Colonie jolie (2)...

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[Souvenirs d'une lointaine enfance heureuse et meurtrie : "L'enfance est le tout d'une vie, puisqu'elle nous en donne la clé" (François Mauriac, Mémoires intérieurs, 1959, p. 9).

Suite du texte rédigé en fervent hommage à l'écriture de "L'Écriture ou la vie", de J. Semprun]

 

"Quelle drôle d'idée, vraiment, de remuer toutes ces choses mortes" (Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture, 1972, Folio, p. 136)

"Mes idées ne me viennent pas immédiatement à l'idée. Il me faut du temps, des tâtonnements, et des ratures". (Alain Finkielkraut, in Le Monde des Livres, 20 mai 2011, p.12).

Barb vit aux États-Unis : "J'ai été adopté lorsque j'avais huit mois, et donc la famille ne m'est jamais apparue uniquement à travers les personnes de même sang.
La famille, cela signifie les personnes que vous aimez, qui vous aiment, qui vous rassurent, et qui vous donnent la sensation d'être en paix avec vous-même". (Six milliards d'autres - La Famille, par Yann Arthus-Bertrand in Le Monde du 31 décembre 2008).

"Je ne suis plus à l'âge où l'on court, mais à celui où l'on se souvient" (Jean Giono, Les Bruits, 9 juillet 1963, in Les terrasses de l'île d'Elbe)

"On vieillit vite sur cette terre, qui déjà se refroidit. Mais la vie vaut d'être vécue. Il faut savourer ce déjeuner de soleil en bon esprit et en bon compagnonnage. Il n'y aura pas de second service" (Jean Vial 1909-1996)

 

 

L'Escandilhado ! Je suis le seul survivant d'une fête qui s'y donna en 48. Car seul petit garçon perdu parmi une quinzaine d'adultes bien joyeux sinon légèrement éméchés, j'ai vécu sa pendaison de crémaillère, devant une immense table magnifiquement garnie, et surtout une cheminée qui m'avait paru gigantesque, où le bois de pin crépitait en gerbes d'étincelles. Je n'étais pas encore, à l'époque, Draussen vor der Tür, comme dit Wolfgang Borchert... Bien plus tard, je suis revenu en ces lieux, et la pièce avait pris des dimensions tellement plus modestes...

Il est notoire que des adultes réunis pour faire la fête boivent et chantent, bref se laissent aller, peut-être parce que, selon la formule consacrée, tout finit par des chansons ou sans doute, plus sérieusement, pour conjurer le sort qui nous fait souvenir, par intervalles, que nous sommes mortels.

Je ne saurais en tout cas désigner lequel d'entre eux lança une chanson gentiment paillarde, peut-être cette femme encore belle, lointaine parente d'Auguste, qui avait si peu froid aux yeux qu'elle ramenait régulièrement au village des gigolos, les présentant comme des amis de son fils, mortellement blessé en Indochine ; elle qui, plus tard, lors de mes dix-huit ans, me convoqua chez elle au prétexte de ma réussite au bac, me reçut outrageusement maquillée et, en chemise vaporeuse – elle abordait la soixantaine -, me fit des avances auxquelles, dans la pureté de mon adolescence, je ne compris rien ?

Toujours est-il que l'assemblée partit sur Jeanneton :

Jeanneton prend sa faucille
Larirette, larirê-ê-tte
Jeanneton prend sa faucille
Pour aller couper du jonc
(bis).

Au fur et à mesure que les couplets s'égrenaient, Flavie et Rose, courroucées jusqu'au bord de l'apoplexie - plus coincées qu'elles tu meurs - voulurent me faire sortir pour m'empêcher d'écouter, d'autant qu'elles avaient auparavant manifesté leur désaccord sur ma venue, et que je n'avais dû ma présence, insolite, certes, qu'à l'insistance d'Auguste...

Elles n'eurent pas gain de cause ; de toute façon, ma naïveté n'avait pas été écornée, et tout se dissipa, vers la fin du repas, lorsqu'un violent orage s'abattit sur le village...

Ainsi, pour tous les convives, la récompense inattendue fut que la fête enfin achevée, ils purent admirer une réelle escandilhado - dont Auguste fut particulièrement fier - c'est-à-dire une éclaircie, un premier rayon de soleil filtrant au travers des nuages, l'orage achevé - avec pour couronner l'exquis tableau, un début d'arc-en-ciel.

