G. Domenech : De l'affaire de Lurs à la députation

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Ce livre révèle un être sensible doté d'un humour souvent ravageur. Mais il est de longue date épuisé. C'est pourquoi on en trouvera, ci-après, de larges extraits, qui déborderont très nettement le cadre de l'Affaire Dominici, et décrivent entre autres, par le menu, l'une des astuces du P. C. pour tricher aux élections, de même que l'état d'esprit d'un jeune député regardant s'envoler ses illusions

 

"Je ne sache pas que la députation, au cours de la longue, très éclectique et très mouvementée histoire du parlementarisme français, ait souvent conduit au crime, mais je crois bien, en revanche, être le premier citoyen de ce pays que le crime ait conduit à la députation" (G. Domenech, Comment devenir député).

 

 

Extrait n° 1

 

Pour ne rien vous cacher, c'était même un triple crime, et il m'étonnerait fort que vous n'en eussiez point entendu parler. Il se commit, en effet, par une belle nuit de l'été 1952, à la pleine lune, entre la rive droite de la Durance et la route nationale 96, dans les Alpes de Haute-Provence, en un lieu appelé Lurs, dont toute le monde ignorait l'existence jusque-là (bien que treize crimes s'y fussent produits en un siècle), et qui est devenu, depuis, le village le plus tristement célèbre de France, bien qu'il en soit, à coup sûr, l'un des plus jolis.

Exécuté plus d'une heure après le douzième coup de minuit qui ponctue traditionnellement ces horribles forfaits dans les romans populaires, ce triple meurtre fit également mentir le dicton selon lequel le crime ne profite jamais.

Car moi, j'en ai profité, ce que Sénèque aurait considéré comme une preuve évidente de culpabilité. Pourtant, si j'ai attendu vingt ans pour passer aux aveux, c'est moins en considération du délai de prescription prévu par le Code d'Instruction criminelle que par une sorte de pudeur bien explicable chez un homme qui estime avoir indûment bénéficié d'un acte dont il ne fut ni l'auteur ni l'inspirateur.

D'aucuns diront peut-être que ça reste à prouver, puisqu'une large partie de l'opinion publique - grâce aux révélations sensationnelles prodiguées périodiquement par quelques journalistes, radio-reporters, écrivains ou scénaristes en mal de sujets originaux - est persuadée que le vieux Dominici a été condamné à tort et que l'assassin court toujours. Le fait que j'ai les mêmes initiales que Gaston (et Gustave) Dominici pourrait même suffire à me rendre suspect aux yeux des amateurs de coïncidences, des férus d'ésotérisme et des policiers en chambre.

C'est pourquoi je rougis d'avoir à avouer que je n'avais jamais mis un pied - et pas davantage l'autre - dans les Basses-Alpes (ainsi s'appelaient-elles à l'époque, leurs habitants n'ayant pas encore imaginé que ce qualificatif pouvait avoir quelque chose de dégradant), avant que n'éclatât l'affaire. Pour le reporter provençal que j'étais, ce département figurait en blanc, comme une terre inexplorée, dans la géographie de mes connaissances. Jamais, en huit ans de métier, je n'avais obtenu de la direction de mon journal les crédits nécessaires à une expédition. C'est pourquoi je me félicitai de la courte dépêche de l'A.F.P. qui livrait soudain cette portion du territoire national à ma sagacité en annonçant la présence de trois cadavres à proximité d'une ferme dont les habitants n'avaient rien vu, rien entendu et paraissaient, de plus, fermement décidés à ne rien dire. Inutile de préciser que je partis à Lurs avec le même enthousiasme que s'il s'était agi d'aller découvrir le Tibet et ses secrets.

Il est vrai que, dans le même temps, une centaine de confrères arrivaient aussi, et sans doute n'aurions-nous pas fraternisé avec autant de facilité si nous avions pu prévoir qu'un mandat de député clôturerait cette exceptionnelle affaire. Mais personne, alors, ne pouvait supposer pareille chose, ce qui nous permit de vivre en bonne intelligence - sauf à l'heure du téléphone, car la région en manquait cruellement, n'étant pas équipée pour recevoir aussi brutalement toute la presse française et une partie de la presse mondiale - ce qui nous permit donc, dis-je, de vivre en bonne intelligence en bénissant le dieu des journalistes d'avoir, pour une fois, créé l'événement dans un pays fait pour le tourisme, en pleine période de vacances, et avec suffisamment de mystère pour autoriser un séjour illimité.

C'est ainsi que le regretté Arqué (qui s'était illustré quelques années plus tôt en obtenant une interview de Pierrot-le-Fou que toute la police de France recherchait) avait loué une villa à Forcalquier, estimant que ça lui reviendrait moins cher que l'hôtel, en lui offrant cependant des conditions de confort supérieures à celles du meilleur établissement du secteur, et la certitude de ne jamais manquer de lit en période de pointe.

Mais l'avantage essentiel de l'affaire de Lurs consista surtout en ce que toutes les hypothèses purent, pendant quinze mois d'enquête (et même par la suite, on s'en rend compte aujourd'hui) être envisagées. Tant il est vrai que les mensonges grossiers de la famille Dominici et les restrictions mentales des personnes interrogées empêchèrent la police de fournir la moindre information sérieuse, et réduisirent le malheureux commissaire Sébeille à un silence persistant lors de nos rencontres quotidiennes.

Or les directeurs de journaux, malgré leur générosité mal connue, n'auraient peut-être pas compris que leurs envoyés spéciaux passent des semaines en Haute-Provence, à se dorer au soleil en se gavant de pâtés de grive, de caille ou de lièvre, de civets de sanglier ou de chamois, d'omelettes aux truffes ou aux morilles… et se contentent de câbler, chaque soir, le fameux R.A.S. (rien à signaler) qui fit la gloire des communiqués du G.Q.G. des forces alliées entre le 2 septembre 1939, date du commencement de la guerre, et le 10 juin 1940, date du commencement de la fin. Là non plus il ne se passait rien, mais un peuple en guerre est moins exigeant que des directeurs de journaux en paix. Il fallait leur fournir de quoi justifier nos notes de frais, d'abord, et ensuite de quoi satisfaire le goût des lecteurs pour le sang frais entre le bain de midi et celui du soir. Rien n'est plus agréable, lorsque l'on paresse sur une chaise longue, sous les platanes ou les micocouliers, que la lecture de tous les détails sur la façon dont tel ou tel de ses semblables s'est fait étriper.

Nous écrivîmes donc abondamment sur une affaire dont nous ne savions pratiquement rien, chacun orientant ses articles selon ses goûts propres.

Pour ma part, comme j'avais eu l'occasion, deux ou trois ans auparavant, de me pencher sur la curieuse (et vilaine) conception de la résistance à l'ennemi, sur le froid et la faim qu'avaient endurés certains groupes de "patriotes" du Midi, je supposai que le "mur du silence", auquel se heurtaient les enquêteurs, était peut-être dû à quelques souvenirs si héroïques que tout le monde préférait les oublier dès qu'un indiscret s'avisait d'y faire la moindre allusion. Une sorte de frisson paralysant a posteriori...

Trois maquis (abondance de biens ne nuit jamais) avaient, en effet, existé dans les bois situés derrière le plateau de Ganagobie, juste au-dessus de Lurs, et Gustave Dominici allait cacher sa jeunesse passible du S.T.O. dans l'un d'entre eux (entre un étendage de fumier à la ferme et une récolte de pommes de terre chez un voisin) dès que les gendarmes le lui recommandaient. Il n'en fallait pas plus pour exciter ma curiosité et, faute d'exhumer des cadavres - je passai une journée ou deux dans une clairière aux troncs couverts de vieilles cicatrices où personne n'avait dû revenir depuis la Libération, mais les premières ampoules forcées que me causa le maniement de la pioche me ramenèrent à une conception moins ambitieuse de mon métier de journaliste - je me mis à rechercher, à découvrir et à raconter toutes sortes d'histoires que l'on avait pourtant crues définitivement enterrées.

Ce qui eut rapidement un très gros succès, car les victimes et les témoins de ces horreurs n'osaient plus espérer qu'il se trouverait un jour quelqu'un d'assez fou pour se mettre soudain à gueuler sur les toits ce qu'on n'osait même pas chuchoter au-dessous. Quant aux auteurs de ces abominations, habitués qu'ils étaient à ce que personne ne vienne plus les taquiner, ils en conclurent probablement que j'avais un plein coffre de dossiers et une armée à mon service, car il n'était pas possible, évidemment, qu'un type seul se mette à violer avec tant de décontraction la règle sacrée de la bouche cousue, erreur sanctionnée quelques années plus tôt d'au moins une balle dans la tête. Les pauvres ne s'étaient pas aperçus que si beaucoup d'eau avait passé sous le pont des derniers soupirs de leurs victimes, il n'y en avait tout de même pas eu suffisamment pour laver toute trace de leurs crimes.

En tout cas, comme on le fait avec les consommateurs de champignons inconnus, on attendit quelques semaines, tant chez les actifs que chez les passifs, afin de voir si ma santé demeurait florissante. Lorsqu'on s'aperçut que je continuais à battre le secteur avec une peau n'ayant pas d'autres trous que ceux que la nature m'a accordés, on en déduisit - au moins parmi ceux que la peur constipait depuis la fin de la guerre - qu'on pouvait commencer à retrouver sa mémoire. D'aucuns m'en furent même reconnaissants. Bref, on se mit à parler de moi dans les cafés et dans les chaumières, toute fausse modestie mise à part.

