Colonie jolie...

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[Souvenirs d'une lointaine enfance heureuse et meurtrie : "L'enfance est le tout d'une vie, puisqu'elle nous en donne la clé" (François Mauriac, Mémoires intérieurs, 1959, p. 9).

Texte rédigé en fervent hommage à l'écriture de "L'Écriture ou la vie", de J. Semprun]

 

"Infandum, regina, iubes renouare dolorem" (P. Virg. Maro, Aeneis, Liber II - 204)
"J’écris ce que je ne pourrais dire à personne" (Primo Levi, Si c'est un homme (chapitre 15, Die drei Leute vom Labor)
"Quod vitae sectabor iter ?" (Descartes, 3e rêve, 10 novembre 1619).
"Au commencement, il y eut un grand tumulte [...]. Ce n'est pas ça, l'enfance. Cela ne devrait pas être ça. C'est une aube, l'enfance, non ces clameurs, non cette peur". (Félicien Marceau, Les Années courtes, 1968)

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[…] Toute l'après-midi était à moi, durant ces congés de février. Harassé que j'étais par l’écriture de ce driver pour la Tandy DWP-510 dont je n'avais pas réussi, en deux jours de complète quiétude, à venir totalement à bout, je décidai soudain, pour me changer les idées, d'aller en compagnie de mon loup fidèle parcourir le Trièves, jusqu'au lieu de mon ancienne colonie.

J'ai emprunté la Nationale 75 ; après Monestier, j'ai poursuivi jusqu'à cet embranchement à gauche, au sommet de la légère montée du col de Fau conduisant à Roissard. Je voulais depuis si longtemps connaître ce village, à cause d'une fallacieuse fixation, lors de modestes débuts d'enseignant, sur le logement de fonction ("logem. neuf, 4 pièces dont 2 à feu, jardin 13 ares") attaché à l’école à classe unique. Le village traversé, s'offrait la direction de Mens. Petite route qui serpente, traces ténues de la dernière neige de l'hiver, somptueux aperçus, à tel ou tel détour, sur le Mont Aiguille dont j'ai longtemps suivi la silhouette jusqu'à sa totale disparition dans une descente conduisant à un pont d'ancien temps, au-dessus de l'Ébron.

Et ce fut la lente ascension vers Mens, bientôt apparaissant face à moi ; rencontre un peu surprenante au sein d'un univers aride, un peu inattendue quand bien même les panneaux l’indiquaient, et en dépit de ma connaissance bien antérieure de la région. Difficulté, dans cette unique rue étroite, à trouver la direction adéquate, celle de Tréminis. En définitive, c'était un détour pour rien - la route du Col de Mens étant interdite à la circulation - sinon pour traverser un bourg protestant replié sur lui-même dans un temps comme aboli, dont le meilleur symbole était la première école normale de France, protestante bien sûr, créée ici même par le pasteur Neff, un demi-siècle, mais oui, avant les lois organiques de Jules Ferry ; et de longue date transformée en maison de retraite, ou de convalescence. Malgré moi, j'ai songé à Guillaume Apollinaire, parlant, en 1915 (mais à propos de Nîmes), de "ville mélancolique et huguenote".

Des paysages reconnus, retrouvés à présent. Sur la droite, l'indication de Lalley, source essentielle d'inspiration de Jean Giono. "C'est de ce pays, au fond, que j'ai été fait pendant presque vingt ans", peut-on lire sur les murs de la mairie. Il y reçut André Gide, venu lui soumettre des pages de son Journal, y fit de "longues marches dans la montagne", fréquentant les paysans "âpres et doux". En face, une route que j'ai, en rang parmi les autres colons, souvent parcourue à pied. Château-Bas tout d'abord, où nous venions chaque dimanche dépenser dans la maison Brachet quelque menue monnaie en cartes postales et bâtons de réglisse. Château-Méa, enfin, toujours dominé par le Grand-Ferrand : "le bout du monde sous le Ferrand", disait encore Giono, de ce pays où il séjourna entre 1931 et 1939, et que Batailles dans la montagne fait vivre.

