C'est Noël ! - L'orange de Noël

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C'E S T  N O Ë L !

 

 

 

 

Jean Guéhenno, l'enfant pauvre, le boursier méritant qui finit sa carrière comme Inspecteur général de l'Éducation nationale (il a dû se retourner plusieurs fois dans sa tombe, au nom de certains de ses successeurs soixante-huitards), a raconté dans un beau livre ses souvenirs d'enfance et de jeunesse. Nous en extrayons la page consacrée à l'orange de Noël.

 

[Comme je te l'avais annoncé, cette page t'est dédiée, jeune Anna G., de l'école de St. Naz. les Eym. Parce que je tiens mes promesses. Et pas seulement celles de Noël]

 

 

 

 

 

Mais j'ai regret que ces récits, en dépit de moi, soient parfois d'un ton si sombre et je veux rendre grâces au bonheur.

Je pense à ce qu'était la grande nuit de Noël, chaque année. De la Noël je voudrais parler avec la même révérence et la même gentillesse que ce berger qui, dans un mystère du moyen âge, invité à aller saluer le dieu nouveau-né, déclare vouloir emporter son flûtiau pour en jouer et "consoler le petit enfant qui est Dieu et Seigneur du Monde". J'ai le sentiment que cet Enfant-Dieu, pour peu qu'il nous regarde, a toujours besoin d'être consolé.

Noël, dans mon enfance, c'était le jour où on me donnait une orange, et c'était un grand événement. Sous la forme de cette pomme d'or, parfaite et brillante, je pensais tenir dans mes mains le bonheur du monde.

Il dut y avoir un temps où je la trouvais le matin au coin du feu ou plutôt au pied du fourneau, mise dans mon soulier par quelque spécial messager du ciel. Mais de ce temps, je me souviens mal. Mes souvenirs ne remontent qu'à une époque où la veillée de Noël n'était pas pour moi moins pleine d'un profond mystère, mais c'était un mystère que déjà j'essayais de penser. J'avais dans les huit ans. Donc, cette nuit-là, il semblait que tout soudain nous fussions devenus magnifiquement riches. On attendait la messe de minuit et, pour passer le temps, on grillait des châtaignes en buvant du cidre avec les voisins. Vers les onze heures, ma mère me donnait quelques sous et m'envoyait acheter une orange et une demi-livre de chocolats mélangés.
- Et fais bien attention ! me disait-elle. Demande qu'on t'en donne à la crème blanche. Ils sont bien meilleurs.

Je partais comme pour une expédition, comme pour découvrir un nouveau monde. Le monde ne devait-il pas changer cette nuit-là ? Je courais, je volais. J'entends encore le claquement de mes sabots sur les dalles de granit qui bordaient le trottoir. Ah ! dans l'air glacé, quelle étrange ardeur ! C'est peut-être que je n'avais pas souvent l'occasion de sortir à cette heure-là, mais il est bien vrai aussi que tout annonçait un miracle. La nuit était lourde d'un Dieu. La rue, si noire d'ordinaire, était illuminée. Le brouillard autour des réverbères formait comme de grands cercles d'or et des auréoles toutes prêtes pour des hommes d'une nouvelle vertu. Les vitrines des épiciers, des marchands de jouets, des cafés, étaient, parmi les masses d'ombre des maisons, comme autant d'abîmes de lumière. Je passais en frémissant de l'ombre à la clarté.

Je sautais de vitrine en vitrine. Car on pense bien que je ne dilapidais pas sans réflexion cette fortune que je serrais dans ma main fermée. Je réfléchissais, j'examinais, je calculais. Mon trésor ne devait payer que la plus belle orange. Je bondissais chez Fichepoil, courais chez Ealet, revenais encore chez Fichepoil. Qui dira ce que peut être dans un enfant l'intensité du désir et sa certitude de toucher bientôt au bonheur ? C'est ce désir et cette certitude qui ne doivent pas être trompés, et un Dieu naissait cette nuit-là précisément pour les combler.

Je revenais un peu avant minuit portant dans une main une admirable orange enveloppée d'un papier de soie, dans l'autre un sac de chocolats à faveur rose. Alors c'était toujours la même cérémonie : je faisais le tour de la société et distribuais à chacun un chocolat qu'il grignotait du bout des dents, et c'étaient des cris quand quelqu'un avait découvert à l'intérieur la fameuse crème blanche. Ma mère en pâlissait d'envie.

