Romain, ou Les yeux du lac

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Désarroi du petit Romain, orphelin de trop bonne heure, devant la sécheresse de cœur du monde adulte : tel est le point de départ d'activités qui peuvent s'adresser aux élèves du cycle III, comme à ceux de la première année de collège.

 

À la mémoire de l'oncle Romain, et en toute affection pour son neveu, Jean-Louis.

 

 

Objectifs généraux

- À partir d'un texte-amorce, favoriser la mobilisation du vocabulaire connu des élèves (à l'oral, à l'écrit) ; permettre l'échange au sein de la classe (après questionnaires écrits), pour atteindre la compréhension fine (s'il y a lieu, le non-dit, l'implicite) du texte
- Enrichir méthodiquement le vocabulaire, en s'appuyant sur des mots du dit texte, de préférence appartenant à l'échelle Dubois-Buyse (sans négliger les mots-outils) : antonymie, synonymie, homonymie, polysémie, champs lexical et sémantique, composition et dérivation. tout en cnservant à l'esprit le souci orthographique
- Prévoir des activités de révision, puis de réinvestissement (laissées à l'initiative du maître).

 

LE TEXTE DE DÉPART

 

(Romain a perdu ses parents. Ses oncles et tantes tiennent un conseil pour savoir à qui il va être confié)

 

Romain soupira. Qu'ils étaient donc longs à se décider ! Et puis l'avoir fait sortir ! À quatorze ans, il pouvait bien assister aux discussions. Et cela ne concernait que lui, après tout ! Enfin la porte s'ouvrit.

- Romain ! fit une voix.

Le garçon entra et referma la porte derrière lui. Ils étaient tous là, assis autour d'une longue table, et ils le regardaient. Le garçon les examina l'un après l'autre. Qui le prendrait en charge ? Il les connaissait si peu... Sa famille, avait dit le juge. Mais sa mère avait vécu seule avec son fils, et le garçon ne connaissait pas tous ces oncles et ces tantes qu'on lui avait soudain présentés. Un seul lui était familier : son parrain. Lui, il l'avait souvent vu ; il venait à la maison et savait faire rire sa mère. Une fois, il l'avait emmené à Paris, aux courses de chevaux, et jamais le garçon ne s'était autant amusé. Les adultes le regardaient. Son parrain lui sourit, devinant le désarroi du garçon. Mais Romain ne répondit pas. Il n'avait pas souri depuis la mort de son père. Son père, il en gardait un souvenir précis : un grand bonhomme tout en muscles et en rires, et la vie près de lui, dans le ranch, au milieu des chevaux, avait été merveilleuse. Mais le père était mort, le ranch avait été vendu et la mère était partie à la ville avec son petit garçon. Et aujourd'hui, Romain se retrouvait seul.

Après l'enterrement, une assistante sociale était venue et l'avait conduit chez le juge des tutelles. La famille avait été prévenue. Tous étaient venus apporter leurs visages inconnus et leurs consolations. Et à présent, ils avaient décidé. Que faire de Romain ? Qui en prendrait la charge ? On ne pouvait pas abandonner le garçon : il n'avait que quatorze ans...

- Alors ? fit Romain.

Les adultes se regardèrent. Qui parlerait ? Ce fut le parrain qui se décida.

- Cette semaine, je reste avec toi, ici. Pour la suite, aucun de nous ne peut te prendre. Tes oncles et tantes ont tous leur famille, et ils te connaissent si peu... C'est très difficile pour eux de prendre une personne supplémentaire en charge.

- Je comprends, fit Romain.

Son parrain poursuivit :

- Tu voudrais bien t'occuper d'animaux, n'est-ce pas ? C'est cela que tu m'as dit ?

Le visage de Romain restait sérieux.

- Oui, parrain. C'est cela qui me plairait.

- Alors, j'ai pensé que le mieux était de te mettre pensionnaire dans un collège agricole. La rentrée est dans une semaine. Nous préparerons tous deux tes affaires, puis je te mettrai au train, et tu verras, tout ira très bien.

Le garçon ne répondit pas.

- Je t'ai choisi une maison que je connais, reprit doucement son parrain. J'y suis allé souvent. Le directeur est un de mes amis. Tu seras bien accueilli.

- Où est-ce ?

- Loin d'ici. Dans le Forez. J'ai pensé qu'un changement d'air te ferait du bien. C'est dans un tout petit village. Tu aimeras ce pays. Et si jamais tu ne t'habitues pas, il sera toujours temps de changer l'année prochaine.

Le garçon ne dit rien. Ses oncles et tantes le regardaient avec un rien de pitié dans les yeux. Romain était finalement heureux qu'aucun d'entre eux n'ait voulu de lui. Il avait simplement espéré que son parrain le prendrait. Mais celui-ci vivait seul, et il était sans doute très occupé.

- Eh bien, Romain, tu ne dis rien ?

- Si, parrain...

- Si tu as une autre idée, ou si tu veux rester dans la région, dis-le, mon garçon, il n'est pas trop tard.

- Non, parrain. Cela me convient tout à fait comme ça.

Les autres soupirèrent de soulagement.

- Bon, alors l'affaire est réglée, fit l'un d'eux.

- Oui, l'affaire est réglée, murmura Romain.

Tous le regardèrent avec étonnement. Quelqu'un toussa avec gêne. Un autre se détourna pour prendre son manteau.

- Il faut que l'on parte. On n'est pas d'ici…

- - Non, on n'est pas d'ici, confirma une dame.

Et tous s'habillèrent. Romain les regardait sans broncher. Il trouvait curieuse l'irruption de tous ces gens qu'il ne connaissait pas dans sa vie. Ils avaient décidé de son sort ; et à présent, ils repartaient. Sans doute ne le reverraient-ils jamais, aux vacances peut-être, si l'un d'eux l'invitait.

