C'est Noël ! - La Fabrique

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C' E S T  N O Ë L !

 

 

 

 

Ce texte inédit a été publié en 1967 par les Éditions Gallimard, une quinzaine de jours avant la mort de Marcel Aymé, dans un recueil de nouvelles intitulé Enjambées. La ville de Blémont, comme le patronyme Gaigneux, figurent déjà dans Uranus (1948 ). Pascal Thomas (l'auteur de Les Zozos - 1973 -, Pleure pas la bouche pleine - 1974 -, etc.) a donné de cette nouvelle de Marcel Aymé une saisissante adaptation pour la soirée Antenne 2 de Noël 1979, sous le titre : La fabrique, un conte de Noël.
Ce texte, qui est aussi un histoire atroce, donne une idée de la situation des travailleurs, des enfants travailleurs, en particulier, à l'époque, disons, du bon Dr Villermé. Texte que feraient bien de méditer tous ceux qui, chez nous, avec une incroyable impudeur, s'affirment descendants d'esclaves (jusqu'à quand est-on descendant d'esclave, comme dirait Madeleine Rebérioux), et pensent (ou font semblant de penser) qu'aux moments forts de la "traite" des Noirs (organisée par leurs pareils, l'a-t-on oublié ?), la situation du peuple, en France (et ailleurs) était mirobolante et particulièrement enviable.

 

 

 

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules
ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! La cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
ils semblent dire à Dieu : - Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes !
Ô servitude infâme imposée à l'enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
Et qui ferait - c'est là son fruit le plus certain ! -
D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !
Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?
qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l'homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,
Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème !
Ô Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !


Victor Hugo

 

 

 

Il y avait dans la ville de Blémont, rue de la Ferronnerie, une petite fille de six ans prénommée Valérie qui se rongeait les ongles. Elle habitait avec ses parents une maisonnette neuve qui avait remplacé la vieille masure détruite par le bombardement de 1944. Un soir qu'il était venu dîner, son oncle Alfred lui dit :

"Si dans quinze jours tes ongles n'ont pas commencé à repousser, ce n'est pas la peine de mettre tes souliers dans la cheminée. Noël ne viendra pas".

Valérie fit un grand effort de volonté et bientôt, à la surprise des parents, ses ongles se mirent à pousser. Le matin du 24 décembre, à 4 heures et demie, alors qu'il faisait encore nuit noire, elle s'éveilla les doigts dans la bouche et, saisie d'un pressentiment, put vérifier que pendant son sommeil, elle avait rongé presque tous ses ongles. Elle eut un mouvement de retraite comme pour échapper à la triste réalité et croyant s'enfoncer sous ses couvertures, elle s'enfonça dans la nuit des temps et de cent vingt ans en arrière, en sorte qu'elle se retrouva en 1845 au même endroit, non pas dans la maison de ses parents, mais dans celle qu'avait détruite le bombardement.

 

 