Remarquez que si le commissaire Sébeille avait obtenu les aveux des Dominici dans les quarante-huit heures, tout cela ne serait pas arrivé et mon avenir politique en eût été changé. Mais la chance voulut que le brave homme mît quinze mois pour parvenir à ce résultat inespéré. Tellement inespéré, en vérité, que personne (ou presque) ne voulut plus y croire sinon lorsqu'il se produisit - ça faisait tout de même de bons titres - du moins quelques mois plus tard.

Et ça s'explique.

Les uns écrivaient depuis le début que les Drummond avaient été les victimes d'un réseau d'espionnage, les autres estimaient qu'il s'agissait plutôt d'un règlement de comptes de la Résistance, d'autres encore pensaient qu'on se trouvait devant un drame passionnel, les derniers enfin croyaient que le vol était le mobile du crime. Sans compter celui qui décela à Lurs le premier attentat des Martiens contre les habitants de la planète Terre. Alors, vous imaginez comment Sébeille fut accueilli quand il s'amena à la barre des témoins, à Digne, avec son explication toute bête de flic de province : c'est le vieux Dominici qui a tué les Anglais. Tout seul, et pour rien. Parce qu'il était saoul comme un cochon, qu'il avait une carabine à répétition à la main(1), qu'il était passé près du campement des Drummond pour voir si son champ de luzerne ne s'était pas éboulé sur la voie ferrée, qu'il s'était disputé avec Sir Drummond qui l'avait pris pour un maraudeur, qu'il avait voulu chasser ces "estrangers" de chez lui, et qu'il avait tiré un premier coup de feu accidentellement.

On ne pouvait pas conclure aussi stupidement le fantastique roman raconté, jour après jour, aux lecteurs de tous les journaux de France et de Navarre. Ils n'étaient pas préparés à recevoir une vérité aussi simplette. C'est pourquoi, à peine terminé le procès de Digne et prononcée la peine capitale contre le patriarche de la Grand'Terre, certains se remirent bravement à cogiter pour prolonger le filon(2). Et comme, par un heureux hasard, le Ministère de la Justice était alors occupé par un homme qui n'avait que de vagues idées sur le fonctionnement de cette justice, une contre-enquête finit par être décidée. Sans que le moindre fait nouveau soit intervenu. Du coup, nous rappliquâmes tous dans les Basses-Alpes à la suite des deux plus célèbres policiers de la capitale, lesquels se gardèrent même de rendre visite à leurs collègues marseillais de crainte d'être influencés.

Ils avaient 453 questions à poser, ce qui laissait espérer - compte tenu de leur accent pointu, de l'habitude qu'ils avaient d'interroger des truands plutôt que des paysans provençaux, de la mauvaise volonté des Dominici devant tout représentant de la justice ou de la police, et de la lassitude des gens du terroir - un nouveau séjour de plusieurs mois dans ce pays de lumière.

Personnellement, en ce qui concernait le triple crime et la solution qui avait été apportée, ma conviction était faite. Comme était faite d'ailleurs la conviction de tous les habitants du coin. Ce que pouvaient apprendre les deux super-enquêteurs - et, par exemple, que Dominici avait tué les Drummond pour venger Jeanne d'Arc, ainsi qu'ils crurent le comprendre un jour où le soleil avait particulièrement frappé - ne me tracassait nullement. Ç'avait déjà été dit depuis longtemps. Et je commençais à connaître tellement de monde à Lurs et à Peyruis, qu'il me suffisait d'y rester à jouer aux boules ou aux cartes pour être informé chaque jour, mieux que tous mes confrères, de tous les faits et gestes de Sherlock Holmes et son fidèle Watson. Mon article quotidien étant ainsi assuré, il ne me restait plus qu'à grossir encore le réseau de mes relations grâce à d'exceptionnelles qualités de boit-sans-soif et la disponibilité quasi permanente de mon esprit en vacances.

Si bien qu'un jour, alors qu'on parlait politique - c'est fou ce qu'on se passionne pour la politique dans les campagnes -, quelqu'un estima que je ferais un très bon candidat aux élections cantonales futures. Nous en étions au quatorzième pastis, et mon élection était largement assurée au moment où le patron de l'établissement mit les premières chaises sur les tables. Il crut devoir, en même temps, nous rappeler que le plus prochain dépôt de candidatures ne pouvait être fait avant trois ans, ce qui me laissait encore un délai de réflexion avant de m'engager dans la bagarre. Nous résolûmes de reprendre la conversation à ce moment-là. Puis nous partîmes nous coucher, et le lendemain matin, ma décision était prise : de ma vie, je ne boirai plus une goutte d'alcool. J'avais une migraine à me jeter tête première contre les murs.

Il faut croire, cependant, que le terrain était des plus fertile puisque cette petite graine jetée au vent d'une conversation irréfléchie, bien qu'arrosée trop abondamment, finit par germer... en février 1958.

La tragique affaire qui m'avait amené dans la région pouvait être considérée comme classée. Désormais, on ne la ressortirait plus que tous les vingt ans comme celle des poisons, du Masque de Fer ou du Courrier de Lyon. Jusqu'à la consommation des siècles. Et mes passages à Lurs et Peyruis, du coup, devenaient rares. Ce n'est pas tous les jours qu'il se passe quelque chose de retentissant dans les Basses-Alpes.

Ce fut donc une surprise pour moi, en ce début d'année 1958, alors que la situation politique française était loin d'être brillante (mais l'a-t-elle jamais été ?), de voir arriver, à Marseille, un ami peyruisien hautement spécialisé en matière électorale. Je crois qu'il y a dans chaque commune rurale et dans chaque quartier de grande ville des hommes de ce genre. Ce sont eux qui suscitent des candidats dès qu'un scrutin se profile à l'horizon. Ces hommes-là jouent aux élections comme d'autres jouent aux courses de chevaux. La seule chose qu'on puisse se demander, c'est pourquoi ces faiseurs d'élus ne se présentent pas eux-mêmes, mais c'est une raison que l'on oublie de rechercher lorsque l'on est l'objet de leur choix. Car on se sent toujours honoré d'avoir été distingué, au point d'en perdre en grande partie son sens critique.

 

Extrait de Gabriel Domenech, Comment devenir député, chapitre L'art de se faire remarquer, pp. 13-22

 

L'ami en question venait donc tout simplement me proposer de me présenter aux élections cantonales qui auraient lieu au mois de mars. La place de conseiller général était à prendre. Le sortant était communiste, et personne n'avait encore pu le déboulonner depuis la Libération. À cause de la peur que son parti faisait régner, paraît-il. Moi, j'avais tout changé au moment de mon enquête sur le crime de Lurs. Je devais gagner la bataille. Pour chasser Karl Marx du pays, on appelait Robin des Bois.

- Bien aimable de votre part, dis-je, mais autant que je sache, il faut un minimum d'argent et de troupes pour faire une campagne électorale, et, en ce qui me concerne... "

Stop ! Il coupa net mon envolée. La campagne ne me coûterait rien. Un ami hôtelier me logerait et me nourrirait. Un ami garagiste me fournirait l'essence.

Et un ami entrepreneur me trouverait les 150 ou 200 000 francs - c'étaient encore des francs légers - nécessaires pour payer les consommations - les voix, ça s'humecte - et autres menus frais que je serais vraisemblablement dans l'obligation d'engager. Quant aux affiches, professions de foi, banderoles et bulletins de vote, ils me seraient fournis par la Préfecture moyennant le versement d'une caution de 5 000 francs (toujours légers) qui me seraient remboursés avec intérêts au lendemain du scrutin. Et ce serait bien le diable si je ne trouvais pas vingt gaillards prêts à sacrifier leur sommeil pour placarder mon nom sur tous les murs, tous les arbres, toutes les pissotières et tous les poteaux du secteur. En faisant attention de ne pas oublier les panneaux exclusivement réservés à cet usage, comme ça arrive trop souvent.

Tout ce qu'on me demandait, c'était une campagne vigoureuse, afin de redonner le moral à une droite que l'on me disait terrorisée depuis les horreurs de la Libération, et sans laquelle on ne pouvait vaincre. Cela ne me déplaisait pas, je dois le reconnaître. Les batailles de fleurs, en effet, ne me conviennent que s'il s'y mêle quelques chaises.

Je me fis donc prier une petite semaine, par pure coquetterie, puis je donnai mon accord. Malheur ! Le lendemain de l'annonce de ma candidature par voie de presse, je passais du rang d'éminent envoyé spécial de mon journal à celui de méprisable valet de plume de mon patron. Un brouillard noir venu de Marseille-la-sordide m'avait amené à souiller l'azur de la Haute-Provence. Mais les Basses-Alpes héroïques avaient déjà chassé des envahisseurs bien plus puissants. Ceux qui avaient tenu en échec les sinistres légions nazies ne feraient qu'une bouchée du fasciste Domenech, qui camouflait ses attaches démoniaques sous un prénom d'archange...

Pour un départ en politique, j'étais servi. Et j'avoue qu'en entendant le garde-champêtre faire "assavoir à la population" entre deux roulements de tambour, que je tiendrai ma première réunion publique et contradictoire (toutes les réunions sont contradictoires en Provence) au "Café de France" à Peyruis, je n'étais qu'à demi rassuré. Ceux qui m'avaient demandé de me présenter avaient, sans aucun doute, omis de préciser quelques détails. Tout le monde était loin de m'attendre, du moins pour m'acclamer.

Mais pouvais-je reculer, dites-moi ? Je résolus, au contraire, de prouver ma bonne foi à tous, y compris à mes adversaires. Ils avaient mal jugé le bonhomme. Fils d'un mineur qui n'avait jamais eu le temps d'aller à l'école, et d'une paysanne qui avait durement trimé toute sa vie, marié à une fille du peuple et père de trois enfants, et n'ayant d'autres ressources que les quelque 80 000 francs (légers) qu'il gagnait chaque mois, le "fasciste" - comme ils disaient - était probablement le plus humble des candidats qui se soient jamais présentés dans le canton. Quant à être là pour servir son patron, on pouvait se demander dans quelle mesure la Durance - si bien aménagée qu'elle fût - aurait pu intéresser l'armateur qu'il était.

