Jean Giono, observateur attentif de l'Affaire Dominici

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[Pierre Citron (né en 1919), qui a fort bien connu Giono par le biais des rencontres du Contadour, a rédigé sur son aîné et ami une somme considérable autant qu'incontournable, désormais. J'en extrais ces quelques pages (pp. 488-492 du Chapitre XX, Consécrations) replaçant son modèle dans le contexte de l'Affaire Dominici. L'extrait présenté commence alors que P. Citron vient de parler de "l'Homme qui plantait des arbres", et "Provence"]

 

 

Si ces textes tendent à conférer à la Provence une auréole lumineuse et magique, ils ne signifient pas que Giono soit constamment revenu à son univers paysan utopique d'avant-guerre. S'il le reprend, il le fait alterner avec sa vue actuelle d'une humanité sombre et venimeuse. Il va se pencher à nouveau sur elle à l'occasion de l'affaire Dominici. Le 5 août 1952, trois touristes anglais, Sir Jack Drummond, sa jeune femme Lady Anne et leur fille, la petite Élisabeth, âgée de dix ans, sont découverts assassinés non loin de Lurs, un village dominant la vallée de la Durance, à 30 kilomètres de Manosque (1). Le vieux patriarche Gaston Dominici (soixante-quinze ans) est finalement inculpé à la suite d'une longue enquête. L'affaire fait un bruit énorme : le crime est à la fois atroce et mystérieux. Le Monde, du 13 au 30 novembre 1954, ne lui consacrera pas moins de vingt-trois articles (souvent deux par numéro) signés de J.-M. Théolleyre, que viendront renforcer un billet de R. Escarpit et un article de Me Maurice Garçon.

 

 

Giono s'intéresse depuis longtemps à l'institution judiciaire. Le 12 janvier 1936, il notait déjà dans son Journal : "J'ai déjeuné avec le procureur général d'Aix. Il m'avoue être incapable de rendre la justice. Quand il demande 5 ans de prison, le jury condamne à 20 ans de travaux forcés (affaire du Grec qui couchait avec sa fille de 16 ans, consentante) ; cet homme, dit-il, a été condamné à cette presque mort tout simplement parce qu'il se défendait bien, ne montrait aucun repentir (...) ; condamné parce qu'il portait des lorgnons et ne montrait pas assez d'humilité devant le jury". Il n'ignore pas que Voltaire s'est battu pour Calas et pour d'autres, que Zola a été admiré par Jean Antoine Giono (2) pour avoir défendu Dreyfus. Il sait sans nul doute que Gide, en qui il a admiré l'homme plus que l'écrivain, a publié en 1913, après une expérience de juré, ses Souvenirs de la cour d'assises, et en 1930 La Séquestrée de  Poitiers. Il pense qu'une des missions de l'écrivain est de traquer l'injustice. Il a par deux fois été emprisonné lui-même durant plusieurs mois, obtenant dans le premier cas un non-lieu, et n'étant même pas inculpé dans le second. Surtout, lui qui a si souvent mis en scène des paysans provençaux, il a l'occasion de les voir à propos d'un de ces drames qui révèlent les personnalités. Et l'accusé a comme lui du sang piémontais. Aussi accepte-t-il quand André Parinaud, directeur de l'hebdomadaire Arts, lui demande le 15 novembre 1954 de "couvrir" le procès, qui va s'ouvrir le surlendemain aux Assises de Digne, et durera jusqu'au 28. Il y verra Armand Salacrou, et y retrouvera Pierre Scize, ainsi que Maximilien Vox venu faire des croquis. Avec une considération courtoise, le président de la Cour le fait placer derrière lui. Il assistera à toutes les audiences sauf aux trois dernières (plaidoiries, réquisitoires), parfaitement tranquille, prenant des notes sur place ou aussitôt après.

 

Il est d'abord question qu'avec Maximilien Vox, ils fassent un compte rendu sous forme de dialogues ou de textes alternés. Gallimard, qui souhaiterait en tirer un livre, ne semble pas très enthousiaste : Giono seul serait préférable, et c'est ce qui se fait finalement. Mais ses notes s'avèrent trop minces, et il les grossit, en décembre 1954, d'un Essai sur le caractère des personnages, plus dense, plus suivi, plus profond, qui sera publié dans L'Illustré de Lausanne, dans Le Soir de Bruxelles, et dans les Cahiers de l'artisan de Lucien Jacques, avant de paraître en volume chez Gallimard, à la suite des Notes sur l'affaire Dominici, en mai 1955.