L'émotion m’étreint : c'est par des images que commencent les récits et les aventures. À mon tour d’être "comme éclairci de l'air respiré". Mais quelle tristesse de revoir un hameau désert sous une pluie fine, apparemment vidé de ses habitants, dans un paysage que l'hiver a désolé : ici, "le bas, le sombre, le bleu et la neige parfois se mêlent". Le bas et le sombre seront aujourd'hui mes compagnons. Arrêt au pied de la colonie. Le vieil hôtel semble délabré, voire abandonné. Malheureusement, ce n'est pas qu'une impression : ici aussi, le stupide principe de précaution a frappé ; comme tous les bâtiments qui ne répondent plus aux normes nouvelles, il a dû renoncer à sa vocation première. La terrasse sur laquelle j'ai été photographié il y a si longtemps, tout au fond du groupe, devant Monsieur Raoux et juste à côté de mon cher Monsieur Christien, est cependant toujours surmontée de l'inscription :

 

COLONIE DE VACANCES DE LA VILLE DE PERTUIS

 

Et voici que cette vieille carte postale, elle est sous mes yeux. Je retrouve tant de détails qui s'étaient évanouis.

Derrière moi, debout dans l'embrasure d'une fenêtre du réfectoire, c’est le fils Calmels, en salopette comme moi. Quelques années plus tard, j'allais passer de nombreuses vacances d’été à travailler dur chez son père - qui me montrait à lui comme exemple, et je finis par atteindre l'excellence dans la préparation, et la réparation, de ces cagettes où de très jeunes femmes, dont certaines, taquines, se plaisaient à émouvoir l’adolescent, allaient déposer en ordre, délicatement, des théories de melons. Le père Calmels m'avait même un temps flanqué d’un aide, un homme d'une trentaine d’années, un peu paumé, vivant avec une jeunesse qu'il avait mise enceinte, avant que cette éphémère compagne ne s'en allât en épouser un autre. Trouverait-on, aujourd'hui, un garçon de quinze ou seize ans donnant des ordres à un adulte deux fois plus âgé que lui ? Mais je n'avais pas encore intégré le corps des fonctionnaires et ma compétence, dans ce modeste quoi qu'indispensable domaine, était reconnue. Et elle n'était pas discutée. Le jeune Calmels, dans l’embrasure de la fenêtre, s'en est souvenu. Quarante ans plus tard, il me l'a rappelé. J’ai été, trois ou quatre années durant dans son village, spécialiste de l'emballage des melons de Cavaillon. Nous expédiions sur le Carreau des Halles, car Rungis n'était pas encore en service, les fruits les meilleurs. Les immangeables, du moins pour nous, nous les envoyions à Grenoble. Dans ma tête, ne faisant pas encore le lien entre la commune la plus méridionale de l'Isère et la capitale des Alpes – où je devais être appelé à parcourir l'essentiel de ma vie -, j'imaginais un pays de sauvages se délectant de fruits que nous, Provençaux, abandonnions aux poules et aux cochons...

 

La peinture de l’inscription a pâli et s’est largement écaillée. Et on devine, plus qu'on ne lit réellement, l'ancienne destination de l'édifice. Les nombreux volets sont endommagés, dégondés, certains entrouverts. J'ai un peu écarté ceux du rez de chaussée : immédiatement, c'est plus de quarante années que j’ai franchies.

Quarante années qui me séparent du petit garçon éploré ne voulant pas quitter les jupes de Marraine Rose, tant l'insupportable absence lui semblait devoir durer toujours, mais qui était heureusement tempérée par les lettres qu’elle m’adressait. Elle s’y s'inquiétait immanquablement : n'avais-je pas oublié, tel ou tel soir, de faire ma prière ? D'ailleurs, lors de mon troisième et dernier séjour, à la fin de la classe de sixième, la séparation atroce avait eu lieu. Depuis près d'une année déjà, je n'étais plus cette tête au front pur qu'aucun deuil ne voila. Exclu de mon monde, de la maison aux tamaris et aux palmiers ; désormais, je ne cesserais plus de me sentir comme exilé de l'intérieur - formule que je devais découvrir, beaucoup plus tard, dans une lettre de Durkheim à son neveu Marcel Mauss. Parrain G., que je suivais lentement, lui remettant à chaque pas la pantoufle que, atteint par la maladie de Parkinson, son pied laissait échapper, nous avait quittés, quelques mois avant l'invasion de la zone libre. Lui qui avait été un fringant étudiant à la Faculté de Genève, rivalisant d'émulation avec son condisciple Louis Segond - le futur traducteur de la Sainte Bible -, lui qui, à Paris, avait pris fait et cause du côté de Dreyfus, et qui avait été si actif dans la querelle précédant la séparation des Églises et de l'État avant d'exercer son ministère pastoral auprès des forçats guyanais, n'était plus que l'ombre de lui-même. Et ce serait risquer un très mauvais jeu de mots que de dire qu'il cassa sa pipe en 42, alors qu'il ne la fumait plus depuis longtemps, cette pipe dont le foyer reproduisait la tête de Pétain ! Et comment parler de l'évidente contradiction entre ce symbole de la collaboration, présent dans la maison, et l'écoute fervente, chaque soir, sur le poste Philips type "boîte à jambon", de l'émission de Radio-Londres, incroyablement brouillée par les services allemands ? C'est que lui, "volontaire au front" qui avait participé "à la Meuse, Verdun, en Orient, et durant toute la campagne", conservait pour le vainqueur de Verdun une admiration sans bornes nullement oblitérée par les évènements récents.

