C'est Noël ! - Les sabots du père Noël

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C' E S T  N O Ë L !

 

 

 

Un conte sans prétention... et presque centenaire ;-).

 

 

Le père Noël, qui est, comme chacun sait, le domestique du Bon Dieu, a eu cette nuit une rude alerte. Un moment, il crut sa dernière heure arrivée. C'eût été vraiment dommage, n'est-ce pas ? Quel deuil chez tous les enfants, si le bonhomme Noël venait à mourir ! Par bonheur, il en a réchappé. Mais il lui passe encore des petits frissons le long du dos... Brrr..

Débarqué par le train du soir, il réclama sa hotte aux bagages, tout en s'informant de la famille la plus nombreuse de la commune.

- Le père Tichon, la mère Tichon et quatorze enfants. ça vous suffit ?

- On s'en contentera. Par le temps qui court, il ne faut pas se montrer trop exigeant. C'est loin d'ici ?

- Un petit quart d'heure. Vous sortez du bourg par cette rue-ci, vous tournez à gauche, puis à droite, puis encore à gauche. C'est dans la sente du Paradis, en plein bois...

- J'ai ma lanterne et puis, sente du Paradis, ça me connaît, c'est bien le diable si je me perds...

Et le voilà parti, faisant claquer ses sabots sur le pavé du village. Il sourit dans sa barbe en regardant les cheminées qui fument :

- Je reviendrai, je reviendrai. Il est juste que je commence ma tournée par les foyers de première classe. Moi, je suis pour la hiérarchie... Sans compter que la course en vaut la peine : quatorze sabots autour de l'âtre, je me déchargerai d'autant !

Le père Noël est de ces hommes, dont l'espèce se fait rare, qui, au lieu de brandir leurs bonnes actions, les déguisent et les griment, afin d'éviter les distributeurs de compliments, qui font perdre un temps précieux.

Il entre dans la forêt. Bientôt il se trouve en face de deux chemins : l'un descend, l'autre monte. Est-ce qu'on descend pour aller au Paradis ? Jamais de la vie. Aussi, sans hésiter, prend-il le chemin qui monte. À minuit tapant, il arrive chez ses premiers clients.

- Sapristi ! s'écrie le bonhomme Noël. Ca n'arrive qu'à moi, ces choses-là.

II se gratte la barbe et tourne autour de la hutte, car les Tichon, charbonniers, habitent une hutte.

- Je m'en doutais ! continue à monologuer le vieux noctambule, il n'y a pas de cheminée !

Il entr'ouvre familièrement la porte (il a la permission dans son portefeuille avec toutes·les signatures, n'étant pas homme à agir à la légère !) Ah ! le beau spectacle, beau et poignant. Sur quatorze enfants, douze sont là, - les deux autres doivent être au régiment. Ils sont là, en rang, les plus petits du côté de la mère, les plus grands du côté du père, et dormant tous à poings fermés, à la façon paisible des gens qui n'ont rien à se reprocher. Quelques-uns, même, les gars, ronflent. Le père Noël adore cette musique-là, mais il n'a pas le cœur à écouter. II cligne des yeux vers tous les recoins. Non seulement il n'y a pas de cheminée, mais personne n'a de sabots : ni le père, ni la mère, ni les grands fils, ni les garçons; ni les petites filles, pas même la petite dernière, qui dort, la joue contre la joue de sa mère, en riant aux anges. Les Tichon sont si pauvres qu'ils vont tous nu-pieds !

Pour un homme embarrassé, le père Noël est un homme embarrassé ! Pas de cheminée ! Pas de sabots ! Il en pose sa hotte de découragement et s'assied dessus pour réfléchir :

- Ce qu'il faudrait à ces gens-là, c'est une maisonnette avec deux pièces: l'une pour dormir, l'autre pour manger. Dans la première, sept lits. Un pour deux, ça tient plus chaud. Dans la seconde, une bonne grande cheminée avec de gros chenêts en fonte, une crémaillère et une marmite ! Dehors, un poulailler. II faut des œufs pour faire grandir les petits gars !

À mesure que le bonhomme Noël formule un souhait, le souhait se réalise. La maisonnette est là devant lui, les volets sont fermés, mais, sous la porte, il aperçoit une lueur. Eh ! parbleu, c'est la bûche qui brûle. Maintenant, il peut entrer... par la cheminée si cela lui plait. Bah ! il est devant la porte, il n'y a qu'à la pousser. Il ne sera pas fâché de voir le dortoir des Tichon... Le père Noël est content ; il a joué une bonne farce et, ma foi, il va s'offrir une récompense. Penché, retenant son souffle et sa barbe, il embrasse sur le front la petite dernière, qui, dans son rêve, murmure : "Merci, Monsieur !"