L'emplacement de sa chambre était à peu de chose près celui de l'unique pièce qu'habitaient alors les Gaigneux. La lune, brillant sur les toits enneigés et les jardins d'en face, éclairait faiblement la pièce. Valérie se trouvait auprès d'un lit dans lequel, couchés tête-bêche, elle finit par distinguer six personnes. Côté tête reposaient Gaigneux et sa femme avec entre eux deux le plus jeune de leurs quatre enfants, Hippolyte, un garçon de cinq ans, étendu tout habillé sous la mince couverture, les yeux brillants et grands ouverts dans un mince petit visage blême. Gaigneux, bien qu'il eût les paupières fermées, ne dormait pas non plus et Valérie l'entendait penser. Il était en train de réfléchir qu'Hippolyte n'avait sûrement pas trois jours à vivre et qu'à tout prendre, mieux valait qu'il mourût dans les vingt-quatre heures. Ainsi l'enterrerait-on le jour de Noël, qui était chômé, et ne perdrait-on pas une journée de travail. On aurait beau faire, cet enterrement-là coûterait de l'argent. Pour la fosse, bien sûr, il la creuserait lui-même. Quant au cercueil, si léger fût-il, c'était au moins une pièce de cent sous, sans compter que la mère voudrait le faire passer à l'église, pas pour une messe, bien sûr, mais un bout de prière, un coup d'eau bénite, on ne s'en tirerait pas à moins de quarante sous. Il se souvint tout à coup d'un tas de vieilles planches qui traînaient dans un coin de la cour de la fabrique et il se promit d'en distraire quelques-unes pour son usage. Il en était là de ses réflexions lorsque l'aîné de ses enfants, Léonard, un garçon de douze ans, né idiot, couché la tête à l'autre bout du lit, le saisit par la jambe. D'un vigoureux coup de pied qui porta au ventre, Gaigneux le rappela au respect filial. L'idiot poussa un gémissement et lâcha prise sans s'éveiller. La pensée du père se fixa avec amertume sur ces deux garçons-là, l'aîné et le plus jeune, qui lui valaient si peu d'honneur et de profit. Encore l'idiot était-il d'une constitution robuste qui faisait dire aux voisins : "Allez, la tête n'y est pas, mais il sera diablement fort". À l'égard d'Hippolyte, malgré la pitié que lui inspirait son état, Gaigneux ne pouvait se défendre d'un sentiment de rancune en se rappelant l'accueil de Giraudin, l'homme de confiance du directeur, le jour où il avait amené l'enfant à la fabrique. "Ton gamin, il m'a l'air bien chétif, avait-il dit, tu ne me feras jamais croire qu'il a cinq ans". Et comme le père, devenu rouge, regardait la pointe de ses sabots, il avait ajouté avec bonté : "Tiens, pour te faire plaisir, je le prends tel qu'il est à trois sous par jour et s'il travaille bien, il aura cinq sous comme son frère. Mais entre nous, il ne tiendra pas".

Valérie essaya d'entendre ce que pensait Hippolyte, mais sans pouvoir le comprendre. À vrai dire, il ne pensait pas, plongé qu'il était dans une contemplation harassante, celle d'une journée de travail à la fabrique, qui allait commencer dans la nuit à six heures du matin, pour se terminer dans la nuit à sept heures du soir. Il savait qu'il allait mourir comme étaient morts en ces deux derniers mois ses petits compagnons de travail Alexandre et Joseph, mais ce n'était pas la mort qui l'effrayait. Non, Valérie ne pouvait vraiment pas comprendre ce que représentait pour lui l'étendue de cette journée d'atelier.

La mère se leva la première, passa sur sa chemise et son jupon une jupe et un caraco et jeta un fichu sur ses épaules. Il devait faire très froid et Valérie s'avisa qu'elle n'en éprouvait pas la sensation, bien qu'elle fût vêtue d'un simple pyjama. La Gaigneux, ainsi l'appelaient les voisins sans nulle intention péjorative, était une petite femme de vingt-neuf ans qui avait déjà l'air d'une vieille. Elle alluma le feu dans la cheminée sous une marmite pendue à la crémaillère et sortit pour aller chercher un seau à la fontaine distante d'une centaine de mètres. À son retour, elle plaça une bûche sur le foyer et ajouta une casserolée d'eau dans la marmite. De la place où il reposait, Hippolyte ne pouvait apercevoir le feu, mais il en suivait sur le mur et sur le plafond la clarté dansante. Parfois une flamme plus haute illuminait la pièce, enveloppant tout à coup la mère qui retrouvait fugitivement les prestiges et les pouvoirs perdus depuis qu'il était entré à la fabrique.

À cinq heures et quart, ayant posé la marmite sur la table et allumé la lampe à huile, la Gaigneux appela tout le monde à se lever et vient prendre Hippolyte dans le lit.

"Il a les mains chaudes, fit-elle observer. Je me demande si on ne ferait pas mieux de le garder ici.

- J'aime mieux qu'il aille à la fabrique, répondit Gaigneux. Il aura moins froid là-bas et demain Noël, il aura le temps de se reposer".

