C'est Noël ! - Les vœux de Pierre Sansot aux Grenoblois

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C'E S T  N O Ë L !

 

 

 

 

 

 

"Prier, c'est comme emprunter dans les ténèbres un chemin sans raison et espérer qu'une faible lumière nous assurera que nous ne nous sommes pas égarés". (Du bon usage de la lenteur, p. 81, Éd. Rivages)

 

 

Je ne formulerai pas de vœux dont l'accomplissement échappe hélas à mon pouvoir. Le retour à la santé d'un proche, l'obtention d'un emploi, la réconciliation avec une personne avec laquelle vous êtes en froid. Je m'attacherai à des souhaits plus modestes et qui, néanmoins, ne sont pas insignifiants.

Habitez pleinement, affectueusement votre ville et elle se montrera sensible à vos bonnes manières. Parlez-lui et elle vous parlera. Et d'abord, n'hésitez pas à parler avec ceux qui y habitent. Vous jetiez sur eux un coup d'œil distrait. Vous disiez à ceux que vous rencontriez un "bonjour, bonsoir" rapide parce que, disiez-vous, vous n'aviez pas le temps de converser : trop de tâches, trop de soucis, trop de déplacements occupaient vos journées. Mais alors si telle est votre condition, vous n'avez pas non plus le temps de flâner, de rêver, d'écouter, d'aimer et j'en conclus que votre sort est détestable.

Est-ce si important d'habiter une ville et de lui parler ? Nous avons besoin de repères pour fixer notre existence et la ville, si on n'est pas un vagabond par destination ou par nécessité, constitue un excellent point d'ancrage qui ne nous empêche pas de voyager de par le monde. Elle est notre ultime recours en cas de détresse et si nous savons lui parler et l'entendre, notre solitude n'est jamais entière. Mais nous parle-t-elle ? Elle le fait à sa manière : par un éclat de soleil sur une façade, par la course d'un nuage entre deux immeubles, par un mouvement de foule, par la course précipitée d'une passante, par l'échappée du collégien au sortir de son lycée. Pour vous convaincre de la nécessité de cette parole, je vous rappellerai à quel point une ville est sinistre lorsque, par un dimanche de novembre, elle est muette.

Aimez votre ville lorsqu'en octobre les terrasses des cafés s'exposent encore au ciel et que leurs consommateurs grappillent quelques gouttes de soleil. Aimez-la durant la torpeur de l'été lorsque certains de ses habitants improvisent des pique-niques dans le parc Bachelard, tandis que leurs enfants pataugent dans le bassin et que d'autres habitants hésitent à trouver le sommeil place Saint-André.

Aimez-la lorsqu'elle devient tonitruante à l'occasion de la Fête de la musique et aussi lorsque de beaux objets métalliques la traversent silencieusement comme il convient à des êtres sûrs de leurs forces.

Aimez en elle le mélange du durable et de l'éphémère, du traditionnel et du moderne. Ainsi, du parc Pompidou, une production récente, j'ai vue sur le dos des immeubles déjà vieillots de la rue Stalingrad. Non loin du campus et des grandes surfaces, je m'approche de baraquements éphémères, de campements dignes de nomades mais ces grandes surfaces qui giclent dans nos rétines ne sont-elles pas, elles aussi, destinées à disparaître et à décamper ailleurs ?

Ne rompez pas l'alliance de la montagne et de votre ville : par une meurtrière de la rue Chenoise, mon œil atteint dans les meilleurs délais la Bastille. Lors d'un match de rugby à Lesdiguières, le ballon ovale s'élance bien haut au milieu des montagnes enneigées. Une ville dont le domaine s'étend sur bon nombre de massifs est immense et mérite d'être honorée.

Osez habiter par vos conversations votre ville et ainsi lui donner de la consistance. Il existe à Grenoble des lieux qui favorisent la parole comme les jardins multiples (pas seulement le parc Paul-Mistral mais aussi le Jardin des Dauphins, celui des Espérides), des haltes-garderies, des MJC, des stades (pas seulement le stade Lesdiguières), des brasseries, des commerces, des marchés (pas seulement celui du cours Jean-Jaurès) mais aussi pourquoi pas d'autres lieux publics comme la gare, la Poste, l'hôtel des impôts : leurs employés sont assez bienveillants pour vous permettre d'y bavarder à condition de ne pas entraver leur travail.

N'hésitez pas à adresser des signes à des inconnus parce qu'ils parcourent la même ville que vous et que vous êtes leur concitoyen : à. cet homme égaré et qui cherche son chemin, à cet automobiliste qui vous cède le passage, à une personne âgée qui peine à porter ses paquets, à un enfant qui cherche à mettre du sel sur la queue d'un pigeon, à un jogger qui sur un chemin de halage va plus vite, beaucoup plus vite que vous, à une jeune fille si belle, si belle...

Une ville est poétique quand on l'embellit mais aussi lorsque ses habitants y déposent de ci de là des images, des souvenirs qui sont à eux - sur leurs rues, leurs placettes. Des mots venus du cœur, d'une mémoire vivante, en multiplient l'image et en augmentent le charme. Cette lettre de bienvenue est terminée. Vous pouvez y pénétrer (la ville, la nouvelle année) sans vous bousculer, car elle est à vous tous sans partage.

 

Dernier ouvrage paru : "Le goût de la conversation", Desclée de Brouwer Éditions. [Pierre Sansot, né en 1928, nous a quittés le 6 mai 2005]

 




 

 

© Pierre Sansot, in Le Dauphiné libéré du 5 janvier 2004

 


 


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