Je travaillai longtemps sur ce thème, écrivant complètement mon discours d'une écriture assez grosse pour être lue à distance. Je comptais placer mon texte sur la table qui servirait de tribune, en effet, et parler debout.

Ce fut lamentable. D'abord parce que j'avais rédigé cela comme un article de journal, et que rien ne passe moins la rampe que le langage écrit. Ensuite parce que mes auditeurs étaient venus pour autre chose. Les attaques violentes dont j'avais été l'objet avant même de commencer ma campagne les avaient mis en appétit. Ils attendaient un bagarreur, rendant les coups au centuple, et ils se trouvaient devant un conférencier poli essayant de justifier l'audace de sa candidature en se réfugiant dans les solides bras de son père et les jupes de sa mère.

Je fus à peine applaudi et tout le monde se retira déçu. Y compris les éventuels contradicteurs qui n'avaient pas jugé utile de mettre le sel de leurs questions dans ce brouet sans saveur. Inutile de dire que je révisai sans tarder ma façon de faire. Depuis, je n'ai plus jamais lu un discours, me rendant rapidement compte qu'il suffisait de se lancer pour que les mots viennent.., et s'envolent. C'est en effet leur qualité première - ç'a été dit bien avant moi - et leur sonorité a beaucoup plus d'importance que leur signification.

Je ne raconterai pas ici toutes les péripéties de cette première prise de contact avec le peuple souverain. Qu'il me suffise de préciser qu'à l'issue du premier tour le sortant était en tête tandis que je le suivais à quelques longueurs. Quant au troisième homme (j'allais dire larron, par inadvertance) - royaliste par son père et socialiste parce que maire... comme dirait Mouloudji -, il était largement distancé. Si largement même qu'il jugea préférable de se retirer, personne d'autre que ses rares supporters n'ayant prêté attention à sa campagne trop discrète entre celle du communiste qui laissait entendre que mon élection marquerait la réouverture imminente des fours crématoires et des exécutions publiques, et la mienne qui répondait que sa victoire se solderait par la déportation inéluctable de tout le pays en Sibérie.

La lutte reprit de plus belle le lundi. Dans chaque commune importante (Peyruis : 1 400 habitants; La Reillanne : 600 habitants; Lurs : 350 habitants), la population s'était scindée en deux clans farouchement hostiles : ceux qui étaient inconditionnellement pour moi, et ceux qui étaient inconditionnellement pour l'autre. Dans les cafés, nous étions le principal sujet de conversation. À l'église, l'excommunication menaçait les vieilles dames qui se seraient prononcées pour mon adversaire, et le curé n'oubliait pas, dans son sermon, de rappeler que l'ogre rouge se nourrissait d'enfants de chœur. À la mairie, on laissait plus sournoisement entendre que les toiles d'araignée de l'immobilisme réactionnaire envahiraient un canton promis au plus bel avenir si l'inconscience populaire m'envoyait siéger au Conseil général. Et on ajoutait, accessoirement, que ceux qui voteraient pour moi le regretteraient encore plus amèrement si je n'étais pas élu car on saurait s'en souvenir lorsqu'ils viendraient demander un service. Les commerçants qui avouaient voter pour le sortant parce que lui, au moins, on savait qui c'était, perdaient la clientèle de mes électeurs, et vice-versa. Jusqu'à l'école communale où les gosses se battaient entre eux, les uns sous ma bannière, les autres en brandissant la faucille et le marteau.

Bref, la passion montant de jour en jour, on arriva au deuxième tour sans que la marmite, pourtant surchauffée, ait éclaté. Ce dimanche-là je n'eus pas le courage de rester à Peyruis - chef-lieu de canton où étaient centralisés les résultats et où serait proclamée l'élection. La semaine avait été si rude que j'étais physiquement vidé. Je préférai monter jusqu'à Lurs faire une partie de pétanque en essayant d'oublier la gravité des heures que je vivais. Et j'y étais presque parvenu lorsque la nouvelle me parvint, une nouvelle incroyable : j'obtenais exactement le même nombre de voix que mon adversaire.

Je me précipitai à la mairie de Peyruis. On s'y écrasait démocratiquement. Le boucher de gauche marchait sur les pieds du boulanger de droite. L'épicière modérée étouffait de sa poitrine haletante le coiffeur socialiste dressé sur la pointe des pieds pour mieux voir. Le cafetier rouge enfonçait un coude hargneux dans la brioche redevenue avantageuse du cafetier blanc. Sous le regard implacable du sacristain M.R.P., le maire communiste comptait et recomptait les suffrages, se demandant ce qui se passerait si, une erreur se révélant, il était soudain dans l'obligation de proclamer un élu. Mais rien à faire ! L'égalité était parfaite. Les additions étaient justes. Il fallait trancher selon la loi.

Je considérai que c'était à moi de le faire, pour la beauté du geste. D'autant plus que je ne pouvais faire autre chose.

"C'est facile, dis-je. Je crois que j'ai cinq ans de moins que mon adversaire. Il est donc élu au bénéfice de l'âge".

Tout le monde le savait depuis un moment, mais personne n'osait le dire. C'était bien que ça vienne de moi. On me jugea très fair play... car on ne pouvait pas lire au fond de ma pensée, une pensée qui pourrait se résumer ainsi :

"Mon adversaire est élu au bénéfice de l'âge, ce qui prouve que, contrairement à ce qu'affirme Rodrigue, le fait de bien naître n'est pas suffisant pour que la valeur soit reconnue. Il est quelquefois préférable de naître le premier".

Je connus ce jour-là, en tout cas, la dure loi du suffrage universel. Une seule voix supplémentaire, en effet, m'aurait permis de vaincre. Sans elle, toutes les autres devenaient inutiles. Cette voix manquante, il n'aurait pourtant pas fallu grand-chose pour que j'en dispose. Offrir son petit déjeuner au père B..., entre autres. Un déjeuner qui n'était pas de nature à grever mon budget, loin de là : un verre de rouge, très ordinaire, du gros qui tache, pas davantage ! Après quoi j'aurais amené le père B... au bureau de vote, et il aurait rempli son devoir de citoyen conscient et organisé. En ma faveur, naturellement. Voilà à quoi tient une carrière politique, en définitive !

Hélas, j'étais encore novice et, comme tout novice, persuadé que j'allais si largement dominer l'autre candidat que je n'en étais vraiment pas à une voix près. La preuve, c'est que je ne m'étais moi-même pas fait inscrire dans le canton. J'ai donc appris ce jour-là que si les choses sont ce qu'elles sont, il s'en faut souvent de très peu pour qu'elles soient totalement différentes, Einstein s'est livré à beaucoup de savants calculs pour parvenir pratiquement aux mêmes conclusions.

Je dois à la vérité de dire que mes supporters locaux, eux, étaient beaucoup moins confiants et avaient multiplié leurs efforts pour que j'enlève l'épreuve. C'est ainsi que tous les moyens avaient été mis en œuvre pour assurer le triomphe sinon de l'idéal du moins de son représentant.

Un exemple parmi d'autres : le grand Tome (ce n'est pas son nom véritable, vous comprenez aisément pourquoi) était devenu anti-communiste depuis qu'un de ses voisins, communiste et gendarme - on aura tout vu ! - lui avait flanqué une contravention pour défaut de cataphote sur sa bicyclette. Du coup, il donna toujours, par la suite, le meilleur de lui-même pour provoquer la défaite des forces marxistes dans le canton. Je m'explique.

Ce robuste et impénitent célibataire, qui avait résolu une fois pour toutes le problème conjugal en aidant les autres à satisfaire leur épouse, eut à cœur, désormais, de consacrer ses ardeurs aux seules épouses affublées d'un mari communiste, sacrifiant ainsi, il est vrai, au principe de la propriété collective. Mon étiquette ayant fait de moi son candidat, il travailla donc d'arrache-pied (si j'ose dire) à ma victoire, n'exigeant de ses conquêtes qu'un bulletin de vote à mon nom. Il leur remettait ce bulletin plié d'une certaine manière, bien sûr, afin de pouvoir vérifier, lors du dépouillement, que sa volonté était respectée. Car le secret du vote, dans les petites communes, n'est que douce illusion. La preuve, c'est que, listes électorales en main, on me donna à quelques unités près le nombre de voix que je devais obtenir au premier tour, cette fois-là. En cochant les noms au fur et à mesure. Il n'y avait pas plus de cinq pour cent d'incertains.

Mais il s'agissait d'une élection cantonale à une époque où, dans les milieux ruraux, la politique était encore rouge ou blanche, n'ayant pas tellement évolué depuis 1789. Le phénomène gaulliste n'était pas encore apparu. Et la télévision n'existait pas, ou presque. Si bien que les gens avaient encore des idées, sinon personnelles, du moins transmises de père en fils. Sans doute les gouvernements manquaient-ils de stabilité, seulement la nation, elle, conservait la sienne.

Mais me voici parti dans des digressions au lieu suivre le fil normal de mon histoire.

