C'est Noël ! - Le petit sapin

Vote utilisateur: 5 / 5

Etoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles actives
 

C' E S T  N O Ë L !

 

 

 

Celui qu'on a nommé "le merveilleux Danois" n'a consacré que trois contes (sur cent cinquante-six que compte son œuvre) à Noël. Celui-ci est paru en 1844 (et a été traduit en 1901 par Étienne Avenard).

 

 

 

Dans la forêt poussait un joli petit sapin.

Il était en bonne place au soleil et ne manquait pas d'air. Tout autour de lui poussaient beaucoup d'autres sapins plus grands; le petit sapin aurait voulu être aussi grand qu'eux, lui aussi.

Et même, il n'aimait pas les enfants de la campagne qui passaient en babillant pour aller cueillir des fraises ou des mûres, et qui, en revenant de leur cueillette avec leurs paniers, s'asseyaient près de lui et disaient: "Oh ! le joli petit sapin !"

Il n'aimait pas qu'on l'appelât "petit sapin".

L'année d'après, il grandit d'une pousse, et l'année d'après d'une pousse encore : vous savez qu'on peut ainsi, par le nombre de rangées de branches, reconnaître l'âge d'un sapin.

- Oh ! si je pouvais devenir un arbre aussi grand que les autres, soupirait le petit sapin. J'étendrais alors mes rameaux bien loin autour de moi et, de ma cime, je pourrais regarder les campagnes. Les oiseaux viendraient bâtir leurs nids dans mes branches et, quand le vent soufflerait, je pourrais m'incliner majestueusement comme les autres.

C'est ainsi que rien ne faisait plaisir à notre petit sapin, ni le soleil, ni les oiseaux, ni les jolis nuages roses qui passaient au-dessus de lui, matin et soir.

L'hiver vint. De tous les côtés la neige brillait toute blanche. Un lièvre passa en courant et fit un bond par-dessus le petit sapin qui en fut tout humilié.

Mais deux autres hivers s'étant écoulés, notre sapin était devenu si grand que le lièvre était obligé d'en faire le tour.

Oh ! grandir, grandir, devenir haut et vieux, voilà ce qu'il y a de plus beau au monde, pensait le sapin.

À l'automne venaient régulièrement des bûcherons qui abattaient quelques-uns des plus grands arbres.

Le jeune sapin, qui maintenant était assez grand, réfléchit sur le sort de ces arbres magnifiques qui tombaient à terre avec fracas. On coupait leurs branches, on enlevait leur écorce, et ils apparaissaient ainsi longs et minces. C'était à ne pas les reconnaître. On les plaçait ensuite sur des charrettes, et des chevaux les emportaient de la forêt.

Où allaient-ils ? Que leur arrivait-il ? Au printemps, lors du retour des hirondelles et des cigognes, notre sapin leur demanda : "Savez-vous où on les a portés ? Les avez-vous rencontrés ?"

Les hirondelles n'en savaient rien. Mais une cigogne, à la mine sérieuse, hocha de la tête et dit :

"Je crois le savoir ! J'ai rencontré beaucoup de vaisseaux neufs en revenant d'Égypte. Ils avaient des mâts magnifiques, et je crois pouvoir dire qu'ils sentaient le sapin.

- Oh ! si j'étais assez grand pour voguer comme eux sur la mer ! Comment est-elle donc faite, cette mer, et à quoi ressemble-t-elle ?"

- Ce serait trop long à expliquer, dit la cigogne, et elle s'envola.

- Réjouis-toi d'être jeune, disaient les rayons de soleil. Réjouis-toi de ta sève fraîche et de la jeune vie qui est en toi !

Le vent embrassa le sapin, et la rosée l'orna de perles, mais il n'était pas sensible à ces attentions.

À l'approche de Noël on venait couper de très petits arbres, bien moins grands et moins vieux que notre sapin qui ne songeait qu'à quitter la forêt. Ces jeunes arbres, très peu touffus, conservaient leurs branches; on les plaçait sur des charrettes, et des chevaux les emportaient de la forêt.

- Où vont-ils ? se demandait notre sapin. Ils ne sont pas plus grands que moi. Il y en a même un plus petit. Et pour quoi leur laisse-t-on leurs branches ? Où les conduit-on ?

- Nous le savons, nous le savons ! piaillèrent les moineaux. Nous avons regardé à travers les vitres dans la ville. Nous savons où on les conduit. On les mène aux plus belles fêtes qui se puissent imaginer. Nous avons regardé à travers les vitres; nous avons vu qu'on les plante au milieu d'une chambre bien chauffée; on les orne des objets les plus jolis, de pommes, de pains d'épice, de jouets et de centaines de bougies.

- Et après ? demanda le sapin, frissonnant de toutes ses branches. Et après ? Que se passe-t-il ?