Cette réponse au Débarquement d'Afrique du Nord avait conduit chez nous d'interminables colonnes de soldats, tout d'abord de débonnaires Italiens qui avaient arrêté leur progression vers le cimetière ; descendus de leurs camions, ils s'étaient par centaines répandus sur le talus et, couchés dans l'herbe, avaient longuement chanté à tue-tête, avant de disparaître en direction du sud. Peu de temps après, la même scène se reproduisit, mais avec des soldats du Reich, et ce fut une tout autre musique : plusieurs heures arrêtée, la colonne observa un silence incroyable. Sur chaque marchepied veillait un soldat en armes, le visage fermé. À l'intérieur des camions bâchés, les fantassins étaient serrés sur des sortes de bancs, et les visages n'étaient pas plus avenants : on eût dit des statues de sel, à la férocité rentrée. Ce spectacle m'impressionna tant que j'en eus la colique pendant un bon mois ; elle fut combattue à coups de Lactéol et de Formocarbine naphtolée.

Ah ! Cher Docteur Goy, de la rue Colbert, qui à plus de soixante ans parcouriez encore, à vélo - comme le pasteur Teulon - les communes du Pays d’Aigues ! Vous, protestant exemplaire, il m'a fallu quarante ans pour découvrir, par hasard, en visitant à Pranles la maison de Pierre et Marie Durand, qu'à vos qualités d'écrivain vous joigniez un sens aigu du dessin à la plume ! Car l'image d'une Marie Durand grave et déterminée, qui occupait la place d'honneur sur notre cheminée, je l'ai retrouvée signée de vous, un beau jour, et avec quelle émotion, au Musée du Vivarais Protestant !

Diabétique, Marraine Flavie avait assez rapidement suivi son époux parkinsonien, elle qui anticipant La Soupe aux Choux, se soulageait si souvent à table, et qui répondait naïvement aux remontrances irritées de Rose, sa sœur cadette : "que veux-tu, ça vaut mieux que d’avoir mal au ventre !". Maux qu'elle soignait à l'aide de l'Élixir Parégorique Lafran... Marraine Rose, enfin. Me lâchant brutalement la main, elle disparut prématurément, comme on dit par euphémisme ("Voilà que tu n'es plus, ayant à peine été !")  : je ne serais pas envoyé au Collège du Chambon-sur-Lignon ; et mes cours de piano cesseraient sur-le-champ.

Trop de disparitions, vécues si tôt, si rapprochées les unes des autres. Trop de violences. Trop de sang. Trop de larmes - sunt lacrimae rerum. Bientôt, les yeux deviendraient secs. Mon indicible solitude ne faisait que commencer, comme le voyage dont je ne reviendrais jamais. Car il ne s'agissait plus, cette fois, d'aller en colonie reprendre des forces en altitude, avant d'attaquer vaillamment une nouvelle année scolaire, mais tout simplement de débarrasser le plancher. L’enfance est le tout d’une vie, puisqu’elle en est la clé, écrivait Mauriac dans ses Mémoires intérieurs. Que de fois ai-je eu l’occasion de vérifier cette assertion !

