C'est Noël ! - Le petit Jésus entre deux gendarmes

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C'E S T  N O Ë L !

 

 

 

 

 

 

Au matin du 24 décembre 1880, le gendarme Lebœuf étrillait son cheval dans la cour de la gendarmerie, tandis que son chef, le brigadier Jérôme, donnait quelques consignes culinaires à son épouse, en vue du gros souper calendal où figurait entre autres bonnes choses, les treize desserts bien sûr, mais encore un superbe canard apporté le matin par Timoléon le métayer de la Grande Bastide.

Mais Timoléon était venu offrir son canard sur un lit de soucis.

Il portait plainte auprès du brigadier pour vols de volailles et faisait état de ses soupçons. Soupçons qui furent confirmés moins d'une heure plus tard par la femme de M. Gaétan, intendant de la Noiraude, et peu après par le père Ignace, berger de son état sur les pentes du Lubéron.

Tous les témoignages concordaient.

Le voleur, c'était Blaise.

Le brigadier Jérôme flairait l'affaire facile, et bien qu'on soit au 24 décembre avait requis son fidèle Lebœuf pour l'accompagner dans sa recherche du malandrin.

Blaise n'était pas un vrai voleur. C'était un chapardeur connu qui ne pouvait pas laisser traîner les choses lorsqu'elles étaient à sa portée.

Pas une basse-cour ouverte sans qu'il n'y pénétrât. Pas une grange mal fermée où il ne passât la nuit à l'occasion. Pas un verger ne manquait de recevoir sa visite à la bonne saison.

Quant aux vignes !

On murmurait dans le village que Blaise récoltait assez de raisins chaque nuit d'Octobre pour faire au moins deux barriques de vin... Cru excellent d'ailleurs, car Blaise ne manquait pas d'humour et savait offrir le verre de l'amitié à ses victimes. Au fond, Blaise, c'était le chapardeur du village, mais on le tolérait et on l'aimait bien en excusant ses tentations.

Après tout, même les saints en avaient eu.

Mais cette fois-ci, Blaise avait dépassé les bornes. Il avait "ramassé" la superbe poule blanche de M. Gaétan, une oie engraissée depuis plusieurs mois chez Timoléon, et fait main basse sur douze tomes du berger Ignace. Le tout dans la même journée. Une véritable razzia, inhabituelle pour les victimes. Le brigadier Jérôme s'était donc décidé à sévir, appuyé par l'opinion publique.

Blaise fut très facile à découvrir. D'autant plus qu'il ne s'attendait vraiment pas à être arrêté et conduit à la prison. Jusqu'alors, ses chapardages avaient toujours été tolérés. Il fut donc mis en prison dans l'après-midi du 24 décembre, sans autre forme de procès.

Le brigadier Jérôme estimait que 48 heures d'incarcération serviraient de leçon au garçon.

Vers les dix heures du soir, tandis que le brigadier et sa famille allaient passer à table, un tintamarre éclata dans la gendarmerie. Même les chevaux eurent peur du bruit venant de la prison.

Blaise appelait le brigadier Jérôme, qui vint aussitôt voir de quoi il retournait.

- Eh, pourquoi ce vacarme ?

- Ben, mon brigadier, je voulais vous voir.

- Pourquoi ?

- Parce que je veux aller à la messe de minuit.

- Pas question !

- Mais il faut que j'y aille, j'en ai fait le vœu à ma pauvre mère sur son lit de mort lorsqu'elle allait monter au ciel. Je lui ai promis de ne plus voler et de ne jamais manquer une messe de minuit.

- Et alors ? Tu as continué de voler, pourtant !

- Oh, mon brigadier, juste un tout petit peu, mais pour la messe de minuit, j'ai jamais manqué à ma parole.

- Rien à faire, conclut le brigadier. Tu resteras bouclé cette nuit, et tant pis pour ton vœu.

Blaise ne répondit rien et se recroquevilla sur un angle du bat-flanc dans sa cellule glacée. Il pensait à son vœu, à sa promesse, à sa maman. Il resta longtemps tranquille.

Un peu trop tranquille selon le gendarme Lebœuf, qui fut invité par son chef à aller voir le prisonnier sur le coup de minuit.

Lebœuf n'en crut pas ses yeux. Blaise avait disparu. La porte était ouverte et un billet était bien en évidence sur le bat-flanc.

- Alerte ! Alerte ! cria Lebœuf dans les couloirs de la gendarmerie, tandis que piaffaient les chevaux.

Le brigadier Jérôme arrêta sa mastication d'un plastron de canard en lisant le billet de l'évadé. Il disait : "Mon brigadier, j'ai pas pu résister. J'y suis allé. Signé : Le petit Jésus".

Lebœuf n'y comprit rien. Mais Jérôme avait tout de suite saisi l'allusion. Il savait que Blaise était à la messe de minuit.

Pour être furieux, le brigadier l'était ! Il se sentait ridicule et atteint dans ses convictions personnelles, car il n'était pas précisément porté sur la religion.

- Me faire ça pour une messe, marmonnait-il en courant vers l'église, où son arrivée avec Lebœuf sur les talons causa un scandale qui n'était pas prévu à l'ordinaire.

M. le curé venait de terminer le Minuit-Chrétiens !.

Des paroissiens se recueillaient.

Blaise fut repris sans peine.

C'est alors que le maire du village, qui était aussi sénateur et bien en cours avec un général de la gendarmerie, intima au brigadier Jérôme de relâcher Blaise, en ajoutant in petto :

- Jérôme vous êtes un âne.

Le brigadier était encore plus furieux, mais relâcha Blaise et se retira au fond de l'église avec son fidèle Lebœuf, qui reçut de nombreux coups de coude dans les côtes, parce qu'il s'était laissé aller à chanter Il est né le divin enfant avec l'assistance, et que Jérôme l'avait pris pour une insulte personnelle.

La cérémonie se termina et, bon enfant, Blaise se présenta aux gendarmes, qui le ramenèrent au poste en fulminant contre lui parce que le canard avait refroidi, et que finalement, les représentants de la loi s'étaient sentis ridicules bien qu'accomplissant leur devoir sans hésiter.

Chemin faisant, le brigadier Jérôme demanda à Blaise :

- Pourtant, je n'ai pas encore compris pourquoi tu avais signé ton message : Le petit Jésus ?

- C'est pourtant facile. Le sénateur vous l'a dit.

- Quoi ? Je ne vois pas...

- Eh bien, brigadier Jérôme. Je suis encadré par qui, en ce moment ?

- Mais... par Lebœuf et... et... moi...

- Tout comme l'était le petit Jésus dans sa crèche, termina Blaise, qui devina la tête apoplectique du brigadier dans la nuit noire.

 

 

 

© Jean-Claude Rey, in Des histoires du Sud-Lubéron, La Provence libérée, éd., décembre 1972

 

 


 

 


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