Donc j'étais battu. Voire ! On me démontra dès lendemain que certains supporters de mon adversaire n'avaient pas été aussi loyaux que le laissaient supposer leurs yeux purs et leurs visages pleins de franchise. Mon représentant à la mairie de Peyruis (j'ai déjà dit que le maire était communiste, lui aussi) me rapporta qu'il avait constaté un curieux phénomène à cinq ou six reprises durant le scrutin : après avoir pris leur enveloppe à l'entrée du bureau de vote, des électeurs avaient manifesté leur surprise en voyant qu'elle contenait déjà un bulletin et l'avaient fait constater au président. Comme par hasard, ce bulletin était toujours au nom de mon adversaire. D'autre part, à l'heure du dépouillement, on trouva des enveloppes contenant deux bulletins au nom de mon adversaire, ce qui lui donnait chaque fois une seule voix mais parfaitement valable ... alors que, dans d'autres enveloppes, il y avait un bulletin à mon nom et un bulletin au nom de mon adversaire, ce qui rendait le vote nul.

De là à supposer qu'il y avait eu truquage, il n'y avait qu'un pas que je franchis avec l'allégresse d'un parieur qui, s'étant cru perdant, entend faire valoir ses droits et retrouve son audace. Je me hâtai de formuler un recours devant le Tribunal administratif de Marseille... qui me donna raison. S'il y avait eu quelques voix d'écart, j'aurais probablement été débouté, mais les voix s'étant exactement partagées, la moindre petite fraude faussait le résultat. C'est pour cela que les élections furent cassées, le Préfet des Basses-Alpes décidant de les refaire fin août 1958.

Extrait de Gabriel Domenech, Comment devenir député, chapitre Battu par mon acte de naissance, pp. 23-32]

 

 

Extrait n° 2

 

Un seul mot a assuré au général Cambronne une gloire immortelle.

Il n'en a pas fallu moins de quatre pour me permettre de goûter plus modestement à cette drogue, mais tout de même assez pour connaître l'ivresse qu'elle procure. De ces quatre mots, pourtant, de même que pour le triple crime qui me projeta dans l'arène électorale, je ne suis nullement responsable. Je me suis seulement trouvé là où il fallait au moment qu'il fallait pour en profiter.

En mars 1958, donc, j'avais posé pour la première fois ma candidature à un mandat politique et, bien que n'ayant pas réussi à l'enlever, tout restait encore possible grâce à la décision du Tribunal administratif de Marseille cassant les élections de Peyruis et ordonnant qu'elles soient recommencées, Or, en prononçant l'inoubliable (et aussitôt oublié) "Je vous ai compris" qui, le 4 juin suivant, fit d'un million de Français d'Algérie un million d'enthousiastes futurs cocus, un autre général allait changer le cours de l'histoire de France, sans doute celle de l'Europe, peut-être celle du monde, et sûrement la mienne propre.

En mars, il y avait eu quelque quinze cents cantons renouvelables dans l'ensemble du pays, et les résultats de ces élections n'avaient guère pu être considérés que globalement, comme un vulgaire sondage d'opinion. La grandeur du combat que j'avais vaillamment livré à l'hydre moscovite dans un coin des Basses-Alpes était demeurée ignorée du reste de la Nation.

La deuxième manche, en cette dernière semaine d'août, se présentait de façon tout à fait différente. Il ne s'agissait plus d'élections générales mais d'une seule élection partielle, l'une des premières depuis la mise en sommeil de la IVe République. C'est-à-dire que tout le département, toute la région et même toute la France allaient avoir les yeux fixés sur Peyruis pendant quinze jours. Quant aux fédérations locales des partis, elles se rendaient parfaitement compte des conséquences du résultat, surtout s'il était en ma faveur.

Moi seul ne voyais rien, je le reconnais aujourd'hui sans fierté, car il fallait une dose de stupidité peu commune pour ne pas comprendre qu'une victoire de ma part dans cette élection aurait sûrement des prolongements.

C'est pourquoi, dès la campagne ouverte, je rencontrai une opposition hargneuse chez des gens auxquels je n'avais pourtant rien fait, que je ne connaissais même pas, et dont je me demandais ce qu'ils pouvaient bien me reprocher. Quand je vous dis que j'étais plus fanfaron que malin !

Cette fois, pourtant, je disposais d'un atout extraordinaire : ma naïveté, justement. Les politiciens de métier avaient tellement irrité tout le monde qu'il était devenu avantageux, pour ceux qui voulaient les remplacer, de pouvoir apporter la preuve que, ne connaissant absolument rien à la politique, ils étaient les plus qualifiés pour en faire. C'était donc un lourd handicap, pour mon adversaire, que d'être membre d'un parti et conseiller général sortant. De plus, il avait failli me rouler en mars, d'une façon indigne, et je faisais figure de victime des mœurs pourries de la IVe. Enfin, on m'avait fourni, sur sa moralité, un certain nombre d'éléments qui me seraient fort utiles s'il s'avisait de me calomnier aussi durement qu'il l'avait déjà fait la première fois.

La campagne s'engagea avec toute la violence qu'il fallait en attendre. Depuis qu'ils savaient que tout allait recommencer, les clans qui s'étaient formés fourbissaient leurs armes, le mien pour prendre sa revanche, l'autre pour m'éliminer définitivement. On pouvait donc s'attendre au pire.

Je m'en rendis compte le jeudi de la deuxième semaine - à trois jours du scrutin décisif - alors que j'étais en train de déjeuner paisiblement avec des amis. Mon nom venait d'être crié sur la place du village, au milieu de quelques phrases auxquelles je n'avais pas prêté attention, le tout encadré de deux roulements de tambour. C'était le crieur municipal qui lançait le petit couplet suivant :

"Avisse à la population... Ce soir, à vingt et une heures, dans la salle du "Café de France",
M. Pierre B.[erger], conseiller général, candidat du Parti Communiste, présentera son programme aux électrices et aux électeurs de Peyruis. Cette réunion est publique et contradictoire. M. Gabriel Domenech est invité à venir s'expliquer
".

Mon sang accomplit aussitôt, à une vitesse record, le seul tour auquel la tradition l'autorise dans des cas semblables. Et je fis tenir sans tarder (avec les cent francs légers rémunérant ces sortes d'annonces) le texte que voici au crieur :

"M. Gabriel Domenech, retenu à La Brillanne par une réunion publique annoncée depuis quelques jours, ne pourra être à 21 heures au " Café de France ". Mais il espère pouvoir y arriver avant la fin de l'exposé de M. Pierre B. non pour expliquer quoi que ce soit mais pour poser au candidat communiste quelques questions auxquelles il serait souhaitable qu'il puisse répondre".

Ainsi les dés étaient jetés. Nous allions nous retrouver face à face, et sans doute en étions-nous aussi surpris l'un que l'autre. Car mon adversaire, en lançant son défi, n'avait probablement pas supposé que je le relèverais. D'abord parce que, ce soir-là, je devais obligatoirement me trouver à La Brillanne - distante de 12 kilomètres - pour présenter mon programme à l'heure où il présenterait le sien aux Peyruisiens. Ensuite parce qu'il est bien connu qu'un contradicteur n'ayant jamais le dernier mot, je ne prendrais vraisemblablement pas le risque, à la veille du vote, de venir me faire chahuter par un public hostile. Mon acceptation posait un problème nouveau.

Quant à moi, j'avais agi avec la spontanéité du néophyte. Mais mes supporters arrivaient maintenant, alertés par le crieur qui parcourait le pays en diffusant mon message, et le moins qu'on puisse dire est qu'ils ne se réjouissaient pas de ma décision :

- Ils vous ont eu ! C'était de la provocation. Il ne fallait pas vous jeter dans ce piège. Tout ce que le parti compte de militants et de sympathisants dans le département sera là. Ils ont amené des gars de Digne, de Forcalquier, de Manosque. Vous allez au massacre…
- Pas s'ils me laissent parler !
- Ils ne vous laisseront pas parler...
- On verra. L'essentiel est de savoir si je puis compter sur vous pour venir me soutenir
".

Ils étaient courageux. Ils acceptèrent, non sans me préciser qu'ils seraient inférieurs en nombre. Car, s'ils ne craignaient pas de se mesurer aux communistes du canton, ils étaient trop peu nombreux, hélas, pour affronter les communistes du département. Pourquoi pas leur demander de s'attaquer à l'Armée Rouge, pendant que j'y étais !

- Vous n'auriez pas quelques amis, à Marseille, murmura l'un d'eux.

La mauvaise réputation de la grande cité était parvenue jusqu'à eux. Il n'était pas possible, pensaient-ils, qu'un homme comme moi, faisant du journalisme depuis si longtemps et se mêlant maintenant de faire de la politique, n'ait pas quelques relations dans ce "milieu" si bien rodé pour tout ce qui concernait les campagnes électorales. Je ne pouvais pas leur dire non. Ils avaient besoin d'être encouragés. Je pris le téléphone devant eux :

- Allo, Cissou ! Voilà ce qui m'arrive... (courte explication de la situation). J'ai des gars gonflés ici, avec moi. Mais les autres rameutent tout le département. Si je pouvais avoir une petite équipe de renfort !... "

C'était d'accord. Ragaillardis, mes braves Peyruisiens partirent exhorter les amis. Quant à moi, je me félicitai d'avoir obtenu si rapidement mon ami Francis au secrétariat de rédaction du journal, car c'est à lui que j'avais téléphoné, pas du tout à quelque caïd du type Guérini comme le pensaient mes supporters. Le plus curieux c'est qu'ayant agi ainsi dans le seul dessein de leur redonner courage, j'étais loin d'imaginer les répercussions que ce bluff aurait sur les troupes de mon adversaire. Gonflés à bloc comme ils l'étaient désormais, en effet, mes supporters avaient sans tarder fait savoir partout que "les amis de Gaby Domenech" montaient de Marseille, et qu'on allait voir ce qu'on allait voir ! Or les "amis de Gaby Domenech", pour les militants communistes, ce ne pouvait être que des nervis du type sabianiste, c'est-à-dire un ramassis de truands auxquels il valait mieux ne pas se frotter. On le leur avait assez répété depuis le mois de mars pour qu'ils en soient absolument persuadés. Du coup, ils se sentaient moins farauds.