Elle se laissa convaincre, car elle craignait de laisser l'enfant seul en compagnie de l'idiot qui pouvait le brutaliser. Soulevant Hippolyte dans ses bras, elle l'emmena dans la lumière de la lampe pour le regarder. Les traits du petit visage blême lui paraissaient plus tirés que la veille, les yeux clairs longuement cernés de bleu brillaient d'un éclat inhabituel, mais le rose qui colorait les pommettes la rassura autant qu'il était possible. Elle non plus n'ignorait pas que l'enfant était perdu. Toutefois, n'ayant pas le sûr coup d'œil de son mari ni son habitude de suivre sur les visages des enfants de la fabrique les progrès de l'épuisement, elle croyait encore le garder un mois ou deux.

S'étant à son tour approchée de la table, Valérie se fut bientôt convaincue qu'elle passait inaperçue aux regards de tous, sauf à celui de Léonard l'idiot qui avait fort bien remarqué sa présence et, à chacune de ses tentatives pour la pincer ou lui porter un coup, s'étonnait de ne rencontrer que le vide. Le père et les enfants étaient tous levés et habillés. Aristide, un garçon de sept ans, qui travaillait aussi à la fabrique, regardait Hippolyte avec une inquiète sollicitude. Il avait remarqué que les poignets de son jeune frère, ordinairement si menus, étaient ce matin très enflés et il voyait là un signe redoutable. Un moment, il hésita s'il ferait part de sa découverte aux parents, mais à quoi bon ? Il les voyait à ce point abrutis de travail et de misère qu'il crut deviner chez eux une sorte de connivence avec la mort.

"Cet après-midi on va préparer l'arbre de Noël à la lingerie", dit Hortense en mangeant sa soupe.

Hortense, qui avait dix ans, était placée chez le notaire ou elle aidait à la cuisine et aux travaux du ménage. Non rétribuée, mais nourrie à midi et le soir, elle était entrée dans la maison sur la recommandation de la cuisinière, cousine éloignée du père. Ayant été à l'école jusqu'à l'âge de huit ans, elle était seule de la famille à savoir à peu près lire et écrire. Deux ans de bonne nourriture l'avaient déjà si bien transformée que parmi les siens, elle avait l'aspect d'une étrangère, et l'habitude de vivre dans l'atmosphère de luxe inouï de cette maison notariale où il y avait salle à manger, salon et trois chevaux à l'écurie, l'avaient secrètement détachée du foyer paternel. Ses bavardages vaniteux, empreints d'un respect admiratif pour la vie confortable de ses maîtres étaient supportés avec impatience. Pourtant, ce matin-là, Hippolyte l'écoutait volontiers. À la fabrique, on disait que le jour de Noël, l'enfant Jésus descendait par la cheminée dans les maisons des enfants riches et il aimait entendre parler de ces aimables visites.

"Mange ta soupe, dit la mère, ça va te réchauffer".

Hippolyte secoua la tête. Il n'avait pas faim. Aristide, lui, mangeait de bon appétit et, après avoir avalé sa soupe, mordait à belles dents dans son morceau de pain sec. Il aurait voulu pouvoir expliquer à son frère comment lui aussi, vers la fin de l'année dernière, se voyant engagé sur la mauvaise pente, avait réussi à force de ruse et de volonté à tromper la mort et à se tirer d'affaire pour toujours, mais les paroles ne pouvaient rien livrer de son expérience, pas même une indication pour le malade. Lorsque la demie de 5 heures sonna au clocher de Saint-Euloge, les deux garçons se mirent en route. La Gaigneux, qui faisait des lessives, ne commençait son travail qu'à 6 heures et demie, Hortense à 7 heures et c'était elle qui avait la charge de boucler l'idiot à l'intérieur de la pièce. Pour le père qui avait de grandes jambes, il quittait la maison dix minutes après ses fils et arrivait toujours avant eux à la fabrique, distante d'un kilomètre et demi.

