C'est Noël ! - Cadeau de Noël

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C'E S T  N O Ë L !

 

 

 

 

 

 

[Conte de Daniel Lesueur (1860-1920) - alias Jeanne Loiseau, épouse Lapauze]

 

Qu'elle était mélancolique, en cette matinée du 24 décembre, la place Verte, à Valenciennes !

Nulle part, peut-être, la lente vie provinciale ne respire d'un souffle plus assoupi qu'en cette vaste esplanade qui, d'un côté, se perd là où finit la ville, ailleurs se bute au chevet d'une église, dont l'invisible façade s'ouvre autre part, parmi le dédale des rues.

En cette veille de Noël, le décor s'attristait d'un léger frottis de neige et de la pesanteur d'un ciel bas, opaque, jaunâtre, d'où tombait une lumière de limbes.

Une jeune fille, assise dans une des petites maisons, à l'embrasure d'une croisée, le regard perdu au vide de la place, réfléchissait, une lettre entre les doigts.

Vingt ans peut-être... Il ne lui manquait, pour être jolie, qu'un peu de bonheur ou de fierté. Mais, sur son délicat visage de blonde, sur ses épaules faciles à courber, l'ombre trop profonde de l'existence effaçait, engourdissait tout. Le long du grand chemin de la destinée, cette gentille créature n'était pas née du côté du soleil.

Un coup frappé à la porte fit tressaillir Aline. Familièrement, sans attendre son ordre, la servante pénétra dans la pièce. Avec une attention particulière, le regard de la jeune fille alla de la lettre ouverte à cette femme. Les traits rudes, la physionomie paysanne, le teint cuit au soleil, jadis, dans le dur travail du "démariage" des betteraves, qui tient courbé, brisant les reins, des journées entières sur les sillons, de raides cheveux noirs striés de fils blancs sous la petite coiffe plate, la courte taille épaissie par les fronces de la jupe, les mains rouges et crevassées, tous ces traits prenaient pour Aline une expression singulière.

Cependant, la bonne s'exclamait :

- Vous avez fait vot' lit, mam'zelle !

- Mais oui, Gervaise, pourquoi pas ? Vous avez plus de besogne aujourd'hui. Et je le fais bien à la maison.

- C'est pas la même chose. Ici, vous êtes cheux nous, cheux vot' tante à la mode de Bretagne, que je veux dire. Vous êtes l'invitée. C'est pour vot' repos et vot' plaisir que vous êtes venue, s'pas ? Faut nous laisser faire, mam'zelle Aline, nous laisser vous dorloter un peu.

Mais, sur sa dernière phrase, un remords la prit.

- Faut m'excuser si je dis "nous", comme quasi que la maison de vot' tante soye un peu la mienne. Y'a si longtemps que je suis auprès de la chère dame. Et c'est elle-même qui me donne des habitudes comme ça, d'être trop familière. Ça ne vous fâche pas, au moins, mam'zelle Aline ?

La jeune fille secoua la tète.

- Allons, ajouta la servante, c'est pas la peine que j'aie l'air de bricoler quéque chose ici. Vous avez tout rangé comme un ange. C'est vrai aussi, que je viens en retard. Mais fallait que Madame ait tout bien beau sur elle et autour, pour sa veille de Noël. Et la pauv' chère âme peut pas s'aider toute seule.

- C'est moi qui devrais me faire des reproches, dit Aline. Ne serait-ce pas mon devoir de soigner ma tante paralysée, de la soigner vraiment ?...

Elle s'interrompit, la voix troublée, tandis que Gervaise se campait devant elle, riant d'un bon rire, les poings aux hanches.

- Voilà donc pourquoi vous vous agitez la bile, mam'zelle ? Vous n'y pensez pas ! Vot' devoir ?.. Vot' devoir est d'être mignonne et bravette, et de mettre de la gaîté autour de vot' pauv' tante, et de lui lire tout haut dans les livres et sur le journal, comme vous y faites, et de lui donner pendant que vous êtes ici toutes les satisfactions que moi, vieille bête ignorante, j'ai pas dans mes moyens. Mais pour ce qui est des manigances de soins que demande une malade qui n'a remué ni pied ni patte depuis des années, c'est pas l'affaire d'une gentille demoiselle comme vous. C'est bon pour moi, qui suis la servante. Et puis, ça me connaît, il y faut de la poigne. Que la chère dame vous ait pour sa joie, qu'elle vous voye que comme sa bonne petite fée, vrai petit rayon de soleil que vous êtes.

Le rayon de soleil... Il irradiait moins de la jeune figure soucieuse que de la face rustique, fendillée de rides comme une argile trop sèche, au creux de laquelle une rosée céleste aurait mis ces deux petites flaques de tendre lumière qu'étaient les yeux.

Gervaise partie, Aline reprit la lettre de sa mère. Elle la relut Certaines phrases retenaient longtemps son regard.

"Comprends bien, ma chérie, pourquoi nous te refusons de venir passer cette journée de Noël auprès de nous. C'est la première fois, dis-tu, depuis que tu es au monde. En effet, et nous en souffrons autant que toi. Mais tu sais pourquoi nous t'avons envoyée auprès de notre cousine. Si tu la quittes, précisément le jour où la solitude pèse le plus à ceux qui n'ont plus que des souvenirs, ne t'en voudra-t-elle pas ? Ne nous donne pas à croire que tu ne t'es pas encore rendue indispensable. Songe à cette fortune, qui est la sienne, qu'elle ne dépense pas, et qui s'accumule. Pour qui ?... Pour une roublarde de domestique, peut-être. Pour cette paysanne madrée qui monte la garde autour de ta tante, et qui est plus maîtresse dans la place, m'a-t-on dit, que la maîtresse elle-même.