En revenant de La Brillanne (où j'avais écourté ma réunion en expliquant pourquoi), je vis tout de suite que le crieur municipal de Peyruis était un homme écouté : le "Café de France" était bondé au point de déborder largement sur la place. On s'écrasait dans la salle, dans la petite cour, dans les escaliers conduisant aux appartements, et jusque derrière le comptoir. Sous la poussée, les vitres de la porte venaient même de se rompre et le bruit du verre cassé avait encore fait monter, si possible, la tension de cette masse passionnée. Mon arrivée suscita un murmure dont il était difficile de préjuger : était-il en ma faveur ? M'était-il contraire ?

La réunion se poursuivait, n'intéressant apparemment personne. C'est le duel oratoire des deux candidats que l'on attendait, si les organisateurs ne tentaient pas de l'empêcher. Auquel cas, il faudrait se battre. Mais chaque clan surestimant l'autre, il était évident que l'on n'en viendrait aux coups que contraints et forcés.

Tout au fond, dans un brouillard de fumée, j'apercevais mon adversaire pour la première fois. Une bonne tête de comptable, somme toute, que l'on imaginait assez mal avec un couteau entre les dents.

" ... et ce sera une nouvelle victoire des forces populaires sur les suppôts de la réaction, du capitalisme apatride et du fascisme dont les racines insuffisamment extirpées par une épuration sabotée recommencent à bourgeonner sous le ciel serein de notre beau département. En votant pour le Parti Communiste, camarades, vous montrerez, dimanche, que les Bas-Alpins, fidèles à l'esprit de la Résistance... "

Toute cette phraséologie me parvenait comme un bourdonnement. Dès qu'il aurait fini son laïus, il me faudrait intervenir. Impossible de reculer. J'en avais moi-même décidé ainsi au milieu de l'après-midi. Toujours cette sale manie de brûler mes vaisseaux ! Ça me permet de passer pour un type gonflé alors que je ne suis qu'un timide qui préfère se jeter à la mer plutôt que d'avouer qu'il ne sait pas nager.

Mais aujourd'hui, qu'allait-il se passer ? De ci, de là, j'apercevais mes partisans... Et soudain, une pensée affreuse s'imposa à moi. Mes amis bas-alpins et mes amis marseillais étaient bien présents au rendez-vous pour m'apporter leur appui dans les moments difficiles que j'allais vivre. Seulement, ils ne se connaissaient pas. Que feraient-ils en cas de bagarre ? Pourvu qu'ils n'aillent pas se casser la figure entre eux !

Les applaudissements saluant la fin du discours de l'orateur me rassurèrent. Chacun savait, désormais, pour qui étaient ses voisins : le fait qu'ils aient tapé des mains ou non déterminait leur couleur politique. Sauf ceux qui avaient joué le double jeu... pour mieux tromper l'adversaire.

- Quelqu'un demande-t-il la parole ?" dit le maire, qui présidait la réunion et espérait encore que je n'insisterais pas.

Hélas, je ne pouvais pas faire autrement. Me taire équivaudrait à perdre des élections. Je levai la main droite :

- Par ici !"

Un brouhaha survola la foule, suivi de "chut" énergiques.

- Laissez passer le contradicteur, camarades !" dit le maire.

Aïe ! C'était inquiétant, cela. J'avais pensé, en effet, m'exprimer depuis ma place, près de la porte, où la plupart de mes supporters, arrivés en retard ou par prudence, s'étaient massés. Mais au fond de la salle, j'allais me trouver au cœur même du volcan, à la merci d'une éruption plus que prévisible compte tenu des propos que j'avais l'intention de tenir. C'est bien joli de jouer les héros... Pas au point cependant d'aller chatouiller des gens dont certains m'auraient éventré avec plaisir avant de me livrer aux fourmis rouges. Et pourtant, il fallait bien que j'y aille !

Je me frayai un difficile passage jusqu'à la tribune, souriant aux uns et aux autres, histoire de montrer qu'après tout, je n'étais pas un mauvais bougre. Si ça ne faisait pas de bien, ça ne pouvait pas faire de mal, pas vrai ? Quelques-uns me clignaient de l'œil gentiment, mais la plupart me fusillaient du regard, et personne ne disait mot. Enfin je pus faire face à l'assistance, et je tentai d'estimer approximativement le nombre de ceux qui étaient avec moi. Je m'aperçus tout de suite qu'ils étaient loin, très loin, trop loin à mon gré. Leur présence me permettrait sans doute de parler, mais il valait mieux que je sois bref, et précis, car le reste de la salle - ceux qui étaient aux premiers rangs, juste autour de moi, les naseaux frémissants - ne me laisserait pas longtemps contrarier ses convictions.

- Vous avez la parole, fit le maire. Conformément à la règle en usage dans les réunions démocratiques, je vous accorde cinq minutes pour poser vos questions. Le candidat répondra ensuite.

- Très bien ! dis-je. Mais trente secondes me suffiront".

Je m'éclaircis la voix d'un long raclement de gorge, puis :

Je remercie mon adversaire qui m'a permis de me faire connaître de vous, commençai-je, car je n'ai pas eu le plaisir de voir beaucoup d'entre vous à mes propres réunions. C'est pourtant à ces réunions que j'ai fourni toutes les explications voulues quant à ma candidature et à mon programme. Je n'ai donc pas à le faire ici, d'autant plus que je n'y suis pas chez moi. Mais puisque aussi bien M. Pierre B. m'a prié de venir, tambour battant, il me permettra de lui poser trois questions bien anodines, sans doute, auxquelles il n'aura, je suppose, aucun mal à répondre par oui ou par non... "

Il me regardait d'un œil vaguement inquiet. Ce n'était pas lui, apparemment, qui avait voulu cette confrontation. Ou alors, si c'était lui, il cachait bien son jeu. Dans la salle, un silence de cour d'assises s'était soudain instauré. Et ma première question tomba, dépourvue de délicatesse, je le reconnais :

- Est-il vrai, oui ou non, que vous ayez émis des chèques sans provision ?"

Il ne s'attendait visiblement pas à cela et parut assommé par ma brutalité.

- Oui ou non ?" répétai-je.

Et l'incroyable se produisit. Il murmura un "oui" inattendu que toute la salle entendit, consternant ses partisans, faisant s'épanouir les miens. Je profitai de mon avantage, sachant qu'il ne durerait pas devant les fanatiques qui m'entouraient :

- Est-il vrai, oui ou non, repris-je, que vous ayez été condamné en correctionnelle pour de tels agissements ?"

Au lieu de s'indigner, il soupira :

- Oui, mais je vous poursuivrai en diffamation…"

C'était trop tard, il avait avoué. Et c'est plus le dépit qu'autre chose qui faisait maintenant éclater la colère de ses supporters :

- Salaud ! Pourri ! Fasciste ! Enc...!"

Ma troisième question se perdit dans le bruit. Elle consistait à lui demander s'il pensait que de tels antécédents étaient conciliables avec la fonction de conseiller général.

- Voyou ! Ordure ! On te la cassera, la gueule..."

Ils avançaient vers moi, une lueur meurtrière dans les yeux, brandissant le poing. Le maire, affolé à l'idée de ce qui pouvait se produire si quelqu'un me frappait, essayait de les retenir :

- Je vous en prie, camarades ! Laissez parler le contradicteur. Il lui sera répondu ensuite..."

Mais c'était fini. Il avait parfaitement compris que son candidat ne relèverait plus le gant. Ni même la tête. Effondré sur son siège, hagard, le visage couvert de sueur, il ne disait plus rien, craignant de me voir sortir de ma poche les attendus de jugement dont je devais disposer, des documents dont je ne me serais sûrement jamais servi s'il n'y avait pas eu cette provocation de l'après-midi.

Le chahut était devenu infernal. J'étais stupéfait de la facilité avec laquelle j'avais gagné cette bataille. La réunion était bel et bien terminée. Pour la première fois, devant une assemblée communiste, c'est le contradicteur qui avait le dernier mot. On n'avait pas fini d'en parler dans les Basses-Alpes. Mais pour l'instant, il me restait le plus difficile à faire : traverser cette foule en colère pour rejoindre mes amis sans me faire abîmer. Une gageure !

- Écoutez ! dis-je au maire. Je suis venu ici parce que vous m'y avez invité, n'est-ce pas ? Sans cela, vous ne m'auriez pas vu, et pas davantage mes amis. Prenez donc vos responsabilités puisque vous êtes responsable de l'ordre public. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je ne suis pas seul, vous l'avez sans doute compris. S'il m'arrive quelque chose, je ne réponds plus de rien. En revanche, si je parviens sans encombre à la porte, il ne se passera rien de fâcheux, je vous le garantis..."

- Ne vous inquiétez pas, fit-il, on ne vous touchera pas".

Et il me fit lui-même un rempart de son corps. Je passai dans le plus affolant concert d'injures qu'on ait jamais entendu... avant de tomber dans les bras de mes supporters qui me prirent sur leurs épaules pour me porter en triomphe jusqu'à l'hôtel du "Viei Moulin", mon quartier général, où ils comptaient bien arroser ça. D'ailleurs, ceux qui étaient venus de Marseille (une quinzaine de copains du journal) n'avaient pas dîné. Trois ou quatre autres m'étaient inconnus. On me les présenta: Petit Louis, Zè-le-Blond, Beaux Z'Yeux, relations de bistrot qui avaient voulu "monter" par sympathie pour moi, disaient-ils. Ils lisaient mes articles. Ma foi, bien aimable à vous !