 

Il a entrepris une tâche difficile. L'affaire est d'une complexité effroyable sur tous les plans. Les cadavres ont apparemment été déplacés après coup. Les heures données par les témoins varient. Les membres de la tribu Dominici s'accusent mutuellement, se contredisent, mentent, ont des algarades entre eux en plein tribunal. Nul ne peut être sûr de rien. Gaston Dominici a avoué plusieurs fois le crime, pour se rétracter chaque fois(3). De ceux de ses fils qui sont mis en cause, l'un, Clovis (4), accuse constamment son père, l'autre, Gustave, l'accuse une fois et revient sur ses aveux. L'un d'eux a des sympathies d'extrême gauche. Un des principaux témoins est communiste. S'agirait-il d'une suite à on ne sait quelle histoire de maquis ? On parle d'Intelligence Service. Ou y a-t-il là un crime d'origine sexuelle ? Un voyeur, ou un satyre, surpris par le touriste anglais et tirant sur lui, puis liquidant les autres pour supprimer des témoins ? Giono regarde, écoute, non seulement les principaux acteurs du drame, mais aussi leurs femmes, leurs enfants. Il est frappé de l'écart entre les formes de la justice et la réalité vivante II aurait dit (mais il ne l'imprime pas) : "J'ai trouvé le vrai coupable, c'est la justice française". De tous ceux qui ont eu à s'occuper de l'affaire, un seul mérite vraiment grâce à ses yeux : le capitaine de gendarmerie qui a mené l'enquête(5) et en expose le déroulement et les résultats devant la cour - et nul ne tiendra plus compte ensuite de sa déposition. Ce dont Giono se défie le plus, dans la procédure judiciaire, c'est ce personnage muet auquel il est fait sans cesse allusion : le dossier, dont "la cour a le souci évident de ne pas s'écarter"(6). Après la déposition d'un médecin éminent - mais qui n'a pas vu les cadavres - contredisant celle du vieux médecin de campagne qui a fait les constatations, Giono commente : "Le dossier est satisfait". Le vieux médecin "a toutefois mécontenté le dossier encore une fois". À propos d'une mare de sang que mentionne ce docteur, et dont on ne parle plus : "Le dossier n'a pas d'oreilles, il n'a même pas d'intelligence. Il ne contient que des procès-verbaux". Devant le témoignage, clair et précis, de l'expert en balistique, "le dossier est aux aguets". Giono est écœuré : "Moi qui me fiche du dossier, enfin qui n'ai pas un respect absolu pour le dossier (...)"(7).

 

Sur bien des points, il se rencontre avec beaucoup d'autres commentateurs français et étrangers. Il estime, même après la condamnation, que la culpabilité de Gaston Dominici n'est pas prouvée - non plus que son innocence, bien entendu. Il est frappé du nombre de points évoqués dans l'un ou l'autre des témoignages et qui plus jamais ensuite ne seront repris au cours des débats. Tout en rendant hommage, pour la forme, à la sincérité et à l'honnêteté des magistrats, il fait sentir la partialité du président des Assises, qui, parfois, suspend l'audience à l'instant où l'un des témoins va prononcer une parole décisive. Il désapprouve visiblement une procédure fondée uniquement sur des aveux, et jamais sur des preuves : on ne sait même pas à qui, dans la famille Dominici, appartenait l'arme du crime, et on ignore s'il n'y a pas eu deux meurtriers, l'un des parents et l'autre de la petite fille. Il met le doigt sur les failles et les contradictions du réquisitoire, dont il a le texte en main à défaut de l'avoir entendu. Bien entendu, il n'a pas de solution, et nul ne saura jamais la vérité : chacun des membres de la tribu ment pour sauver l'honneur familial, ou pour sauver l'un des siens, ou pour se sauver lui-même.

 

II insiste sur l'importance accordée aux mots. Il est frappé par le vocabulaire limité de Gaston Dominici - trente à quarante mots, prétend-il - et par le fait que ce qu'il dit n'est pas vraiment respecté : "J'ai demandé si ces aveux avaient été fidèlement reproduits aux procès-verbaux. On m'a répondu : "Oui, scrupuleusement. On les a seulement mis en français"(8). Et l'accusé ayant été, durant sa détention, "orienté sur le terrain de la paillardise" par un agent(9), Giono se demande "avec quels mots, sans doute également ignobles, était organisée cette orientation"(10). Ce qui lui est aussi personnel, c'est la nature du regard qu'il porte sur les êtres. Leur voix sonne-t-elle vrai ou faux, et à quel moment de leur déposition ? Il observe également leur visage. L'un est loyal, mais par instants cette franchise se décompose d'un seul coup. L'autre est un lâche. Le troisième, un des petits-fils, qui exerce la profession de garçon-boucher, est un menteur pathologique - Cocteau verra en lui le coupable(11). Dans l'Essai sur le caractère des personnages, Giono fait appel à des formules : la femme de Gustave est "la petite dinde qui se prend pour Dieu-la-mère" ; un des témoins, un "clown sinistre" ; le petit-fils ment "à un point qui n'est plus humain" ; la vieille Marie Dominici, femme de Gaston, est "une petite femme noire, torréfiée jusqu'à l'os ; reste un visage où les rides sont si nombreuses qu'elles font comme rayonner les cendres de la peau"(12). Et il fait appel à sa culture pour évoquer les êtres. Alphonse Daudet pour écarter l'image de la Provence pittoresque ; Hugo, Flaubert, Restif de la Bretonne, Gustave Doré. Pour le vieillard et sa femme, il remonte plus haut. Elle est Hécube. Lui a de la grandeur : "C'est un personnage de la Renaissance, du Moyen Age. Il sort nu et cru de l'Histoire universelle d'Agrippa d'Aubigné"(13).