Lors de mes vingt ans, je m'en fus à Crest (patrie d'un saint homme, le docteur Paul Goy), rencontrer un jeune retraité, William. "Petit", me dit cet ancien voiturier en appuyant ses deux mains sur mes épaules dès que je m'eus fait connaître, "ton père, c'était un dur. Il en a pris, des coups de ceinturon, je peux te le dire. Il n'a jamais bronché". Orphelins tous les deux, l'un parisien, l'autre brestois, ballotés depuis la prime enfance d'un centre à un autre, d'un placement à un autre, ils avaient fini par échouer, vers leurs treize ans, dans la campagne drômoise. Et William faisait allusion à la dure condition des garçons de ferme privés de famille, dans les années vingt. Mais il y a des coups qui font plus mal que ceux de ceinturon - dont la douleur s'estompe rapidement. J'en ai fait l'expérience, je peux en parler, mais à voix basse, le genre de la maison n'étant pas l'étalage, ni la pleurnicherie. Qu'on ne m'allègue donc point, pour me le reprocher, que je suis dur, comme mon père ; je le suis devenu ayant perdu Rose, et presque sans jamais broncher. Sans cela, je n'eusse point survécu.

 

Près d’un demi-siècle me sépare de cette odeur bien particulière que je retrouve, comme si je ne l'avais jamais perdue, enfouie si profondément en ma mémoire mais immédiatement resurgie, l’odeur de notre réfectoire. Au fond, l'emplacement du castelet à travers lequel Monsieur Raoux, le sévère Directeur (dans le civil à la tête du groupe scolaire Saint-Ruf d'Avignon), m'avait si souvent fait rêver par le truchement de ses marionnettes, dont je savais la vacuité mais que je me plaisais à imaginer sous une véritable identité. C'est devant cet ersatz de théâtre que j'ai souvent ri, mais plus encore tremblé aux aventures, à peu près toujours identiques, de Guignol et Gnafron. Et, la veille de chaque départ, senti monter les larmes. C’est derrière ce castellet aussi que mon diminutif fut prononcé, cette année où mon arrivée avait été retardée de deux jours, à cause d'une blessure au pied, acquise au cours d'une baignade à La Bonde.

Marraine l'avait soignée avec son remède miracle, des pétales de lys Royale macérés dans de l'eau-de-vie, appelée chez nous, d'après l'expression de la pharmacienne Revat, eau-de-feu ; ou peut-être avait-ce été grâce au Borostyrol Schlatter, fort en usage dans la maison ? En tout cas, la cicatrisation n'était pas complètement achevée. Je n’étais pas, en arrivant, allé directement me présenter au Directeur, mais à la jeune infirmière. Et il avait pris pour de l'impolitesse ce qui n'était que gaucherie et timidité d'un enfant de la campagne, plus habitué à ramasser ces cardèles dont raffolaient les lapins qu'à pratiquer les bonnes manières. Lors de la promenade du soir, M. Raoux m'avait froidement et publiquement tancé sur le pont séparant Chäteau Méa de L’Église, et son intervention sèche m'avait glacé. Sans doute s'étant rendu compte de mon désarroi, il avait essayé de rattraper son rudoiement en manifestant discrètement sa sympathie que je croyais loin, à ce moment-là, de m’être acquise.

Un peu plus au fond, dans une partie si sombre que seul le souvenir put la reconstituer, démarrait cet escalier qui conduisait, à l’extérieur, vers le local des douches et les communs. Que de fois l'avons-nous emprunté en file indienne, dans une marche forcée au cours de laquelle nous avions chacun à prendre un gobelet métallique rempli d'eau javellisée ! Il nous fallait alors, sous le regard sourcilleux du Directeur, consciencieusement nous gargariser certains soirs d'épidémie, réelle ou supposée, et soudain il me vint à l'esprit que l'immense attachement, pour ne pas dire vénération, que je porte encore à l'eau de Javel, date peut-être de ce temps-là. Et que c’est en ces lieux paisibles qu’une grande partie de moi-même s’est formée.

Devant moi enfin, ces longues tables aux plateaux épais sur lesquelles nous prenions bien entendu nos repas, mais exécutions aussi, les après-midi de pluie, des travaux manuels qui nous conduiraient immanquablement à fabriquer, par équipes, les cerfs-volants qu’au premier rayon de soleil nous verrions, à partir de la colline proche, s'élever avec grâce dans les airs. D’où vient qu'elles remplissaient toutes leur fonction, ces délicates figures de papier vivement coloré tandis que, devenu adulte, et malgré de nombreuses tentatives, il m'a toujours été impossible d’en faire décoller une seule ? C'était également la place du rite de la lettre aux parents, et je me souviens que Monsieur Raoux passait dans les rangs, lisant par-dessus nos épaules, et censurant à haute voix tout propos qu'il jugeait déplacé, je veux dire critiquant le mode de vie, à vrai dire assez bienveillant, qu’il nous imposait.