On leur prépara un repas. Et la soirée prit rapidement des aspects de fête de la victoire. C'est seulement au moment où ils partirent, alors que je les raccompagnais vers leurs voitures, qu'ils me firent voir ce qu'ils avaient dans leurs coffres : un véritable arsenal. De quoi tenir en échec un bataillon de parachutistes... et plus sûrement de quoi me torpiller définitivement si, par malheur, une patrouille de gendarmerie un peu curieuse avait découvert la chose.

Mais les gendarmes, peu soucieux de se trouver mêlés à une corrida électorale de cette envergure - leur intervention eût sans doute été le seul moyen de réconcilier les deux clans sur leur dos -, avaient jugé plus prudent de rester à la brigade, de l'autre côté de la Durance. C'est donc mon adversaire qui fut la seule victime du guet-apens qu'il m'avait tendu.

En vain tenta-t-il une manœuvre de dernière heure en faisant placarder, le dimanche matin avant l'ouverture des bureaux de vote, une affiche dans laquelle il dénonçait "les méthodes sabianistes de Gabriel Domenech qui avait osé troubler la sérénité républicaine et bas-alpine en amenant ses "nervis" marseillais", et il affirmait que j'aurais à répondre devant les tribunaux des propos mensongers et diffamatoires que j'avais tenus publiquement à son encontre.

Il y a maintenant plus de quatorze ans de cela, et j'attends toujours le dépôt de sa plainte.

[Extrait de Gabriel Domenech, Comment devenir député, chapitre Le tambour sonne la charge, pp. 32-45]

 

 

Extrait n° 3

 

À huit heures du soir, le 31 août 1958, j'étais conseiller général du canton de Peyruis. Toutes les salles de rédaction de France en étaient avisées. Et, dans les états-majors des partis politiques, on essayait d'en tirer des conclusions car, depuis le mois de mai, c'était une des premières élections.

Pendant ce temps, la moitié de la population peyruisienne était dans les bistrots, dans la rue, ou sur le pas des portes pour se réjouir... tandis que l'autre moitié s'était retirée derrière les volets clos des maisons pour manger le pain noir de son amertume. À Lurs, le fameux Paul Maillet - dont le témoignage avait provoqué l'effondrement de Gustave Dominici - arrosait bruyamment ma victoire à la surprise de tous ceux qui le connaissaient.

- Qu'est-ce que tu arroses ? lui disaient-ils. C'est pas le tien qui a gagné... "

Car ils l'avaient connu secrétaire de la cellule communiste et ardent propagandiste de Pierre B.

- Oh ! que oui que c'est le mien !" répondait-il en rigolant.

Il avait fait voter toute sa famille en ma faveur. Et même quelques amis. C'était sa vengeance contre un parti qui l'avait exclu sans appel lorsqu'on avait découvert deux mitraillettes dans sa cuisinière : des souvenirs de la Résistance.

À Augès, la seule famille de l'endroit estimait avoir bien voté, en n'accordant qu'une voix à mon adversaire. Même chose parmi les neuf électeurs de Ganagobie.

- Pourquoi une voix contre ? " demandai-je, par curiosité.

- Par prudence ! m'expliqua-t-on. Si l'autre candidat était passé, chacun aurait pu lui dire que c'était lui qui avait voté en sa faveur".

Bref, une bien belle soirée... Pour ma part, pourtant, avec mon équipe de fidèles - les quinze ou vingt gars qui s'étaient dépensés sans compter pour afficher, pour m'accompagner dans mes visites, pour convaincre les électeurs (et les électrices) et pour veiller sur le bon ordre dans mes réunions - j'avais une importante obligation à remplir.

En effet, lors de ma première campagne électorale, au mois de mars, en me rendant à La Brillanne, je m'étais trouvé en présence de deux cafés : l'un, à gauche de la route, qui était de droite, tandis que celui de droite était de gauche. En venant de Peyruis, bien sûr, car pour peu que l'on arrive en sens inverse, les choses rentraient dans l'ordre, J'avais donc rendu visite au cafetier ami, qui m'avait fort aimablement reçu, acceptant que je fasse mes réunions chez lui, et me laissant même espérer qu'il voterait pour moi, ce qu'il faisait aimablement avec tous les candidats. Puis, comme je lui posais la question de savoir si son confrère, de l'autre côté de la route, accepterait de me recevoir, il m'avait répondu que le meilleur moyen de m'en assurer était encore d'y aller. Ce que je fis aussitôt.

Je trouvai alors un commerçant un peu éberlué de me voir arriver, qui me servit avec un sourire forcé, accepta pourtant le verre que je lui offrais, mais me déclara sans ambages qu'il était communiste, qu'il faisait campagne pour mon adversaire, qu'il me considérait comme le représentant du capitalisme oppresseur, de l'impérialisme américain, et de la droite la plus réactionnaire du monde. Il termina son homélie en m'assurant que, quoi que je fasse, je pourrais m'estimer heureux si je réunissais seulement la moitié des voix de son candidat. Et comme je lui annonçais mon intention de le battre, il éclata d'un rire nerveux et me dit :

- Écoutez, je vais vous montrer à quel point vous vous êtes laissé bourrer le crâne par ceux qui vous ont lancé dans cette aventure. Si vous gagnez, c'est moi qui paie le champagne le soir du résultat !

- O.K.! avais-je répondu, en américain. Pari tenu !"

Je lui avais serré la main, et j'étais reparti. Mais le soir des résultats, fort de l'égalité de suffrages que je venais d'obtenir et compte tenu du fait que je n'étais tout de même battu qu'au bénéfice de l'âge, j'avais voulu me distraire et distraire en même temps mes meilleurs supporters terriblement déçus d'avoir vu la victoire leur échapper aussi stupidement.

- Allons à La Brillanne chez P..., avais-je dit, et rappelons-lui son pari. Après tout, faire autant de voix que son idole, ça vaut bien le champagne, non ?"

Il comprit tout de suite en nous voyant arriver, et sans doute se serait-il exécuté - bien que sans plaisir - , mais sa femme était là et piqua soudain une telle colère que nous préférâmes nous retirer pour éviter le scandale. Décidément, la brave dame était encore plus fanatique que son mari et manquait totalement d'humour.

Je le rappelai d'ailleurs au cafetier dès que je le revis, et il me présenta, d'un air gêné, quelques brèves excuses. On était au mois d'août et les élections étaient à refaire.

- Et cette fois, quelles chances me donnez-vous ?

- Pas plus que la dernière fois, fit-il. Je pense que le Parti, préoccupé dans les autres cantons, n'avait pas soutenu assez Pierre B. Mais aujourd'hui, la campagne électorale se résume à un seul canton, le nôtre. Vous n'êtes pas de taille à lutter.

- Vous tiendriez toujours le pari d'offrir le champagne si je suis élu ?

- Pardi. Pour ce que je risque !...

- C'est vrai, dis-je en faisant la moue, vous ne risquez pas grand-chose puisque, lorsque vous perdez, votre femme met les gagnants à la porte !"

Il bondit :

- Ne me parlez pas de ma femme et de ses conneries ! gronda-t-il. Je ne comprends pas encore ce qui lui a pris, ce soir-là. Mais parole, si par le plus grand hasard vous êtes élu le 31 août, vous pouvez venir. Je tiendrai mon pari. Même s'il me faut enfermer la bourgeoise au grenier pour être tranquille...

- On verra !"

Le 31 août au soir, c'était tout vu. Quand nous arrivâmes chez lui, il nous attendait, ayant effectivement bouclé son acariâtre épouse Je n'irai pas jusqu'à prétendre qu'il avait le sourire en faisant sauter les bouchons, mais il avait été fair-play. Il n'eut pas à le regretter : nous payâmes de nombreuses bouteilles après les siennes.

Et c'est ainsi que ma première victoire politique, acquise après une lutte de six mois contre un communiste, fut arrosée chez un communiste et à ses frais, ce qui ne doit tout de même pas être arrivé souvent dans l'histoire des élections en France.

Je crois que c'est moins de quinze jours plus tard que furent annoncés, d'abord le référendum constitutionnel, puis les élections législatives au scrutin d'arrondissement pour les 23 et 30 novembre, les Basses-Alpes étant scindées en deux circonscriptions : celle de Digne-Sisteron-Barcelonnette au nord, et celle de Forcalquier-Manosque-Castellane au sud. On intervint aussitôt auprès du conseiller général frais émoulu que j'étais pour lui faire remarquer que le préfet, aux ordres du parti socialiste (ce que j'ignorais mais puisque mes amis politiques l'affirmaient, pourquoi ne les aurais-je pas crus ?), n'avait fait le découpage départemental que dans le but de servir les députés sortants, l'un S.F.I.O., l'autre radical de gauche, et tous deux connus pour leur hostilité au Général. II m'appartenait d'intervenir. Je le fis par l'intermédiaire du journal auquel je collaborais, dans un article incendiaire que je titrai "Allez-vous-en, Monsieur le Préfet !"

Comme on le voit, je ne m'embarrassais pas de fioritures.

Le lendemain même, des gens de Manosque, de Forcalquier, de Castellane et d'ailleurs manifestaient le désir de faire ma connaissance. Quelqu'un qui s'adressait au Préfet sur ce ton, il y avait bien longtemps qu'on n'avait plus vu cela dans les Basses-Alpes. Surtout parmi les hommes politiques de droite ou catalogués comme tels. On m'invitait ici et là. Et si j'hésitais, ce n'était pas dans la crainte de fatiguer mon foie, mais je les entendais déjà tous me demander de dénoncer à haute voix ce qui n'allait pas dans le département, et en particulier ce qui les gênait dans leurs petites affaires, bien sûr !