Valérie, qui avait suivi les deux frères, observa que ses pieds n'enfonçaient pas dans la neige et n'y laissaient aucune trace. Quoique son aîné le tint par le bras, Hippolyte marchait difficilement et bientôt, il commença à s'essouffler. Ses sabots étaient lourds de neige, sa pèlerine pesait à ses épaules et il trébuchait presque à chaque pas. Croyant pouvoir respirer plus librement, il avait desserré le bas de laine que lui avait noué sa mère autour du cou, mais il était de plus en plus haletant. Après trois cents mètres de marche, il fut secoué par une quinte de toux plus longue que les autres et qui le laissa épuisé. Aristide se demanda s'il devait le ramener à la maison, mais il lui sembla qu'en poursuivant la route, il proposait à son frère une épreuve de volonté qui pouvait être salutaire. Le prenant à califourchon sur son dos, il s'engagea dans la rue Château-Clément qui aboutissait à l'une des sorties de la ville. Mais la rue avait de la pente et ses sabots glissaient sur la neige tassée et durcie par le gel. Des enfants qui se rendaient à la fabrique le dépassaient à chaque instant. Après avoir ainsi cheminé quatre cents mètres, il était, lui aussi, exténué. Il fit mettre pied à terre Hippolyte et lui demanda de marcher un instant pour lui permettre de reprendre haleine. Hippolyte fit une tentative, mais après quelques pas, vacillant, à bout de souffle, il lui fallut s'arrêter.

Ils étaient au carrefour de Rieu, à mi-chemin de la maison et de la fabrique. Au coin de la rue d'Aubray, Aristide alla à une voiture chargée de sacs de farine et tirée par deux chevaux attelés en flèche.

"Hé, l'homme ! Est-ce que vous allez à la fabrique ? demanda-t-il.

- Non, répondit le charretier, je prends par le pont. Je vais livrer à Saint-Sorlay.

- C'est à cause de mon frère, insista Aristide. Il ne va pas bien".

Le charretier descendit de voiture, prit sa lanterne et l'accompagna jusqu'à un rectangle d'ombre que projetait une maison sur le carrefour éclairé par la lune. Hippolyte était assis sur la neige, la tête ballante. Le charretier le souleva d'une seule main, l'assit sur son bras et l'examina à la lumière de sa lanterne.

"C'est vrai qu'il n'a pas bonne mine et qu'il n'est pas lourd. Qu'est-ce qu'il va faire à la fabrique ?

- Comme moi. Il va travailler".

L'homme eut un juron et dit avec colère :

"Vierge mère, je vous le demande, à quoi pense le bon Dieu ?"

Il emporta Hippolyte à la voiture, l'assit sur le siège auprès de lui et fit monter Aristide. Valérie, sans avoir besoin de courir, suivait le lourd véhicule qui s'en allait à la fabrique au train d'un simple piéton.
À 6 heures, Hippolyte était au pied de son tabouret, devant la longue table de triage qu'éclairaient des quinquets. Aristide travaillait dans un autre atelier à la mise en paquet des aiguilles. Dehors, la nuit était noire et on n'éteindrait pas les quinquets avant 9 heures, car pour la manipulation des aiguilles, on ne pouvait se contenter d'un demi-jour. Les ateliers n'étant pas chauffés, il y faisait très froid et il était permis de garder sa pèlerine, mais en dégrafant le col pour que les mouvements ne fussent pas gênés. Ceux des enfants qui étaient assez grands pour monter seuls sur leurs tabourets avaient déjà pris place. M. Drias, le surveillant, saisit Hippolyte à la taille, l'assit sur son siège et, prenant sur le milieu de la table une grande coupe pleine d'aiguilles, la renversa devant lui. Malgré la fièvre et la fatigue, l'enfant se mit au triage aussitôt. Par cinq ou six à la fois, il faisait rouler les aiguilles sous ses petits doigts avec légèreté et décelait d'un sûr coup d'œil celles qui avaient un défaut, déposant les bonnes dans une écuelle, les mauvaises dans une autre. Celles-ci faisaient ensuite de la part du voisin d'en face, un grand gaillard de huit ans nommé Philibert Anglat, l'objet d'un second triage, les unes épointées ou tordues étant récupérables, les autres destinées à la refonte à cause d'un défaut du chas ou d'une malformation. Anglat, à cause de ses gros doigts et d'une légère myopie, n'avait pas à beaucoup près l'habileté et le coup d'œil aigu d'Hippolyte à qui il en voulait de sa supériorité.

