D'un matamore à Lurs : Gustave menace les journaux qui l'ont 'diffamé'...

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I. Gustave Dominici et ses "menaces"

 

 

"Le Dominici atterré, hagard, que nous avons surpris au moment où la porte de la prison se refermait sur lui, est le même qui claironnait récemment son intention d'attaquer la presse qui avait osé mettre en doute les termes de son invraisemblable récit de la découverte du crime" (Nice-Matin du vendredi 17 octobre 1952).

"Pour moi, je pense que le cas de mon frère [Le Tave] n'est pas clair, puisqu'il nie des choses évidentes ou qu'il a reconnues antérieurement" (Clovis Dominici au commissaire Chenevier, 18 octobre 1955, PV C 257)

 

 

Monsieur le Directeur,

 

Mon nom a été assez souvent cité dans la presse française de ces dernières semaines pour qu'il le soit une fois encore, cette fois-ci à ma demande.

Je vous prie de bien vouloir faire savoir à vos lecteurs ma décision d'attaquer en justice tous ceux qui ont porté atteinte à mon honorabilité et à celle de ma famille, tous ceux qui ont pu laisser croire que j'étais un assassin ou un lâche indifférent au sort d'honnêtes gens abattus avec un acharnement horrible, alors que j'aurais pu leur porter secours, ou encore un homme à tel point privé de sens moral, que j'aurais protégé par mon silence un monstre de la colère de tous les honnêtes gens.

Je suis décidé à cette attaque, sans tenir compte de la qualité de ceux qui m'ont porté cet impardonnable tort, quelles que soient leurs fonctions, quels qu'aient été leurs mobiles.

Je compte sur la Justice de mon pays pour juger de la gravité de leur faute. J'en ai subi aussi cruellement les conséquences, qu'ils aient été guidés par la méchanceté ou la passion partisane, qu'ils aient agi avec la volonté de nuire ou qu'ils y soient parvenus à la suite d'imprudences si graves qu'elles ont eu le même effet.

Je suis un cultivateur. Je ne suis ni policier, ni journaliste ; je crois cependant que les honnêtes gens penseront avec moi que le traitement qui m'a été infligé est inadmissible, qu'on ne doit pas traiter comme un bandit sans honneur un homme au passé sans reproche, dont l'attitude a été sans critiques à la suite des faits tragiques que chacun sait.

Ils penseront avec nos juges que cet homme ne doit pas être présenté, ni comme le témoin numéro 1, ni comme le suspect numéro 1, alors que son seul malheur est d'avoir vécu à proximité du drame et que son seul acte est d'en avoir avisé la police de son pays.

Sans doute m'a-t-on abandonné après quelques paroles de réconfort ou de réparation, mais il n'en demeure pas moins que mon nom a été traîné dans le soupçon, la honte et la boue.

J'ai le devoir de l'en laver.

J'ai ce devoir pour moi-même, mais aussi pour tous ceux qui l'ont porté et pour tous ceux qui le portent, pour mon père, ma mère, ma femme et mon fils, pour tous les miens.

Ma conscience et mon courage m'ont épargné toute défaillance.

Aux côtés de mon avocat, Me Émile Pollak, du barreau de Marseille, je n'en aurai pas davantage et je n'aurai de cesse avant la réalisation de mon but : une décision de justice qui me rendra aux yeux de tous mon honneur et ma paix.

 

Croyez, Monsieur le Directeur, à l'expression de mes sentiments distingués.

 

Gustave Dominici

 

 

[Selon Me Pollak, son avocat, Gustave allait demander des comptes aux "diffamateurs". Ainsi cette lettre - qui n'allait pas tarder à s'attirer une réponse aussi fulgurante qu'inattendue du Canard enchaîné - avait-elle été adressée "à une vingtaine de journaux marseillais, parisiens, lyonnais, grenoblois et autres". Elle a également été publiée dans La Marseillaise du lundi 15 septembre 1952]

 

 

II. La retentissante gifle du Canard enchaîné

 

 

