C'est Noël ! - Mon plus beau souvenir de Noël

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C'E S T  N O Ë L !

 

 

 

 

Ce texte a été publié dans Le Nouvel Observateur (nº 737 du 23 au 29 décembre 1978, pp. 60-61) sous le titre "Une rédaction". Le sujet en était "Racontez votre plus beau souvenir de Noël", et le récit se présentait comme le "développement" de ce sujet. Le titre est celui que Georges Perec lui-même lui donne dans son auto-bibliographie fournie pour le dossier que lui consacrait en 1979 la revue L'Arc (nº 76)

 

 

 

 

 

 

Aux vacances de Noël de l'année 1950, je partis aux sports d'hiver avec un groupe. Nous allâmes en Autriche dans une station qui s'appelait Saint-Anton. Le voyage fut très long et nous n'arrivâmes dans le grand chalet où nous étions hébergés qu'en fin d'après-midi.

J'avais quatorze ans. J'avais appris à skier tout petit, pendant la guerre, à Villard-de-Lans où j'étais réfugié. Ce devait être la deuxième fois que je revenais à la montagne et j'étais persuadé que je savais très bien faire du ski. Avec deux autres garçons du groupe nous décidâmes de nous attaquer illico à la plus grande descente de la station : un ensemble de trois pistes, de difficulté croissante, auxquelles on accédait successivement par un télésiège, un téléphérique et un remonte-pente.

Quand nous arrivâmes tout en haut, il devait être près de quatre heures. Il n'y avait presque plus personne sur la piste. Très vite je me rendis compte que j'avais complètement préjugé de mes capacités de skieur. La descente que, vue du remonte-pente, je croyais pas trop difficile se révéla d'emblée hérissée de bosses traîtresses et au moins trois fois plus pentues que ce que mes jambes engourdies et ma technique hésitante ne pouvaient supporter.

Mes compagnons ne pouvaient pas grand-chose pour moi. Le soir commençait à tomber; ils n'avaient que le temps de faire leur longue descente avant que l'obscurité n'envahisse les pistes. Au début ils m'attendirent, mais mes chutes se multipliaient et je prenais de plus en plus de retard. Bientôt ils m'abandonnèrent à mon sort. Ils me firent avec leurs bâtons de grands moulinets d'encouragement puis, très vite, je les vis disparaître dans l'étroit goulet bordé de hauts sapins noirs qui menait à la deuxième piste.

J'étais seul sur le grand champ de neige. Pendant quelque temps, j'entendis encore le grincement du remonte-pente, un bruit rassurant qui voulait dire qu'il y avait toujours quelqu'un en bas. Puis le bruit s'arrêta. Il faisait presque tout à fait nuit. La piste semblait lisse et douce, les bosses étaient devenues invisibles.

Je descendais, presque parallèle à la pente, effectuant tous les vingt ou trente mètres de laborieuses rotations. Puis, à un moment, je fis une chute terrible, de deux ou trois mètres, m'ensevelissant à moitié dans la neige. Mon ski gauche se détacha, je le vis glisser à une vitesse folle et s'évanouir dans la nuit.

Je finis par me relever; j'avais perdu une de mes moufles et j'avais plein de neige dans mes vêtements. Des tas d'images se bousculaient dans ma tête, souvenirs de lectures de Curwood : doigts gelés, gangrène, amputation, attaque des loups ; il allait falloir que je construise un igloo, que je me recroqueville le plus profondément possible dans la neige ; il allait falloir que, de toutes mes forces, je lutte contre le sommeil, contre l'engourdissement délicieux qui monterait le long de mes jambes.

Un peu plus tard je repris courage : mes compagnons donneraient certainement l'alerte; on organiserait une expédition de sauvetage avec des guides porteurs de torches et des saint-bernard. Pour faciliter les recherches, je décidai qu'il fallait que je descende jusqu'à la cabane au bas du remonte-pente.

À tâtons dans la neige molle je parvins à retrouver les pylônes du remonte-pente. Je m'assis sur mon unique ski et, freinant tant bien que mal au moyen de mes bâtons, je me laissai glisser en bas de la piste. La cabane était fermée à clef. Peut-être le téléphérique fonctionnait-il encore mais je ne me souvenais plus où il était.

C'est alors que j'aperçus une lumière sur ma droite, à deux ou trois cents mètres. Je sus que j'étais sauvé : c'était un hôtel, une grande bâtisse de pierre grise construite au-dessus de l'arrivée du téléphérique et que, curieusement, je n'avais pas du tout remarquée en arrivant.

