentissante histoire, intervient une crainte immédiate : allons-nous dériver vers une "terra incognita", une version capillo-tractée voire ébouriffante et de nature à fortement solliciter notre crâne, ses neurones, ses méninges, ses migraines assoupies jusqu'à sa couverture pileuse ?
Non pas que nous ayons renoncé à tout effort et tout espoir de connaître enfin la vérité. Bien au contraire. Mais, depuis longtemps, chat échaudé craint l'eau froide.  Car s'il s'agit de découvrir des aspects méconnus de l'affaire grâce à un éclairage nouveau et pertinent qui nous aurait échappé, nous sommes preneurs… et par avance, reconnaissants. Mais si nous devons subir un amoncellement de contre-vérités agrémenté d'inventions sans fondement, nous disons "Halte-là !", le découragement nous saisit, l'accablement nous paralyse et le livre nous tombe des mains.
"Pourquoi ?, diront certains. Après tout, chacun est libre de voir et raconter une histoire comme il le souhaite !" Oui, peut-être, mais avec un bémol. Les histoires ne sont pas toutes les mêmes. Et comme cela est bien rappelé ci-dessus, l'affaire de Lurs est une histoire terrible avec de vraies victimes et de vrais criminels. Ici, nous ne sommes pas dans la fiction. Et le cimetière de Forcalquier est là pour nous le rappeler utilement.
Bon, d'accord, mais alors ? Quid de cette bande dessinée ?

Allons, trêve de pessimisme excessif ! L'affaire Dominici par Pascal Bresson et René Follet n'entre pas dans le registre intolérable que je viens d'évoquer. Elle a même quelques aspects sympathiques dont je ne manquerai pas de parler, à la fin de mon propos. Mais ce n'est pas pour autant qu'elle suscite notre enthousiasme. En fait, elle provoque en nous une certaine perplexité : qu'ont voulu faire ses auteurs ? Montrer que cette affaire est complexe et qu'au bout du compte on ne peut se prononcer ?  C'est bien ce qui semble émerger après lecture complète. Et il est vrai que cette affaire est complexe, mais il est vrai aussi qu'en une cinquantaine de pages, Messieurs Bresson et Follet n'ont rien fait pour la rendre plus lisible.

Pour parvenir à ce résultat, ils ont mis en œuvre une batterie de moyens que je vais tenter de cerner. Ça commence par une erreur de fond : ils ont considéré, me semble-t-il, que l'ouvrage de référence de l'affaire Dominici était le film de Claude Bernard-Aubert sur lequel je me suis déjà exprimé. Ce faisant, ils ont méconnu la recommandation de Saint Mathieu dans son Évangile qui conseille de bâtir la maison sur le roc et non sur le sable.
Ensuite, ils ont fait œuvre de pure imagination, à certains moments, et pas dans un sens favorable à Gaston Dominici. Mais bien pour orner le récit de nouveautés étonnantes sans, pour autant, leur donner un sens définitif. Car il s'est agi surtout, on l'aura bien compris, d'accrocher le lecteur. Par le fait, ces originalités sont devenues source de confusion.  
Ajoutons à ce mélange quelques onces d'authenticité et l'ensemble, mis bout-à-bout, prend une forme bien nébuleuse.  