Je me trompais. Ce qu'ils avaient à me dire était bien plus surprenant :

- Après ce succès aux cantonales, il faut vous présenter aux législatives !..."

Qui, moi ? Me présenter à la députation ? Et contre M Marcel-Edmond Naegelen, en plus, l'ancien gouverneur général de l'Algérie, un homme qui avait failli être président de la République...

Ils ne parlaient pas sérieusement, tous ? Comment aurais-je pu ? Personne ne me connaissait. Et puis, et puis, j'avais un métier.

- Prenez un congé pour la durée de la campagne !"

Je n'avais pas d'argent.

- On vous aidera".

Je ne connaissais rien en politique.

- C'est exactement ce qu'il nous faut".

Ils me démontraient qu'après ma victoire dans l'élection de Peyruis, à l'issue d'une bataille que tout le monde avait suivie, j'étais le meilleur candidat possible. Parce que mes positions anti-Quatrième République correspondaient à celles que le Général avait prises. Parce que j'étais pour la sauvegarde de l'Algérie, et que le Général avait prouvé qu'il partageait ce point de vue puisqu'il avait dit "Je vous ai compris" aux populations d'outre-Méditerranée. Parce que j'étais nouveau venu en politique et que le slogan qui avait le plus de succès était encore celui de Pierre Poujade : "Sortez les sortants". Et parce que j'étais jeune, enfin, et qu'il fallait un homme jeune pour faire entendre la voix d'un département trop longtemps oublié...

Je revins à Marseille pas très convaincu, d'autant moins d'ailleurs que ma femme n'était pas du tout enchantée à l'idée de me voir repartir "vendre mes salades" (elle a toujours eu des notions particulières de la politique et considère que ce ne peut être, en aucun cas, un métier d'honnête homme). Mais les amis que je consultais me poussaient à tenter ma chance.

- Il y a des milliers de bonshommes qui essaient de trouver une circonscription qui les accepte. Toi, on t'en offre une sur un plateau, et tu refuserais ?

- Ouais, mais aller contre Naegelen, n'est-ce pas aller au casse-pipe ?

- Justement. Si tu es battu, personne ne trouvera à redire. On expliquera que l'adversaire était d'une taille telle qu'il fallait beaucoup de courage pour l'affronter. Et si tu le bats, tu deviens un héros".

C'est que je n'avais pas du tout envie de devenir un héros, moi ! Non par modestie, certes, mais plutôt en raison du complexe d'infériorité qui me tenaillait. Je suis d'origine populaire, je crois l'avoir déjà dit. Et je me suis fait moi-même. C'est-à-dire que je n'ai suivi que des études primaires supérieures et qu'à l'âge de dix-sept ans, je travaillais. Le peu que je sais, je l'ai appris dans les livres et dans la vie. Mais je savais aussi parfaitement tout ce qu'il me manquait pour être un "Monsieur", comme disait ma mère. Aller me mesurer avec des Georges Bidault, des Guy Mollet, des Michel Debré, des Maurice Faure, des Gaston Defferre, des Maurice Schumann, des Chaban-Delmas et cent autres encore dont j'entendais parler depuis des années, "hé là, petit qui t'a rendu si vain, toi qu'on n'a jamais vu qu'une plume à la main ?"

J'ai pourtant fini par dire oui. Par curiosité. C'est le reporter, une fois de plus, qui a guidé l'homme très timoré que j'étais. J'avais l'occasion de vivre une expérience passionnante. Pourquoi ne pas en profiter ? Après tout, qu'est-ce que je risquais ?

 

Extrait de Gabriel Domenech, Comment devenir député, chapitre Celui qu'on attendait, pp.46-53.

 

 

Extrait n° 4

 

[...] Seulement, si c'était sérieux, ce serait la même chose. Et là, ce serait ennuyeux. Ce serait ennuyeux parce que les suppléants ne sont suppléants, en définitive, que parce qu'ils ne peuvent pas être élus tout seuls. C'est ce qui leur permet de conserver tant d'amis et d'être choisis par les titulaires. Mais si la fatalité en fait des députés, ils sont fichus.

"Chaque fois qu'on produit un effet, a dit Oscar Wilde, on se donne un ennemi. Il faut rester médiocre pour être populaire."

Non seulement le suppléant qui devient titulaire va donc perdre ses amis, mais de plus il risque de se prendre au sérieux et de vouloir remplir sa mission. Vous voyez où ça pourrait nous mener ?

Personnellement, en tout cas, je jugeai que mon meilleur suppléant serait un garagiste de Banon qui avait été le plus jeune déporté de la Résistance, ce qui obligerait mes adversaires à cesser de me traiter de fasciste laudateur des nazis. Louis Martel - Lolo pour toute la région - était le plus gentil garçon du monde, à ceci près qu'il était fou de la voiture, et me conduisait à une vitesse supersonique, même la nuit sur des chemins de Haute-Provence où je me serais à peine aventuré en plein jour à trente à l'heure. Il faillit d'ailleurs nous tuer tous les deux le dernier jour de la campagne électorale, en manquant un virage, alors qu'il ne nous restait plus qu'une toute petite réunion à tenir. Cette mort qui aurait sans doute fait l'affaire de mes adversaires, je ne la lui aurais pas pardonnée durant toute l'éternité ! Pensez donc, arriver presque au but, et se casser aussi bêtement la figure ?

 

Gabriel Domenech, Comment devenir député, p. 62

 

[...] Leurs applaudissements, déclenchés par les brigades d'acclamation, m'avaient chauffé à blanc, l'énervement et la fatigue aidant. Je fis un signe de la main, démontrant clairement que ma modestie bien connue finirait par être traumatisée par tant de sympathie. Puis, après avoir laissé planer quelques secondes de silence, je commençai :

"Mes chers amis..."

Autant y aller carrément et placer les choses sur le terrain de l'amitié, n'est-ce pas ? Ça ne coûte rien, ça peut influencer certains auditeurs, et comment pourrait-on refuser un bulletin de vote à un ami ? Pourvu qu'il dise autre chose, bien sûr, quoi ?

Je ne vais pas imposer à mes lecteurs la reproduction d'un discours qui aurait maintenant plus de dix ans, et dont le thème - pour intéressant qu'il soit - manquerait par trop d'actualité. Je le leur imposerai d'autant moins que je ne l'avais pas écrit et que je ne m'en souviens plus. Mais ce que je crois dire, afin de poursuivre ma mission pédagogique, c'est ceci :

Mesdames et Messieurs les candidats néophytes, sachez qu'il est plus facile de parler en public que de répondre aux questions d'un examinateur quel qu'il soit, pour le bachot ou pour le permis de conduire. Les paroles s'envolent, dit le proverbe. Et c'est une bonne chose, surtout en matière de propagande électorale. S'il fallait tenir compte de tout ce qui se raconte, de tout ce qui se proclame, de tout ce qui se révèle, de tout ce qui se promet en réunion publique, personne n'oserait plus jamais revenir sur le lieu de son discours.

Par chance, il n'en est rien. Dites-vous bien, en effet, qu'à partir du moment où c'est vous qui organisez la réunion, vous êtes le Bon Dieu. C'est vous qui savez ce que vous allez expliquer, et personne d'autre. Vous pouvez lancer tous les chiffres, toutes les affirmations, toutes les citations (évitez le latin, cependant !), toutes les attaques, toutes les révélations que vous voudrez. Plus ce sera fantaisiste et moins vous risquerez la contradiction. N'ayez surtout aucun scrupule à faire appel à de grands noms pour étayer vos dires :

- Tel ministre en exercice me disait dernièrement... Le président de la Cour de Cassation m'affirmait la semaine dernière... Lors d'un voyage à Rome, un cardinal de mes amis, etc. "

Tout cela (déjà en application dans les salons bourgeois) vous fera prendre davantage au sérieux que la relation de votre vie d'honnête homme. Je le dis à regret, mais je ne peux pas m'abstenir de le dire, car c'est tristement vrai. Au demeurant, rien n'est aussi mal vu, en France, que la vie d'un honnête homme.

Tenez, une anecdote de journaliste.., puisque nous n'en sommes encore qu'à ma campagne électorale et que je ne suis pas élu pour le moment. En 1955 ou 1956, j'avais écrit toute une série d'articles sur l'affaire de Lurs, essayant de retracer le roman de la vie du vieux Dominici qui, selon moi, expliquait tout. Cela me valut quelques lettres de désapprobation, et notamment la protestation de je ne sais plus quel ponte bien pensant qui fréquentait le patron du journal et réussit à lui faire croire que nos lecteurs étaient hostiles à ce genre d'articles. Je fus donc invité à cesser ma série de "papiers" plus rapidement que prévu.

C'est alors que j'eus l'idée, pour faire une expérience, de proposer une nouvelle série, que j'intitulais "Les braves gens à la Une", et dans laquelle je raconterais un certain nombre d'actes de dévouement, malheureusement inconnus du grand public, mais d'une telle grandeur qu'ils devraient sans aucun doute émouvoir une opinion qui nous reproche toujours de parler des criminels et des voleurs, et jamais des pères de famille honnêtes et travailleurs. Qu'à cela ne tienne, nous allions tenir le pari !

Ce fut catastrophique. Seuls les héros de mes articles (et quelques-unes de leurs connaissances) s'intéressèrent à cette série. Et encore à la seule histoire dont ils avaient été les acteurs ou les témoins.

