À Noël, l'enfant que nous étions retrouve sa place

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C' E S T  N O Ë L !

 

 

 

Pierre Adrian, à propos de l'esprit de Noël...

 

 

Auteur de Des âmes simples (prix Roger Nimier 2017), le jeune romancier livre une réflexion très personnelle sur l'esprit de Noël

"On meurt de solitude, et ce ne sont pas les slogans qui cacheront cette misère"
"La simplicité de l'enfance protège l'homme. Peut-être Noël doit-il être un moment de grâce où l'enfant que nous étions retrouve un temps sa place."

 

 

 

 

Le  Figaro : "C'est une inondation, Noël, et c'est un éboulement", écrivait Philippe Muray. Dans une société déchristianisée comme la nôtre, Noël peut-il avoir encore un autre sens que celui d'une fête consumériste ?

Pierre Adrian. - Ce n'est pas la surconsommation qui gêne tant. Mais bien plutôt ce qu'elle entraîne : le néant. Je crois que certains athées respectent bien plus la fête de Noël que les croyants. Car ils croient fermement en cette fête familiale, ils vivent ces retrouvailles avec enthousiasme. Elle compte pour eux. Le risque de la "fête consumériste", c'est l'apathie. Voilà ce qui nous guette trop souvent : être blasé. Et c'est la grande lutte du chrétien à Noël. J'aime beaucoup ce poème de Marie Noël dans Le Rosaire des joies :


"Maisons, toutes, apprenez
À ne pas être tant pleines.
Gardez pour Dieu nouveau-né
Qu'un pas obscur vous amène,
Gardez un vide, un endroit
En vous derrière la fête,
Un peu de silence étroit
Pour que dedans Il s'arrête
Au lieu de passer tout droit,
Gardez un petit espace,
Ô maison, pour Dieu qui passe".

C'est une chance de connaître le mystère de Noël. Il faut préserver en nous cet "endroit". Être un croyant blasé, c'est se comporter comme un enfant gâté.

- Sommes-nous encore des êtres religieux ?

Oui, je crois que nous sommes encore des êtres religieux. Profondément. Mais nous ne vivons pas l'émotion, le sentiment religieux lors des fêtes de Noël ou de Pâques. Ou alors de moins en moins. J'ai l'impression que l'intimité a pris la première place. On ressent l'émotion religieuse et son besoin lors d'un deuil, d'une épreuve dans la vie. Ou au contraire, lorsqu'on vit un moment de grâce : une rencontre avec un être aimé, la visite d'une église vide, la beauté supérieure d'un Christ en croix, d'une Vierge à l'Enfant. La nature, lorsqu'elle est silence et paix. C'est une réalité sans doute un peu triste, mais nombreux sont ceux qui comme moi ne ressentent pas la présence de Dieu à Noël. L'abondance de consommation dont vous parlez est une des causes. Pas seulement. Il y a une difficulté spirituelle pendant les fêtes religieuses. Certains croyants détestent les dimanches. Alors Noël…

- On ne dit plus "Joyeux Noël" mais "Bonnes fêtes"...

J'étais il y a quelques jours en Italie, à Bologne. Dans cette ville "rouge", historiquement communiste, vous trouviez partout dans la rue des affiches pour le concert de Noël. Il n'y avait pas une église qui ne vous invite au sien. Sur la Piazza Verdi, devant les murs couverts des slogans d'étudiants d'extrême gauche, j'ai même vu un groupe de prière chanter, sans que cela ne gêne personne. Plus loin, c'était une paroisse qui, en pleine rue, proposait du vin chaud. C'est comme si le rite de Noël n'avait jamais été remplacé, justement, dans un pays dont on dit qu'il n'a plus la foi. Mais le rite est là, "l'objet" tient. Et le Natale catholique a toute sa place. J'ai donc trouvé la différence avec la France assez flagrante, c'est vrai. D'ailleurs, je crois que le "Bonnes fêtes" n'existe pas en italien. On m'a toujours dit "Buon Natale" !