Nous allons revenir sur ces points mais terminons ce rapide balayage pour dire qu'il faudrait parler aussi des erreurs qui parsèment l'ouvrage. C'est devenu une habitude, les narrateurs de l'affaire Dominici ne peuvent s'empêcher de se tromper. Mais ce genre d'énumération finit par lasser. Tout de même, avant d'aborder le vif du sujet citons en trois car elles sont "de qualité" et, curieusement, se situent au début de l'histoire, au moment des constatations sur les lieux. Décidément, cette première partie de l'enquête ne veut pas sourire, même à quelque soixante ans de distance :
-    Lorsque les gendarmes arrivent sur la scène de crime, le corps de Lady Anne est toujours allongé parallèlement au véhicule. En voilà une qui n'est pas piquée des hannetons ! Car ce point a été essentiel dans l'affaire et a fortement contribué à démolir la forteresse Gustave. Le cadavre avait été déplacé de quelques mètres par l'intéressé. Il s'agit donc d'une erreur d'autant plus étonnante que, plus tard, lors de l'offensive Sébeille, celui-ci explique (page 30) qu'à l'arrivée des gendarmes le corps n'était plus dans sa position initiale, près de la voiture Hillman. Bon, on me dira qu'il n'y a que celui qui ne fait rien qui ne se trompe pas. Et je répondrai que c'est bien vrai.
   Les gendarmes examinent les douilles découvertes sur le terrain et parlent de "quatre étuis vidés de balles, percutés et un non percuté". Erreur, deux étuis étaient vides et percutés, accompagnés de deux cartouches complètes. Ce détail a son importance car il a permis à Sébeille d'affirmer que le tireur ne connaissait pas le maniement de l'arme semi-automatique et qu'il avait éjecté, par ignorance, deux cartouches complètes en ayant manœuvré la culasse. Par ailleurs, et juste pour rire, je voudrais que l'on m'explique comment on peut découvrir un étui "vidé de balle et non percuté".
-    Peu de temps après, c'est au tour de Gaston d'arriver sur scène. Il envoie aussitôt promener son petit-fils Roger Perrin, lui enjoignant de se rendre à la ferme. Objection : en réalité, Gaston a demandé à Zézé de l'accompagner pour aller recouvrir le corps de la petite Élizabeth Drummond. Comme son petit-fils était réticent, il a même ajouté : "Tu en verras d'autres dans ta vie !" Ce n'est que plus tard qu'il l'a rabroué, voyant que Zézé aidait les gendarmes à prendre des mesures des lieux. Quel intérêt de se pencher sur ce point ? J'ai bien l'impression que si Gaston s'est approché du corps d'Élizabeth en compagnie de Zézé et de Gustave c'était plus pour pouvoir expliquer, le cas échéant, que les traces de leurs pas étaient présentes autour du cadavre que pour faire œuvre d'humanité. Ça pouvait toujours servir.

Mais revenons donc, comme annoncé précédemment, aux liens cinématographiques entretenus avec une production où Jean Gabin et Gérard Depardieu, entre autres, avaient développé leur talent.  Les emprunts au film sont bien là.

Dans les images tout d'abord : la maison des Dominici, la fameuse Grand'Terre qui abrite les cauchemars de Gaston, n'a rien à voir avec la véritable. On la croirait tout droit venue de l'écran de cinéma. Idem pour l'atelier de la SNCF où les policiers trainent leurs guêtres autour de Clovis. Quant aux Tractions avant qui bloquent le carrefour de la maison de Maillet, pendant que la police gravit l'escalier extérieur, elles nous rejouent la scène de "l'affaire Dominici", version images animées. On reconnaîtra aussi l'autocar qui ramène un Gaston accablé par la condamnation de son fils Gustave, ou la scène des retrouvailles familiales interrompues par un Sébeille goguenard, venu trinquer avec ceux  qu'il pourchasse depuis plusieurs semaines.
Dans les paroles ensuite. Celles du corbeau : "À une époque, la Grand Terre on l'appelait la Grand Peur". Celles de la Sardine : "Ils emmènent mon petit ! C'est mon dernier". Le vieux sanglier lui répond par des phrases connues : "Pleure pas Marie ! S'ils gardent ton Gustave, j'irai à sa place ! S'ils veulent un Dominici, vaut mieux que ce soit moi". Plus tard, il n'omettra pas de rappeler : "Ces deux bandits, je les ai faits avec amour". Quant aux "deux bandits" qui se retrouvent après avoir accusé leur père, ils nous servent des paroles déjà entendues : "Ce n'était plus une vie". "Il fallait bien en arriver là". "Il n'y a plus qu'à attendre ! À lui, on ne lui coupera pas la tête".
Et Sébeille, l'aurait-on oublié ? Certainement pas. Gaston a avoué, le commissaire est au téléphone : "Mes respects Monsieur… Oui, ça se passe bien… Ce n'est pas Gustave qui a fait le coup mais son père, le vieux Dominici…Oui cette affaire a trop duré ! En effet, il faut en finir ! Un coupable ? Je n'ai ni mobile, ni preuves ! Mais … ma conviction personnelle ! Et puis il a signé ! Que l'on me couvre surtout ! Je vais avertir la presse …" On s'y croirait presque … devant l'écran.
Ce n'est pas tout. Au moment de la reconstitution, nous avons encore droit à l'ordre intimé par Sébeille à Gaston de courir. Oui, un ordre puisque Gaston déclare avoir abattu Élizabeth sur le bord de la route et que cela n'entre pas dans les vues du Commissaire. On s'y croirait vraiment. Glissons sur la brillante formule mise dans la bouche de notre policier : "Moi je préfère des aveux stupides à l'absence d'aveux" et transportons-nous aussitôt dans la salle d'audience du Tribunal de Digne. La cour d'assises est réunie et le président s'adresse à Roger Perrin : "Vous affirmez que vous étiez la nuit du crime avec votre oncle Gustave, cachés dans la luzerne, près des Anglais. Ensuite, vous vous rétractez ! Alors, oui ou non ?" Non, non et non ! Jamais Roger Perrin n'a fait une telle déclaration ! Et pourtant, j'ai l'impression d'avoir déjà entendu cela quelque part. Bon sang, mais c'est bien sûr ! Au cinéma, pardi !

