C'est Noël ! - La quinzaine des soldes

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C'E S T  N O Ë L !

 

 

 

 

 

 

Il y a vingt ans, les réjouissances de Noël en France m'inspiraient beaucoup d'aversion. J'y voyais le triomphe du matérialisme et de la goinfrerie.

 

De la Nativité, du petit Jésus, de l'espérance de la vie éternelle qu'il avait apportée aux hommes, il n'était à peu près pas question. On ne s'occupait que de dinde aux marrons, de truffes, de foie gras, de boudin blanc, de champagne. La fête de l'âme était devenue la fête de l'intestin. La fête des objets aussi : on "consommait" à tour de bras, c'est-à-dire qu'on envahissait les boutiques pour acheter n'importe quoi. Tout cet argent qui cascadait, c'était l'indécence même. Je me rappelle avoir intitulé, alors, une chronique de France-Soir : "La quinzaine commerciale".

Je n'étais plus si jeune, en 1975, que je n'eusse pu être un peu philosophe. Or je ne l'étais pas, je ne regardais pas au-delà du présent ; l'idée ne m'effleurait pas qu'après le beau temps vient généralement la pluie, ou, comme dit Racine, que "tel qui rit vendredi, dimanche pleurera". Je voyais la prospérité installée en France pour longtemps, peut-être pour toujours, et je pensais que les Français deviendraient de plus en plus semblables à des porcs à l'engrais, Cela me paraissait un triste destin pour un peuple qui avait donné au monde Montaigne, Balzac, Pasteur, Delacroix, Berlioz et la cathédrale d'Amiens.

On ne saurait vraiment dire que la Noël de 1995 est une quinzaine commerciale. C'est même tout le contraire. Les magasins, grands et petits, tentent de vendre en solde ce qu'ils ont, sans attendre le mois de janvier, comme ils le font d'habitude. Quant aux chalands, le cœur n'est plus du tout à la consommation, et il est possible que la moitié ou le quart des soldes, fussent-ils des plus avantageux, restent sur les bras des pauvres commerçants. Non seulement les Français n'ont plus autant d'économies à jeter par les fenêtres que sous Pompidou ou sous Giscard, mais encore les grèves de décembre les ont bien fatigués, surtout les Parisiens et les banlieusards.

Il faut bien l'avouer : les noëls de pénurie ne sont pas plus agréables que les noëls d'abondance. Ils sont même pires. Au temps de Pompidou, et plus encore au temps du général de Gaulle, on ne rencontrait pas, le 24 décembre, à tous les coins de rues, des malheureux tendant la main et quémandant "une petite pièce". Ceux qui mendient aujourd'hui travaillaient alors, et même s'ils n'étaient pas bien riches, ils étaient au chaud sous un toit et faisaient un bon souper. Comment en sommes-nous arrivés là ? Et de qui est-ce la faute ?

 

Nous avons eu pendant quatorze ans un certain président de la République, lequel, en principe, est responsable de tout.

 

[© Jean Dutourd, in Le siècle des lumières éteintes, Plon, 2001. Chronique du 30 décembre 1995]

 

 

 


 

 

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