Le plus bel âge

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"J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie.
Tout menace de ruine un jeune homme : l'amour, les idées, la perte de sa famille, l'entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde
" (P. Nizan, Aden Arabie, p. 65).

 

Concerne le cycle III et la classe de sixième (voire la cinquième). Doit pouvoir nourrir deux à trois séances

 

 

I. Document de départ

 

À Paris, un jour triste. Métro Concorde. On s'engouffre avec la foule, on suit le cours de ses pensées. Le long du grand couloir, on ne voit même plus les clochards, joueurs de violon, d'accordéon, aveugles à transistors, Cour des Miracles quotidienne.

On suit le cours de ses pensées. Le rendez-vous auquel on se rend. Le métro qui arrive, belle mécanique. Automatiquement, on s'assied, on ouvre son journal, les titres  : "Giscard", "L'Afghanistan", "Le chômage des jeunes". De l'autre côté du journal, une fille, cheveux longs, robe en jeans, un faux air de fille-fleur des années 70. Démodée pour tout dire. Dans son regard, un peu de fatigue. Elle a vingt ans, vingt-cinq ans au plus. Sur ses genoux, elle tient un sac en plastique blanc, des courses probablement. On vient de passer la station Chambre-des-Députés. On est toujours avec ses pensées. Du sac en plastique, la jeune fille sort de la nourriture et la porte à sa bouche. On hésite un peu, a-t-on bien vu ? On ajuste son attention, son regard. Dans sa main, ce sont des épluchures de pommes. Elle les croque, une à une, sans précipitation. Comme si c'était la chose la plus normale du monde. Puis ce sont des épluchures de carottes et de pomme de terre. La terre des légumes reste sur ses lèvres. Du sac, elle tire ensuite des emballages de petits-suisses, puis elle racle, avec ses ongles, tout ce qu'y a laissé une cuiller négligente. Dans ce coin du wagon, le silence s'est fait. On n'entend plus que le bruit des petits cylindres de plastique qu'elle triture pour n'en laisser rien perdre.

Les voyageurs se regardent. Certains voudraient intervenir, dire quelque chose. Mais une voix s'élève alors à l'autre extrémité du wagon. C'est un homme cette fois, jeune, lui aussi. Il a vingt ans, vingt-cinq au plus. Il n'a pas vu la fille aux ordures, ne la connaît apparemment pas. Vêtu de toile kaki, il est très propre, correct, le cheveu très lisse. Seule une mèche sur le front révèle une certaine agitation. Sa voix s'élève, brutale  : "Je viens de sortir de tôle. Je n'ai pas d'argent, pas de travail. Dans ce wagon, il faut que je ramasse vingt francs, je dis bien vingt francs. Sinon je devrai à nouveau faire un mauvais coup... ".

Aucun doute  : comme au temps des Dalton, le wagon est rançonné. Une à une les pièces tombent. Mieux encore qu'au temps des Dalton  : le garçon n'a pas d'arme, rien dans les mains, rien dans les poches. Du grand style. Les pièces tombent. Et pendant ce temps-là, imperturbable, la fille continue de manger ses ordures. Le métro s'arrête.

On sort, les jambes molles, l'estomac noué. Tout ça parce qu'on a vu un garçon et une fille, de vingt ans, vingt-cinq ans au plus. Deux styles, deux manières de faire savoir au monde que la jeunesse n'est pas le plus bel âge de la vie. On est à Sèvres-Babylone et on a perdu le fil de ses pensées.

 

[© K. Brenn, in Le Monde-Dimanche, 13 avril 1980, p. II].

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

I.1. Préparation lexicographique du texte.

 

Il y a 238 mots dans ce texte, dont 183 différents (sans les mots-outils  : il y a par ailleurs 295 occurrences de mots-outils - dont 71 différents, soit 55, 34 % du texte).

8 occurrences : vingt

6 occurrences : fille

5 occurrences : ans

4 occurrences : pensées, wagon

3 occurrences : métro, temps, cinq, sac, rien, plastique.

2 occurrences :  suit, cours, journal, regard, peu, jeune, sort, épluchures, chose, monde, puis, terre, voix, élève, ordures, très, garçon, francs, Dalton, tombent, pièces.