C’est dans cette pièce aussi, un jour d'écriture justement, que j'ai commencé d'aimer l'encre de couleur verte parce que Chef Henri - nous appelions ainsi nos moniteurs - qui lui aussi rédigeait sa propre correspondance, usait de cette encre. Le Bleu des mers du Sud m'a longtemps suivi, jusqu'à ce moment où, perdant mon énième stylo sur quelque banc de quelque Faculté, j'ai sagement décidé d'en rester à l'encre noire, et de ne plus sortir d'engin de valeur de ma pièce de travail.

Et c'est bien sur cette même terrasse que j'ai assisté par hasard, un soir, au retour plus que tardif de Martine, la fille aînée de M. Christien ; elle s'était laissé séduire à seize ou dix-sept ans par le plus charmant des moniteurs, Chef Étienne, un bellâtre assurément. Et elle avait oublié le temps dans ses bras ; sous la publique et furieuse engueulée de son père, à cause de l'escapade amoureuse, elle se tenait les yeux baissés, dans l'attitude soumise et résignée qu'on voit, sur une fameuse photo de Cartier-Bresson, prise par une collaboratrice des nazis dénoncée par une déportée toutes griffes dehors, prête à sortir la boîte à gifles.

J'ai revu Martine en octobre 1957, enceinte jusqu'aux yeux, accompagnée d'un mari très prévenant et ressemblant à Chef Henri – mais ce n'était pas lui - patientant comme moi, du côté des Fenouillères, devant le guichet d'inscription de la faculté des Lettres d'Aix-en-Provence.

C'est sur la même terrasse, aussi, que j'ai vu danser ma demi-sœur Simone, la caganisse de la famille, devenue colon à son tour, avant d'être prestement envoyée pour maladie contagieuse à l'ancien hôpital de La Tronche, où mon frère Fernand, à l’août 1959, vint la récupérer avec la fameuse Citroën Quinze chevaux-Six cylindres.

C'est là enfin que j’aperçus pour la première fois le bedonnant Charles Lussy, député de Pertuis au triple menton, venu nous visiter. L'hommage de nos pommes de terre cuites sous la cendre n'avait pas paru beaucoup le séduire. Mais j'ai su, devenu homme, qu’il avait très courageusement fait partie, en mai 1940, des quatre-vingts opposants à Pétain. Je l’ai croisé, bien des années plus tard, rue Colbert, devant la Pharmacie Revat, en compagnie d'Alain Savary, honni de Toulouse et qui était à la recherche d'une nouvelle circonscription…

 

Je suis redescendu jusqu'à la route conduisant à l'Église. À gauche, la salle de douches communes, où j'ai tant eu de mal à me mettre tout nu devant les autres, devenue infâme débarras. J'ai traversé la petite route, mon chien aux talons. Le terrain de jeux bordant le torrent m'a paru bien étroit, alors que dans mon esprit il s'agissait d'une esplanade - que nous nommions le Parc - où ne manquait pas la place pour nous ébattre. Mais surtout, sur la droite, épousant la courbe que fait à cet endroit la route conduisant au chef-lieu, le terrain de volley. J’y ai appris le b-a ba de mes futurs services canons. Dans ma jeunesse, ils devaient stupéfier tant et tant d'adversaires médusés et totalement incapables de me contrer. En cette fin d’après-midi, cet ancien terrain ressemblait au drapeau de la misère, bordé par son grillage dans un état de rouille avancé, jusqu'à le faire disparaître en maints endroits.

Sous les arbres du Parc eut lieu ma première intervention de Grand Chef, pour défendre un camarade moqué au prétexte que son père était communiste ; j'avais demandé si cela signifiait voleur, et les brimades s'étaient arrêtées net. Ne se nommait-il pas Dauvergne, ce jeune colon pris à partie sur les opinions prêtées à son père, et jusqu'à cette minute complètement sorti de ma mémoire ?