Après une heure de travail, Hippolyte sentit venir déjà l'affreuse lassitude et la tentation de tout abandonner, qui ordinairement l'assaillaient vers le milieu de la matinée et qu'il avait jusqu'alors surmontées. Valérie, qui se tenait auprès de lui, anxieuse et effrayée, vit tout à coup son buste plonger sur la table et sa tête tomber dans l'arrondi de son bras. De la main, Anglat fit un grand geste pour attirer l'attention du surveillant sur son vis-à-vis. Lorsqu'un enfant se trouvait ainsi surpris à dormir sur la table, l'usage était d'envoyer promener le tabouret d'un coup de pied afin que le délinquant fût précipité à terre. Le surveillant ne put s'y résoudre et, sachant où en était Hippolyte dont il voyait la résistance à la fatigue diminuer de jour en jour, il se contenta d'une claque sur la tête, non sans s'être assuré auparavant que le directeur ou quelqu'un de son entourage n'était pas à proximité.

"Gaigneux, dit-il d'une voix menaçante, tu n'es pas là pour te reposer. Au travail, mon garçon. À 7 heures du matin, on n'a pas l'excuse d'être fatigué".

Il s'éloigna aussitôt, sans vouloir s'assurer que le coupable se redressait. Hippolyte sentit la gifle, eut conscience d'être pris en flagrant délit, mais fut près d'une minute avant de pouvoir relever la tête. Sa première pensée fut de se remettre au travail, mais aveuglé par les larmes et n'ayant pas encore retrouvé l'assurance de ses mouvements, sa main se posa lourdement sur le tas d'épingles. Valérie poussa un cri que personne ne pouvait entendre. L'enfant avait l'intérieur de la main droite hérissé d'aiguilles qu'il arrachait avec la gauche. La souffrance le tira de sa torpeur et lui rendit la volonté et la force de reprendre la besogne avec une attention lucide. En face de lui, Anglat ricanait :

"Après ça, on viendra me dire qu'il est plus adroit que moi !

- Moi, personne n'a besoin de reprendre mon travail derrière moi, répliqua Hippolyte à sa propre surprise.

- Ton travail, on n'a plus longtemps à le voir parce que tout le monde le dit, tu vas crever, oui mon vieux, crever. T'iras pas jusqu'à la fin de la semaine et ce sera un bon débarras".

Les petits voisins d'Hippolyte le regardèrent avec un peu de curiosité, mais sans se laisser distraire de leur travail. Irrité par les paroles d'Anglat, par ce qu'il y sentait de volonté malfaisante, il trouva encore assez de souffle pour répondre d'une voix ferme :

"Ça se peut que je crève cette semaine, mais ce qui est sûr, c'est que toi, tu crèveras avant moi. Y a qu'à voir la tête que tu as".

La réponse était si inattendue que les voisins éclatèrent de rire en regardant Anglat qui fut pris tout à coup de la peur de mourir et se mit à pleurer avec de hauts cris. Le surveillant, qui était à l'autre bout de l'atelier, accourut aussitôt. Comme Anglat ne se calmait pas, il le gifla d'une main rude et le menaça de l'enfermer dans le cabinet noir avec les rats. On y mettait pour une heure ou deux les enfants qui se rendaient coupables d'un acte d'indiscipline, ce qui était rare, ce petit monde étant généralement très docile, ou ceux qui étaient surpris à voler des aiguilles pour les vendre au dehors. Épouvanté, Anglat se tut, mais toute la matinée, il devait, pâle et tremblant, travailler avec l'idée de la mort qui le guettait.