1 occurrence : (70), accordéon, Afghanistan, âge, agitation, air, ajuste, alors, années, apparemment, argent, arme, arrête, arrive, assied, attention, aucun, auquel, aussi, automatiquement, aveugles, Babylone, bel, belle, blanc, bouche, bruit, brutale, ça, carottes, certaine, certains, chambre, cheveu, cheveux, chômage, clochards, coin, Concorde, connaît, continue, correct, côté, couloir, coup, cour, courses, croque, cuiller, cylindres, démodée, députés, devrai, doute, emballages, encore, engouffre, ensuite, entend, estomac, extrémité, fatigue, faut, faux, fil, fleur, fois, foule, front, genoux, Giscard, hésite, imperturbable, intervenir, jambes, jeans, jeunes, jeunesse, joueurs, kaki, là, laissé, laisser, légumes, lèvres, lisse, long, longs, main, mains, manger, manières, mauvais, mécanique, mèche, mieux, miracles, molles, négligente, normale, noué, nourriture, nouveau, ongles, ouvre, parce, Paris, passer, pendant, perdre, perdu, poches, pomme, pommes, porte, précipitation, probablement, propre, quotidienne, racle, ramasse, rançonné, regardent, rend, rendez, reste, révèle, robe, seule, Sèvres, silence, sinon, sortir, station, style, styles, suisses, tient, tire, titres, toile, tôle, toujours, transistors, travail, triste, triture, vêtu, vie, violon, voyageurs,

 

1.2. Lisibilité

 

Le texte est accessible : un niveau de lisibilité de 9, 48 le place au niveau des classes de CM2 (mots par phrases : 9, 67 ; pourcentage de mots absents du vocabulaire fondamental : 9, 39 %). Mais il faudra bien le situer dans son contexte historique (Giscard, conflit en Afghanistan...).


Mots absents du vocabulaire de base :

accordéon, agitation, ajuste, apparemment, auquel, automatiquement, chambre, chômage, clochards, correct, côté, cylindres, démodée, députés, emballages, engouffre, épluchures, estomac, extrémité, fille-fleur, imperturbable, intervenir, joueurs, kaki, mèche, miracles, négligente, noué, nourriture, ongles, petits-suisses, précipitation, probablement, quotidienne, racle, rançonné, révèle, station, style (styles), tôle, triture, vêtu, vingt-cinq, violon + 70 (année 1970), et des noms propres (Afghanistan, Babylone, Chambre-des-Députés, Concorde, Dalton, Giscard, Paris, Sèvres).

 

[Mais le logiciel que j'utilise doit connaître quelques faiblesses, car la moitié des mots selon lui absents du vocabulaire de base (les LOB de N. Catach) figurent dans l'échelle Dubois-Buyse !
agitation (19), auquel (23), chambre (9), correct (on a correction, échelon 21), côté (16), emballages (on a emballer, échelon 30), estomac (21), extrémité (22), intervenir (14), joueurs (13), miracles (10), négligente (26), nourriture (19), précipitation (on a précipiter, échelon 22), probablement (18), quotidienne (27), révèle (25), station (18), style (styles 27), vêtu (24)]

 

 

II. Quelques suggestions pour une exploitation

 

2.1. Rétablissement du texte initial

 

 

    1. À Paris, un jour triste - Métro Concorde. On s'engouffre avec la foule, on suit le cours

 

    1. de ses pensées. Le long du grand couloir, on ne discerne même plus les mendiants, joueurs

 

    1. de violon, d'accordéon, aveugles à transistors, Cour des Miracles journalière.

 

    1. On suit le cours de ses pensées. Le rendez-vous auquel on se rend. Le métro qui arrive,

 

    1. belle mécanique. Automatiquement, on s'assied, on déplie son journal, les titres  :

 

    1. "Giscard", L'Afghanistan","Le chômage des jeunes". De l'autre côté du journal, une

 

    1. fille, cheveux longs, robe en jeans, un faux air de fille-fleur des années 70. Démodée pour tout dire. Dans son regard, un peu de lassitude.
    2. Elle a vingt ans, vingt-cinq ans au plus. Sur ses genoux, elle tient un sac en plastique blanc, des courses probablement.
    3. On vient de passer la station Chambre-des-Députés. On est toujours avec ses pensées.

 

    1. Du sac en plastique, la jeune fille extrait de la nourriture et la porte à sa bouche. On hésite un peu, a-t-on bien vu ?
    2. On ajuste son attention, son regard. Dans sa main, ce sont des épluchures de pommes. Elle les croque, une à une,
    3. sans précipitation. Comme si c'était la chose la plus normale du monde.
    4. Puis ce sont des pelures de carottes et de pomme de terre. La terre des légumes reste sur ses lèvres.
    5. Du sac, elle tire ensuite des emballages de petits-suisses, puis elle racle, avec ses ongles,
    6. tout ce qu'y a laissé une cuiller négligente. Dans ce coin du wagon, le silence s'est fait.
    7. On n'entend plus que le bruit des petits cylindres de plastique qu'elle triture pour n'en laisser rien perdre.
    8. Les voyageurs se regardent. Certains voudraient s'immiscer, dire quelque chose.
    9. Mais une voix s'élève alors à l'autre extrémité du wagon. C'est un homme cette fois, jeune, lui aussi. Il a vingt ans, vingt-cinq au plus.
    10. Il n'a pas vu la fille aux ordures, ne la connaît apparemment pas. Habillé de toile kakie, il est très propre, correct, le cheveu très lisse.
    11. Seule une mèche sur le front révèle un certain trouble. Sa voix s'élève, brutale  :