Je me suis avancé jusqu'à l'Ébron, où nous lavions deux fois la semaine, sitôt le repas de midi terminé, notre linge de corps. Le souvenir me joue-t-il encore des tours, ou bien c'est le torrent, dont le profil a été fortement modifié, qui me trompe ? Plus de courant large et joyeux sautant les pierres, mais un mince filet grisâtre se confondant avec la nuit tombante. Il est vrai qu'en amont du pont, la seule activité humaine décelable était un dragage intensif opéré par deux pelleteuses déversant leur dégoulinant butin dans un énorme camion, dont les roues boueuses avaient laissé de grasses empreintes sur la chaussée.

Au centre du Parc avait lieu, à peu près chaque fin de semaine, le traditionnel feu de camp. J’ai revu M. et Mme Raoux prenant à partie les gens du cru venus en bandes rigolardes se moquer bruyamment des colons. Et me suis souvenu des paroles fortes et dignes, malgré la colère, qu'avait prononcées Mme Raoux au sujet de l'effet négatif de ces lazzis railleurs sur nos jeunes esprits, avant de maîtriser difficilement un des moniteurs au sang chaud – le fils de la Droguerie Silvy, rue Colbert justement, parti pour faire le coup de poing. Autour de ces feux j'ai appris les chansons que j'ai tant aimé interpréter, recherchant dans la paisible obscurité d'été la voix pure du rossignolet des bois, et que je me surprends encore, de temps à autre, à fredonner en me rasant : "Nous marchons dans la nuit profon-on-de, la main dans la main..."

Mais il fallait cesser de remonter le temps, et de s'accrocher aux pas d'un petit garçon disparu, et pourtant tellement présent ! Alors ce fut le retour, après un crochet par le village, et la recherche des sentiers conduisant, l'un à la source soufrée, et l'autre en direction du Mont de Ménil. À son sommet j'entendis Chef Henri faire un cours sur l’amitié à Martine Christien, avant de griffonner une phrase sur le papier enfermé dans un cylindre caché sous une grosse pierre. Qu’avait-il donc écrit d'important, ce matin-là, et cette trace est-elle longtemps demeurée, humble témoignage d'un être au cœur pur ?

 

 

Au passage, l'idée me vint de pousser jusqu'à la gare de Saint-Maurice-en-Trièves, mon premier contact, en 47 ou 48, avec l'Isère où je devais revenir, quelque dix années plus tard, passer l'essentiel de ma vie d'homme, jeune puis mûr.

Deux amies lycéennes

 

 

N'était-ce pas là que j'avais vu Tatie Florence, ancienne Directrice d'école à Grans puis à Marseille, la meilleure amie, depuis le Lycée aixois de la place des Prêcheurs, de Marraine Rose - et qui lui survécut de vingt ans -, pour la dernière fois ? Elle séjournait chez son fils Maurice, qui y possédait une résidence secondaire. Rongée par le cancer, elle n'allait pas tarder à rejoindre Augustin, le compagnon de sa vie, lui qui m'avait raconté tant d'histoires sur la guerre de 14, qu'il avait traversée de bout en bout sans une égratignure, parti l’année précédente, en 1969. Ou bien étais-je en train de mélanger la vision d'une photo d'elle prise à Saint-Maurice, avec une rencontre que j'eus avec Maurice, à Tréminis précisément ?

Le souvenir des cohortes de matériel militaire américain encombrant les abords de la gare m'envahit. Avec à nouveau des bouffées, mais de première enfance.

 

 

Julien Clamand, la cinquantaine, se tient contre la grange de Monsieur Guarin, à deux pas de moi. Mais que fais-je à ce moment, si près de lui, en dépit du danger évident ?

Sans doute aurai-je échappé à la vigilance de Marraine Rose, à ces heures de pur bonheur passées dans la bibliothèque, ou bien n'ai-je pas voulu écouter en sa compagnie une conférence radiodiffusée de Maurice Tièche, dans le cadre de la Voix de l'Espérance, dont elle suivait les émissions avec ferveur ?

Des heures qui précisément suspendaient ce temps d’une vie un peu lente, très rurale, à l'allure de l'âne de Monsieur Guarin qui nous transportait, Marraine et moi, vers l'étude de notaire implantée dans le village voisin. Maître Marcel allait la gruger de belle façon – que ne rattraperaient pas les années qu'il purgea en prison, je le sais aujourd’hui. Et je sais ses complices... et leurs descendants.