- Ah ! nous n'en savons pas plus long ! Mais c'était splendide !

- Ne suis-je pas né pour ce brillant avenir ? murmura le sapin. C'est encore plus beau que d'aller sur la mer. Oh! si l'on était à Noël ! Je suis maintenant grand et gros comme les autres que l'on a emportés l'année dernière. Oh ! si j'étais dans la charrette ! si j'étais dans la chambre chaude au milieu de toutes ces splendeurs ! Mais après ? Sans doute il arrive encore quelque chose de plus. Autrement, à quoi bon nous parer ainsi ? Oui, il doit arriver quelque chose de plus merveilleux... Quel tourment d'attendre ! Je n'y puis plus tenir !

- Contente-toi de nous, disaient la brise et le rayon de soleil. Contente-toi de ta verte jeunesse en plein air !

Il ne s'en contentait pas. Il grandissait, grandissait, toujours d'un beau vert sombre, en été comme en hiver.

Les gens qui le voyaient disaient : "Le bel arbre !" et un peu avant Noël on le coupa le premier de tous. La hache lui trancha les moelles et il tomba en poussant un soupir. Il éprouvait une souffrance qui l'empêchait de songer à aucun bonheur. Il regrettait de quitter sa demeure, le lieu où il avait poussé. Il savait que jamais plus il ne reverrait ses chers vieux camarades, les buissons et les fleurs qui l'entouraient, et - qui sait ? - peut-être même jamais plus un oiseau. Non, le départ ne fut pas gai.

Notre sapin reprit ses sens dans la cour où on le retira de la charrette en même temps que ses camarades.

Il entendit un homme qui disait : "En voilà un superbe ! C'est ce qu'il me faut !"

Vinrent deux domestiques en livrée qui le portèrent dans une grande et belle salle. Tout autour, il y avait des portraits pendus aux murs, et sur le grand poêle en porcelaine deux beaux vases de Chine tout couverts de dragons et de fleurs enluminées d'or.

Il y avait aussi de magnifiques fauteuils, des canapés de soie, de grandes tables chargées de livres et de bibelots de prix - pour des centaines de fois cent écus, disaient les enfants.

Le sapin fut mis dans un tonneau plein de sable, mais on ne pouvait voir que c'était un tonneau à cause des tentures vertes placées tout autour. Notre sapin ne pouvait contenir son émotion ! Qu'allait-il se passer ? Jeunes filles et domestiques se mirent à le parer. Ils suspendirent aux branches de petits cornets de papier de couleur, remplis de bonbons.

Des pommes dorées et des noix pendaient comme si elles eussent poussé là. On piqua ensuite, dans les branches, des bougies rouges, bleues et blanches, des poupées aussi vivantes que des hommes, et telles que jamais le sapin n'en avait vu auparavant. Tout à fait au sommet fut placée une grande étoile en clinquant. C'était superbe !

- C'est ce soir, s'écria-t-on de tous côtés, c'est ce soir que cela va briller.

- Oh ! se dit le sapin, si nous étions au soir ! Si les lumières étaient allumées ! Qu'est-ce qui va se passer ? Si les arbres de la forêt pouvaient venir me voir ! Peut-être les moineaux viendront-ils regarder à travers les vitres ! Est-ce que je resterai planté ici avec ces ornements, été comme hiver ?

Il savait donc ce qui allait arriver, et cependant il avait mal aux aiguilles à force d'impatience, et le mal aux aiguilles pour un sapin est quelque chose d'aussi mauvais que le mal de tête pour nous autres.

Enfin, on alluma les bougies: quel éclat, quelle splendeur! notre sapin en tressaillait dans tous ses rameaux, si bien qu'une des bougies mit le feu à une branche et qu'on sentit une odeur de brûlé.

- Mon Dieu ! s'écrièrent les jeunes filles, et elles se précipitèrent pour éteindre le feu.

Le sapin n'osait plus frissonner, craignant trop de déranger quelque chose à sa parure. Il brillait de tout son éclat.

La porte s'ouvrit à deux battants et une bande d'enfants se précipita en avant, comme pour renverser le sapin. Les personnes plus âgées venaient plus tranquillement par derrière. Les enfants s'arrêtèrent muets d'admiration, mais, au bout d'un instant, ils reprirent leur gaieté bruyante et se mirent à danser en rond autour de l'arbre. Les cadeaux furent pris l'un après l'autre.

- Qu'est-ce qu'ils font ? se disait le sapin. Qu'est-ce qui va se passer ?

Les bougies achevaient de brûler, et quand elles furent près de finir, on les éteignit. Les enfants eurent alors la permission de piller l'arbre de Noël. Ils se jetèrent sur lui et firent craquer ses branches. S'il n'avait pas été solidement enfoncé, il aurait été jeté à bas.