- Au revoir, Romain.

- Au revoir.

- Au revoir et bonne chance.

- Travaille bien…

Romain saluait, embrassait les joues qui se tendaient. Bientôt, il resta seul avec son parrain. Celui-ci sourit et lui passa affectueusement un bras autour des épaules.

-Allez, viens, garçon. On va aller faire un tour, puis je t'emmènerai au restaurant. Cela te changera les idées.

 

© Hélène Montardre, Les yeux du lac, Col. Le Nouveau Signe de piste n° 26, illustrations de Michel Gourlier, Paris, 1976, 224 pp. [Extrait pp. 25-28]

 

 

 

 

SUGGESTIONS POUR UNE EXPLOITATION

 

 

I. Préparation lexicographique du texte

 

1.1. Les mots-outils du texte (412, dont 107 différents)

 

24: le ;

22: et ;

13: de ;

13: il ;

12: un ;

12: avait ;

12: la ;

11: l'; est ;

10: ne ;

9: tu ; son ;

8: lui ; une ; était ;

7: à ; dans ; pas ; que

6: bien ; qui ; si ; en ; les ;

5; te ; tous , tout ; n' ; je ; ils ;

4: fit ; avec ; mais ; se ; c' ; qu' ; ce ;

3: prendrait ; pour ; ai ; j' ; dit , ses ; sa ; été (v.) ; étaient ; t';

2: au ; aux ; s' ; autre ; as ; a ; ces ; du ; des ; dis ; faire ; fait ; leurs ; me ; prendre ; nous ; on ; pouvait ; petit ;

1: vu ;verras ; va ; ira ; allé ; autres ; avoir ; ont ; y ; avaient ; ait ; bon ; voulu ; cette ; celui ; comme ; ; m' ; mon ; mes ; ou ; où , peut ; sans ; savoir ; savait ; veux ; venus ; venue ; toi ; venait.

 

 

1.2. Les mots "pleins" du texte (265, dont 183 différents)

 

12: Romain ;

10: garçon ;

9: parrain ;

4: oncles ; tantes ; cela ;

3: rien ; après ; regardaient ; charge ; famille ; mère ; seul ; père ; alors ; eux ;très ;

2: puis ; quatorze ; ans : porte (n.) ; réglée ; connaissait ; peu ; juge ; affaire ; souvent , maison ; chevaux ; jamais ; adultes ; répondit ; mort ; ranch ; semaine ; ici ; aucun ; tes ; oui ; pensé ;

1: loin ; accueilli ; amis ; directeur ; doucement ; reprit ; connais ; choisi ; train ; mettrai ; affaires ; préparerons ; rentrée ; agricole ; collège ; pensionnaire ; mieux ; mettre ; Forez ; plairait ; changement ; sérieux ; restait ; visage ; animaux ; occuper ; poursuivit ; comprends ; supplémentaire ; personne ; occupé ; difficile ; connaissent ; eh ; air ; village ; suite ; aimeras ; reste ; pays ; décida ; parlerait ; regardèrent ; idée ; abandonner ; décidé ; présent ; consolations ; inconnus ; visages ; apporter ; prévenue ; tutelles ; chez ; conduit ; sociale ; assistante ; enterrement ; retrouvait ; aujourd'hui ; ville; partie ; vendu ; milieu ; merveilleuse ; habitues ; près ; vie ; rires ; muscles ; bonhomme ; précis ; souvenir ; rester ; gardait ; toujours ; souri ; depuis ; temps ; désarroi ; sourit ; devinant ; changer ; autant ; amusé ; année ; prochaine ; courses ; Paris ; emmené ; rire ; fois ; doute ; pitié ; yeux ; familier ; région ; présentés ; soudain ; fils ; seule ; trop ; vécu ; finalement; tard ; heureux ; entre ; non ; examina ; convient ; table ; longue ; autour ; assis ; là ; derrière ; entra ; referma ; simplement ; ouvrit ; voix ; espéré ; enfin ; ça ; concernait ; poussèrent ; assister ; discussions ; ci ; vivait ; sortir ; soupir ; décider ; longs ; donc ; soupira ; confié ; tiennent ; conseil ; soulagement ; murmura ; perdu ; parents.

 

 

1.3 Lisibilité

 

Si on prend appui sur l'intéressant Lisi, de J. Mesnager, on remarque que ce texte est d'un abord aisé : sa langue est accessible à la plupart des élèves de CE 1 et de CE 2. Son indice de lisibilité est en effet de 1.5 (pourcentage de mots absents : 1.8 % ; nombre de mots par phrase : 7.6).


Mots absents du vocabulaire de base :


Forez, affectueusement, agricole, assistante, assister, broncher, concernait, confirma, désarroi, tourna, irruption, pensionnaire, ranch, tutelles

 

 

II. Lectures variées, verbalisation, etc.

 

Est ici suggérée une approche de ce texte, en soi aisé à comprendre, par petites touches

 

 

2.1. Remise en ordre des paragraphes brouillés

 

Cet exercice de remise en ordre des paragraphes est extrêmement aisé à exécuter : il a pour objectif essentiel de favoriser ensuite, au sein de la classe, une discussion sur les éléments qu'on a pu observer, et qui permettent de poser quelques jalons, pour une première approche du texte :

- Comment se prénomme le jeune adolescent ? Quel est son âge ?

- Il comparaît [terme à expliquer] devant un juge : a-t-il commis quelque sottise ?

- Que venons-nous d'apprendre sur sa famille ?

- Il y a eu des discussions à son sujet : pourquoi, selon vous ?