Lorsque sonna la cloche de midi, les enfants, y compris les plus petits qui n'avaient pu les escalader, descendirent de leurs tabourets. Hippolyte, lui, ne le pouvait pas et demeura seul en face d'Anglat qui le regardait d'un œil craintif.

"Gaigneux, dit-il d'une voix implorante, ce n'est pas vrai ? Je ne vais pas mourir ?

- Si", répondit simplement Hippolyte.

Les larmes inondèrent le visage d'Anglat qui ne pensait pas à quitter son siège. Cependant, Aristide venait d'entrer dans l'atelier pour aider son frère à descendre du tabouret. Voyant les pleurs d'Anglat, il voulut en connaître la cause.

"Il m'a dit que j'allais crever, murmura Hippolyte. Je lui ai dit qu'il y passerait avant moi".

Les yeux d'Aristide flambèrent. Se tournant vers Anglat, il lui dit avec une feinte compassion :

"Mon pauvre Philibert, on n'aurait pas dû t'en parler, mais c'est pourtant vrai que t'es foutu. T'as déjà les fleurs de la mort marquées sur la figure".

Les fleurs de la mort firent grande impression à Anglat qui se remit à pousser des cris. Les deux frères s'éloignèrent au petit pas d'Hippolyte qui se plaignit d'avoir mal en montrant sa main droite. Elle était maintenant très enflée et bleuie par le froid. Aristide, effrayé, alla trouver son père dans le préau où les ouvriers, grands et petits, prenaient leur repas de midi. Quelques-uns, ceux qui habitaient les maisons de la ville les moins éloignées prenaient le temps d'aller jusque chez eux. La plupart mangeaient sur place les provisions qu'ils avaient apportées. Gaigneux laissa Aristide à la garde du sac contenant leur repas et s'en alla trouver le concierge avec l'enfant dans les bras. Un haut mur séparait la cour de la fabrique d'une autre cour, celle de la maison d'habitation du patron. Les concierges occupaient, dans l'angle du mur et de la grille d'entrée, un pavillon de deux pièces. Gaigneux fut d'abord mal reçu. Le concierge, un ancien gendarme, avait pour ligne de conduite de tenir les ouvriers à distance. À cause de la main enflée, il finit par céder, mais de mauvaise grâce. Dans la cuisine, pendant qu'Hippolyte baignait sa main dans une décoction de plantes émollientes, Gaigneux regardait par l'une des fenêtres l'autre cour où trois enfants bien vêtus jouaient à se battre à coups de boules de neige. M. Davin, le patron, surgit au milieu de la bataille et après avoir essuyé quelques boules de neige, souleva dans ses bras une petite fille de cinq à six ans. L'ancien gendarme s'attendrit.

"C'est un homme qui adore ses enfants.

- Remarquez que moi aussi", dit Gaigneux sans prendre le temps de réfléchir.

Le concierge le toisa avec commisération et ironie. Comme si on pouvait comparer. Gaigneux lui-même sentit que la quiétude et le confort haussaient le sentiment paternel à un plan où le sien n'atteindrait jamais. Avec gêne, il entreprit l'ancien gendarme sur le tas de planches qui se trouvait à l'autre bout de la cour. On convint qu'il en emporterait ce qu'il lui fallait et qu'il ne lui en coûterait que douze sous. En regagnant le préau avec Hippolyte qu'elle n'avait pas quitté, Valérie aperçut le tas de vieilles planches auprès des écuries et son cœur se serra. Aristide et son père, après avoir mangé leurs pommes de terre et leur pain frotté de lard se partagèrent la part d'Hippolyte qui ne pouvait rien avaler. Quelques minutes avant l'heure de la reprise du travail, M. Davin pénétra dans le préau en compagnie de monsieur le curé. Il annonça qu'aujourd'hui, veille de Noël, les ateliers fermeraient non pas à 7 heures, mais à 5 heures et demie. Saisissant l'occasion, monsieur le curé rappela aux ouvriers pourquoi Jésus était mort en croix et les exhorta à remplir leurs devoirs de chrétiens.