Alors ? Notre BD serait une vague copie du film de Claude Bernard-Aubert ? N'exagérons rien, mais constatons qu'elle lui fait quelques bons emprunts. Et elle déboucherait sur la même conclusion ? Gaston innocent, condamné à cause de ses deux fils accusateurs qui auraient, eux-mêmes, pris part de près ou de loin, avec d'anciens résistants égarés, au massacre de la famille Drummond ? Pas du tout. C'eût été trop simple et une œuvre nouvelle doit se distinguer des autres. C'est ainsi qu'en ayant cheminé sur des terres visitées par le septième art, notre bande dessinée a aussi visité les galeries creusées par "la folle du logis", pour reprendre le mot de Malebranche. C'est-à-dire, plus simplement, qu'elle s'est abandonnée aux délices de l'imagination. Ce qui permet d'en mettre plein les yeux au lecteur, mais ne contribue pas nécessairement à sa juste information. Au contraire, il en sort tout étourdi.  

Une première surprise nous attend avec l'arrivée du docteur Dragon dans la cour de la ferme. Il remarque le pantalon de Gaston séchant sur un fil. Son attention est soudainement attirée par un détail : "Étrange, ces taches sombres" pense-t-il en considérant le vêtement.
Alors là, voici du sensationnel ! Ce sacré pantalon dont tout le monde parle, les multiples questions qu'il a suscitées, les regrets qu'a dû inspirer son abandon, tous ces doutes, voilà que le bon Docteur les balaye en quelques mots et nous apporte la réponse sur un plateau ! Car les taches sombres ne peuvent être que du sang ! Et le duo Bresson-Follet assène là un grand coup sur la tête du patriarche pendant que le docteur Dragon, avec une certaine cruauté, le quitte en lui disant : "Si tu n'as rien à te reprocher, tout ira bien". Pfffh ! Soufflons une seconde pour nous remettre et dire que jamais le docteur Dragon n'a fait une telle constatation. Du moins, il n'en a jamais parlé. Et tirons, en passant, les oreilles de Girolami à qui ce détail essentiel a échappé.
Puis, amusons-nous de cette scène inédite au cours de laquelle Sébeille recueille les confidences du Corbeau dont les croassements parlent de Résistance, à travers le portail d'une chapelle. Et frémissons à la découverte du volatile qu'une voisine retrouve pendu dans son appartement alors que Gustave Dominici vient d'être arrêté.

Et puisque nous sommes à parler d'imagination, entrons sans hésiter dans le monde des cauchemars : Gaston reçoit à deux reprises la visite nocturne de la petite Élizabeth au visage ensanglanté. Elle pointe vers lui un doigt accusateur après que notre homme a revécu la scène du massacre dont il est l'unique auteur et alors qu'il était accompagné de quatre hommes restés dans l'ombre.  