Après cette orgie, les femmes et les enfants s'en allaient à la messe pour assister à la naissance d'un Dieu. Ah ! je savais très bien à quel moment cela se passait et où. Cela se passait derrière moi, du côté des orgues, dans la tribune vers laquelle je n'osais tourner les yeux. Et, en effet, je sentais soudain mes cheveux se dresser sur ma tête, tout comme aux premières mesures de la Marseillaise, et j'entendais tomber sur moi la voix grave et tremblante d'un chantre à barbe noire que je connaissais pour l'avoir quelquefois aperçu dans la rue et qui, en cet instant, s'écriait : "Minuit, Chrétiens, c'est l'heure solennelle où l'Homme-Dieu…" Il n'y avait pas à en douter : la gésine du Monde venait de finir et nous allions enfin commencer de respirer. Quand, par la suite, je rencontrais le chantre à barbe noire, j'étais envahi par la peur et le respect, à l'idée qu'il était ainsi chaque année le héraut d'un Dieu et de notre joie.

Et puis, après une visite à la crèche, dans une chapelle retirée où je contemplais, au-delà d'une rampe de chandelles, le divin enfançon entre Joseph et Marie, le bœuf et l'âne, au-dessous d'une étoile en papier doré qui, sur des sentiers de mousse, guidait les bergers et les mages, nous rentrions à la maison. Le feu était éteint déjà, la fête finie. Il fallait vite aller dormir. Je regardais ma belle orange. Et voici ce qui, rituellement, arrivait : ma mère la tirait de son papier de soie ; tous deux nous en admirions la grosseur, la rondeur, l'éclat ; je prenais dans le buffet un de ces beaux verres à pied en cristal qu'on achetait alors dans les foires, et comme il y en avait deux ou trois, en ce temps-là, en Bretagne, dans presque toutes les maisons ouvrières, mais dont, bien entendu, on ne se servait jamais pour boire, je le renversais, le mettais à droite, au bout de la cheminée, et ma mère posait dessus la belle orange. La pomme d'or prenait ainsi sa place parmi tous nos fétiches, tout près du petit Christ d'argent cloué sur sa croix de buis et de la petite Vierge en faïence, entre le moulin à café et la boîte à sel. Pendant des mois, elle nous assurait par ses belles couleurs que le bonheur et la beauté étaient de ce monde. Quelquefois je la palpais, je la tâtais. Il m'arrivait d'insinuer qu'elle serait bientôt trop mûre.

- Attendons encore ! répondait ma mère. Quand nous l'aurons mangée, qu'est-ce qui nous restera ?

Nous attendions. En avril ou mai, il fallait la jeter, parce qu'elle était gâtée. Je n'ai pas souvenir d'avoir jamais mangé l'orange de Noël.

Depuis ce temps-là, le mystère de la nuit de Noël n'a fait pour moi que se compliquer et s'obscurcir. J'ai lu toutes sortes de livres sur cet Enfant-Dieu dont jadis je surveillais naïvement la naissance. Je garde sur lui, désormais, l'idée qu'en avait sainte Anne, sa grand-mère, qui dans un poème du Moyen Âge, en parle, comme toutes les grand-mères parlent de leurs petits-enfants :

 

C'est le plus beau modèle d'homme
Qui jamais de mère naquit.

J'ai appris aussi que c'est cette nuit-là que le vieux soleil se renouvelle, Sol novus, sol invictus, et qu'il recommence de fournir chaque jour de plus longues courses pour que la terre recommence de fleurir. J'ai vénéré en Jésus l'un des maîtres de la joie. Mais toujours, dans ma pensée, la nuit de Noël devra sa grandeur à ces souvenirs que j'ai rapportés, et il m'arrive encore de songer au bonheur comme à une belle orange de Noël qu'il faudrait partager entre tous les hommes pour que réellement ils la mangent.

© Jean Guéhenno, Changer la vie, mon enfance et ma jeunesse (Grasset, les Cahiers verts, 1961, 251 pages), pp. 94-99].

 

 


 

 

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Jean Guéhenno, 1890-1978, authentique fils du peuple, universitaire et essayiste, fut de tous les combats intellectuels de son époque. Rédacteur, avant la guerre, à Vendredi, hebdomadaire de gauche antifasciste, il fut, avec Roland Barthes et Paul Ricœur, parmi les signataires à l'automne 1960, de l'appel des enseignants contre la guerre d'Algérie (appel beaucoup moins connu que celui dit des 121, mais au moins aussi important), publié dans l'Enseignement public (organe de la FEN). On pourrait peut-être se risquer à avancer qu'il fut sans doute moins inspiré en publiant, vers la fin de sa vie, un Éloge de la dictée (in le Figaro du 4 mars 1976)

 

 

 

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