Julos Beaucarne, nuit du 2 au 3 février 1975

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C'était il y a quarante-cinq ans...
Le 2 février 1975, Louise-Hélène FRANCE, appelée Loulou (1942-1975), l'épouse de Julos Beaucarne, fut sauvagement assassinée de neuf coups de poignard par un déséquilibré à qui le couple avait offert l'hospitalité. Loulou était âgée de 33 ans. Elle a laissé deux enfants Christophe et Boris. La nuit qui suivit le drame, Julos écrivit le texte suivant, objet de la "leçon de vocabulaire" mise en ligne ce 1er février 2020. Et qui plutôt tournée en direction des collégiens.

 

"Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage."
René-Guy Cadou

 

 

Le chanteur belge Julos Beaucarne reste adversaire de la peine de mort, malgré le meurtre de sa femme par un travailleur immigré(1).
L'esprit de vengeance n'est pas inévitable. La lettre écrite par Julos Beaucarne, aussitôt après la tragédie familiale, en témoigne :

 

"Amis bien aimés, Ma Loulou est partie pour le pays de l'envers du décor, un homme lui a donné neuf coups de poignard dans sa peau douce.

C'est la société qui est malade, il nous faut la remettre d'aplomb et d'équerre par l'amour et l'amitié et la persuasion. C'est l'histoire de mon petit amour à moi, arrêté sur le seuil de ses trente-trois ans. Ne perdons pas courage, ni vous ni moi. Je vais continuer ma vie et mes voyages avec ce poids à porter en plus et mes deux chéris qui lui ressemblent. Sans vous commander, je vous demande d'aimer plus que jamais ceux qui vous sont proches ; le monde est une triste boutique, les cœurs purs doivent se mettre ensemble pour l'embellir, il faut reboiser l'âme humaine. Je resterai sur le pont, je resterai un jardinier, je cultiverai mes plantes de langage. À travers mes dires vous retrouverez ma bien-aimée ; il n'est de vrai que l'amitié et l'amour. Je suis maintenant au fond du panier de tristesses. On doit manger chacun, dit-on, un sac de charbon pour aller en paradis ? Ah, comme j'aimerais qu'il y ait un paradis, comme ce serait doux les retrouvailles. En attendant, à vous autres, mes amis de l'ici-bas, je prends la liberté, moi qui ne suis qu'un histrion, qu'un batteur de planches, qu'un comédien qui fait du rêve avec du vent, je prends la liberté de vous écrire pour vous dire ce à quoi je pense aujourd'hui ; je pense de toutes mes forces qu'il faut s'aimer à tort et à travers.

 

Julos (nuit du 2 au 3 février 1975)"

 

[Seule la partie du texte en caractères italiques sera prise en compte dans l'exploitation qui suit]

 

Pistes pour une exploitation

 

I. Lecture-compréhension

 

Donner le temps suffisant pour une bonne prise de connaissance du texte, dont la charge émotive est particulièrement intense.

Puis expliquer avec les enfants les quelques mots ou expressions difficiles : l’envers du décor, triste boutique, reboiser l’âme humaine, panier de tristesse...

Relever rapidement, avec eux, le champ lexical de l'affectivité positive (amour/amitié) et négative (maladie/tristesse...) tel qu'il apparaît dans le texte, et faire noter que les sens figurés abondent (car la lettre de Julos à ses amis est bâtie sur les glissements de sens, dont on peut conduire une étude fine, si le niveau de la classe s’y prête).

Julos Beaucarne (wallon-francophone) n’est pas un chanteur très connu ; il disait d’ailleurs de lui-même, voici une dizaine d’années : "Je ne suis pas une vedette, il est possible que je ne sois qu’un passage dans la vie des gens, par hasard ; il se peut qu’à travers mes chansons, ils mesurent certaines choses ; s’il en est ainsi, je suis content, tout ça n’est pas inutile". On remarquera d’ailleurs qu’il a une manière assez péjorative de se qualifier (histrion, batteur de planches...), peut-être parce que, contrairement à nombre de contemporains, il ne se prend pas trop au sérieux.

