Le commissaire Belin et son élève Sébeille

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"... J'en arrivais presque à envier mon jeune collègue Sébeille, qui avait hérité de cette affaire" (J. Belin, 23 novembre 1953).

 

[Notons que le commissaire Belin fut aussi le "patron" du jeune Chenevier...]

 

Quinze jours après le massacre de Lurs, le rédacteur en chef de Détective me demandait :

- Commissaire, vous devriez aller faire un tour là-bas... Pour prendre le vent...

Je n'hésitai qu'un court instant. Bien que n'exerçant plus depuis dix ans, le triple assassinat des Drummond et de leur fille Élisabeth me passionnait autant que je l'étais du temps où je pourchassais Landru. J'en arrivais presque à envier mon jeune collègue Sébeille, qui avait hérité de cette affaire.
Mon premier soin fut donc, en débarquant à Digne, où les hommes de la Mobile avaient installé leur G.Q.G., de rendre visite à Sébeille. En manches de chemise, un fume-cigarettes serré entre les dents, il compulsait des dossiers.

- Alors, Sébeille, ce coupable ?

Sans rien dire, Sébeille se leva, traversa la pièce, ouvrit un placard. Quand il se retourna, il tenait une carabine à la main ; il me tendit l'arme : l'arme du crime.

- Monsieur Belin, quand j'aurai mis un nom sur le visage du propriétaire de cette carabine, je tiendrai l'assassin.

Sébeille a mis quinze mois pour révéler ce nom.
Ce nom, aujourd'hui, est entré dans l'histoire du crime. Gaston Dominici a pris place dans la sanglante galerie des criminels illustres.
Plus cruel que Troppman ; plus cynique que Landru ; plus rusé que Weidmann ; Gaston Dominici, brute primitive et sadique, achevait à coups de crosse sur le crâne une enfant qui le suppliait à genoux.
Cet assassin, Edmond Sébeille le soupçonna dès les premiers jours de son enquête(1). Je me souviens de l'obstination avec laquelle il me répéta, pendant les quarante-huit heures que je passai à Digne et à Lurs :

- Monsieur Belin, c'est un crime "local". L'assassin est du pays ; et la clef de l'énigme est à La Grand'Terre.

Je lui répondis :

- Vous avez raison. Mais croyez-moi : ce massacre est un crime de vieux.

Ma supposition le fit sourire.

- Patron, vous pensez comme moi !

Pas un nom ne fut prononcé. La crainte - peut-être superstitieuse - d'un ratage nous empêchait de dire à haute voix le nom que nous pensions tout bas.
Puis je rendis visite à celui qui n'était encore que le patriarche de la Grand'Terre. Quand Gaston Dominici connut ma qualité, il ne tressaillit même pas. Ses deux petits yeux, perçants comme ceux d'un furet, me regardèrent bien en face. Puis, d'une voix sourde, mais qui ne tremblait pas, il me dit :

- Puisque vous êtes de la partie, vous devez savoir qu'il n'y a rien à apprendre ici... La vérité n'est pas à la Grand'Terre.

Je l'observai attentivement, à mon tour. Ses mains épaisses, ses épaules trapues, son cou, solide malgré les rides profondes, son torse puissant, tout, en cet homme, dénonçait une force virile que les ans n'avaient pu entamer.
Malgré moi, je "voyais" la crosse de l'arme du crime s'abattre en sifflant, quatre fois, sur le crâne fragile d'une enfant de dix ans ; une arme maniée avec la puissance et la précision d'une hache de bûcheron. Ou comme le gourdin d'un chasseur de sanglier achevant sa proie blessée.
Gaston Dominici me parla davantage de lui que du triple crime ayant ensanglanté les pierres de son domaine. Devant moi, il joua les pères torturés. Les accusations déguisées portées contre son fils, la chair de sa chair, l'atteignaient davantage dans "l'honneur de son nom" que dans son affection filiale.
Le vieux, le sanglant renard, en défendant son nom, se défendait lui-même.
Puis comme sa femme apparaissait sur le seuil, d'un signe il lui signifia de prendre la porte. En silence, la femme obéit.
Tout le temps que je passai auprès de lui, Gaston Dominici ne se départit pas de ce sourire, à la fois rusé et bon enfant, qu'il montrait aux photographes. Au moment où je prenais congé de lui, il me dit :

- Gustave est innocent. Qu'on lui f.... la paix !

Cette phrase, il l'avait répétée cent fois à Sébeille.
Et c'est peut-être cette phrase-là qui incita Sébeille à persévérer jusqu'à la victoire finale.
Car c'est une grande victoire qu'a remportée là mon élève.
Une victoire due au courage et à la ténacité : courage de l'homme qui sait résister aux attaques dont il est l'objet ; ténacité du policier qui ne s'avoue jamais vaincu.
Mon cher Sébeille, je remercie Détective de m'avoir fourni l'occasion de vous rendre un public et sincère hommage.
Grâce à vous, une fois de plus, la police a prouvé que rien ne saurait l'arrêter dans la recherche de la vérité ; que le crime ne paie jamais !
Ni les sarcasmes de ceux qui ne connaissent pas les difficultés de notre difficile et beau métier ; ni les ruses d'un assassin qui restera comme le symbole même de l'habileté la plus diabolique mise au service du mal.

Jean Belin,
Commissaire divisionnaire honoraire de la Sûreté nationale.
© Jean Belin, in Détective du 23 novembre 1953

 

Note

 

(1) Cette assertion est parfaitement inexacte. Dans le rapport de synthèse établi par le commissaire Sébeille le 23 janvier 1953 (et destiné à son chef, le commissaire divisionnaire Harzic), Gaston  Dominici n'est absolument pas soupçonné. Son comportement n'est évoqué que pour signaler une attitude généralement calme voire sympathique face à l'interrogatoire, mais qui change brutalement pour devenir agressive dès lors qu'on évoque l'affaire. Autrement dit, Gaston veut bien qu'on lui parle de la pluie et du beau temps, mais pas de ce qui pose problème aux enquêteurs. En revanche, développant dans le détail les investigations menées depuis le début de l'enquête, la recherche et les auditions des témoins, et les différentes pistes suivies, Sébeille exprime surtout les soupçons qu'il nourrit à l'encontre de Gustave (qui, rappelons-le, est sorti de prison un mois auparavant), dont il souligne les évidentes incohérences de ses déclarations.
Le 5 mars 1953, c'est au tour du commissaire principal Constant d'adresser un rapport au même chef hiérarchique. Développé comme il est de coutume en deux parties (les faits, l'enquête), ce rapport établit un constat identique à celui de Sébeille, quant aux difficultés rencontrées. La conclusion peut prêter à sourire, car Constant s'évade dans une longue digression sur l'attitude irrationnelle de blocage de Gustave, et précise qu'il ne peut tout de même pas soumettre le suspect à la question, comme cela a pu se pratiquer à d'autres époques...

 

 


 

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