 

 

 

1. - Il les connaissait si peu... Sa famille, avait dit le juge. Mais sa mère avait vécu seule avec son fils, et le garçon ne connaissait pas tous ces oncles et ces tantes qu'on lui avait soudain présentés. Un seul lui était familier : son parrain.

2. - Romain soupira. Qu'ils étaient donc longs à se décider ! Et puis l'avoir fait sortir ! À quatorze ans, il pouvait bien assister aux discussions. Et cela ne concernait que lui, après tout ! Enfin la porte s'ouvrit.

3. - Les adultes le regardaient. Son parrain lui sourit, devinant le désarroi du garçon. Mais Romain ne répondit pas. Il n'avait pas souri depuis la mort de son père.

 

Consigne : remets en ordre les paragraphes ci-dessus (tu devras justifier tes choix)

 

 

2.2. Questionnaire à choix multiples

 

Exercice ne présentant aucune difficulté, et devant être accompli rapidement (3-4') ; à donner après lecture silencieuse de l'extrait de Les yeux du lac.

 

1. Romain a :
a) seize ans
b) dix ans
c) quatorze ans
:
2. Romain :
a) connaissait bien ses oncles et tantes
b) connaissait bien un de ses oncles
c) connaissait bien une de ses tantes

3. Le parrain de Romain l'avait emmené :
a) aux courses de chevaux
b) au musée
c) au cirque
:
4. Le père de Romain vivait :
a) dans un ranch
b) en ville
c) à Paris
:
5. Avec sa mère, Romain :
a) habitait à la ville
b) habitait à la montagne
c) habitait à la campagne
6. Durant la première semaine, Romain :
a) habitera chez sa tante
b) restera chez son parrain
c) ira tout de suite dans sa nouvelle école
:
7. Romain aime s'occuper :
a) de motos
b) d'enfants
c) d'animaux
:
8. Romain ira :
a) dans un lycée
b) dans un collège agricole
c) dans un ranch
:
9. Romain rejoindra son école :
a) en car
b) en auto
c) en train
:
10. La future école de Romain se trouve :
a) en ville
b) dans un petit village
c) au bord de la mer
 
 
 
 
 
 

 

 

 

2.3. Test dit "de closure"

 

Permet de s'assurer d'une bonne compréhension. Ne pas limiter le temps de l'exercice, qui peut s'avérer long, pour certains élèves (on peut aussi tenter la résolution du closure par groupes de deux ou trois élèves). Mentionnons que parfois, plusieurs réponses sont possibles - car c'est l'esprit du texte, qui doit être respecté.

 

Romain ! fit une voix.

.......... garçon entra et referma .......... porte derrière lui. Ils .......... tous là, assis autour .......... 'une longue table, et .......... le regardaient. Le garçon .......... examina l'un après .......... 'autre. Qui le prendrait .......... charge ?

Il les connaissait .......... peu... Sa famille, avait .......... le juge. Mais sa .......... avait vécu seule avec .......... fils, et le garçon .......... connaissait pas tous ces .......... et ces tantes qu'.......... lui avait soudain présentés. .......... seul lui était familier : .......... parrain. Lui, il l'.......... souvent vu ; il venait .......... la maison et savait .......... rire sa mère. Une .........., il l'avait emmené .......... Paris, aux courses de .........., et jamais le garçon .......... s'était autant amusé.

.......... adultes le regardaient. Son .......... lui sourit, devinant le .......... du garçon. Mais Romain .......... répondit pas. Il n'.......... pas souri depuis la .......... de son père. Son .......... , il en gardait un .......... précis : un grand bonhomme .......... en muscles et en .........., et la vie près .......... lui dans le ranch, .......... milieu des chevaux, avait .......... merveilleuse. Mais le père .......... mort, le ranch avait .......... vendu et la mère .......... partie à la ville .......... son petit garçon. Et .........., Romain se retrouvait seul. .......... l'enterrement, une assistante .......... était venue et l'.......... conduit chez le juge .......... tutelles. La famille avait .......... prévenue. Tous étaient venus .......... leurs visages inconnus et .......... consolations. Et à présent, .......... avaient décidé : que faire .......... Romain ? Qui en prendrait .......... charge ? On ne pouvait .......... le garçon : il n'.......... que quatorze ans.

 

 

 

III. Vocabulaire en extension

 

On fera relever les nombreuses occurrences du verbe regarder, l'affectivité, positive ou négative qui peut s'y rapporter ("avec un peu de pitié"), ainsi que l'intensité du regard (examiner). On recherchera verbalement d'autres exemples, à recopier ou non sur le cahier.

[voir, observer, *reluquer, *zieuter, contempler (un tableau, un paysage), dévisager, toiser, dévorer des yeux...]

 

 

III.1. Travail sur deux séries homonymes bien connues : terr- (terror) et terr- (terra)

 

"Après l'enterrement, une assistante sociale était venue et l'avait conduit chez le juge des tutelles"

 

A. Terreur (lat. terror) : terrible (syn. : rude, farouche), terroriser, terroriste, terrifier.

 

B. Terre (lat. terra), avec les préfixes at-, sou-, et les suffixes etc.

 

III.2 - L’étoile de terre

 

Préfixes

radical

suffixes

     
 Ø  

Ø

 at  

ain(e)

 

asse (assier)

 en

TERRE-

eau

 extra  

er

médi

 TERR-

estre

 par  

eux

 sou  

ien

    il
    ine
    ment
    oir
    r

 

Les enfants seront conduits à constater que certains suffixes sont beaucoup plus productifs que d'autres. On saisira l'occasion pour introduire les notions de dérivation - et de composition.

On s'intéressera enfin à quelques expressions :


- terre à terre : réaliste
- se terrer : se cacher
- un teint terreux (pâle)
- être terrassé par la maladie (sens fig. de : jeter à terre)
- un véhicule tout-terrain, etc.