L'Escandilhado ! Cette villa fut le siège d'un incident moins glorieux qui aurait pu causer d'autres orages, impliquant le propriétaire lui-même.

Ce dernier avait fait appel un jour de grand et chaud soleil, ce devait être l'été - et je ne saurais dire si c'était avant ou après le décès de son beau-frère -, affolé qu'il était, lui d'ordinaire si martial et sûr de lui, à un vague parent, respecté de tous : sa "bonne" du moment venait de s'enfuir, et on la voyait, au loin, gravir à pied la côte des Grès. À l'époque, spectateur silencieux, je ne fus bien sûr pas mis dans la confidence concernant les raisons de cette fuite. Aujourd'hui, je sais que son entreprenant patron l'avait sinon culbutée, du moins sérieusement bousculée. Ce fut donc un de ses amis, devenu bien plus tard Maire-adjoint de La Ciotat, qui fut chargé de rattraper in extremis la jeune fille, et de la ramener à de meilleurs sentiments - si j'ose dire. Elle n'a plus quitté le village, Magali. Et le temps s'est écoulé. Elle épousa un brave garçon, lui donna des enfants, lesquels lui donnèrent des petits-enfants. Et l'histoire lamentable s'est évanouie.

Il faut dire que notre propriétaire avait une sacrée réputation, que son cousin résuma un jour devant moi : "Auguste, je suis prêt à lui confier mon argent ; mais ma femme, jamais !" C'est ce que devait penser, un peu tard, le frère de son épouse Désirée, un jour de fête votive : ayant enlacé celle qui était sa belle-sœur par alliance, Auguste l'entraîna - et avec quel savoir-faire ! - dans une "java à la vache" extraordinairement endiablée. Et tandis que la cavalière riait à gorge déployée, d'une façon que beaucoup de spectateurs trouvèrent particulièrement vulgaire, le mari regardait le couple évoluer, et son regard, où se reflétait toute la tristesse du monde, me bouleversa jusqu'à la compassion.

La réflexion du cousin signifiait-elle le désintéressement d'Auguste ? Certainement pas, car il fit partie, le moment venu, de ceux qui, s'intitulant "habiles à se dire et porter héritiers comme parents à la 6e génération", exigèrent, Rose à peine refroidie, une part d'héritage. Mais lui, au rebours d'autres vautours de surcroît haineux se contenta, si j'ose dire, d'un "souvenir", comme il disait. Et je le vois encore sortant de la maison avec, sur son dos, la belle pendule dont j'avais tant admiré le lent balancier, et dont je guettais, jour après jour, la descente inexorable des poids.

Et cependant, je n'oublierai jamais que c'est le même Auguste qui, très tôt et sans doute le premier, avait subodoré – avec son fils aîné – que ma chevauchée peu fantastique serait celle d'un intellectuel, lui qui avait inscrit dans la dédicace d'un livre – le capitaine Pamphile – qu'il m'avait offert, que je deviendrais "un grand garçon studieux"…

Pas davantage, je n'oublierai que c'est lui qui m'a initié à l'univers enchanté de Manufrance, "manufacture française d'armes et de cycles", implantée à Saint-Étienne dès 1885 par le génie de la famille Mimard - depuis un certain nombre d'années effacée désormais du paysage industriel et commercial de la France, par la grâce de suppôts et autres nervis de la C. G. T.

Grand chasseur, sport auquel il avait initié sa seconde épouse - seul élément féminin parmi les nombreux chasseurs du village, Auguste possédait naturellement les plus beaux fusils que proposait la marque stéphanoise : Simplex, Perfect, Robust, Rapid ou Idéal étaient merveilleusement alignés dans un râtelier, avec toutes les boîtes de cartouches afférentes qui se pouvaient imaginer. Il cachait même, dans un tiroir de sa table de nuit, un Pistolet "Le Français, 6 mm 35, à répétition automatique" (à l'époque, les autorisations de détention ne pouvaient être refusées à tout citoyen "honorablement connu") !

Et puis, il avait acheté à sa femme une machine à coudre Omnia, ainsi qu'une bicyclette Hirondelle, qu'il me fut permis, parfois, d'emprunter. Je me dois d'ajouter que je feuilletais avec passion ses collections du Chasseur français - toujours éberlué de constater, dans la rubrique "Propositions de mariage", que les candidates à un nouvel hyménée étaient toutes catholiques, et "divorcées profit", libellé pour moi mystérieux et qui me faisait rêver, un peu comme la formule oppositive de Monsieur Guarin. Et je parcourais de même, bien entendu, le fabuleux "Tarif-album" qui comptait, paraît-il, jusqu'à 33 000 articles ! C'est pourquoi, à travers Auguste Planchon, je garde une infinie reconnaissance à l'univers de la Grande Dame stéphanoise.

