Chagrin adolescent

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Une souffrance aigüe, comme en connaissent à foison les ados...

 

"On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade"
A. Rimbaud

 

 

 

 

Marseille, le .. février 1958

Cher,

Je souffre, je souffre comme une bête. Je sens la souffrance qui monte en moi, qui m'arrache, qui m'écorche, j'ai envie de pleurer et j'ai envie de te le dire.

Oh, souffrance terrible qu'Elle me donne !

L'autre soir, au bal de la Cité U, elle a dansé avec un autre, puis est partie avec lui. Toute la nuit je suis resté éveillé, je lui ai même écrit, mais j'ai déchiré la lettre, et ce soir (pourquoi Dieu fait-il cela ?), ce soir il est venu la chercher à la Fac avec une voiture (pourquoi Dieu me met-il dans de telles situations ?).

Je ne veux plus Le prier, Lui, bien que Job ait dit "nu je suis sorti du ventre de ma mère, et nu j'y retournerai, l'Éternel a donné et l'Éternel a ôté, que le nom de l'Éternel soit béni".

Pourquoi me laisser souffrir alors qu'Il peut tout me faire oublier, alors qu'Il peut me la rendre odieuse, étrangère. Parfois, c'est à se demander si... Oh, puis non. J'en ai marre.

Peut-être en ce moment les lèvres merveilleuses que mon cœur amoureux, voulait pour ma bouche, peut-être que ces lèvres font le bonheur d'un autre. Peut-être que ces yeux où je voulais baigner mon regard innocent, peut-être que ces yeux disent à l'autre qu'ils l'aiment.

Je retourne le fer dans la plaie comme le chien pris au collet tire, tire jusqu'à l'étouffement, mais je ne sais plus me débarrasser de toutes ces idées, de toutes ces images... Que je suis malheureux, mais que je suis bête ! Oh, vite l'oublier, vite Seigneur donne-moi l'oubli ; c'est terrible, terrible !

Et toi, écris-moi, espèce d'imbécile. Il y a peut-être un mois que tu ne m'as plus rien dit ; écris-moi et empêche-moi de penser à ça.

Plus jamais je ne lui parlerai, plus jamais.

Écris-moi.

Celui dont tu sais les amours, les souffrances et le délire.

 

PS. Je viens de terminer de t'écrire, et je dois me mettre à l'aride tâche qu'est un problème de Physique.

Mais j'entends dans la rue un accordéon dont joue un pauvre homme. Ô la belle musique de l'accordéon, si vive, si jolie ! Elle me redonne l'été ou le printemps le long d'un clair ruisseau, le visage pur des filles. Maintenant elle s'étire, elle flâne, pleine de charme. Pauvres gens que l'on croise dans les villes laides, pauvres misères que l'on ignore et qui nous crient leur innocence.

Je te quitte, cher. Écris-moi et raconte ton cœur.

 

 

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