 

[Inspiré de R. Thimonnier, Le Système graphique du français]

 

IV. Vocabulaire en compréhension

 

4.1 - le verbe COMPRENDRE ; "Je comprends", fit Romain

 

41.1 - Romain comprend le problème. [A humain comprend B abstrait].

Cet énoncé revêt deux sens :

- Romain comprend l'énoncé de mathématique, qu'il s'apprête à résoudre.

- Romain comprend le problème qu'il pose à ses oncles et tantes (il cherche à comprendre les raisons de ce conseil de famille).

Je comprends, dit Romain [usage intransitif du verbe comprendre] : ===> Romain comprend maintenant son problème personnel : il est orphelin, et aucun de ses parents ne souhaite l'accueillir ; il devra partir en pension.

 

41.2 - Comprends-tu ce que tu lis ?

 

- Le texte peut être facile à comprendre, si le lecteur n'y rencontre que des mots de tous les jours (ils sont compréhensibles). C'est le cas du texte dont nous nous occupons.

Au contraire, le texte peut être incompréhensible (obscur, difficile à comprendre).

 

41.3 - Comprends-tu ce que je dis ?

 

- Romain comprend bien ce que lui dit son parrain : ce dernier parle de façon intelligible (avec une bonne élocution)

[A, a une bonne connaissance intuitive de B].

1) Romain est capable de se mettre à sa place de son parrain, de sentir avec sympathie ce qu'il ressent, ce qu'il pense, de le justifier dans la mesure du possible, même si son cœur se serre à l'idée d'être placé en internat.

Donc, Romain est compréhensif : il est capable de comprendre la position du conseil de famille ; il manifeste envers elle de la compréhension (dans le cas contraire, il aurait fait preuve d'incompréhension).

2) Mais d'un autre côté, Romain pense peut-être en lui-même :

- Personne ne me comprend ! Je suis un INCOMPRIS ! On songe ici au beau film italien (sorti en 1966) de Luigi Comencini, Incompreso.

 

41.4 - Se comprendre

 

- Romain et son parrain se comprennent : ils s'entendent à demi-mot sans avoir besoin de tout expliquer l'un à l'autre.

 

41.5 - Un acte, un sentiment de B parait à A (bien) compréhensible.

 

Romain comprend la position de son oncle : elle lui apparaît comme compréhensible (concevable, défendable) ; cette position se conçoit, se défend, se justifie (dans le cas contraire, elle serait parfaitement incompréhensible).

 

41.6 - Le prix de cet ordinateur comprend la livraison et l’installation

 

[A concret ou abstrait comprend abstrait]

La livraison et l’installation sont comprises dans le prix de l’ordinateur.

===> Locution adverbiale : y compris. Le prix de l’ordinateur, y compris la livraison et la mise en route, s'élève à...

Au restaurant, au café, on peut lire : "service compris" : il n’y a rien à ajouter au prix indiqué sur la note.

 

41.7 - B plus petit que A : A intègre B en lui-même. A possède en lui B, B est une partie de A.

 

L'appartement comprend une salle de séjour, deux chambres une cuisine et une salle de bains.

 

 

4.2 - le verbe changer (esquisse)

 


"J'ai pensé qu'un changement d'air te ferait du bien" (Les yeux du lac, p. 27)

"Le temps passait, et lorsque l'adolescent regarda à nouveau autour de lui, tout avait changé" (Romain est dans le train, en route pour la plaine du Forez, pour Montbrisson, très exactement. Il s'est endormi. - Ibid., page 32)

"Je ferai le tour des étangs. J'emporterai un pique-nique. Cela me changera les idées" (Resté seul au collège agricole pour les congés de Toussaint, Romain veut tromper son ennui en partant pour une longue promenade - Id., page 78)

 

Notons que ce verbe (dont on fera rechercher quelques parasynonymes : modifier, transformer, varier, évoluer, fluctuer... - et quelques antonymes : persiter, subsister, ) se construit (transitivement, intransitivement, sous la forme pronominale) avec diverses prépositions : - de..., - en..., - contre...

 

1. - changer de...

 

A change de B : certains arbres changent de couleur en automne ; A devient B'. Par exemple, les érables deviennent rouges. Ou, sous une forme intransitive : en automne, les érables rougissent (A,  devient autre, se transforme, tout en restant lui-même).

A change de B' : Jean change de chemise / de médecin / de place ; il a désormais un autre B. Ni la chemise ni le médecin ne font partie de Jean qui, bien entendu reste lui-même (mais il utilise désormais un autre objet, un objet de rechange, il est en relation avec une autre personne, occupe une autre place...)

Autre exemple : pour la rentrée scolaire, il a changé de costume === Jean se change.
Ce type de changement peut parfois se traduire par une forme intransitive : A change de domicile : il déménage.
Cf. aussi : C change A de B' :  L'aide soignante change les draps du malade (lui change ses draps)</>

Au sens figuré :
- cette personne change souvent d'avis (elle est changeante, inconstante, instable, versatile). On dit aussi : changer d'avis ===> se raviser.
- en ce moment, le temps est changeant (il est variable).

 

2. - changer en... (transformation)

 

 -  A se change en B : La chenille se change / se transforme en papillon (métamorphose). Dans le conte Cendrillon, la citrouille fut changée en merveilleux carosse.
- L'eau se change en glace, à partir de ... degrés (L'eau change d'état ===> le froid transforme l'eau en glace ===> Sous l'action du froid, l'eau gèle.

 

3. - changer contre... (changer, échanger)

 

 J'ai changé 500 euro contre des dollars américains. L'Agent de change est la personne qui permet d'échanger de l'argent d'une monnaie dans une autre.
Lors de la reconstitution de son crime, Dominici avait involontairement changé son chapeau contre celui du juge Périès

Autre sens de changer : déformer
- Dans l'affaire Grégory, les corbeaux changeaient leur voix pour ne pas être reconnus.