À l'époque, tout innocent, je ne pesais guère plus que mon poids, qui se trouvait être de 31 kilos et demi, soit environ le tiers de ce qu'il est devenu aujourd'hui : c'est dans un carnet de Rose, que j'ai trouvé ce renseignement ; elle l'avait inscrit, après un passage à la Pharmacie Revat, lors des vacances de la Toussaint 1950. C'était aussi la dernière fois que je la voyais... Plus tard, au temps de mon adolescence, un jeune pasteur me confia : "que veux-tu, ce sont des protestants sociologiques !" Sociologiques peut-être, mais surtout des crétins aimant l'argent, comme dit Giono, et Dieu que cette engeance est répandue, qui va parfois jusqu'à s'abriter sous des oripeaux vaudois ! Huguenote dont je n'ai même pas hérité de la croix, Rose croyait au Ciel, dur comme fer ; les protestants "sociologiques", eux, croyaient d'abord à la terre, et même aux hectares... Mais pourquoi donc, nom de D., Dieu n'a-t-il pas créé tous les réformés à l'image du Docteur Goy ?

 

C'est à Monsieur Guarin que je dois l'amour sans doute immodéré que je porte à ma langue, non pas la première, qui fut le Provençal, la belle et chantante lenguo nostro, mais le français de l'école. C'est aussi, évidemment, au milieu qui fréquentait la maison, essentiellement composé d'instituteurs en retraite, lesquels veillaient affectueusement sur mes progrès, et surtout parlaient entre eux au passé simple ("Casimir et moi nous allâmes..., nous fûmes..., nous dormîmes...") une langue tellement délicieuse, comme ne disent pas les jeunes, qui utilisent à tort (mais leur connaissance de l'outil langagier est tellement sommaire), à la place, un adverbe de quantité exprimant l'excès.

Monsieur Guarin était un homme doux, dont l'équanimité du caractère devait dissimuler l'effroyable peine qu'il a dû emporter jusqu'au tombeau, d'avoir un beau matin, découvert à ses côtés sa bien-aimée, toute froide : elle était passée dans la nuit. Veuf inconsolable, qu'une incommensurable naïveté porta à confier le soin de ses affaires à un aigrefin, il se trouvait un jour dans la salle à manger, pour je ne sais plus quelle raison.

Arriva un couple de "mendigots", comme on disait alors, et comme on en voyait souvent passer, en ces temps de guerre, venu demander l'aumône d'une maigre pitance, et peut-être d'un gîte pour la nuit. Monsieur Guarin, sans hésiter, leur montra d'un geste son hangar de paille : "vous pouvez y passer la nuit, dit-il ; pourvu que vous n'allumiez pas de feu". "Pourvu que vous n'allumiez pas de feu"... Cette phrase qu'alors je ne savais pas concessive, avec son magnifique subjonctif, résonne encore en moi. Et je continue à bénir l'intervention, somme toute anodine, de Monsieur Guarin, qui fut en partie à l'origine du chemin de ma vie.

Marraine avait découpé pour moi, dans Le Petit Provençal, un feuilleton. Toute fière, elle alla un jour le tirer du grenier où elle l’avait conservé. C'était Mère Barberin qui luttait contre Barberin, et je vivais le départ de Rémi comme le mien, comme s'il devait avoir lieu dans ce pré en légère pente, devant la maison, où lorsque le vent soufflait, les folles herbes se couchaient en formant des vagues. Aujourd'hui, la vie est passée ; l'extension de l'école communale s'est faite dans le pré que la folle avoine a déserté. Les enfants qui s’y poursuivent, insouciants, ne savent pas que j'y ai vécu des affres. Mais les rats avaient fait leur œuvre, et Marraine ne put m'en lire qu'une partie ("Lorsque je pleurais, il y avait une femme qui me serrait si doucement dans ses bras, que mes larmes s'arrêtaient de couler"). Je n'ai jamais lu Sans Famille jusqu'au bout, et ce manque est devenu pour moi un impératif catégorique (pardon, Emmanuel !).