J'expliquai ce qui était arrivé à des gens qui d'abord ne me comprenaient manifestement pas. Puis une dame vint qui parlait le français ; elle me fit donner des vêtements secs, des chaussons, du vin chaud. Avec stupeur je m'aperçus qu'il n'était même pas six heures du soir. J'avais l'impression qu'il était s'écoulé des heures et des heures depuis que mes compagnons m'avaient abandonné. On me fit dîner dans la salle à manger, seul à une petite table, puis l'on me conduisit dans un dortoir sous les combles où, crus-je comprendre, dormaient les employés recrutés pour les vacances. Je n'en vis aucun, sans doute se couchèrent et se levèrent-ils alors que je dormais déjà et encore.

Le lendemain matin on m'apporta du café au lait et des brioches. Mes vêtements étaient secs et chauds. Le directeur de l'hôtel me fit venir dans son bureau. Il m'annonça que l'un des employés du remonte-pente avait trouvé mon ski, planté droit dans la neige à quelques mètres de la cabane. Je n'avais pas du tout d'argent sur moi et je demandai au directeur d'attendre que j'écrive à mes parents et qu'ils lui en enverraient. Mais il me dit que nous étions le jour de Noël et qu'en souvenir de l'Enfant Jésus il était heureux de m'inviter. Et il me tendit un billet de téléphérique, me recommandant de n'aborder ces pistes trop dures pour moi qu'après quelques jours d'entraînement.

 

© Georges Perec, 1978

 

 

 

De 1942 à 1944, Georges Perec
fut pensionnaire au
Collège Turenne "Le Clocher"

(aujourd'hui résidence Le Diamant,
centre de balnéothérapie).

Villard-de-Lans

 

 

J'ai reçu, en cours d'année, le message suivant : "Ayant tapé ces deux mots sur Google (Noël et Perec), je tombe sur votre site et la rédaction du jeune Perec et me permets de vous adresser ce mel. Connaissez-vous la très belle page de W sur un Noël à Villard-de-Lans qui dit les préparatifs de la fête, la blague faite à un prof de gym - un faux cadeau - et surtout à travers chaque ligne et derrière une apparente atmosphère festive le vide, la solitude jusqu'à la chute exprimant la déception à la réception d'un cadeau - un autre faux cadeau : des chemises qui piquent - ?  Ce Noël pourrait aussi figurer dans votre anthologie (chapitre 23, p155-156). Mais vous le connaissez certainement. Marc F., prof de lettres, qui vous remercie de cette rédaction et de la photo du 'collège Turenne'".

Oui, je connaissais ce texte. Mais je n'avais pas osé le mettre en ligne. Pour ce Noël 2006, m'y voici encouragé. J'ai même poussé le "souci du détail" jusqu'à me rendre, lors de ma montée annuelle à Villard (pour la Journée du Timbre, veuillez m'excuser, c'est terre-à-terre) jusqu'aux abords de l'ancien collègue Turenne de Perec, pour y prendre de vraies photos (les clichés ci-dessus n'étant que des reproductions de prospectus). Las, c'était en plein hiver, mais pas un brin de neige (à 1 000 m d'altitude !). Ça la fout mal, je sais, pour illustrer "la très belle page de W"...

De "W", ou de la rue Vilin (Belleville-Ménilmontant) à Villard-de-Lans.

 

 

 

Un jeudi après-midi du printemps ou de l'été 1944, nous allâmes en promenade dans la forêt, emportant nos goûters, ou plutôt, sans doute, ce que l'on nous avait dit être nos goûters, dans des musettes. Nous arrivâmes dans une clairière, où nous attendait un groupe de maquisards. Nous leur donnâmes nos musettes. Je me souviens que je fus très fier de comprendre que cette ren contre n'était pas du tout le fait du hasard et que la promenade habituelle du jeudi n'avait été cette fois que le prétexte choisi pour aller ravitailler les Résistants. Je crois qu'ils étaient une douzaine: nous, les enfants, devions bien être trente. Pour moi, évidemment, c'étaient des adultes, mais je pense maintenant qu'ils ne devaient pas avoir beaucoup plus de vingt ans. La plupart portaient la barbe. Quelques-uns seulement avaient des armes; l'un d'eux en particulier portait des grenades qui pendaient à ses bretelles et c'est ce détail qui me frappa le plus. Je sais aujourd'hui que c'étaient des grenades défensives, que l'on jette pour se protéger en se repliant et dont l'enveloppe d'acier guilloché explose en centaines de fragments meurtriers, et non des grenades offensives, que l'on lance devant soi avant d'aller à l'assaut et qui font plus de peur et de bruit que de mal. Je ne me rappelle pas si cette promenade fut exceptionnelle, ou si elle se renouvela plusieurs fois. C'est longtemps après que j'appris que les directrices du collège "étaient dans la Résistance".