[Inspiré de Vocalire, de J. Picoche]

 

 

 

 

V. Quelques nominalisations

 

amuser (s')      l'amusement

confier      la confiance

décider(se)      la décision

deviner       la devinette

embrasser      l'embrassade, l'embrassement

ouvrir      l'ouverture

poursuivre      la poursuite

regarder      le regard

eégler      le règlement

soupirer      le soupir

tenir      la tenue

travailler      le travail

 

On pourra faire rechercher, à même le texte, d'autres possibilités de nominalisation.

 

 

 

 

 

VI. L’étoile de mort

 

préfixes

radical

suffixes

     
   

alité

   

aliser

Ø

MORT

el

   

ellement

im

 

alité

   

uaire

   

ifier

    ifiant(e)
    ification
    ifère

 

Après avoir renseigné, en commun (et sans nullement viser l'exhaustivité !) "l'étoile" de mort, on pourra éventuellement travailler sur quelques éléments du champ lexical autour de mort (comme nom commun et adjectif qualificatif) :


- décès, disparition, fin, trépas...
- Feu le général Bigeard ; le défunt, le disparu, le trépassé...
- s'en aller, disparaître, être emporté, plier bagage, faire le grand voyage...
- à l'article de la mort : agonie, extrémité (rendre l'âme)

Si la classe le permet, on pourra aussi s'attarder sur les racines gréco-latines à l'origine des mots ayant trait à la mort :


 * lat. funebris : funèbre (macabre) funérailles
* grec, nekros : nécro...
* lat. postumus, le dernier : les honneurs posthumes
* grec thanatos, la mort (on songe à la célébrissime freudienne entre Eros et Thanatos ! ) : euthanasie, thanatologie.

 

Quelques expressions imagées :


- freiner à mort
- les grandes surfaces, c'est la mort du petit commerce
- ils sont fâchés à mort
- il m'en veut à mort
- mort de fatigue, mort de peur, mort de honte...
- Dans mon équipe, cet individu est un poids mort (cf. une célèbre publicité : "oh le boulet !"...)
- les piles sont mortes (hors d'usage)
- à ce concert, je me suis ennuyé à mourir
- c'est la morte-saison

 

 

 

 

VII. Mots-outils : les possessifs

 

Faire relever les occurrences d'adjectifs possessifs (avec le syntagme d'appartenance)

son, sa, ses, leur, leurs, mon, mes

- on fera noter et relever (souci grammatical et orthographique) la différence ses/ces : deux adjectifs, le premier possessif, le second démonstratif (ces oncles et ces tantes).    

 

 

 

 

 

 

 yeuxlac

 

VIII. Les yeux du lac : compléments

 

L'extrait qui a servi de point de départ aux propositions d'activités de français variées (mais à dominante lexicale), qu'on vient de parcourir, est très loin de rendre compte de la "tonalité" de Les yeux du lac, ouvrage publié à l'attention des adolescents par Mme Hélène Montardre (née en 1954), à la fin de l'année 1976. Pour s'en convaincre, il suffit de prendre connaissance de la "4e de couverture" de l'ouvrage :

"Un lac immense aux eaux d'un gris de perle, des étangs pleins de roseaux, un château introuvable. Deux frères sur une barque, des légions romaines qui disparaissent derrière les collines, et puis... le XXe siècle. Un garçon brun en pension dans un collège noyé de brume, une blonde adolescente envoyée contre son gré à Paris. Quel rapport existe-t-il entre Romain, l'orphelin, et Luce, aux yeux du même gris que les eaux du lac, fille d'un riche propriétaire ? Quel rapport y a-t-il aussi entre Romain et Kari qui vécut il y a 2 000 ans ? Les eaux du lac se sont écoulées, mais l'étang garde son secret... jusqu'au jour où Luce, poussée par on ne sait quel rêve, entraîne Romain sur le sentier oublié du dieu perdu".

On ajoutera, pour piquer la curiosité du lecteur, la réaction suivante : "Magie : Ce livre a bercé mon enfance ; j'ai tellement accroché qu'à l'époque, j'ai convaincu mes parents de m'emmener à Montbrison pour visiter les lacs, le prieuré (qui existent réellement). Je n'ai pas résisté à l'achat (j'empruntais ce livre à la bibliothèque) et mon fils prend le même chemin..."

Même si l'enthousiasme qui s'exprime ici doit être un peu tempéré, il n'en demeure pas moins que l'ouvrage est agréable à lire, et doit (a dû...) passionner les adolescents, - du moins ceux qui préfèrent encore la lecture et ses rêves à l'univers souvent glauque des tablettes...

En particulier, on ne manquera pas d'effectuer un (bref) rapprochement avec Le grand Meaulnes, dont un chapitre ("Le domaine mystérieux") est vaguement imité dans Les Yeux du Lac ("Ce fut le grand jour qui l'éveilla une nouvelle fois. Il se frotta les yeux, s'étira. Où était-il ?" - page 87). Mais la comparaison s'arrête là. Augustin Meaulnes a une autre épaisseur romanesque que Romain Guilbault.