Gustave Dominici, "dont le culot est bien connu" (cf. : "ma conscience et mon courage m'ont épargné toute défaillance" !), avait donc menacé d'attaquer les journaux qui, selon ses dires, l'avaient "diffamé" (on croit rêver). Parue dans la presse d'obédience communiste le 15 septembre 1952, cette lettre de menaces, qu'on vient de lire, s'attira sur le champ une réponse fulgurante, sous forme d'incroyable et retentissante gifle. Elle vint, c'est peut-être inattendu, du ... Canard enchaîné.
Le rédacteur en chef de l'hebdomadaire satirique répliqua, deux jours plus tard, par une Lettre ouverte à Monsieur Gustave Dominici, dont on ne sait s'il faut davantage admirer la justesse de ton, la violence feutrée, ou le caractère prémonitoire. En tout cas, c'est un texte à lire façon Canard : entre les lignes, et au second degré. La gifle n'en est que plus cinglante. Notons que cette lettre ouverte embrasse dans un même regard méprisant le texte de Gustave-Pollak et l'interview de Gustave, précédemment parue dans l'Huma-Dimanche, sous la signature du dénommé Chabrol. Pour la petite histoire, on remarquera que R. Tréno (pseudonyme du Rédacteur en Chef) commet une inexactitude, en se laissant entraîner, sans le vouloir, dans le mensonge de l'Huma, à propos des capacités linguistiques de Sir Drummond ("La façon impeccable dont Sir Jack parlait le français"). Ceci mis à part, quelle somptueuse leçon de journalisme libre !

 

"... Gustave Dominici - dont le culot est bien connu - s'est permis de faire un pronostic, hier. "Dans cinquante ans, a-t-il dit à M. Chenevier, nous y serons encore !" Ce à quoi le Commissaire, bon enfant, a répondu : "Tiens, le Canard enchaîné a déjà dit la même chose. Vous le lisez, sans doute ?" (D'après le Méridional du 20 janvier 1956).

 

Dans une lettre à la presse, écrite dans un style remarquable dont je tiens tout d'abord à vous féliciter, car elle témoigne d'une culture assez rare chez un modeste cultivateur, vous prévenez obligeamment tout un chacun que vous êtes décidé à attaquer en justice quiconque se laisserait aller à porter atteinte à votre honorabilité.

Bravo, Monsieur. Ainsi, grâce à vous, y aura-t-il peut-être quelqu'un de condamné dans cette malheureuse affaire de Lurs.

Comme je ne tiens pas à ce que ce soit moi, je m'efforcerai d'être prudent dans les propos que je vais vous tenir.

Ce n'est pas vous diffamer, je pense, de vous faire louange du sang-froid extraordinaire que vous avez montré dans ces tragiques circonstances, n'hésitant pas, alors que ce pauvre commissaire Sébeille tourniquait autour de vous, guettant vos moindres réflexes, à aller danser au bourg voisin et à faire l'ouverture de la chasse. Plus tard, quand M. Sébeille fit le grand boum, vous avez, à vous tout seul, tenu tête vingt-quatre heures durant à toute une escouade de policiers qui vous assaillaient de questions perfides. Cette étonnante maîtrise de soi, qui témoigne d'une force de caractère peu commune, ne vous a fait défaut que le lendemain du drame quand, découvrant le cadavre de la pitoyable petite Élisabeth, vous n'avez pas eu le réflexe charitable d'aller apporter votre réconfort moral à ses malheureux parents dont vous ignoriez encore le sort(1).

"Mais si j'y fus !", avez-vous dit, paraît-il, un mois plus tard. De toute façon, votre émoi fut certain après la découverte de l'horrible. Vous vous êtes surmonté depuis, vous avez récupéré et c'est à un homme en possession de tous ses moyens que j'envoie cette lettre.

Je m'adresse à vous, Monsieur Dominici, pour faire appel à votre concours. Vous penserez avec les honnêtes gens que le traitement infligé aux Drummond après leur mort est inadmissible, qu'on ne peut pas traiter comme un bandit, ni un gredin, un homme au passé sans reproches, qui a perdu sa famille et sa propre vie dans un crime affreux.

Ma requête vous étonne, n'est-ce pas ? Non seulement parce que les mots soulignés sont repris dans votre lettre, mais parce que vous ne voyez pas où je veux en venir.