Puis les enfants dansèrent avec leurs beaux jouets sans plus s'occuper du sapin ; seule la vieille nourrice vint regarder entre les branches, mais seulement pour voir si l'on n'avait pas oublié un bonbon ou une pomme.

- Une histoire, une histoire ! criaient les enfants en entraînant vers l'arbre un homme petit et gros qui s'assit dessous.

- Nous voilà au milieu de la verdure, dit-il, et cela fera plaisir au sapin d'entendre. Mais je vous promets une histoire, pas davantage. Voulez-vous Ivède Avède ou bien Klumpé-Dumpé qui tomba dans les escaliers, mais qui pour tant monta sur le trône et obtint la main de la princesse ?

- Ivède Avède ! crièrent les uns.

- Klumpé-Dumpé ! crièrent les autres.

Ce fut un vrai vacarme ; le sapin seul restait tranquille.

- Je ne compte donc plus pour rien ? se demandait-il. On n'a donc plus rien à faire de moi ?

Le vieil homme conta l'histoire de Klumpé-Dumpé. Les enfants battirent des mains en criant: "Encore ! Encore !" Ils voulaient avoir aussi Ivède Avède, mais il leur fallut se contenter de Klumpé-Dumpé. Le sapin demeurait calme et réfléchissait. Jamais les oiseaux de la forêt ne lui avaient conté rien de semblable. Klumpé-Dumpé était tombé dans les escaliers, mais pourtant avait obtenu la main de la princesse.

- Eh oui ! Il en va ainsi dans le monde, pensait-il ; ce que cet homme raconte ne peut être faux, car il me semble plein de franchise. Qui sait ? Peut-être tomberai-je dans les escaliers, pour obtenir ensuite une princesse.

Il pensait avec joie au jour suivant, où il se verrait de nouveau couvert de bougies, de jouets, d'or et de fruits.

- Demain, je ne tremblerai pas, se disait-il. Je nagerai en plein bonheur. Demain, j'entendrai encore l'histoire de Klumpé-Dumpé et peut-être celle d'Ivède Avède.

Il demeura toute la nuit calme et pensif.

Au matin, valets et servantes entrèrent.

- Ah ! se dit le sapin, voici la fête qui recommence.

Mais non ! On le sort de la chambre et on le porte au grenier, dans un coin sombre et privé de toute lumière.

- Qu'est-ce là ? pensa le sapin. Que va-t-il m'arriver ici ? Qu'aurai-je à entendre, cette fois ?

Et il se dressait contre la muraille, tout pensif.

Les jours et les nuits passèrent. personne ne montait là- haut, et lorsque quelqu'un vint enfin, ce fut pour déposer dans le grenier plusieurs grandes caisses. Le sapin dut se croire absolument oublié.

- C'est l'hiver au dehors, se disait-il. La terre est dure et couverte de neige. On ne saurait me planter maintenant. Il me faut évidemment rester ici jusqu'au printemps. Tout est pour le mieux, et les hommes sont bons. Si seulement il faisait un peu moins noir, dans ce terrible grenier ! Jamais le moindre lapin ! C'était pourtant bien amusant, dans la forêt, quand il y avait de la neige, et que les lapins passaient en courant ! Oui, même quand ils sautaient par-dessus moi; mais j'en étais vexé alors. Ici, c'est effroyablement désert.

- Pip, pip ! dit une petite souris en trottinant vers lui. Une autre vint derrière elle. Toutes deux se mirent à flairer le sapin, puis grimpèrent dans ses branches.

- Quel froid terrible ! dirent-elles. Sans cela on serait très bien ici, n'est-ce pas, vieux sapin ?

- Je ne suis point vieux, dit le sapin ; il y en a beaucoup de plus vieux que moi.

- D'où viens-tu ? Que sais-tu ? Parle-nous des plus beaux endroits de la terre. Y as-tu été ? As-tu été dans le garde- manger où des fromages sont placés sur les rayons, où des jambons pendent au plafond, où l'on danse sur des chandelles de suif, où l'on entre maigre pour en sortir gras et dodu ?

- Non, je ne le connais pas, dit le sapin, mais je connais la forêt où le soleil brille et les oiseaux chantent.

Il leur raconta sa jeunesse. Les petites souris n'avaient jamais entendu rien de tel; elles étaient tout oreilles :

- Ce que tu as vu de choses ! Comme tu as été heureux !

- Moi ? dit le sapin. Et il réfléchit sur ce qu'il venait de conter.

Oui, au fond, c'était le bon temps.

Il fit ensuite le récit de la veillée de Noël où il avait été couvert de gâteaux et de bougies.

- Oh ! dirent les petites souris, comme tu as été heureux, vieux sapin !