"Et vous, chers petits enfants, braves petits ouvriers qui travaillez comme de vrais hommes, sachez-le, il n'est pas trop tôt pour prendre l'habitude du bon Dieu. Vous êtes trop jeunes pour avoir reçu déjà l'instruction chrétienne qui plus tard vous consolera et vous guidera dans les chemins de la vie. Pour le moment, tout votre devoir de chrétien consiste à bien aimer vos chers parents et à vous acquitter consciencieusement du travail qui, grâce au bon Dieu, vous assure chaque jour votre pain quotidien. Allez, mes enfants. Allez, mes chers petits".

Il avait la voix d'un brave homme et souriait avec une grande bonté à ses chers petits qui se sentaient réconfortés et animés d'une ardeur nouvelle au travail. Les ouvrières, grandes sœurs et mères de famille, ne cachaient pas leur attendrissement qui, chez certaines, allait jusqu'aux larmes. M. Davin, lui aussi, souriait avec bonté. Lorsque le préau fut vide, il emmena le curé chez lui où ils devaient déjeuner avec d'autres invités.

L'après-midi fut pour Hippolyte plus pénible qu'elle n'avait jamais été. Non seulement sa main le faisait souffrir, mais il avait mal au dos, à la poitrine et dans tout le corps. Le moindre mouvement, le moindre effort lui étaient un supplice. Valérie, qui ne l'avait pas quitté, se désespérait de ne rien pouvoir faire pour lui. Il travaillait de la main gauche, non sans difficulté, et à chaque instant piquait du nez sur la table. Le surveillant le surprit plusieurs fois dans cette position et le releva doucement sans lui faire de remontrance. De l'autre côté de la table, Anglat, le visage blême, crispé, le regard fixe, ne pensait guère à son travail. Après lui avoir fait plusieurs réprimandes, le surveillant se vit obligé d'opérer une retenue d'un sou sur son salaire qui était de cinq sous par jour.

Vers 4 heures et demie, M. Davin, sortant de table, entra dans l'atelier avec deux convives à qui il faisait visiter la fabrique. Le surveillant s'affola en voyant Hippolyte courbé sur la table, la tête dans ses bras. Le regard de M. Davin se portait justement de ce côté-là. Le surveillant ne pouvait plus se permettre d'hésiter. À grands pas, il franchit la distance qui le séparait du coupable et donna un coup de pied dans le tabouret. M. Davin, souriant, expliqua à ses hôtes ce qui s'était passé et traversa l'atelier sans s'y arrêter davantage. Hippolyte était étendu sur le dos, haletant et se mordant les lèvres pour ne pas crier. Le surveillant se mit à quatre pattes et, penché sur le petit visage, voulut savoir si la chute avait eu des conséquences sérieuses. N'obtenant pas de réponse, il palpa le squelette à travers les vêtements et lorsqu'il appuya sur le bas de la colonne vertébrale, Hippolyte poussa un cri. Ayant dénudé la partie sensible, l'homme découvrit une plaie noirâtre, de la largeur de deux doigts, mais ne datant pas d'aujourd'hui. C'était simplement une de ces escarres assez courantes parmi les jeunes enfants qui restaient assis onze heures par jour sur des sièges de bois. Le surveillant remit le garçon sur son tabouret, le buste couché sur la table, l'avertissant toutefois qu'il retenait un sou sur sa paie.

À 5 heures et demie, lorsque la cloche sonna pour la sortie des ouvriers, Hippolyte fit l'effort de se redresser. Comme à midi, il se trouva seul en face d'Anglat qui le regardait avec les mêmes yeux suppliants.

« Gaigneux, je ne veux pas mourir. Gaigneux ? »

Hippolyte le considéra un moment en silence et finit par répondre d'une voix éteinte:

« Non, toi tu ne mourras pas ».

Anglat sanglotait de bonheur et de gratitude lorsque Aristide vint chercher son frère. Celui-ci, au lieu de répondre à la question que lui posait l'aîné sur son état de santé, lui dit à voix basse :

«Je veux voir l'arbre de Noël».