Et voici que ce personnage à la faconde abondante et joviale eut en mars 1959 l'idée d'être le premier de ses concitoyens ; l'élection, devait-il penser, ne serait qu'une formalité, dans un pays où depuis toujours les chasseurs faisaient régner leur insupportable loi. Malheureusement, cet homme qui ne doutait pas de ses qualités propres, devait souvent s'absenter pour ses activités, étant le représentant d'un parfumeur grassois.

Il produisit une profession de foi qui ne manquait pas de panache : "Si vous estimez que vous n'avez pas à avoir honte de la tenue de notre village et de vos chemins, alors gardez les mêmes...". Les électeurs le prirent au mot : ils gardèrent les mêmes, les plus médiocres, les plus malhonnêtes... les plus riches. Rien de nouveau sous le soleil. Ainsi, il fut battu à plates coutures ; et les colistiers qu'il avait entraînés dans cette piteuse aventure en furent pour longtemps mortifiés. Je me souviens que l'un d'eux, qui se prénommait Lucien, trouva peu de temps après la proclamation des résultats, une veste suspendue à l'entrée de l'une de ses terres. Il la laissa en place, la gratifiant d'un écriteau sur lequel il avait inscrit : "J'em. le con qui la mise" (sic). Quant à la tête de liste, grand seigneur, pour montrer que ces futilités ne l'atteignaient guère dans son amour-propre, il installa sur sa terrasse une sorte de penderie, étalant aux yeux de tous une série incroyablement importante de costumes d'excellente coupe : ses concitoyens lui avaient offert, certes, une veste ; que lui importait, il était le seul dans le village à porter le costume !

Lorsqu'Auguste s'en alla, emporté par un cancer du colon, ceux des villageois qui firent le dernier chemin avec lui furent éberlués de trouver, devant la tombe ouverte, des gens parfaitement inconnus d'eux qui, en cercle, se livrèrent à une curieuse cérémonie de resserrement des liens.

Pour ma part, je n'en fus pas autrement surpris. Car le défunt, quelques années auparavant de passage à Grenoble pour ses affaires, m'avait rendu visite - c'était, me semble-t-il, à l'époque où la IVe République basculait vers la Ve - et je me souvenais que, tandis que nous prenions un rafraîchissement dans un bistrot de l'Île Verte, et que je lui parlais de mes études, il m'annonça en confidence qu'il connaissait "fraternellement" un membre important de la Faculté des Lettres, un spécialiste de Stendhal (je précise, pour les connaisseurs, qu'il ne s'agissait pas de V. Del Litto). Il se faisait fort, m'assura-t-il, de me faire réussir haut la main mes certificats de licence, en glissant à ce frère un mot de recommandation.

Je me récriai aussitôt, dans la fougue de ma prime jeunesse, jugeant particulièrement indigne pareille démarche – dont par ailleurs je n'avais pas besoin. D'autant que j'étais souvent le voisin de table de ce professeur, à la bibliothèque universitaire, fort exiguë, qui se situait à l'époque, comme la Faculté, en face de la Préfecture ; et je n'imaginais pas une seconde ce vieil homme (en tout cas, il me paraissait tel), s'abaisser à de telles vilenies dont au demeurant, je le répète, je n'avais nul besoin.

Et puis, surtout, j'avais en moi, bien ancré, un adage, sans doute emprunté aux Leçons de morale, de Ferdinand Buisson (autre protestant), que notre instituteur nous avait souvent fait calligraphier et réciter, lors de la "phrase de morale du matin" :
"Bien mal acquis ne profite jamais". Hélas, en maintes occasions, j'ai appris depuis, parfois à mes propres dépens, que les biens indûment acquis profitent encore davantage que les autres, aux filous qui n'ont pas connu la sueur de leur front pour les posséder, mais le cynisme et la déloyauté…

 

Quoi qu'il en soit, plusieurs éléments de ma vie devaient inlassablement me ramener à la maison d'Auguste Planchon.