 

Mais, prise en bloc, la famille Dominici apparaît à Giono, ainsi qu'aux autres, comme un grouillement horrible d'égoïsmes et de mensonges - sans même parler du crime, non élucidé. La plupart de ses membres lui répugnent. Seuls les deux vieux trouvent grâce à ses yeux - coupables ou non d'assassinats et de mensonges. Ils ont une stature, du caractère, de la consistance jusque dans leur duplicité. Par là, l'affaire Dominici, dans la trajectoire de Giono, se situe sur la ligne qui va d' Un roi sans divertissement à Ennemonde : celle d'un univers où la réalité est tout naturellement monstrueuse.

 

C'est ce que reconnaissent non seulement les critiques, très élogieux dans leur ensemble(14), mais aussi d'éminents spécialistes. Dès la première publication des articles de Giono dans la presse, le grand historien, géographe et politologue André Siegfried – qui, dit-il, connaît la région pour s'être présenté en 1902 aux législatives à Castellane – lui écrit le 26 février 1955 qu'il a été frappé de la profondeur de ses vues. Le 1er juillet suivant, ayant lu l'ouvrage en entier, il récrit : "Vous avez su parler de la Haute-Provence et notamment des Basses-Alpes comme jamais personne ne l'avait fait avant vous, et comme étude de géographie psychologique et comme géographie tout court et comme géographie humaine, c'est un véritable chef-d'œuvre que vous avez fait"(15).

 

 

Pierre Citron, Giono, 1895-1970, Seuil, 1990, 671 pages

 

 

Notes

 

(1) Giono se souvient-il qu'il a écrit en mai 1935 avoir rencontré un Anglais qu'il appelait Sir Jacques Drumont ? Si le titre qui lui est donné est exact, il ne peut s'agir du même : l'homme tué à Lurs n'a été anobli qu'en 1944. Il n'y a pas trace d'un "Sir Jacques Drumont", ni d'un nom approchant, dans le Who's Who de 1936 que j'ai consulté ; l'orthographe donnée par Giono est d'ailleurs invraisemblable ; mais après tout, cet Anglais ne s'appelait-il pas "Sir", comme Bloch, chez Proust, appelait "Lord" tous les Anglais ? D'autre part, sir Jack Drummond avait été jusqu'à la guerre professeur de biochimie à l'université de Londres, et non spécialiste de tourisme comme le Drumont de 1935. Il parlait d'ailleurs mal le français, et il serait peu vraisemblable qu'il soit venu régler dans le Midi des problèmes d'excursions pour ses compatriotes. Il y a donc là, sans doute, une coïncidence. Giono n'y fait jamais allusion ; mais il serait normal qu'après 17 ans, il n'ait pas gardé le souvenir d'une rencontre épisodique. Reste aussi la possibilité qu'il ait inventé le personnage en 1935 ; mais la coïncidence subsiste.
(2)Le père de l'écrivain. [SH]
(3) Ceci n'est pas tout à fait exact ! [SH]
(4) Clovis n'a jamais été, de près ou de loin, mis en cause ! [SH]
(5) En principe c'est la P. J. et non la Gendarmerie, qui était saisie de l'enquête. [SH]
(6) "Notes sur l'affaire Dominici, suivies d'un essai sur le caractère des personnages", Gallimard, 1955, p. 42. – Dans un article du Figaro littéraire (16 juillet 1955), "Quand Giono réclame à la Justice justice pour ses personnages", Pierre Scize souligne aussi l'importance du dossier, préparé à Aix par le vieux procureur général Orsatelli, "absent et présent comme un dieu au sein de sa création", et qui devait opposer ensuite "une grande force d'inertie à toutes les tentatives de faire aboutir la nouvelle enquête administrative ordonnée cependant par un Garde des Sceaux".
(7) Pp. 59-63.
(8)P. 74.
(9) Le commissaire Prudhomme, un "agent" ! [SH]
(10) P. 68.
L'indignation de Giono apparaît bien sélective, lui qui trouvait presque normal, quelques lignes auparavant, l'histoire du Grec couchant avec sa fille de seize ans "consentante". [SH]…
(11) In Le Passé défini, t. III, Gallimard, 1989, p. 289.
(12)Pp. 72, 67, 43, 150-151.
(13) Pp. 150, 152, 68.
(14) Le compte-rendu de Stephen Hecquet dans Le Bulletin de Paris (19 août 1955) a été reproduit dans La Tête dans le plat, recueil de ses chroniques (La Table ronde, 1989), pp. 204-208.
(15) L'affaire Dominici n'est pas la dernière rencontre de Giono avec la Justice : en 1959, il sera tiré au sort pour être juré aux assises de Digne. Mais, s'il se lie alors avec le président Flourens, il ne se trouve pas devant des cas qui retiennent son attention d'écrivain, et, que l'on sache, rien de cette expérience ne passera dans son œuvre.

 

 


 

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