Les ouvriers avaient tous quitté la fabrique. Anglat, portant Hippolyte sur son dos, traversait la cour en compagnie d'Aristide. La nuit était presque tombée. Valérie marchait à la gauche d'Anglat avec l'espoir de cacher aux deux frères la vue des écuries, mais le bruit alerta Aristide. Il s'approcha du tas de planches et vit, sur la neige, celles que le père était en train de mettre de côté. C'étaient des planches courtes, n'ayant pas plus de quatre pieds de long.

«Vous rentrez à la maison ?» demanda Gaigneux qui parut gêné.

Devinant tout à coup la destination des planches, Aristide tourna le dos sans répondre et se mit à chantonner afin de chasser tout soupçon de l'esprit de son frère. Gaigneux regarda les enfants s'éloigner dans la nuit et songea qu'il économisait tout de même une pièce de cent sous, de quoi faire manger les siens pendant près d'une semaine.

Après quelques minutes de marche, Hippolyte n'avait plus la force de tenir ses bras serrés autour du cou d'Anglat et tombait en arrière. Les garçons durent, à tour de rôle, le porter dans leurs bras. Lorsqu'ils arrivèrent à la maison du notaire, ils trouvèrent ouverte la porte de la grille et se glissèrent dans la cuisine. Adrienne, la cuisinière, une vieille cousine de Gaigneux, fut bouleversée à la vue d'Hippolyte respirant à peine et la tête roulant de droite et de gauche, mais elle entendit la voix de Mme Legrain, la femme du notaire, qui semblait s'approcher de la cuisine.

"Partez, dit-elle, partez vite. Madame ne comprendrait pas que des petits pauvres soient entrés dans la maison".

Aristide et Anglat, suivis de Valérie, et toujours portant Hippolyte prirent le chemin de la rue de la Ferronnerie. Ayant retiré sa pèlerine, Anglat en avait enveloppé les jambes de son petit compagnon de travail. Soudain, alors qu'ils étaient à une vingtaine de mètres de sa maison, Aristide s'arrêta. Il entendait retentir des coups de marteau et Hippolyte, à voix basse, dit à son aîné :

"C'est papa qui cloue mon arbre de Noël".

 

 

Valérie se retint de pousser un cri, mais saisissant Hippolyte par la main, elle réussit au prix d'un immense effort à reprendre pied dans le temps qu'elle avait quitté. Le matin de Noël, elle s'éveilla donc dans sa chambre, tenant toujours la main du garçon dans la sienne. Le jour pointait à peine quand elle se leva et entraîna Hippolyte dans la salle à manger. Là, elle lui donna son arbre de Noël et tous les jouets qui s'y trouvaient accrochés. Lorsque les parents firent leur entrée, elle alla les embrasser et voulut leur annoncer que Noël lui avait apporté un frère de cinq ans, mais comme elle se retournait pour leur présenter Hippolyte, elle vit qu'il n'y avait personne. Alors, Valérie se mit à pleurer et à toutes les questions des parents, ne répondit que par des sanglots.

Alors le père se fâcha.

"Les gosses de maintenant sont impossibles, s'écria-t-il. On irait leur chercher la lune qu'ils ne seraient encore pas contents".

 

 

 

© Marcel Aymé, Éditions Gallimard, 1967

 

 

Je me demande d'ailleurs si Canal+ ne va pas rediffuser cette belle réalisation de Pascal Thomas, dans laquelle on pourrait revoir : Émilie GRUEL (Émilie), Brigitte GRUEL (la mère d’Émilie), Renaud VINCENT (le père d’Émilie), Hervé BONJEAN (Hippolyte), Frédéric DURU (le père Gaigneux), Sophie LAMOUREUX (la mère Gaigneux), Jean-Claude MARTIN (M. Drias), Clément GRUEL (Aristide), Bernard MENEZ (M. Giraudin), Paul MINTHE (Léonard), Jean BECKER (le concierge), Alexandre BRUNNER (Anglat).

 

 


 

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