- On dit aussi que c'est la "nuit de la paix" ou la "fête de la famille". L'exacerbation de cette fête de fin d'année n'est-elle pas le revers enjoué et illusoire de la solitude et de la violence qui caractérisent parfois nos sociétés occidentales ?

Je vous donne un exemple qui va d'abord vous sembler très lointain. Je vais beaucoup dans les stades de football. Et ce sont des lieux de profond décalage, des représentations de notre monde. Avant les matchs, l'UEFA et les ligues nationales vous abreuvent de slogans: "No to Racism", "luttons contre la xénophobie", "stop aux discriminations". Ils envoient ça sur les écrans géants, et les joueurs participent à la campagne de prévention à travers des clips, etc. Tout le monde se donne bonne conscience alors qu'à cinquante mètres, dans les tribunes populaires, vous entendrez des cris de singe, des insultes, vous verrez la violence.

On s'éloigne de Noël, pardon. Pourtant, le paradoxe entre la réalité et le discours, disons "officiel", est le même. Car c'est pendant votre "nuit de la paix" qu'on brûle les voitures. C'est au cours de la "fête des familles" qu'on enregistre les plus forts taux de suicide. On meurt de solitude, et ce ne sont pas les slogans qui cacheront cette misère. Pour reprendre l'image du stade, il y a plusieurs Noël : celui de la tribune présidentielle, des loges VIP, qui se fête en champagne cravate. Et le Noël des tribunes populaires, qui est simplement une nuit de plus à passer, froide et cafardeuse comme jamais.

- Dans votre roman, Des âmes simples, vous évoquez la vie d'un vieux prêtre dans les Pyrénées et racontez le Noël que vous avez passé en sa compagnie. Noël doit-il être selon vous cette occasion de retrouver une "âme simple" ?

Le monastère de Pierre, dans la vallée d'Aspe, c'est l'étable du XXIe siècle. Et j'y ai vécu un de mes plus beaux Noël. On est encore dans le poème de Marie Noël :


"Entre là qui veut. Les fous
Les rôdeurs, les rien qui vaille,
Les faiseurs de mauvais coups
Par terre ont usé la paille
Et laissé dedans leurs poux".

 

Voilà, c'est aussi ça, la petite église de Sarrance. La simplicité d'une porte ouverte.

- Cette simplicité a-t-elle à voir avec l'esprit d'enfance ?

Noël est cette fête cruelle qui, pour beaucoup, nous éloigne chaque année un peu plus de l'enfance. Beaucoup se disent, il y a ces émerveillements que je ne retrouverai plus : les quatre bougies qu'on allumait une à une, chaque dimanche de l'Avent. La confection de la crèche un mercredi après-midi. La promesse de longues vacances. Le petit Jésus que j'installais dans la crèche au retour de la messe de minuit…

L'adulte que l'on devient ne cherche plus à retrouver ces joies-là. Ou souhaite les vivre par procuration avec ses propres enfants. Pourtant, il reste "l'esprit", oui. L'esprit d'enfance exacerbé lors de la magie de Noël. Dans ses Papiers collés, Georges Perros écrit : "L'enfance ne peut plus être en nous, mais constituer une espèce de périphérie, de corps extérieur. L'enfance va protéger l'homme". La simplicité de l'enfance protège l'homme. Peut-être Noël doit-il être un moment de grâce où l'enfant que nous étions retrouve un temps sa place.

Pensons aussi aux mots de la mère prieure, agonisante, dans les Dialogues des Carmélites de Bernanos : "Une fois sorti de l'enfance, il faut très longtemps pour y rentrer, comme tout au bout de la nuit, on retrouve une autre aurore. Suis-je redevenue enfant ?..."

Ce cri au moment de la mort est déchirant. Dans les heures exceptionnelles de notre vie, il faut revenir à l'enfance. Oui, pour que chaque Noël reste une exception, redevenons enfant.

 

© Eugénie Bastié & Pierre Adrian, FigaroBox du 22 décembre 2017.

 

 

 


 

 

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