Échanger ensuite avec la classe sur le ton du texte dont on remarquera que, caractère voulu ou pas, il emprunte nombre de traits au Sermon sur la montagne (je vous demande d’aimer, cœurs purs), tant il est vrai que notre société prend ses racines dans le judéo-christianisme(2). Comme il s’agit d’un discours, alors que les autres textes proposés sont des récits, on en profitera, au moins en Collège, pour repérer l’argumentation injonctive utilisée (je vous demande, il faut), et les marques propres au discours (ma mes moi nous vous je maintenant aujourd’hui, avec la reconnaissance des référents). On notera également que l’émotion se traduit par des répétitions, comme dans une incantation, et quel hymne à la vie constitue ce petit chef d’œuvre de méditation à partir de la mort de l’être cher(3).

 

 

II. À partir de s’aimer à tort et à travers

 

L’expression écrite par J. Beaucarne exalte l’amour fou, qu’il est difficile de faire comprendre à nos élèves(4), et pour cause. On pourrait la traduire par ‘très fort’, à leur intention. Mais elle n’est pas utilisée dans son sens ordinaire, qui serait : inconsidérément. Faire étudier quelques expressions, y adjoindre celles connues des élèves :

à travers (de part en part)

être en tort

passer à travers (éviter)

avoir tort

à travers champs (en traversant)

donner tort

marcher de travers

faire (du) tort

répondre de travers

mettre (quelqu’un) dans son tort

avaler de travers

soupçonner à tort

regarder (quelqu’un) de travers

 

prendre (quelque chose) de travers

 
   

Note : travers = petit défaut

 

 

 

III. Inventaire syntagmatique du verbe remettre(5)

 

Remettre une lettre [à quelqu'un]  se remettre de [quelque chose]
Remettre de l'ordre  remettre un criminel à la justice
En remettre  remettre d’aplomb
Remettre au lendemain   s’en remettre à quelqu’un
Remettre ça  

 

 

IV. Grille étymologique de écrire(6)

 

Préfixes

Lexèmes

Suffixes

     
     
 

écri(re)

ion

r(ré)

 

eau

 

écrit

oire

d(é)

 

ure

 

écriv

ain

(in)de

 

eur

 

scri

ural

 

 

be

 

script

ible

 
Proposer de construire (concours entre les groupes d'élèves ?) le plus de mots possible (et fonctionnant réellement dans la langue) à partir de la grille (le dictionnaire en donnera d’autres, pour les élèves les plus avancés).

 

 

V. Exercices sur la précision du vocabulaire : le verbe faire

 

a).

Ils faisaient avec leurs doigts des chiffres sur le sable

Un enduit fait de plâtre et d’eau

Maman fait la vaisselle

L’alpiniste a fait le Mont Blanc

Notre voiture fait du 130 à l’heure

Dans notre jardin, cette année, mon père a fait des fraises

Il fait tous les jours quatre kilomètres à pied

Au lycée, mon grand frère fait de la physique

J’ai fait une longue lettre à mes grands-parents

L’ouvrier a fait une tranchée pour l’écoulement des eaux

Il a fait une faute

Le Directeur a fait une réclamation à la Mairie

Tous les matins, mon père se fait la barbe

Mon oncle se fait beaucoup d’argent

Pour rire, mon petit frère faisait la locomotive qui démarre

Mon papa fait 1, 75 m

Nous avons fait une lettre de remerciements à monsieur le Maire

On l’a fait délégué de classe

Ce journal ne se risquera jamais à faire un article sur la drogue

[atteindre, adresser, composer, cultiver, creuser, créer, publier, commettre, parcourir, dessiner, déposer, escalader, étudier, écrire, imiter, laver, nommer, mesurer, se raser, gagner]

b).

Le caissier a fait une grossière erreur

Au cours de son allocution, le Député a fait le programme de sa politique

Avec l’invention de l’imprimerie, les sciences et les arts firent un progrès décisif

L’opposition a fait une campagne acharnée

Lui avez-vous fait vos excuses ?

Paul Misraki a fait plusieurs airs à succès

En vain, les naufragés faisaient des appels de détresse

Tous les membres de cette secte doivent faire un serment solennel

Ce peintre fait la transition entre l’art du XIXe siècle et l’art moderne

[commettre, mener, réaliser, composer, présenter, tracer, fabriquer, tramer, lancer, prêter, représenter]

c).

