Le temps des errances

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C'était l'été, le temps des errances ; je me trouvais flânant en des lieux où m'avaient précédé tant de voyageurs inspirés, et dans ma rêverie de promeneur solitaire, je me souvins soudain que Jean-Jacques, "après un déjeuner d'excellentes figues", avait aimé cette halte.

Puis le hasard me fit continuer vers l'intérieur, et je traversai un de ces villages qu'on dirait tout exprès bâtis pour perpétuer le souvenir d'Alphonse Daudet ; une humble affiche, qui invitait à la visite d'une rétrospective, attira ma curiosité. Mais l'heure de l'ouverture n'était pas encore venue : pour tromper mon attente, je poursuivis sur un chemin de rencontre, jusqu'à un cul-de-sac dont j'eus ensuite toutes les peines du monde à dégager mon véhicule. Là aussi, loin des circuits touristiques, soufflait l'Histoire. Au milieu des herbes folles, des chênes verts tordus par le vent, des touffes de lavande poussant dans un savant désordre, gisaient des théories de blocs taillés pour l'aqueduc tout proche, et abandonnés aux éléments depuis deux millénaires, selon des raisons qui m'échappent encore. Á quelque distance crissaient de gigantesques haveuses découpant, sans doute dans le même filon de calcaire coquillier, des pans de cheminées préfabriquées ; et l'on voyait une poussière blanchâtre s'élever, bientôt rabattue sur le bleu des lavandes, où des abeilles poursuivaient leur tâche immémoriale.




 

 

Je retournai alors au village et vins tirer sur un méchant brin de fil de fer ; à l'intérieur, et cela me sembla loin, une clochette s'agita ; la maison silencieuse s'ouvrit : passé l'huis, c'était un havre de paix.

 

 

 

 

 

 

 

Le vent furieux alentour épargnait le petit jardin, jalousement enclos et insoupçonnable de la ruelle. Je rencontrai un regard intensément bleu, et une voix mélodieuse qui m'admit à contempler les étapes de quarante années de travail assidu et obscur. Une fraction de seconde, je songeai au Narrateur face à Mme de Guermantes : "Elle laissa pleuvoir sur moi la lumière de son regard bleu"...

S'il y avait beaucoup de paysages dont le dépouillement s'accordait avec la lumière crue du lieu, je me souviens surtout des visages, parce qu'ils eussent frappé le plus ignorant des amateurs, ce que j'étais alors.

C'étaient, non des tableaux, mais des personnes d'une expressivité totale, quels qu'en fussent l'âge et le sexe. Ce jour-là précisément, le fils de la maison étant venu rendre visite à ses parents, je pus observer, dans son attitude d'enfant, toute la richesse de son chemin d'homme déjà en filigrane sur la toile. Il y avait aussi, burinée dans l'acier, la force de conviction d'un homme qui n'avait de cesse de témoigner sur le destin tragique de son peuple. C'étaient autant de présences, réelles et immatérielles à la fois, que l'art du peintre avait tenté de traduire dans son inlassable interrogation du mystère des visages.

Comme la foule ne se pressait pas, on m'offrit un rafraîchissement, et nous devisâmes, tandis que mon regard s'attardait sur une nature morte. En souriant, mon hôtesse me raconta que son foyer n'avait jamais mené grand train ; mais lorsqu'il ne pouvait y avoir de viande sur la table au repas, au moins un bouquet de fleurs occupait la place d'honneur. J'appris aussi que, dans sa première époque, elle avait, par nécessité, peint sur commande, ce qui lui permit d'équiper matériellement le jeune ménage. Et elle me montra fièrement son seul luxe, une machine à coudre d'une marque étrangère très réputée, salaire du portrait de quelque capitaine d'industrie.

Me pardonnera-t-on jamais la comparaison qui me vint alors à l'esprit, et ne m'a pas quitté depuis ? Comme le peintre, la couturière met en scène des parcelles de vie rêvée ; et si elle s'appuie sur un modèle, elle se situe dans l'exacte dignité d'un Utrillo puisant son inspiration à même des cartes postales. J'avais devant moi le résultat de toute une vie de méditation, de travail et de silence, rythmée par la course d'une aiguille qui coud et de pinceaux qui brossent.

Mais le soir tombait, et je dus prendre congé infiniment plus riche, je dois le dire, qu'à mon entrée. De l'humble tailleur de pierres romain ou gaulois à la couturière dont le luxe était de pouvoir créer des toiles, j'apercevais un lien direct, celui du dépassement de soi dans la recherche du Beau, sans souci du paraître, des coteries à la mode ou du pouvoir de l'argent. Et me revint à l'esprit l'image profondément enfouie de ma grand-mère et de ma mère, penchées à l'ouvrage, des journées entières, sur d'antiques Singer. Et allez savoir pourquoi, mon premier geste, rentré chez moi, fut d'acheter une machine à coudre, dont je n'avais bien entendu pas l'usage. Ricanez, esthètes patentés !








 

Puis la vie me reprit, comme on dit. Je sus par quelque hasard, un an plus tard je crois, que le peintre s'était rendue, sans bruit, au firmament comme chante le poète, dans la certitude de parvenir à la vision de la Face. Tout mécréant que je suis, j'écoutai à sa mémoire le Requiem de Mozart. Elle eût aimé. C'était la fin de l'été, il y a bien longtemps de cela.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et aujourd'hui que je suis à mon tour prêt pour le grand voyage, je m'arrête souvent devant un tableau que j'acquis jadis pour bien moins que le coût d'une petite machine à coudre. Et je songe que si le Gardon continue à couler tout près de là-bas, "sous le simple et noble ouvrage", il doit être un peu plus gros du lumineux sillage de celle qui croyait à l'ineffable au-delà des êtres.

 

 

 

© Texte écrit le 6 VII 89