Quoi qu'il en soit, l'auteur campe un jeune orphelin de quatorze ans, Romain Guilbault. Romain vivait dans le Midi, dans un ranch, où son père s'occupait de chevaux. Lorsque commence le récit (le texte ci-dessus rapporté), Romain a perdu son père depuis maintenant cinq années ; à la suite du décès de son mari, la mère de Romain est partie habiter "en ville" avec son fils. A son tour, elle est décédée. Il y a six mois. D'où le conseil de famille. Romain est donc envoyé dans un collège agricole, près de Montbrison, le collège de Mornand. Tout près de là vit un riche châtelain, veuf, propriétaire du domaine de Sourcieux, M. de Serrat. Il vit avec ses deux enfants, Gilles qui a le même âge que Romain, et Luce, d'un an sa cadette. Tout autour, le pays mystérieux, et les étangs du Roy... tous les lieux où se situe l'intrigue existent réellement... Ces trois adolescents vont se rencontrer : d'abord les deux garçons, et plus tard, Luce, que son père a inscrite comme pensionnaire à Paris, viendra les rejoindre. On remarquera le chiasme, voulu par l'auteur, qui aboutira à la rencontre : Luce est envoyée de Montbrison à Paris ; Romain est envoyé de Paris à Montbrison. Jusqu'au croisement de leurs jeunes destins...

 

Premier extrait :

[Luce est punie pour avoir fait le mur et s'être rendue... aux courses de Vincennes !]

Octobre passait lentement. Les feuilles jaunissaient. Luce songeait aux étangs en regardant pensivement par la fenêtre. Le petit jardin de la pension, devenu froid et humide, semblait encore plus ridicule et triste derrière ses hauts murs gris. À l'extérieur, Paris ressemblait à un chat de gouttière mouillé, avec ses grandes avenues aux arbres dépouillés, et la Seine qui roulait ses eaux sales, là-bas, au bout de la rue. Luce songeait aux étangs; à l'odeur de la boue, à l'haleine chaude de sa jument, aux grands départs des oiseaux fuyant vers des horizons plus cléments ; et à Gilles, à Sourcieux où s'était déroulée une vie si heureuse.

Mais la pension était là, avec ses salles de classe sentant le renfermé, ses professeurs. ses élèves en uniforme, et octobre passait, lentement. Luce avait été privée de sortie pour tout le mois. Mais il n'avait pas été question de renvoi, et son père ne serait pas prévenu. Les jours coulaient, tous semblables les uns aux autres.

Luce n'avait parlé de son aventure à personne. Ses camarades ignoraient tout de sa promenade. Elle ne l'avait pas écrit à Gilles non plus. Mais au fond de son cœur brillait le merveilleux sourire d'un garçon inconnu.

Les lettres de Gilles arrivaient toujours régulièrement. Elles parlaient du pays, des étangs. "La vie est morne sans toi, écrivait le grand frère, les jours sont gris, ma petite sœur me manque. Pour la première fois, je me sens seul à Sourcieux".

Luce souriait. C'est un ami qu'il fallait à Gilles !

Vers la mi-octobre, elle se décida à demander ce qui, depuis sa promenade, lui tenait tant à cœur : la permission d'aller à la bibliothèque Nationale. Elle était privée de sortie, certes ! Mais si elle prenait pour prétexte un devoir à faire, peut-être la permission serait-elle accordée ?

Elle présenta d'abord sa requête à son professeur principal. Celui-ci la soumit à la directrice qui fit venir la fillette.

- Vous voulez faire des recherches à la Bibliothèque Nationale ?

- Oui, Madame.

- Celle du collège ne vous suffit pas ?

- J'aurais voulu consulter des ouvrages que nous ne possédons pas.

La directrice réfléchit : les notes de Luce s'étaient grandement améliorées pendant la dernière quinzaine, et d'autre part, on pouvait difficilement empêcher une élève de s'instruire.

- Eh bien. c'est d'accord. soupira-t-elle.

L'autorisation administrative accordée (car il faut montrer patte blanche pour travailler à la Nationale) Luce, accompagnée d'un professeur, prit le chemin de la rue de Richelieu. Elle s'engouffra en hâte dans l'immense bâtiment, se plongea dans de vieux textes jamais demandés, sous les regards éberlués des surveillants.

Lorsqu'on revint la chercher, un sourire radieux éclairait son visage. Les étangs, le secret de la plaine. Que tout cela était merveilleux !

Il n'y avait plus qu'à attendre. La Toussaint serait bientôt là. Dans quinze jours, elle pourrait poursuivre ses recherches.

 

[Les yeux du lac, pp. 67-69]

 

 

Second extrait :

 

Il observa encore la colline du prieuré. C'était la plus haute, et elle tombait à pic dans la plaine.

Comme une falaise dans la mer, murmura Romain. Comme s'il y avait de l'eau à la place de cette terre et de ces herbages.

Un frisson délicieux le parcourut. "Il y a tant de légendes sur la plaine !" avait dit son parrain.

Il se pencha au-dessus de l'eau et se regarda.

L'eau reflétait son sourire, ses longs cheveux bruns bouclés, ses yeux noirs... un souffle passa à la surface de l'étang, plissant l'image de Romain, puis le sourire fut à nouveau là, calme, et tout l'étang en fut illuminé. Romain agita la main dans l'eau, et tout disparut.

Il se releva étrangement troublé.

"Ton sourire évoque les étangs", avait dit son parrain.

Il ramassa sa musette et reprit son chemin. II se sentait partie intégrante du paysage, errant ainsi parmi les étangs, sans souci des marécages, et il sourit encore, et les étangs du Roy frémirent.

Il était quatre heures lorsque Romain se décida à prendre le chemin du retour. Il marcha longtemps entre les étangs. Le soir tombait. Le garçon cherchait des yeux les lumières du village où il s'était arrêté le matin. De là, il pourrait prendre la route et rejoindre Mornand rapidement. Mais aucune lumière n'apparaissait. La plaine s'étendait devant lui, silencieuse. Pas de maison alentour. Il cheminait entre les étangs, hâtant le pas, sa besace vide ballottant dans son dos.