Voilà ce qu'il en est, dans ce pays, de l'admiration qu'on porte aux hommes de devoir. […]

 

Gabriel Domenech, Comment devenir député, pp. 146-147

 

[…] Au centre, sous Marianne, le président. Il domine tout le monde. Un peu au-dessous, à sa droite et à sa gauche, il y a un certain nombre de secrétaires auxquels le public attribue sans doute un rôle important en les voyant écrire en permanence. Que ce bon public se rassure : ces braves gens ne font rien d'autre que leur courrier, comme beaucoup d'autres parlementaires dans l'hémicycle.

Vous penserez peut-être qu'ils seraient beaucoup mieux dans un bureau pour procéder à ces travaux épistolaires, compte tenu des difficultés que l'on a pour réfléchir dans une salle où l'on discourt. Rassurez-vous ! Il ne s'agit que d'accuser réception ou de transmettre telle lettre ministérielle à tel ou tel électeur. Et si les secrétaires font ce travail en séance, c'est parce qu'il faut bien qu'ils apparaissent de temps à autre puisqu'ils ont sollicité l'honneur de siéger au bureau de l'Assemblée. Mais le règlement n'est pas inhumain, et ils sont assez nombreux pour supporter sans trop de difficultés cette contrainte.

Derrière le président, sagement assis ou quelquefois lui parler à l'oreille, le vrai secrétaire de l'Assemblée, celui qui sait tout, c'est-à-dire le haut fonctionnaire qui mène le jeu. À ses côtés, quelques-uns de ses collaborateurs.

Devant enfin, au pied de la tribune, une rangée de messieurs et de dames (plus rares cependant) qui se succèdent toutes les cinq minutes pour relever sténographiquement tout ce qui se dit.

Et en face, l'hémicycle. Cet hémicycle, il est, depuis la fondation de la république, le responsable d'une profonde scission entre les Français. D'aucuns, en effet, pourraient croire que ce sont les opinions, ou les classes sociales, ou la différence de fortune qui opposent politiquement les citoyens de ce pays. Lourde erreur ! Il y a des communistes qui sont riches et des indépendants qui n'ont pas le sou, des socialistes qui envoient leurs enfants à l'école privée et des républicains populaires qui ne croient pas en Dieu, des blancs qui sont ouvriers et des rouges qui sont P.D.G., des marxistes conservateurs et des maurassiens de progrès.

Non, la grande scission politique entre les Français provient en réalité de la conception architecturale de la Chambre des Députés. En effet, le président siégeant face au centre de l'hémicycle, il faut bien qu'une moitié des membres de l'Assemblée soit à sa droite tandis que l'autre moitié est à sa gauche. Or c'est un fait bien connu depuis de longues années qu'il n'y a pas de députés de droite en France. Jamais, jusqu'ici, un candidat de droite n'a revendiqué cette étiquette, à croire qu'elle est infamante (on me dit que le Front National qui vient de se créer va le faire, mais j'attends pour voir).

Je n'ai jamais compris pourquoi. La géométrie, qui est une science exacte, affirme pourtant que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre. Et la langue française veut que ce qui est droit ne dévie pas, soit sain, sensé, judicieux. L'Église croit que le Fils de Dieu est à la droite du Père, c'est-à-dire à la meilleure place, je suppose. Il est bien connu aussi que la voie droite est celle de l'honnêteté et de la vertu. Le code de la route fait de la droite le côté de la bonne conduite, et la morale estime que c'est se conduire droitement que d'être équitable, honnête et de ne pas s'écarter de la ligne du devoir.

Il n'empêche qu'un parlementaire se sent tout gauche à partir du moment où on le taxe d'homme de droite. Allez donc comprendre !

Car le mot gauche, en revanche, veut dire dévié, oblique, bref pas droit du tout. Gauche, ça veut aussi dire emprunté, embarrassé, maladroit. Il est assez curieux, d'ailleurs, de constater que si la circulation routière se fait à droite parce qu'elle s'adresse à des automobilistes, c'est-à-dire à des hommes essentiellement libres d'aller où bon leur semble, elle se fait à gauche pour les chemins de fer où les wagons sont obligatoirement entraînés par une locomotive dont le parcours a été fixé très longtemps à l'avance par une société qui n'autorise aucun conducteur à s'écarter de l'itinéraire choisi sans son accord. Je 1is également dans le "Larousse" que la maladie de Gaucher est caractérisée par une grosse rate, ce qui ne me paraît pas être le cas de beaucoup d'hommes de gauche à en juger par l'air lugubre qu'ils arborent souvent. Il est vrai que l'expression "mettre à gauche", en revanche, se rapporte à la manie de capitaliser... ce que la gauche méprise par-dessus tout.

Dans sa doctrine tout au moins.

Quoi qu'il en soit, la gauche est préférée à la droite comme qualification, sinon comme manière de se comporter. Et chaque rentrée parlementaire donne lieu à de très longues discussions quant aux places à accorder aux divers groupes d'élus.

En vain a-t-on suggéré des solutions. Par exemple celle de mettre la tribune présidentielle à l'extrême droite, ce qui placerait automatiquement toute l'assemblée à sa gauche. Mais personne n'a encore pu obtenir un accord général à ce propos. Pour mon humble part, j'ai conseillé depuis longtemps que la salle des séances soit faite en rond. Dès lors, le président siégerait au milieu, sur un fauteuil tournant, et ferait face à tout le monde, à tour de rôle, pour le plus grand bonheur des citoyens de ce pays qui pourraient enfin se réconcilier.

Et comme il est question aussi de refaite entièrement le Palais-Bourbon - jugé désuet et mal adapté aux importants travaux qui s'y déroulent - je crois qu'il faudrait même aller plus loin. En effet, en cette époque de décentralisation, pourquoi l'Assemblée Nationale demeurerait-elle le privilège des Parisiens ? Pourquoi ne pas l'installer sous un chapiteau comme un cirque ambulant, et le transporter de ville en ville, durant les sessions, permettant ainsi tour à tour aux Lillois, aux Bordelais, aux Marseillais, aux Strasbourgeois ou aux Lyonnais de venir assister aux débats de cet aréopage de penseurs.

Les Parisiens, en effet, ne fréquentent pratiquement plus le Palais-Bourbon et le public des galeries est fait, la plupart du temps, de provinciaux qui ne veulent pas manquer, au cours d'un déplacement dans la capitale, l'occasion d'aller rendre visite à leur député. Histoire de se faire offrir un repas. Ce que ce député leur fait chèrement payer en les invitant ensuite à assister aux travaux parlementaires.

[…]

 

Gabriel Domenech, Comment devenir député, chapitre le creuset de la pensée nationale, pp. 202-205

 

 

Extrait n° 5

 

[...] "Puis-je les comparer, en ce siècle de décolonisation, à cette sentinelle sénégalaise de joyeuse mémoire qui tirait à vue sur son colonel lui-même parce que son adjudant lui avait donné l'ordre de ne laisser passer personne.

"- Moi pas savoir ! Moi pas comprendre ! L'adjudant il a dit !

"L'adjudant est devenu général et l'Union pour la Nouvelle République un régiment de Sénégalais. Ils ne comprennent pas, mais ils obéissent quand même. Et si on le leur demandait, ils iraient même jusqu'à rapporter des colliers d'oreilles de députés opposants pour faire plaisir au grand chef. "

Je poursuivis mon œuvre vengeresse en écrivant quelques semaines plus tard, à l'occasion de la "cessation de mandat" des soixante-dix députés de l'ex Algérie française

"Vous me direz que, la fin de la session se situant dans trois semaines, le Général aurait très bien pu attendre jusque-là pour liquider les députés algériens. Mais non ! Il a voulu nous faire avaler la chose, nous obliger une fois de plus à nous rouler dans la fange de notre lâcheté. Et ça a réussi, naturellement ! On supprimerait soixante-dix emplois dans une fabrique de casseroles, le restant du personnel se mettrait en grève. D'abord par solidarité, ensuite pour préserver l'avenir. Et les casseroles, juste ciel ! ça n'a jamais été que des casseroles ! Si on ne les avait plus, on se débrouillerait quand même pour manger. Tandis que la démocratie, la république et la liberté, le jour où nous ne les aurons plus, nous risquons d'être rudement embêtés. Vous ne croyez pas ?"

Mais mes trois morceaux de bravoure se situèrent, le premier en mars 62, dans un article intitulé "Il faut partir, mon Général !" dans lequel j'invitais de Gaulle à retourner à Colombey écrire le dernier tome de son œuvre pour lequel je proposais d'ailleurs un titre "Le gâchis".

Le second se situa au lendemain du 14 juillet avec un texte commençant ainsi : "J'allais titrer mon article "Liberté, Égalité, Fraternité", ce rappel de notre devise républicaine me paraissant s'imposer après la fête nationale. Et puis, je me suis censuré moi-même. Pour ne pas être poursuivi pour propagation de fausses nouvelles".

Mon dernier exploit date du 5 octobre 1962 au matin. Ce jour-là, dans le Journal du Parlement, je réclamais purement et simplement la comparution du Chef de l'État en Haute Cour.

Comme on le voit, je n'avais plus de complexes. Je n'avais guère plus 1'avenir politique non plus, puisque le soir même nous votions la motion de censure. Ça n'est plus arrivé depuis, et je m'en enorgueillis, dans une certaine mesure. La preuve était ainsi faite, en effet, que cette assemblée que je fustigeais était, de loin, moins souple que celles qui lui succédèrent.

 

© Gabriel Domenech, Comment devenir député, chapitre le creuset de la pensée nationale, pp. 236-237

 

 


Notes

 

(1) Domenech commet, à propos de l'arme des crimes, cette erreur si souvent lue ici ou là.
(2) Comme l'on sait, cette fructueuse activité perdure encore de nos jours.

 


 

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