 

    1. "Je viens de sortir de tôle. Je n'ai pas d'argent, pas de travail. Dans ce wagon, il faut que je ramasse vingt francs,
    2. je dis bien vingt francs. Sinon je devrai à nouveau faire un mauvais coup... "
    3. Aucun doute  : comme au temps des Dalton, le wagon est rançonné. Une à une les pièces tombent.

 

    1. Mieux encore qu'au temps des Dalton  : le garçon n'a pas d'arme, rien dans les mains, rien dans les poches. Du grand style.
    2. Les pièces tombent. Et pendant ce temps-là, placide, la fille continue de manger ses ordures. Le métro s'arrête.
    3. On sort, les jambes en coton, l'estomac noué. Tout ça parce qu'on a vu un garçon et une fille,
    4. de vingt ans, vingt-cinq ans au plus. Deux styles, deux façons de faire savoir au monde que la jeunesse n'est pas le plus bel âge de la vie.

 

  1. On est à Sèvres-Babylone et on a oublié le fil de ses pensées.

 

[ouvrir - intervenir - clochard - honnête - fatigue - manière - quotidien - imperturbable - sentir - perdre - sortir - voir - agitation - épluchure - gentil - extraire - naturel - mou - vêtir].

 

 

PS  : pour éviter la routine, on a mis trois 'mots-pièges' supplémentaires. Et si l'exercice paraît trop difficile, on peut indiquer le numéro des lignes dans lesquelles un changement ("para-synonyme") est à opérer.

 

 

 

2.2. Choix d'un titre

 

Donner un titre au texte, puis comparer avec le titre initial  : "Le plus bel âge" (pour sa culture personnelle, on peut se reporter au début d'Aden-Arabie (Paul Nizan, réédité chez Maspéro, cahiers libres n° 8, 1960), qui éclaire le titre et la fin de l'article - tout en faisant la part des choses : Nizan était un bourgeois, sans doute révolté contre son milieu, mais qui n'a jamais été réduit à rogner des épluchures de légumes !).

 

 

2.3. Verbalisation

 

Le dénuement, la jeunesse... et tout ce que le texte peut suggérer au groupe-classe (attention, toutefois, de ne pas tomber dans le misérabilisme ! La "faune" du Métro n'est tout de même pas une image fidèle de la réalité de la France... et de sa jeunesse !). Mais on peut parler du quart-Monde, des Restos du Cœur, etc.

Comment ce texte est-il "rythmé" par l'auteur (aider, si nécessaire : cf. "on suit le cours de ses pensées", et les stations de métro qui défilent) ?

 

 

III. Vocabulaire systématique

 

1. a. Emploi expressif des mots

(cf. Plan Rouchette et, éventuellement, le Traité de stylistique française de Ch. Bally - Tome II, ex. n°s 107 à 113)

 

un jour triste un triste jour
un homme pauvre un pauvre homme
un homme brave un brave homme
un homme grand un grand homme
un corps lumineux une idée lumineuse
la cuisine maigre une maigre cuisine
de l'eau tiède un accueil tiède
un homme heureux heureux homme !

 

1. b. A partir du Traité de stylistique française

1926, réédition Paris, Klincksieck 1951 - de Charles Bally (1865-1947) ; il est relativement difficile à trouver, en voici deux exercices (troisième partie, pp. 129-130), dans lesquels on pourra puiser.

Les caractères intellectuels et les caractères affectifs - Distinction entre les valeurs intellectuelles et les valeurs affectives.

a) Indice tiré de deux valeurs d'un même mot.


Exercice 107.

Dans cet exercice, un même adjectif modifie successivement deux substantifs : dire dans quel cas il a une valeur purement intellectuelle, et dans quel autre il comporte une nuance affective ; pour sentir cette opposition, il faut faire abstraction des différences positives pouvant exister entre 1es deux sens de l'adjectif.