Lorsqu'il fit presque nuit, Romain comprit qu'il s'était perdu. Il regarda autour de lui : rien, pas la moindre trace de vie humaine. Le matin, il avait traversé un village, rencontré un pêcheur, un cycliste, traversé des pâturages ; et maintenant, plus rien ... Les étangs, et tout autour, la plaine, déserte. L'adolescent frissonna. Dans quelques instants il ferait tout à fait nuit, et il n'aurait plus aucun moyen de s'orienter. Il chercha désespérément autour de lui. Mais les collines elles-mêmes s'estompaient, et il ne reconnut pas celle où se dressait le prieuré. Il songea à M. Léger. Il avait promis de rentrer avant la nuit. Certainement, le directeur allait penser à une fugue. Il serait inquiet, peut-être préviendrait-il son parrain. Ou les gendarmes ... II fallait rentrer au plus vite. Mais comment ?

Romain hâta encore le pas. Le sentier s'allongeait devant lui entre deux étangs. Où menait-il ? Comment savoir ? Le garçon le suivit, arriva à un carrefour. Il faisait à présent totalement nuit, et on n'y voyait goutte. Romain prit à droite au hasard. II ralentit le pas, tâtant du pied le sol devant lui ; il craignait de glisser dans l'eau, ou pire, dans un marécage.

Quel idiot je suis ! murmurait-il. Mais quel idiot ! Mais quel idiot... !

Et il marchait toujours. Il chemina des heures, tendant le cou, cherchant à percer l'obscurité, puis épuisé, il s'assit. Les nuages s'écartèrent lentement. Romain crut découvrir une étoile, puis deux, puis trois ... et enfin un rayon de lune vint lui caresser le visage. Il regarda autour de lui. Il était entouré par l'eau, perdu au cœur des étangs. Dans le ciel, les étoiles se multipliaient. Romain contemplait les étangs ; des milliers de points brillants s'y reflétaient, et les rayons de lune jouaient dans les roseaux. Malgré sa fatigue et son angoisse, le garçon ne put s'empêcher de sourire.

Alors la brume commença à s'élever des étangs.

En minces lambeaux d'abord, qui planaient quelques instants au-dessus de l'eau, puis s'élevaient et se déchiraient dans la nuit.

"Allons bon, se dit Romain, juste au moment où la lune paraît pour éclairer mon chemin, voilà la brume qui se lève ... "

Il reprit sa route en toute hâte. Il venait d'apercevoir une ligne sombre derrière les étangs.

"... Sans doute des arbres. Si je pouvais regagner la plaine, ce serait déjà pas si mal..."

Au bout d'un long moment, il arriva dans un bois. Il se retourna : la brume continuait à monter, légère et mystérieuse ; les eaux dormaient ; la lune apparaissait et disparaissait ; des formes étranges se dessinaient, toutes de brume et de mystère.

Romain s'engouffra dans le bois.

Cela faisait du bien de sentir un terrain un peu plus ferme sous les pieds. Mais où aller ? A présent, c'était les bois qui n'en finissaient plus. Romain pouvait marcher comme ça toute la nuit ! Désespéré, il s'assit. Il somnolait plus ou moins lorsqu'il sursauta : cette lumière qu'il apercevait, là-bas, entre les arbres, ce n'était pas une étoile, mais plutôt une lumière électrique. Il bondit sur ses pieds et repartit d'un pas alerte. Une maison ! On l'accueillerait. Peut-être y aurait il le téléphone : il pourrait alors prévenir M. Léger et celui-ci viendrait le chercher.

La lumière paraissait proche, mais Romain marcha longtemps sans l'atteindre. On aurait dit qu'elle reculait au fur et à mesure que lui s'approchait. Il était épuisé. Il s'arrêta de nouveau. Lorsqu'il voulut repartir, la lumière avait disparu, et il reprit sa marche au hasard, tristement. Le manque le sommeil lui brûlait les yeux, il avait mal aux jambes, il cheminait à présent comme dans un rêve.

Tout à coup, il s'arrêta, frappé de stupeur : un bâtiment aux formes aériennes se dressait devant lui, éclairé de mille lumières. Il le voyait à travers un rideau d'arbres, tout proche, tout en tours, en vitres et en flèches pointées vers le ciel. C'était sans doute un château, un château de contes de fées, perdu dans les bois du Roy. La fatigue embrumait l'esprit de Romain. Il contemplait la somptueuse apparition toute auréolée de lumière, et cela semblait provenir d'un autre temps, d'une époque où il n'y avait pas de collège et de leçons, pas de pâturages clos de barrières blanches, mais une plaine immense et libre sous les étoiles, et au milieu, un castel de contes de fées. Romain secoua la tête pour chasser la fatigue, puis, craignant de perdre une fois encore de vue les lumières, il se mit à courir. Mais lorsqu'il eut presque atteint le castel, tout s'éteignit, il n'y eut plus que la nuit et les arbres autour de lui. Romain continua à marcher et se retrouva ... au milieu des étangs.

Il soupira. Il n'y avait plus rien à faire. Mieux valait s'arrêter et attendre le jour. Alors, il pourrait sans doute mieux se repérer et au moins, il ne risquerait pas de glisser dans l'eau.

Il fit encore quelques pas ; une forme sombre se dressait devant lui. Au bout de quelques instants, il parvint à l'identifier : une hutte. Sans doute avait elle servi aux chasseurs. Il entra, tâtonna. Il y avait de la paille par terre. Il se laissa tomber, se creusa un nid et s'endormit aussitôt.

Combien de temps avait-il marché ? Combien de temps dormit-il ? Romain n'aurait pu le préciser.

Ce fut un bruit étrange qui le réveilla. D'abord, il ne parvint pas à l'identifier, puis, peu à peu, le jour se fit en son esprit : des rames. C'était un bruit de rames : quelqu'un ramait sur les étangs.

