Fombeure : Ma Maison

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Un petit village,
Un vieux clocher
Un paysage si bien caché
Et dans un nuage le cher visage
De mon passé
(Que reste-t-il, Charles Trenet)

 

Maison, ô ma maison, bucolique de roses,

Tes briques de rubis et tes longs ciels mouillés,

Nous avons tant rêvé sous tes métamorphoses,

Sous la pluie, sous les cris des girouettes rouillées.

Tant rêvé dans le vide immense des greniers.

Nous te retrouverons peut-être dans le ciel

Avec notre chat noir, avec notre chat gris,

Avec quatre souris effarées au soleil,

Avec notre grand-père endormi sur le feu,

Avec notre grand-mère alerte dans ses veilles,

Maison, ô ma maison roulée dans le vent bleu,

Les écluses du vent coulent sur ton sommeil.

Tu dormais près du calme immense des forêts,

Moi dans mon petit lit, je rêvais sous tes ailes,

Ou parfois j'écoutais les crapauds qui chantaient,

Puis, ivre de douceur, le sommeil m'emportait,

Et je sentais mourir leur musique immortelle.

 

Maurice Fombeure (1906-1981), extrait de Silences sur le toit, 1930, Éditions Saint-Michel, puis Gallimard.

 

 

Commentaire (sans prétention)

 

L'AUTEUR

 

"Aujourd'hui, la poésie a mal à la tête ... Lavons-la, brossons-la, promenons-la dans les herbes, dans le vent, dans les bois. Écoutons un peu notre cœur ... "
Propos hérétiques s'il en fut, en ce premier tiers du XXe siècle où personne n'ose discuter le dogme surréaliste... Ils sont tenus par un jeune poète de vingt-quatre ans, Maurice Fombeure (né en 1906). Il est du Poitou, pays de Rabelais et de Descartes : c'est dire la solidité et la santé de son esprit. Il a les deux pieds bien plantés sur la terre des labours, le nez palpitant d'odeurs rustiques et la tête qui bruit de toutes les musiques champêtres : le vent dans les blés, la course de l'eau vive, le frémissement d'une herbe ou la plainte d'un insecte ... C'est un "terrien" et qui s'en vante. C'est aussi, depuis 1930, un professeur de lettres, auteur de nombreux recueils de vers. Un poète "poémier" qui donne naturellement des poèmes comme le pommier des pommes. Par opposition à ces "poéticiens" féconds en traités spéculatifs, mais qui accouchent d'une souris : quelque maigre plaquette de vers hermétiques ... "Poète de lecture courante" ironisent certains mandarins... Mais, après tout, n'est-ce-pas un titre de gloire ? La poésie est d'abord communication. Et puis, derrière l'apparente simplicité, tout l'indicible est révélé. Ce n'est pas  si "courant". ...

 

LE TEXTE

 

Il est des hommes qui ne guérissent jamais de leur enfance... Ou plutôt des enfants qui ne se consolent jamais d'être devenus adultes. Maurice Fombeure est de ceux-là, et l'un de ses biographes, Jean Rousselot, a pu écrire que toute son œuvre était née "d'une protestation de l'enfance contre le malheur de devenir un homme". Un homme, c'est-à-dire un être souvent blasé, durci, desséché, aveugle et sourd à tout ce qui n'est pas la réalité immédiate et utilitaire. Un être sans racines, coupé de ses sources essentielles, dont l'une des plus importantes est la nature vivante avec laquelle l'enfant et le poète savent demeurer en symbiose.