 

autrescandChargé de la gestion l'enfance dite handicapée j'eus un jour, en 1987 me semble-t-il, à procéder à la fermeture d'un imposant établissement dit Institut médico-pédagogique, destiné à recevoir en internat ou semi-internat des enfants d'intelligence légèrement déficiente. Comme on le sait, les socialistes, en sous-main et dans le cadre de la cogestion que leur octroyait la Droite, avaient fait ouvrir depuis la Libération des centaines de structures de ce type sur le territoire ; mais une fois au pouvoir, ils décidèrent que décidément, cet enfermement n'était pas supportable, car il conduisait à une "société duale" comme ils disaient, et qu'il convenait d'y mettre fin le plus rapidement possible : bref, d'emboîter le pas aux Italiens qui, après avoir mis à exécution leurs fumeuses rêveries soixante-huitardes ou autres, en étaient depuis largement revenus. On ferma donc les établissements, et l'on versa tous ces enfants dans les classes dites "normales" – avec le succès que l'on sait.

Bref, cette fermeture me causa beaucoup de soucis, et mobilisa longtemps l'essentiel de mon énergie. Et lorsque j'eus achevé ma tâche avec plein succès, quelle ne fut pas ma surprise de constater que je ne recevais pas les félicitations de mon Administration mais, la Décentralisation étant passée par là, celles de politiques qui n'avaient pas cessé de garder un œil aussi vigilant que discret sur mes faits et gestes. En suite de quoi, vidé de ses élèves, de ses enseignants et de tout le personnel administratif et de service, l'Institut devenu Centre de vacances familiales fut rebaptisé… L'escandille, "afin de rendre ce mot prononçable par des gosiers parisiens", aux dires de ses géniaux inventeurs. Frederi Mistraü a dû se retourner dans sa tombe…

 

Bien des années après, ayant achevé mes quarante-trois années de bons et loyaux services, et tandis que j'émargeais dorénavant au Grand Livre de la Dette publique, je me trouvais à visiter le foyer de ma fille, dans une banlieue de Nouméa. Naturellement, je ne connais qu'un moyen de connaître intimement une région inconnue : c'est de la parcourir à pied. Ainsi par exemple, ai-je marché quelque 3 à 400 km, au long de mes séjours à New-York (enfin, Manhattan, essentiellement), que je me flatte de connaître un peu. Et donc, un jour que je partais à l'aventure et à la découverte, je n'en crus pas mes yeux : j'étais en train de passer devant une villa cossue dont le nom ne m'était pas inconnu : L'Escandilhado ! Du provençal sous les Tropiques, en pleine Mer de Corail !

 

 

 

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Il fait chaud. On se rend, à pied, au village proche. Marius Meinas y officie, au milieu de ses imposants appareils. Il faut être sage dans la salle d'attente, à feuilleter des magazines de mode. Ce n'est pas toujours facile, à trois ans. Mais quelques jours plus tard, arrive la récompense, ces photos dont je contemple les exemplaires que je détiens encore.

 

Il fait encore plus chaud, quelques années plus tard. C'est le huit mai quarante-cinq. Je vais avoir six ans. Au milieu d'une bande de gamins de mon âge, vêtu d'une chemisette taillée dans de la soie de parachute, portant fièrement au bras un brassard FFI à la hâte confectionné par Rose, je tire au lance-pierres des cailloux contre la cloche de l'église, celle qui est bâtie sur les ruines du temple incendié lors du sac conduit par les troupes du Baron d'Oppède, quatre siècles auparavant - d'ailleurs, les pierres de l’assise portent encore la trace de l'incendie, me faisait remarquer Rose. Qui nous a donné l’autorisation ? En tout cas, les adultes nous laissent faire, et nous participons à l'allégresse générale, sans trop savoir pourquoi. Elle n'est d'ailleurs pas tout à fait générale.

Une veuve qui a frayé avec les Allemands, comme on disait alors, est à quelques jours de son suicide à la Zola. Elle ne sera donc pas tondue. Du reste, il n'y a pas eu de tondues, au village, les femmes s'étant très bien tenues si j'ose dire – et le marché noir - n'est-il pas, Marie-Thérèse D. ? - n'étant pas considéré comme une mauvaise conduite. Son fils - je me souviens qu'il puait atrocement des pieds - a su mettre ses biens à l’abri, alors qu’ils auraient dû être placés sous séquestre. Il est vrai que, l'un des chefs locaux du Parti communiste, il pouvait tirer les ficelles à sa guise, c'est-à-dire en fonction de ses seuls intérêts. Et préparer l'assassinat d'innocents, moyen atroce mais tellement utile pour allumer un contre-feu.