Eh bien ! Voici qui laisse peu de place au doute ! À moins d'imaginer  que Gaston innocent serait la proie de cauchemars lui révélant qu'il est coupable. Mais là, c'est peut-être moi qui caresse la folle du logis. Et l'oniromancie n'est pas mon domaine.

Ainsi, Gaston Dominici serait désigné comme l'assassin froid et méthodique de la famille Drummond, le porte-flingue d'une Résistance dévoyée.  Par ses rêves. À y être, on eût préféré quelque chose d'un peu plus solide, une bonne affirmation bien claire et aussi la révélation du mobile pendant que le patriarche était éveillé. Par exemple, lors d'une conversation qu'il aurait eue avec un des hommes qui l'accompagnaient. Avec Paul Maillet, pourquoi pas, puisque Sébeille a demandé à ce dernier, lors de la perquisition de sa maison, s'il faisait partie de la réunion entre amis qui se serait tenue à la Grand'Terre, le soir du meurtre. À quoi Paul Maillet a répondu : "Je… je peux vous aider si vous voulez !". Réponse embarrassée mais révélatrice. Et totalement imaginaire, tout comme la question posée par le Commissaire.

Mais non, nous n'aurons pas droit à une affirmation explicite. À chacun de se faire son idée à partir de ce qui précède et en tenant compte aussi des éléments authentiques et connus de tous, que la bande dessinée nous expose avec une relative objectivité.

Je veux parler des aveux de Gaston devant le policier Guérino (auquel on a donné un uniforme de gendarme), de ses rétractations, de la reconstitution, de son attitude devant la cour d'assises. Gaston, comme nous le savons bien, met en cause Gustave à plusieurs reprises. Il est sur le point de le faire craquer en plein tribunal. Oui, mais là, je dois dire que quelque chose se met à clocher.
Gaston que ses cauchemars accablent, Gaston, seul coupable, prend le risque de faire parler Gustave ? Il espère que son fils s'accuserait à sa place ?  Il ne craint pas une révélation publique d'un innocent poussé à bout ?

Et c'est ici que l'on mesure les limites d'une méthode reposant sur des prélèvements de pièces hétérogènes. L'ensemble a autant de mal à s'assembler en un tout cohérent que la nature est en difficulté pour marier une carpe japonaise et un lapin de garenne.

C'est fini ? Comme promis, je veux souligner quelques aspects agréables, à mes yeux, de notre bande dessinée. Le premier, et pas des moindres, est que les espions venus du froid ont bel et bien disparu. Les dernières productions sur l'affaire n'en font plus mention, qu'il s'agisse de la pièce de Robert Hossein ou de la BD Bresson-Follet. Bartkowski semble être retourné pour toujours de l'autre côté du rideau de fer où il chemine, sans espoir, à la recherche des ombres grises d'un commando chimérique. Mais ce n'est pas tout.

J'écoute avec plaisir le commissaire Sébeille s'inquiéter, in petto, dans le bureau du divisionnaire Harzic : "Le temps passe… Les indices vont s'effacer… les témoins se perdre…et la vérité s'évaporer". Très juste, cher Collègue ! Nous le savons bien, nous les flics : "Le temps qui passe c'est de la vérité qui s'enfuit".
J'aime bien aussi la question qu'il pose au Corbeau, alors que celui-ci vient de parler de Résistance et qu'il s'enfuit à toutes ailes : "Pourquoi diable Drummond aurait-il attendu 1952 pour régler ce différend ?" Bonne question, en effet. Et pourquoi serait-il venu régler ce différend avec le renfort de sa femme et de leur fille chérie ?
Laissons le mot de la fin au journaliste impertinent du "Dauphiné Libéré" : "Dans la région de Lurs, on ne veut plus entendre parler de cette histoire ! Et pourtant, personne ne peut la lâcher. À moins que ce soit elle qui ne vous lâche pas !..."

Bien observé, Monsieur le journaliste.

 

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