Ils ont fait à eux cinq un petit groupe de travail

Les maçons ont déjà fait les fondations de notre future maison

Il a été fait Président de la République à une faible majorité

Monsieur X a fait un discours retentissant

Il est inutile de faire un procès pour si peu

Faites-moi un bref résumé de la conférence de votre camarade

Au deuxième trimestre, il faudra faire un effort plus intense

Aujourd’hui, nous avons fait l’histoire de la gaule romaine

[prononcer, élire, étudier, intenter, former, cultiver, dessiner, fournir, rédiger, intenter]

Consigne : dans les exercices précédents, remplace le verbe faire par un des synonymes figurant entre crochets

 

 

VI. Les mots du texte appartenant à l’échelle Dubois-Buyse

 

adversaire aller ami aujourd'hui avec
 avoir belge bien boutique ceux
chacun chanteur charbon cœur comme
coup dans demander dire donner
doux écrire écrit ensemble faire
 falloir femme février fond homme
 jamais lettre liberté lui maintenant
malade malgré manger mettre monde
mort neuf nuit panier par
 paradis partir pas pays peau
peine planche plus pour prendre
proche pur que quoi remettre
rester rêve sac sans société
témoigner travailler triste tristesse vent

 

 

 

 

VII. Prolongements

 

On pourra naturellement écouter (ou lire) des chansons de Julos Beaucarne (il en a écrit plus de 500 !).

Au-delà, un texte ‘classique’, mis en musique et popularisé par Jean Ferrat en 1971 sous le titre "Aimer à perdre la raison"(7), nous paraît parfaitement en accord avec la tonalité de la lettre de Julos Beaucarne. Il s’agit d’un poème d’Aragon, certes très difficile, mais dont on ne peut retenir qu’une ou deux strophes :

 

LA CROIX POUR L’OMBRE

 


Les gens heureux n’ont pas d’histoire
C’est du moins ce que l’on prétend
Le blé que l’on jette au blutoir
Les bœufs qu’on mène à l’abattoir
Ne peuvent pas en dire autant
Les gens heureux n’ont pas d’histoire

C’est le bonheur des meurtriers
Que les morts jamais ne dérangent
Il y a fort à parier
Qu’on ne les entend pas crier
Ils dorment en riant aux anges
C’est le bonheur des meurtriers

Amour est bonheur d’autre sorte
Il tremble l’hiver et l’été
Toujours la main dans une porte
Le cœur comme une feuille morte
Et les lèvres ensanglantées
Amour est bonheur d’autre sorte

Aimer à perdre la raison
Aimer à n’en savoir que dire
A n’avoir que toi d’horizon
Et ne connaître de saison
Que par la douleur du partir
Aimer à perdre la raison

Ah c’est toi toujours que l’on blesse
C’est toujours ton miroir brisé
Mon pauvre bonheur ma faiblesse
Toi qu’on insulte et qu’on délaisse
Dans toute chair martyrisée
Ah c’est toi toujours que l’on blesse

La faim la fatigue et le froid
Toutes les misères du monde
C’est par mon amour que j’y crois
En elle je porte ma croix
Et de leurs nuits ma nuit se fonde
La faim la fatigue et le froid.

 


 

Notes

(1) Extrait (pp. 35-36) de Denis Manuel, Première rue à gauche, Flammarion, 1979, 261 p.
(2) On ajoutera qu’il y a des liens très forts entre le "je suis triste jusqu’à la mort", du Nouveau Testament, et "je suis au fond du panier de tristesses".
(3) Il convient aussi de signaler l’admirable pléonasme littéraire trouvé dans du ‘rêve avec du vent’.
(4) Dans le poème d’Aragon, présenté infra, on dispose de ‘Aimer à perdre la raison’. On peut aussi songer à l’image utilisée par Georges Brassens : ‘S’aimer toutes voiles dehors’ (in Les Copains d'abord).
(5) Étude inspirée de Ch. Bally, Traité de stylistique française, tome 2, 3e édition, 1951, 264 p.
(6) D'après J. Picoche, Précis de lexicologie, chapitre VI.
(7) © Le fou d’Elsa, Gallimard, 1963, pp. 71-72. Et Pléiade, Œuvres poétiques complètes, tome II, Chants du Medjnoûn, pp. 555-556. À noter le jeu de mots de l’auteur : La croix/la proie pour l’ombre.

 

 

 

(© Emprunté à SH,  L'enrichissement du vocabulaire, CRDP de Grenoble, 1997, pp. 231-238)