Une réputation universelle : l'histoire universelle. - Une aventure singulière : un combat singulier (cf. : un singulier combat, exerc. 110 et suiv.). - Subvention aux établissements hospitaliers : une demeure hospitalière. - Un canard sauvage : des instincts sauvages. - Une haie vive, de la chaux vive : des mouvements vifs. - Évaluer la masse d'un corps : une masse de gens croient encore aux revenants. - L'histoire biblique : une chose d'une simplicité biblique. - Un écrivain fécond : une fleur féconde. - Une représentation extraordinaire : une érudition extraordinaire. - Cette œuvre est unique en son genre : il est fils unique. - Des mains criminelles : une affaire criminelle. - Une conduite coupable : un accusé reconnu coupable. - Du vin pur : une pure folie. - Un four banal : une expression banale. - L'églantine commune : un style commun. - Des voix enfantines : des esprits enfantins. - Une plante vivace : une haine vivace. - Une défaite complète : un ouvrage complet en cinq volumes. - Copie du tableau original : une idée originale. - Un exemple quelconque : il est quelconque, il n'a rien de personnel. - Le rayonnement des astres : le rayonnement de la joie. - Traduire la Bible en langue vulgaire : avoir des goûts vulgaires. - Un corps lumineux : une idée lumineuse - Un événement bien parisien : la municipalité parisienne. - Les assemblées provinciales : un habit d'une coupe provinciale. - L'esthétique monumentale : un édifice de proportions monumentales. - Le roman romanesque : un esprit romanesque. - La grosse caisse et le tambour : une grosse caisse de livres. - Les ornements triomphaux : une marche triomphale. - La société patriarcale : mener une vie patriarcale. - La philosophie cynique : des propos cyniques. - De l'eau tiède : un accueil tiède. - Une dame romaine : une vertu romaine. - L'allaitement maternel : des soins maternels. - Une maladie héréditaire : des vertus héréditaires. - La puissance paternelle : un conseil paternel. - Les ordres religieux : observer un silence religieux.

La sémantique rend compte de ces deux aspects d'un même adjectif ; il s'agit, dans tous les cas de ce genre, 1. d'une représentation intellectuelle bien précise (p. ex. "l'histoire romaine"), et 2. d'un caractère primitivement accessoire reposant sur une impression subjective et affective, laquelle finit par envahir le sens intellectuel et le fait passer au second plan (p. ex. dans : "une vertu romaine") ; on ne dit plus ce qu'une chose est, mais quelle impression elle fait sur nous. Le résultat est le plus souvent un emploi métaphorique du mot.
Il va sans dire que cette tendance sémantique est générale et attaque toute espèce de mots ; elle a sa racine dans la constitution même de l'esprit humain (cf. SF. § 7 et 271), et sa portée est incalculable. Nous nous en tenons aux adjectifs simplement parce que c'est le cas le plus commode et le plus démonstratif.


Exercice 108.

Trouver, dans les adjectifs suivants, les deux aspects décrits plus haut, et montrer le contraste entre ces deux aspects en formant des contextes analogues à ceux de l'exercice précédent.

Nerveux. Vivant. Classique. Romantique. Noir. Lumineux. Vide. Bouillant. Froid. Chaud. Élémentaire. Inédit. Microscopique. Aérien. Vaporeux. Lourd. Virginal. Viril. Mâle. Funèbre. Onctueux. Sec. Mûr. Excentrique. Royal. Princier. Diplomatique. Céleste. Infernal. Divin. Militaire. Provincial. Nuageux.

 

2. "La terre des légumes reste sur ses lèvres".

Recherches sur la dérivation : la famille de terre (cf. les séries analogiques de R. Thimonnier)

 

 ø   er
en   arium
 dé   assier
at   ement
médi   eux
par   ain
sou   ement
    asse
    e
    il
  terr oir
    ir
    ine
    itoire
    année
    eau
    issage
    estre

 

Et songer à bien distinguer cette famille (lat. terra) de la dérivation sur terr- (lat. terror) : terreur, terrible, terrifiant, terroriser..

 

 

IV. Activités de production

 

Logorallye :

Inviter les élèves à inclure dans un texte de quatre à cinq lignes les trois mots suivants (on peut moduler la difficulté en faisant ou non respecter l'ordre donné) : suivre - cylindre - grand.

Faire comparer les productions obtenues.

 

 

V. Prolongements éventuels

 

- Documentation sur les Dalton

- Le Métropolitain (cf. document papier de la R.A.T.P.). Faire repérer la ligne, le trajet, etc. (le site de la Ratp permet une recherche inter-active qui devrait plaire aux élèves).

- La pauvreté en France (ad libitum) - ou la "nouvelle pauvreté" (les exclus)