Je veux en venir à ceci, Monsieur Dominici. Vous avez reçu récemment un journaliste de "l'Humanité", un nommé Chabrol. On vous voit ensemble sur une grande photo qui orne la première page de "l'Humanité Dimanche". Vous avez un sourire, un regard, une attitude de triomphateur très naturels après la victoire que vous avez remportée tant sur vous-même que sur le Commissaire. Ce journaliste, vous l'accueillez volontiers car vous êtes, nul ne l'ignore, un militant communiste. Et le Parti ne vous a pas laissé tomber au cours de vos dures épreuves, surtout après que le commissaire Sébeille vous eut enfin laissé en paix.

Mais dans son zèle à défendre votre honneur, qui est un peu celui du Parti, ce journaliste, nommé Chabrol, va tout de même trop loin... Il va jusqu'à salir la mémoire de l'infortuné Sir Jack Drummond. Je n'exagère rien.

On le présente comme un homme suspect venu à Lurs avec les siens dans un but inavouable. Ce savant, qui par ses travaux sur l'alimentation a rendu des services inappréciables à l'humanité (des famines ont été atténuées grâce à ses soins ; les rescapés des camps de la mort ont pu être remontés par ses aliments spéciaux), est considéré par M. Chabrol comme complice des nazis.

Voici à titre d'exemple quelques-uns des sous-titres qui émaillent l'article de votre ami Chabrol : Où l'on rencontre beaucoup trop de voitures (en plein mois de juillet, voilà qui est bizarre, en effet) ; où l'on voit débarquer des touristes pas comme les autres (il s'agit des Drummond) ; où le caprice d'une enfant n'explique peut-être pas tout (le caprice d'Élisabeth : elle voulait camper) ; où un facteur... et où deux terrassiers s'étonnent : ("Tiens des Anglais qui sont venus à Lurs, lança le facteur en passant. Que sont-ils venus voir de beau par ici ?" - Un terrassier : "Drôle d'idée d'engager une si belle bagnole dans une aussi mauvaise route." - Un autre terrassier : "ils sont pas venus pour camper, c'est bien sauvage par ici").

La façon impeccable dont Sir Jack parlait le français semble suspecte au journaliste de l'Huma. Et il met dans la bouche de votre père, qui entendit du chahut, à minuit passé, cette énormité : "Qu'est-ce qu'ils baragouinent, ceux-là ? Ce sont des étrangers, des touristes..."

Bref, d'après M. Chabrol, qui a sans doute lu le Canard de la semaine dernière, le suspect numéro 1 dans l'affaire de Lurs, c'est Sir Jack Drummond !

Monsieur Dominici, j'ai moi-même la (sans doute) déplorable habitude de camper. On m'a vu avec ma voiture en des endroits bien sauvages et sur des chemins bien mauvais, en des contrées étrangères qui n'avaient jamais vu de campeurs. J'étais avec ma femme et ma fille (l'âge d'Élisabeth), et le comportement de cette famille étrangère (la mienne) a pu paraître bizarre aux gens du pays... Il m'est arrivé de voir des rôdeurs tourner autour de ma tente isolée. Et une fois au moins, j'ai été victime de voleurs qui ne m'ont même pas réveillé (heureusement, peut-être)... Figurez-vous aussi que j'ai failli camper dans votre région à la fin de juillet...

C'est dire combien m'a tout particulièrement ému ce triple crime. Et combien je me sens solidaire de cette autre famille de campeurs massacrée dans la nuit, tout près de votre ferme. Les énormités de M. Chabrol devraient me faire hausser les épaules… Or, elles me soulèvent le cœur. La volonté de salir est trop manifeste…

Monsieur Dominici, je m'adresse donc à vous... Vous tenez à votre honorabilité, je comprends ça ; mais il est une chose qui, vous m'excuserez, me paraît au moins aussi précieuse : c'est le respect des trois morts trouvés un matin en bordure de votre champ.

Je vous en prie, dites à M. Chabrol et à votre Parti que vous n'en demandez pas tant... Dites-leur même, si comme je l'espère vous le pensez, que ça vous est désagréable. Et que si vous n'êtes pas, Dieu merci, un bandit, Sir Jack Drummond ne le fut pas davantage.