Il s'extirpa péniblement du nid qu'il s'était creusé. Il avait froid, et ses jambes étaient raides. Il sortit. Il faisait encore nuit, mais on devinait le jour prêt à se lever. Une mince couche de brume flottait à la surface des eaux. Le bruit était de plus en plus distinct. Romain, tous ses sens en éveil, ne quittait pas l'étang des yeux.

Soudain, une étrange embarcation émergea du brouillard. C'était une longue barque plate qui semblait glisser, non pas sur l'eau, mais au-dessus de l'eau. Romain se frotta les yeux : non, ce n'était qu'un effet de la brume. La barque s'avançait régulièrement vers lui. Une petite silhouette mince maniait les rames vigoureusement. Romain écarquilla les yeux. L'aube pointait à peine. Était-ce une fille ? Un garçon ? Impossible de le savoir. Un enfant en tout cas, pour être aussi mince et fluet. Romain crut encore deviner des cheveux blonds, très courts. Puis il leva les bras et appela :

- Eho ! Eho !

Pas de réaction. Il renouvela son appel. Cette fois-ci, le personnage tourna la tête vers lui, le regarda quelques instants, puis, à la grande surprise de Romain, la barque effectua un mouvement tournant rapide, et disparut dans la brume à l'opposé de l'endroit où se trouvait Romain.

Celui-ci agita les bras, cria encore :

- Eho ! Eho ! Revenez ! Je suis perdu ...

Mais rien n'y fit, la barque disparut, le bruit des rames décrût avant de cesser complètement. Romain haussa les épaules. Au point où il en était, maintenant ! Il retourna dans la cahute et se rendormit aussitôt.

Ce fut le grand jour qui l'éveilla une nouvelle fois. Il se frotta les yeux. s'étira. Où était-il ? Ah oui... !. .. Perdu ... Il sortit. Il n'y avait plus de brume. Le ciel s'était dégagé, et miracle, le soleil brillait ! Les étangs rayonnaient de mille feux, et Romain avait peine à croire que c'était eux qu'il avait vus noyés de brume quelques heures seulement plus tôt.

Le souvenir de ses aventures nocturnes lui revint. Ce château illuminé qui lui était soudain apparu au milieu des arbres, et avait disparu juste au moment où il allait l'atteindre ... Et cette étrange embarcation émergeant de la brume pour s'enfuir, sourde à ses appels angoissés. Peut-être avait-il rêvé ? Peut-être ... Mais il gardait en tête l'image bien vivace d'une tête coiffée d'épis blonds.

II regarda autour de lui. Le prieuré se détachait nettement sur le ciel bleu. Derrière lui, quelques maisons. II sourit. Enfin! Il allait pouvoir se repérer.

II prit sa musette, épousseta ses vêtements pour en faire tomber la paille. Avant de partir, il jeta un coup d'œil circulaire autour de lui. II avait dû marcher longtemps au sortir du bois avant de se retrouver à nouveau perdu au milieu des étangs, car il n'apercevait à présent aucun arbre.

II partit d'un bon pas. II faisait beau. il avait faim. II fallait regagner le collège au plus vite. Arrivé aux maisons, il se repéra facilement. Était-il même possible qu'il se fût perdu ? Mais la nuit, tout était tellement trompeur ! II rejoignit un sentier connu, quitta les étangs, coupa au plus court à travers champs, et se retrouva sur la route qui passait devant le collège. Il la suivit pendant quelques centaines de mètres, puis Mornand apparut, et le collège fut là.

II pénétra dans la cour avec un peu d'inquiétude. Qu'avait bien pu faire M. Léger en constatant son absence ? Mais le directeur venait déjà au-devant de lui :

- Romain ! Où étiez-vous donc ? L'adolescent s'avança d'un air contrit : Je me suis perdu.

- Mais où avez-vous passé la nuit ?

- Dehors, et puis dans une hutte de chasseurs.

Le directeur le considéra avec curiosité. Que croire ? Romain sourit :

- C'est vrai... Je voulais rentrer à la nuit comme je vous l'avais promis. Et au moment de rebrousser chemin : perdu. J'étais complètement perdu au milieu des étangs. Pas une maison en vue. Personne. Et il allait faire nuit.

- Et alors ?

- Alors j'ai marché, marché, et quand j'ai trouvé la hutte, je suis entré et je me suis endormi.

Le directeur soupira.

- J'étais terriblement inquiet. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Tout de suite, j'étais prêt à prévenir votre parrain.

- Je suis désolé, s'excusa Romain confus. Mais j'étais vraiment perdu.

- M. Léger considéra le garçon. Il avait l'air contrit et vraiment épuisé. Il n'avait pas dû passer une nuit bien drôle, lui non plus. Et pourtant son visage rayonnait d'une lumière indéfinissable, et son regard avait perdu cette lueur de tristesse qui l'habitait depuis son arrivée à la pension.

Le directeur sourit.

- Ce n'est pas grave. J'étais bien inquiet, je vous assure, mais maintenant que je suis rassuré, cela n'a plus d'importance. Vous devez mourir de faim ?

- Ben oui... avoua le garçon.

- Et vous n'avez vu aucune lumière qui puisse vous diriger ?

Romain parla du château mystérieusement entrevu, mais tut l'épisode de la barque. Il conta ses aventures de la nuit pendant que M. Léger le conduisait au réfectoire. Le directeur l'écoutait en souriant. Son élève semblait transformé. Après tout, si lui avait passé une nuit blanche, l'épisode avait peut-être fait du bien à Romain.

- "Allons, les étangs sont traîtres, dit-il pour conclure. On croit y voir des choses étranges, et tout n'est que l'effet de la brume".

Romain eut un sourire rêveur.

 

Les yeux du lac, pp. 80-90

 

 

 

 

 


 

 

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 helene montardre