Mais les minutes passent ; il faut partir ; il n'a même pas le temps d'essuyer la grosse larme qui déroule le long de son nez. Le voici dans l'autre pièce, devant le feu; il arrange les genêts, donne un coup de pied à la bûche qui pétille de plaisir. Cette fois, il s'en va. Non, pas encore.

- Est-ce bête ! non, mais est-ce stupide ! Pas une seule paire de sabots dans ma hotte... L'année prochaine, il faudra... L'année prochaine, l'année prochaine ! c'est loin ! Et puis, vieil imbécile que je suis, j'en ai au moins une, de paire de sabots. Je vais la laisser ici pour gage, ça m'apprendra ...

Et le voilà qui quitte ses sabots, de bons sabots de châtaignier cerclés de fer, de vieux serviteurs, mais encore très "mettables". Il les range dans le coin, à gauche :

- Ca sera pour le père ! C'est encore lui qui en a le plus grand besoin. Ah ! c'est égal, ajoute-t-il, en dessinant un geste le long de l'âtre, ça ne serait pas mauvais que la mère ait la sienne aussi, un peu moins lourde, et puis les gars et puis les filles, sans oublier ma préférée, dont les pauvres petits pieds doivent s'écorcher aux ronces et aux cailloux.

Il n'avait pas plutôt achevé son discours intérieur qu'il vit sortir de ses sabots toute une famille de sabots qui allèrent se placer par rang de taille devant le feu. Le bon Noël se mit à rire de contentement. Il était habitué aux miracles, cependant ! C'est égal, chaque fois, il ne pouvait s'empêcher de manifester sa joie. Et il rit tout haut, en se frottant les mains...

Il est allé un peu loin. Il entend grogner dans la chambre à côté. Quelqu'un se réveille. Il n'a qu'à décamper... Grâce à ses chaussons, il ne fait pas de bruit, mais la porte grince, le chien aboie (il leur a aussi donné un chien, un chien de garde et il a raison d'aboyer, ce chien), le coq chante avec précipitation, croyant avoir raté le lever du soleil...

Puis d'un coup de reins, le bonhomme jette sa hotte en place et il se met à courir dans la sente du Paradis. Les pierres roulent, la mousse glisse. Impossible d'aller vite. Derrière lui, des voix crient : "Au voleur ! au voleur !"

- Eh parbleu, je sais bien à qui ils en ont. Ils croient que je leur ai pris ce qu'il y avait dans leurs sabots. Et ils ont raison ! J'entre chez de pauvres gens et je n'ai pas l'idée d'emplir leurs sabots. Décidément, je vieillis. Je vais rendre ma hotte au bon Dieu... Et puis, je m'essouffle Je ne suis plus bon à rien... Je n'ai plus qu'à me laisser prendre... Je serai déshonoré. Tant pis !... Je le mérite !

Tous les Tichon, à la queue-leu-leu, arrivent sur lui et l'entourent. Il ne fait aucune résistance. Les petits le tirent par son manteau, les plus grands le poussent. C'est dans cet équipage qu'il arrive devant la maisonnette. La mère Tichon, pas du tout étonnée d'avoir une lampe à la main, est sur le seuil :

- Entrez, père Noël !

- Ah ! ma bonne femme, s'écrie le vieil homme, pardonnez-moi. Je vais leur donner des jouets, à tous ces petits...

- Des jouets, dit une fillette, qu'est-ce que c'est que ça ?...

- Des jouets, dit un garçon plus savant, je vais te dire : c'est de l'osier pour faire des paniers, des cages à moineaux ; c'est des branches de noisetier pour faire des sifflets, c'est des glands pour faire des boucles d'oreilles, des marrons, pour faire des bonshommes ...

- Eh bien, nous avons de tout cela, dit un autre.

- Nous ne désirions qu'une chose au monde, affirme un quatrième, des sabots. Noël nous en a apporté. Une ronde, une ronde autour du bon Noël !...

- Attendez, ordonne le père. Il faut d'abord qu'il reprenne ses sabots à lui. Je ne pourrais pas marcher en pensant qu'il va pieds nus !

Et le père Tichon, à genoux, chaussa lui-même de force le bonhomme Noël, puis, s'étant retourné vers le feu, il vit une autre paire de sabots, toute neuve celle-là, et où il plongea ses pieds avec délices.

 

 

Quant au bonhomme Noël, profitant de ce que tout le monde se chaussait, il avait disparu... Mais mon Dieu qu'il avait eu peur !

 

 

Jacques des Gachons (1868-1945), in L'Almanach du foyer, 1923.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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