 

 

Deux grenades quadrillées en mains, Julien Clamand grommelle : "S'ils viennent, ils trouveront à qui parler !" Mais qui visait-il ? Il songeait à des soldats allemands qui me paraissaient, à trois ans, bien improbables. Peu après sa naissance mosellane, Julien avait rapidement quitté le Reich allemand avec sa famille pour venir s'établir en France. Il devait donc avoir quelque raison de haïr les "Schleus"... "Et qu'ça saute" était son expression favorite. Ça aurait pu sauter, ce matin-là ! Mais les soldats allemands ne vinrent pas, du moins pas pour des exactions. Nous avons eu la chance inouïe de vivre dans un endroit protégé, bien à l'écart de tout affrontement. Monsieur Clamand m’impressionnait beaucoup, avec son bras droit meurtri, gainé de cuir fauve, quand il me faisait monter dans sa Berliet (aujourd'hui, l'article R.412-6 du Code de la route lui interdirait la conduite automobile...).

mariage

 

Grand blessé de la Grande Guerre, il avait, dans les années vingt, épousé Jeanne, une jeune institutrice."C’est pour l'argent qu'elle l'a épousé", me disait souvent ma mère biologique, jamais en retard d'un sarcasme. Mais après le mariage, de l'argent il n'y en avait pas, ou guère. Il n'y avait qu'une maigre pension de mutilé. Et pas davantage d'amour.

 

Jeanne Clamand ! J’aimais,  que dis-je j'adorais sa voix métallique, sans doute devenue chevrotante, vers la fin ; car elle s'en est allée il y a peu, à près de cent ans, tout de même. À la maison, on parlait d’elle à voix basse, pour que je n’entendisse point. Sans doute s’indignait-on : elle trompait son mari presque ouvertement, avec le boucher du coin ! Mais ces basses contingences et autres rumeurs certes fondées me passaient très largement au-dessus de la tête. D'autant plus, mais je ne le savais pas encore, qu'il devait s'agir d'un parent d'élève, constellation fort répandue au sein du monde enseignant lorsqu'il entend s'encanailler.

Ce qui m'importait alors, c'étaient les livres que m'offrait Jeanne, à chaque Nouvel An. Et je garde très précieusement ce Grand Meaulnes (illustré par Claude Delaunay) que je reçus au cours de l'année de Quatrième. Il appartenait à la fameuse collection Bibliothèque Rouge et Or, dont l'intention affichée était de "contribuer à former le goût des moins de vingt ans et aussi à révéler ou à confirmer des vocations artistiques", car si l'on était trop ambitieux dans ce temps-là (il n'y a qu'à voir les programmes scolaires !) du moins était-ce pour une excellente cause, et parce qu'on ne méprisait pas en l'écolier le futur homme, le préparant comme à présent à l'inculture, à l'obéissance et à la résignation. Ce fut pour moi un éblouissement qui a perduré si longtemps que je dois avouer le garder encore :


 

"Yvonne de Galais, nous avons reconnu
Glissant près des étangs votre princière image,
Et votre grâce claire, et votre œil ingénu
"...

 

 

À un âge déjà avancé, n'ai-je pas repris cet ouvrage en principe destiné au temps de l'adolescence et poursuivi, aidé par les Métaphores obsédantes de Charles Mauron (un aveugle qui voyait beaucoup mieux que la plupart des voyants) le mythe personnel d'Alain-Fournier et ses images maritimes (..."je regardais avec les autres cet attelage perdu qui nous revenait, tel une épave qu'eût ramenée la haute mer - la première épave et la dernière, peut-être, de l'aventure de Meaulnes"...) ?

Et j'étais encore devant la maison, lorsque son frère Auguste s’est précipité au-devant d'elle, venant de l'Escandilhado, pour lui annoncer le décès subit de son mari. C’était en 1949, Julien avait cinquante-huit ans, elle dix de moins. Sous mes yeux, elle fondit en larmes bruyantes, d'une manière si spontanée, en apparence, que j'en fus longtemps bouleversé. Mais peut-être sortait-elle à peine des bras de son amant, qu'elle épousa d’ailleurs beaucoup plus tard, à Marseille, pour éloigner les curieux, disait-elle. 

Dans combien de circonstances aussi diverses que variées,  ai-je eu par la suite l'assurance que les larmes féminines ne sont, la plupart du temps, que rideaux de fumée, pour soi-même ou pour la galerie. C'est Louise dite Jeanne Planchon, épouse Clamand puis Veuillard, qui m'a donné la première leçon. À l’époque, je n’avais pas encore lu Montaigne, prétendant que la plupart des chagrins des dames sont artificiels et conventionnels. Mais la leçon ne s'est jamais démentie. Le Maire de Bordeaux avait, n'est-il pas vrai, quelque expérience en la matière.

 

 

© S. H., premier brouillon rédigé au retour, vacances d'hiver, l5 février 1989

 

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