- Mais je ne suis pas vieux du tout ! dit l'arbre. C'est cet hiver qu'on m'a apporté de la forêt. Je suis en pleine maturité. Seulement, on m'a placé dans un tonneau, ce qui m'est bien désagréable !

- Comme tu sais bien raconter ! dirent les petites souris. La nuit suivante, elles vinrent avec quatre autres, pour leur faire entendre le récit du sapin.

- Oui, c'était le bon temps, disait celui-ci ; il peut revenir. Klumpé-Dumpé tomba dans les escaliers, mais obtint pour tant la princesse. Peut-être obtiendrai-je aussi une princesse.

Et il pensait à un gentil petit bouleau de la forêt, qui lui apparaissait comme une réelle princesse.

- Qu'est-ce que Klumpé-Dumpé ? demandèrent les petites souris.

Le sapin raconta toute l'histoire, mot pour mot. Les petites souris étaient près de sauter de joie jusqu'à la cime du sapin.

La nuit suivante, le nombre des souris fut encore plus grand et, le dimanche, il vint en plus deux rats. Mais ceux ci déclarèrent que l'histoire n'était pas amusante, ce qui affligea les souris, car, à elles aussi, elle parut alors moins amusante.

- Ne sais-tu que cette seule histoire ? demandèrent les rats.

- Ma foi, pas davantage, dit le sapin ; c'est celle que j'ai entendue dans ma plus belle soirée ; mais alors je ne me rendais pas compte combien j'étais heureux.

- C'est une histoire assommante ! Tu n'en sais donc pas où il est question de lard et de chandelles de suif ? Tu ne sais pas une histoire de garde-manger ?

- Non ! dit l'arbre.

- Bonsoir donc ! firent les rats qui rentrèrent chez eux.

Les souris se retirèrent aussi.

- C'était pourtant bien agréable, murmura le sapin, de voir les petites souris assises en rond autour de moi pour m'écouter. C'est fini, cela aussi ! Mais le bonheur reviendra quand on me tirera d'ici.

Quand cela arriva-t-il ?

Un beau matin, des gens vinrent pour ranger le grenier. On emporta les caisses, on traîna le sapin hors de son coin. Il fut jeté à terre un peu rudement, mais aussitôt un homme le prit et l'emporta par un escalier bien éclairé.

- Voici la vie qui recommence ! se dit le sapin qui sentait l'air frais et les premiers rayons du soleil, en arrivant dans la cour.

Le sapin avait tant de choses à voir autour de lui qu'il oubliait de se regarder lui-même. À la cour attenait un jardin tout en fleurs. Des roses fraîches et odorantes pendaient sur la clôture ; les tilleuls étaient fleuris et les hirondelles volaient en disant "Quirre-virre-vit !"

- Maintenant, je vais vivre ! pensait le sapin; et il étalait ses branches. Hélas ! elles étaient sèches et jaunies. On le mit dans un coin, parmi les orties et les ronces. L'étoile d'or en papier était encore sur la plus haute branche et brillait au clair soleil.

Dans la cour se trouvaient quelques enfants qui, à Noël, avaient dansé autour de l'arbre et l'avaient trouvé si beau. Un des plus petits accourut et prit l'étoile d'or.

- Oh ! voyez donc ! cria-t-il. L'étoile est encore sur le vilain vieil arbre de Noël !"

Il marcha sur les branches qui craquèrent sous ses souliers. Le sapin regardait les belles fleurs et la fraîche verdure du jardin, puis se regardait lui-même. Il aurait voulu être dans son coin sombre, au grenier. Il pensait à sa verte jeunesse dans la forêt, à la joyeuse soirée de Noël et aux petites souris qui étaient si contentes d'entendre l'histoire de Klumpé Dumpé.

- C'est fini ! pensait le pauvre sapin. Pourquoi n'avoir pas été gai, quand je le pouvais ?

Un domestique vint et coupa l'arbre en petits morceaux. Cela fit un fagot qu'on mit sous la grande marmite. On entendit des soupirs et comme des cris de détresse. Les enfants accoururent pour se placer devant le feu et crièrent :

"Pif ! Paf !" Mais les "Pif ! Pa f !" du sapin étaient de vrais soupirs. Il pensait aux jours d'été dans la forêt, aux nuits d'hiver en plein air, quand les étoiles étincelaient. Il pensait au soir de Noël et à Klumpé-Dumpé, la seule aventure qu'il eût apprise et qu'il pût raconter.

Et puis, il ne resta plus rien du petit sapin.

Les enfants étaient retournés dans la cour. Le plus jeune avait sur la poitrine l'étoile d'or que l'arbre avait portée dans sa plus heureuse soirée.

Finie cette soirée, fini le pauvre sapin, et finie avec lui notre histoire, comme finissent toutes les histoires en ce monde.

 

 

 

 

 

Accéder à la page Accueil de Noël