Mon village à l'heure allemande fut le plus attentiste qui soit, à l'image d'ailleurs de 99, 9 % des autres communautés : tous attendirent que ça se passe, vivant sur des provisions plus ou moins abondantes, mais que les récoltes permettaient de renouveler régulièrement. À vrai dire, le seul exploit résistant, si je puis employer ce terme sans attenter à la mémoire de tous ceux qui, dans cette période trouble, firent le sacrifice sublime de leur vie à la patrie, fut le fait d'un fier-à-bras, Pierre Migloni. Un jour, et c'était vers la fin de la guerre, du moins pour la Provence, une escouade de soldats allemands étaient venus chez nous, acheter du ravitaillement.

L'un d'eux fut pris d'une envie aussi naturelle que soudaine, à telle enseigne que toutes les armées du monde, pour y satisfaire, creusent des feuillées – et trois mois plus tard, je devais voir la cinquantaine de prisonniers affectés aux travaux forcés du village impeccablement creuser la leur sur l'aire du Temple, à une époque où tant de villageois allaient encore s'exonérer au fond de la grange, ou sur le tas de fumier. Faute de feuillée à sa disposition, donc, ce soldat s'écarta imprudemment de ses camarades, et fit ses besoins à l'orée du village, dans les champs. Il fut repéré, je ne sais comment, par Miglioni, qui l'attrapa par les oreilles et le conduisit à grands coups de pied au cul sur la place du village, où le soldat, tout jeune et apeuré, fut l'objet, de la part des courageux habitants, de lazzis rigolards ; notez qu'il aurait pu tirer pour se dégager : il ne le fit pas. Réussit-il à rejoindre ses camarades, fut-il lynché ? Je ne sais.

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En tout cas, ce glorieux épisode fut rapidement effacé quelques jours plus tard avec l'arrivée d'une jeep conduite par un boy sans doute un peu pris de boisson, et qui s'efforça, encouragé par les mêmes que tout à l'heure vraisemblablement, de gravir avec son véhicule "tous terrains" le monumental escalier - au sommet duquel je vis le jour - que comprend le village. Et les pneus de la Willys fumaient, fumaient…

 

 

Mais j'anticipe peut-être. Quelques jours après nos exploits au lance-pierres, il fait encore plus chaud. Une sorte de GMC à gazogène attend sur la place du village, et je suis là. Le camion est bourré jusqu'à la gueule de braillards largement avinés, résistants de mes deux et de la onzième heure qui s'en vont bruyamment assister, comme au spectacle, à l'exécution de Marius Meinas, et de deux femmes, dont sa bonne, aux motifs de collaboration avec l'ennemi. Avaient-ils collaboré ? Certainement pas. Mais à peine les Américains furent-ils partis vers les lieux de combat, que les crapules staliniennes se déchaînèrent. Marius n'avait pas collaboré. Musicien très averti, il lui était seulement arrivé de jouer du violon avec un officier allemand, dans un lieu paisible, n'ayant connu aucun affrontement entre les "partisans" et l'armée d'occupation. Mais il y avait, dans cette terrible période de non-droit, de basses vengeances à assouvir. De là vient ma haine du Parti communiste.

Elle fut d'ailleurs confortée, peu après, lors de l'incroyable scène qui eut lieu, dans la salle de la Mairie, à l'occasion des premières élections municipales ayant suivi la Libération - c'était donc aussi en mai 45. Comme les résultats proclamés n'avaient pas eu l'heur de plaire aux vaillants staliniens, ces courageux "anciens résistants" exigèrent sous la menace que les bulletins de vote fussent comptés et recomptés et re-recomptés. J'étais là aussi, percevant malgré mon jeune âge le climat tellement lourd de haines recuites et d'intimidations qui régnait dans la petite pièce, pour l'occasion bondée. Bref, je ne sais si mes raisons sont identiques à celles de Marraine Rose. Trop naïve pour subodorer ce que je n'ai pas compris tout de suite, ou su beaucoup plus tard seulement, elle devait en avoir bien d'autres. Je ne les connaîtrai jamais.

 

Mais je suis allé sur la tombe de Marius, mon premier photographe. Ironie du sort, elle jouxte celle de son bourreau en chef, matamore aux cheveux argentés mort, lui, bien des années après, et dans son lit.

 

 

 

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La gare qui avait été mon premier lieu de contact avec l'Isère, semblait à présent désaffectée. Pourtant, le temps d'une cigarette grillée le long des rails, à rassembler mes pensées qui se bousculaient, une loco de marchandises passa avec lenteur. Retour dans la bruine et la nuit, et à peine rentré, je me mis à griffonner fébrilement, bouleversé jusqu'à l'effroi d'avoir involontairement emprunté le chemin des souvenances.