 

 

Je garde le souvenir beaucoup plus net d'une autre promenade, un après-midi, quelques jours avant la Noël, très certainement en 1943. Nous étions beaucoup moins nombreux, peut-être seulement une demi-douzaine, et il me semble que j'étais le seul enfant (au retour, j'étais fatigué, et le professeur de gymnastique me porta sur ses épaules). Nous allâmes dans la forêt chercher notre arbre de Noël. C'est à cette occasion que j'appris que les pins et les sapins étaient des arbres tout à fait différents, que ce que j'appelais sapin était en réalité un pin, que les vrais arbres de Noël étaient des sapins, mais qu'il n'y avait pas de sapins à Villard-de-Lans, ni même dans tout le Dauphiné. Le sapin était un arbre beaucoup plus haut, beaucoup plus droit et beaucoup plus noir que le pin; il fallait aller dans les Vosges pour en voir. C'est donc un pin que nous abattîmes, ou plus précisément le sommet d'un pin dont la base était entièrement dénudée. Je crois qu'il y avait dans notre groupe, outre le professeur de gymnastique, le cuisinier et le concierge du collège qui était une sorte d'homme à tout faire; c'est sans doute lui qui fit office de bûcheron: il ajusta à ses chaussures de montagne de gigantesques crampons en arc de cercle et il grimpa jusqu'au sommet de l'arbre en l'enserrant au moyen d'une sangle de cuir passée dans ses poignets (beaucoup plus tard, vers douze ou treize ans, j'ai revu une manœuvre presque identique, mais c'était cette fois celle d'un poseur de lignes qui se hissait au sommet d'un pylône téléphonique).

Dans l'après-midi qui précédait Noël, nous installâmes l'arbre dans le grand hall carrelé du collège. Nous le décorâmes et nous cachâmes le bâti de bois qui le maintenait dressé avec de la mousse et une sorte de papier brun qui imitait la rocaille et dont on se servait aussi pour faire le fond de la crèche. Je me souviens de ces trésors qu'étaient les étoiles, les guirlandes, les bougies et les boules (le reste de l'année, ils dormaient dans le grenier du collège), mais les boules de cette époque n'étaient pas comme aujourd'hui des bulles de verre très minces recouvertes d'un tain argenté très brillant, mais des boules faites d'une sorte de papier mâché, peintes de couleurs plutôt ternes.

Le soir, peut-être après la messe de minuit, en tout cas, dans mon esprit, très tard, on fit une blague au professeur de gymnastique qui, comme chacun de nous, avait mis ses souliers autour de l'arbre (une grosse paire de chaussures de ski qui ne pouvait être que le réceptacle d'un cadeau mirifique), en mettant dans une de ces chaussures un paquet gigantesque qui n'était fait que d'emballages superposés renfermant, comme ultime et seul présent, une carotte.

 

 

J'allai me coucher. J'étais seul dans mon dortoir. Vers le milieu de la nuit, je me réveillai. Je ne crois pas que la question qui me tenaillait concernait directement le Père Noël, mais j'étais impatient de savoir si j'avais effectivement reçu un cadeau.

Je sortis de mon lit, j'ouvris silencieusement la porte et, pieds nus, je suivis le corridor conduisant à la galerie qui surplombait sur tout son pourtour le hall. Je m'appuyai contre la balustrade (elle était presque aussi haute que moi : en 1970, lorsque je suis allé revoir le collège, j'ai voulu refaire le même geste et j'ai été stupéfait de voir que la balustrade m'arrivait seulement à mi- corps...). Je crois que la scène tout entière s'est fixée, s'est figée dans mon esprit : image pétrifiée, immuable, dont je garde le souvenir physique, jusqu'à la sensation de mes mains agrippant les barreaux, jusqu'à l'impression du métal froid contre mon front quand il se posa sur la barre d'appui de la balustrade. J'ai regardé en bas : il n'y avait pas beaucoup de lumière mais au bout d'un instant je suis arrivé à voir le grand arbre décoré, l'amoncellement des chaussures tout autour et, débordant d'une des miennes, une grande boîte rectangulaire.

C'était un cadeau que m'envoyait ma tante Esther* : deux chemises à carreaux, genre cow-boy. Elles piquaient. Je ne les aimais pas.

© Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, L'imaginaire, Gallimard, chapitre XXIII].

 

 

* La sœur aînée du père de Georges Perec, qui s'était réfugiée avec son mari sur Villard-de-Lans.

 

 


 

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