Sois la plus adroite des deux, Liline. Conquiers ta tante Ou bien résigne-toi, ma pauvre petite, à travailler pour vivre, et à perdre, avec tout espoir de dot, tout espoir de mariage".

- V'là le chocolat, mam'zelle Aline.

Sur le petit plateau d'argent, la tasse fumait, délicieusement odorante, à côté des brioches dorées.

- Portez-le vous-même, Gervaise, puisque vous l'avez fait,

- Que non ! Madame le trouvera meilleur, de vos jolies mains.

Dans la pièce voisine, une femme âgée, très pâle, mais souriante, au fond d'un immense fauteuil, et tout enveloppée de châles. Sa vieille tête bien coiffée a presque une grâce de coquetterie, et le bon ordre autour d'elle atteste la sollicitude des soins.

- Liline, viens donc. C'est à mourir de rire ! César et Pompée sont encore aux prises.

César, le chardonneret en cage, pique de furieux coups de bec les pattes de Pompée, le moineau libre, qui se cramponne à ses barreaux pour essayer de l'atteindre et de lui arracher quelques plumes, Pompée lève une patte, puis l'autre, s'envole, et tout à coup, sournoisement, voyant l'autre en boule près du grillage, revient lui happer dans le vif un brin de duvet.

- Sont-ils drôles ! s'écrie la paralytique. Dire que voilà la vie, tout de même ! Ah ! je ne regrette guère de n'en plus faire partie.

Elle est sincère. L'engourdissement de ses membres enchaîne sa pensée. Elle s'imagine rejetée elle-même dans l'actif tourbillon, non pas avec l'agilité d'un organisme sain, mais épave désemparée, telle que la maladie l'a faite, et cette idée l'épouvante. Le calme de sa petite maison, les chatteries de Gervaise, les querelles de ses oiseaux, - c'est la forme que prend le bonheur pour celle dont les jambes sont mortes. Le cœur s'est adapté, ne sait plus qu'il est des "ailleurs". Et les lointains du monde se bornent à la place Verte, que les saisons brodent de verdure ou tapissent de neige, voilent de brouillard ou désolent de poussière, et où l'allure d'un passant met de l'imprévu, de la curiosité pour tout un jour.

- Tante, j'ai reçu une lettre de maman.

- Bien, ma petite. Elle nous souhaite un bon Noël, je pense.

Réflexion sans chaleur, comme si la correspondante habitait la planète Mars. L'univers a tout juste la mesure de nos préoccupations.

- Mes parents, dit Aline d'une voix un peu tremblante, ont de la peine à se passer de moi...

- On te rappelle ? demande la vieille dame, sans marquer autrement de surprise.

- Pas précisément. Mais, - excusez-moi, tante, - il me semble que ma place est auprès d'eux, surtout en ces jours de fête.

- Parbleu ! la place d'une jeune fille est dans tout endroit plus gai qu'ici. Tu devrais te lasser d'une compagnie aussi fastidieuse que la mienne.

L'infirme est vexée, mais non triste. Sa lente sensibilité n'a pas eu le temps encore de transformer en un besoin la présence de sa nièce.

- Ne croyez pas cela, chère tante. Seulement...

- Oh ! pas de raisons. Tu es libre. Mais tu sais, ma petite... tant pis pour toi !... Je n'ai pas longtemps à vivre. Plus tard, tu n'aurais pas regretté d'avoir supporté un peu d'ennui...

De l'ennui !... La rêveuse Aline ne s'ennuyait pas, dans 1a douce maison de silence, ouatée de petits soins. Au contraire, la lutte pour la vie l'effraie. Mais mieux vaut l'affronter cent fois...

- Comme tu voudras, conclut la tante. Je me suis passée de toi jusqu'à l'automne dernier. Je m'en passerai bien encore. N'est-ce pas, ma bonne Gervaise ?...

La servante venait d'entrer. Elle eut un cri sincère :

- Mam'zelle s'en va. Je n'ai pas su faire qu'elle se plaise assez !

- Je vous dois pourtant beaucoup, Gervaise. Plus que vous ne croyez, plus que jamais vous ne me devrez vous-même.

Et c'était vrai. Elle partait riche, la délicate fille. Plus riche que de l'héritage convoité, dont la plus grande part irait - suivant toute justice - à la véritable ayant droit. Le trésor se découvrait en elle-même : énergie, loyauté, dignité secrète, sérénité imprévue, qui, par leur reflet, lui mettaient enfin la beauté sur le front, dans les yeux, et à ses lèvres souriantes.

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- Tu as pourtant une figure d'héritière, s'écria sa mère, que déconcerta son retour.

- Je n'en ai que la figure, dit Aline, en secouant sa tête radieuse. Mais sois tranquille, maman, mon cadeau de Noël vaut mieux qu'une fortune. J'ai joué à qui perd gagne. Je connais maintenant la joie de la décision courageuse - et je n'ai plus peur de la vie.

 

 

Daniel Lesueur, "Cadeau de Noël", In Le petit journal illustré, 25 décembre 1921, page 615

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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