Dans ces vers, Fombeure exprime la nostalgie d'une enfance considérée comme un état privilégié : celui où l'accord de l'homme avec le monde est le plus harmonieux. Ce poème se présente comme une émouvante effusion qui tire sa logique interne de l'enchaînement des images. Celles-ci s'ordonnent autour de quelques motifs privilégiés, eux-mêmes centrés sur un thème fondamental : la béatitude de l'enfance. Parmi ces motifs, relevons ceux-ci :

- La maison : thème central, symbole d'un monde de sécurité, de paix. - Maison-refuge : on se sent à l'abri sous ses "ailes" maternelles, baigné dans la tendresse des grands-parents, objet de soins attentifs (ceux prodigués par la grand-mère "alerte dans ses veilles"). On y trouve le confort du feu et du petit lit, l'amitié silencieuse et moelleuse des deux chats, celle, plus malicieuse, des souris, et, pour jouer, le royaume du grenier... - Maison- navire : on s'y embarque pour le rêve ... Ici, le thème de la maison interfère avec ceux de l'eau et .du rêve ; 

L'eau : "Je couchais au bord de l'eau.. J'étais réveillé par des reflets de soleil dans l'eau ... C'est là, durant ces heures de soleil et de frais, que j'ai pris mon amour de l'eau ... ". On retrouve ici cette affinité profonde pour l'élément liquide, les "ciels mouillés"», la "pluie", la maison "roulée dans le vent bleu", comme le bateau l'est par la vague, les "écluses du vent" qui "coulent".. L'eau, d'où toute vie est sortie. L'eau qui donne la vie... L'eau des rivières, des fleuves, des océans : chemins d'évasion.

- Le rêve : car cet univers. de l'enfance n'est pas clos ni statique, mais sans cesse renouvelé par les puissances du rêve. "Nous avons tant rêvé... tant rêvé" ... », "tes métamorphoses" (les multiples visa ges que prend la maison au gré des heures, des saisons et de la fantaisie enfantine) ... "je rêvais" ... C'est un monde élargi jusqu'à l'infini : des ciels "longs ", un grenier au vide "immense",  "immense" également le calme des forêts. Tout est sans limites ; 

- Le sommeil : (le grand-père "endormi", "ton sommeil", "tu dormais", "le calme" des forêts, "le sommeil m'emportait", "je sentais mourir - s'atténuer, disparaître au fur et à mesure que les perceptions sont supprimées - leur musique"...). Rêve et sommeil : association spontanée. Cependant, ici c'est le sommeil qui naît du rêve, et non l'inverse. Un sommeil qui n'est pas léthargie ni suspension de la vie consciente, mais plongée dans une béatitude paradisiaque que berce la "musique immortelle" des crapauds, ces chantres de la nuit et du mystère ... C'est l'entrée dans un autre univers où le temps est aboli. Aussi peut-on espérer y retrouver quelque jour la maison rose et son vaste grenier, le grand-père endormi, la' grand-mère infatigable, les deux chats, les quatre souris, la forêt prochaine et la flûte des crapauds...

 

 

Org. : Radio scolaire CM2-FEP, émission du mardi 10 décembre 1968

 

 

Ajout

 

En hommage au réalisateur de Undercurrent ("Lame de fond", 1946), Vincente Minnelli (1903-1986) et à ses trois épatants acteurs (Ann, Alan et Michael) Katharine Hepburn (1907-2003), Robert Taylor (1911-1969) et Robert Mitchum (1917-1997), et en souvenir de la toile de fond musicale, le thème extrait de la 3e symphonie de Brahms, ci-après le poème de Stevenson qui avait tant plu à Michael et Ann. Avec un clin d’œil concernant la "Stevenson House", sise à Monterey (l'auteur y séjourna à l'automne 1879) :

 

 

XXXVI. “My house, I say”

 


My house, I say. But hark to the sunny doves
That make my roof the arena of their loves,
That gyre about the gable all day long
And fill the chimneys with their murmurous song :
Our house, they say; and mine, the cat declares
And spreads his golden fleece upon the chairs ;
And mine the dog, and rises stiff with wrath
If any alien foot profane the path.
So, too, the buck that trimmed my terraces,
Our whilom gardener, called the garden his ;
Who now, deposed, surveys my plain abode
And his late kingdom, only from the road.

 

Robert-Louis Stevenson (1850–1894), A Child’s Garden of Verses and Underwoods, 1913.