Puis, fort tard, je réussis comme par enchantement à terminer l'écriture du driver...

 

 

Épilogue 1 : dix ans après

 

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Dix ans après, je me trouvai à passer par le Trièves, et fis naturellement un bref détour par "ma" colonie. Sur le terre-plein, je découvris un spectacle un peu "trash", qui me donna à penser que les choses étaient en train de bouger

 

Dans un temps voisin, il se trouva que mes enfants étaient pour un temps revenus au nid. J'en profitai pour aller avec eux visiter leur grand-mère, qui se relevait péniblement d'un AVC. Au retour, je demandai à mon fils, qui avait pris le volant, de s'écarter de la 75, et de tourner à droite. Je souhaitais en effet leur faire connaître, à lui et à sa sœur, un lieu qui avait beaucoup compté, dans ma vie.

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En dépit de mes craintes, les bâtiments se trouvaient, ce jour-là, dans le même état que celui que j'avais constaté, deux lustres auparavant : le site était complètement désert. Et une photo, prise sur le terre-plein, immortalisa cette brève rencontre.

 

 

 

Épilogue 2 : vingt ans après.

 

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Dix ans plus tard encore, me vint l'idée que pour achever d'effectuer le tour de mes souvenirs, il me fallait gravir le Mont de Ménil. Je me rendis donc sur place.

Mais quel chemin escarpé ! Quelle folie furieuse avait donc saisi le Directeur et ses moniteurs, lorsqu'ils décidèrent de faire chaque année pratiquer cette ascension aux petits colons !

Il est vrai que le funeste principe de précaution n'avait pas encore abattu son redoutable éteignoir sur toute velléité d'offrir de saines vacances à un maximum d'enfants, souvent nécessiteux. J'avais effectué à trois ou quatre reprises cette ascension à la fin des années quarante, sans difficulté aucune, et sans avoir été le témoin du moindre incident. Mais voilà, je n'étais plus, et depuis fort longtemps, dans mes dix ans : ma progression fut des plus douloureuse...

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Enfin, me voici parvenu au sommet d'où la vue, certes, était fort belle, jusqu'à l'Obiou à l'horizon. Comme dans mon souvenir, je l'imaginais couvert d'arbres : je découvrais un monticule assez pelé, désolé, balayé par une méchante bise mâtinée de pluie.

 

Avant même de m'accorder une pause roborative amplement méritée, je partis à la recherche de l'anfractuosité dans laquelle je pensais retrouver la fameuse boîte de fer. Las, mes recherches furent vaines, et je ne saurai jamais ce que Chef Henri avait inscrit de beau et de grave, sur le cahier accueillant les impressions libres des marcheurs.

 

 

De guerre lasse, je me résolus à descendre, puis àvant le retour, à revoir "ma" colonie. Une autre déconvenue m'y attendait ; là aussi, le temps était passé : aurait-il pu en être autrement ?

20111019 trem

 

L'ancien hôtel transformé en colonie de vacances avait été abattu ; seule l'annexe, à droite, restaurée et pimpante comme toute résidence secondaire qui se respecte, gardait un peu le souvenir du petit colon à jamais disparu...

 

 

 

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Il me reste Jeanne, pour l'éternité à quelques mètres de Rose.

 

Je la visite souvent, elle aussi, au sein d'un harmonieux quatuor. Elle repose avec son frère et ses deux maris.

 

 

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L'entente la plus cordiale règne entre ces quatre âmes, et plus particulièrement entre Auguste et Julien, qui font souvent allusion au bon temps de leur jeunesse. Et je suis bien obligé de constater que jamais ménage à trois ne fut davantage paisible.

 

 

Et comme Jeanne est dotée d'un incontestable humour sépulcral, je l'entends, à chaque fois, qui me murmure :

Warte nur,
Balde ruhest Du auch.

 

 

 

© S. H., premier brouillon rédigé au retour, vacances d'hiver, l5 février 1989

 

 

[Agréable surprise de ma part, de constater après la mise en ligne de ce texte, et grâce à un coup d’œil par hasard jeté sur la Toile, que "ma" colonie a inspiré d'autres colons, auxquels je renvoie par les liens suivants :.

- Site d'Henri Lafon.

- Cartes postales.

- Nos souvenirs à Pertuis.]