Voilà tout ce que j'avais à vous dire, Monsieur.

Robert Tréno.(2)

Le Canard enchaîné, 17 septembre 1952]

 

[Cette cinglante réponse avait été préparée, la semaine précédente, par cet écho bien dans la ligne du Canard, et paru en première page :

"Vers la lumière

Le crime de Lurs semble approcher de son dénouement. Délaissant les dix-sept précédentes inculpations, la police est en effet sur la piste d'un nouveau suspect, le dernier, sans doute : un certain Sir Jack Drummond, sujet britannique, qui se trouvait dans la 'clairière rouge', avec sa famille, le soir même du drame. Étrange coïncidence, on l'avouera..."]

Le Canard enchaîné, 10 septembre 1952]

 

Notes

 

(1) De quel sarcasme Tréno ne se serait-il pas fendu, s'il avait alors connu la stupéfiante réponse du Tave au Commissaire : "Je croyais que c'étaient ses parents qui l'avaient tuée... On voit ces choses tous les jours".
(2) Robert Tréno, de son vrai nom Ernest Raynaud, dirigea le Canard de la Libération à sa mort brutale, survenue le 31 décembre 1969. Ce joyeux anarchiste humaniste était un grand esprit. Et un homme droit. On disait de lui, au Canard : "il est féroce, quand il tient un Tartuffe". Il en tenait, dans cette affaire de Lurs, toute une escouade.

 

 

On pourra éventuellement poursuivre en lisant l'extrait "Qu'importe ce qu'a pu faire Gustave" tiré des notes de Jean Giono.

 

 

 

III. Le féal Chabrol mouché comme il se doit, pour avoir sali la mémoire de l'infortuné sir Jack Drummond

 

 

"... Dans son zèle à défendre votre honneur, qui est un peu celui du Parti, ce journaliste, nommé Chabrol, va tout de même trop loin... Il va jusqu'à salir la mémoire de l'infortuné Sir Jack Drummond..." (R. Tréno, in Le Canard enchaîné, 10 septembre 1952).

 

 

Excuses publiques

 

Le "Canard" (n') a (pas) reçu de M. Chabrol, reporter à l'"Humanité", la lettre suivante,

 

Monsieur le Rédacteur en Chef,

 

J'ai appris avec la stupéfaction que vous devinez le dénouement de l'affaire de Lurs. Ainsi, c'était le vieux Gaston ! Ainsi, c'était un Dominici ! J'ai bonne mine.

 

Dès les premières semaines de l'enquête, j'avais pris fait et cause pour cette famille bien pensante - dans le sens où je l'entends. Je m'étais rendu chez les Dominici, m'étais fait photographier à leur table, avais recueilli leurs protestations indignées, notamment celles du vieux. Et, bien entendu, j'avais, avec eux, accablé de sarcasmes celui que j'appelais "le commissaire Tournenrond".

Tout cela n'est rien. Et d'ailleurs, qui ne s'est pas trompé ?

Mais là où j'ai "attigé", c'est quand je m'en suis pris aux victimes elles-mêmes, ne particulier à l'infortuné Sir Jack Drummond. Dans un article de l'Humanité-Dimanche, que vous aviez eu raison de relever (voir le Canard du 17 septembre 1952), je me livrais à des insinuations d'une rare perfidie, laissant entendre, par exemple, que la présence en ces parages de Sir Jack était insolite, voire suspecte ; que le savant anglais avait eu des contacts criminels avec les nazis ; qu'il était un espion, etc.

Peut-être m'avez-vous pris alors pour un maquilleur de crime, un brouilleur de pistes. Il est certain, en tous cas, que mon attitude a fait le plus grand tort à mon Parti, car on a pu s'imaginer que j'agissais par ordre. Non, je n'étais qu'un pauvre coïon se croyant très malin. Je demande pardon à la mémoire des pitoyables victimes, je demande pardon aussi à ceux de mes lecteurs que j'ai pu faire marcher. Ils y sont allés franco, eux.

 

Veuillez croire, etc.

 

Signé : PAS-FORT-CHABROL

 

[ © Le Canard enchaîné, n° du 18 novembre 1953]

 

 

 

 


 

 

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