Comme le champ semé...

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Comme le champ
Pour nous souvenir de nos études lycéennes... voire au-delà...
"Pour exprimer à la fois la croissance de Rome, sa déchéance au moment des invasions barbares et la ferveur des humanistes de son temps, Du Bellay a trouvé une admirable comparaison" (Lagarde & Michard).

 

 


Comme le champ semé en verdure foisonne,
De verdure se hausse en tuyau verdissant,
Du tuyau se hérisse en épi florissant,
D'épi jaunit en grain, que le chaud assaisonne ;

Et comme en la saison le rustique moissonne
Les ondoyants cheveux du sillon blondissant,
Les met d'ordre en javelle, et du blé jaunissant
Sur le champ dépouillé mille gerbes façonne ;

Ainsi de peu à peu crût l'empire romain,
Tant qu'il fut dépouillé par la barbare main
Qui ne laissa de lui que ces marques antiques

Que chacun va pillant : comme on voit le glaneur,
Cheminant pas à pas recueillir les reliques
De ce qui va tombant après le moissonneur.

 

Joachim DU BELLAY (1522-1560), Antiquités de Rome, xxx

 

Les met d'ordre : avec ordre

Les reliques : les restes

 

 

I. Commentaire composé

 

Introduction

 

Le texte proposé est un des sonnets où se condensent le plus complètement les thèmes d'inspiration du recueil : grandeur de Rome maîtresse du monde, décadence et ruine de son empire, prestige nostalgique des traces qu'elle a laissées de sa gloire.

 

I

 

Toute cette histoire glorieuse et douloureuse est évoquée symboliquement par l'admirable image du champ de blé : chaque étape de l'histoire de Rome correspond à un état passager de ce champ. Sa future grandeur est symbolisée par cette surface verte que la belle saison doit transformer en moisson dorée ; la croissance de Rome, lentement et laborieusement acquise, se devine à travers celle du blé, passant, par une série de métaphores, de l'état de brin d'herbe à celui d'épi florissant ; le blé mûr évoque l'apogée de la puissance romaine. Alors vient la décadence ; mais ici, la comparaison est quelque peu forcée : la chute de Rome fut précédée d'une longue période de désagrégation (IIIe à Ve siècle) qu'on ne reconnaît point dans le symbole de la moisson (elle est très vite faite, et suppose une méthode, un soin - v. 8 - qui contraste avec les horreurs des invasions barbares). Quant aux glaneurs qui relèvent les épis oubliés, ils symbolisent tous les humanistes, les voyageurs, les fervents de l'Antiquité qui recueillent pieusement ses vestiges, matériels ou spirituels, et en nourrissent leur vénération pour la Reine du monde déchue.

 

II

 

Outre l'exactitude du symbole, on doit admirer la précision pittoresque des tableaux rustiques. Le premier quatrain nous fait assister à la lente croissance du blé : chaque vers décrit un des stades de son développement, et la reprise dans chaque vers du terme qui caractérisait l'étape décrite dans le vers précédent assure la continuité de l'ensemble. Le blé, au printemps, fait une tache de verdure de plus en plus serrée (foisonne) ; de chaque brin d'herbe monte lentement (se hausse) une tige creuse (tuyau) d'un vert moins vif (verdissant : vaguement vert) ; la tige porte ensuite un épi barbu (se hérisse) et fleuri (florissant est ici le participe du vieux florir, et marque une étape du cycle végétatif ; il n'a nullement le sens figuré de nos jours), enfin l'épi se gonfle, et chaque matin, sous l'influence de la chaleur (assaisonne : traite selon la saison), arrive à maturité. Le deuxième quatrain, d'un style moins serré, vaut par la régularité du rythme, qui peint le travail ordonné des moissonneurs, par la vision pittoresque des blés mûrs ondulant sous le vent (v. 6), par la technicité discrète de certains termes (javelle, v. 7).

 

III

 

Les tercets s'ouvrent par un vers majestueux (inversion du sujet, rythme ascendant (2 + 4 + 6) qui équilibre à lui seul les huit premiers vers. Suit immédiatement l'évocation de la décadence romaine (v. 10), où le mot dépouillé, appliqué aux Barbares, est à dessein repris du vers 8 où il s'appliquait aux moissonneurs ; ainsi symbole et chose symbolisée sont étroitement liés. Liées également par l'habile formule du vers 12, l'image du touriste, humaniste fervent, qui rapporte de son pèlerinage à Rome quelque fragment de colonne ou de statue ramassé sur le forum, et celle du glaneur qui ramasse les épis oubliés. L'ensemble des deux tercets est écrit sur un rythme lent, d'une solennité quasi religieuse, dont l'effet se renforce par les formes progressives va pillant (v. 12) et va tombant (v. 14), qui donnent l'impression d'un culte destiné à ne jamais périr.

 

Conclusion

 

L'émotion subtile qui émane de ce sonnet ne procède d'aucune confidence directe du poète : nature délicate et pudique, Du Bellay demande à des images simples et fortes, à des rythmes expressifs, de suggérer ce qu'il ne dit pas ; et ce procédé d'expression indirecte, par son objectivité apparente, sert mieux la réalité grandiose et émouvante qu'il évoque que ne le feraient des moyens plus indiscrets.

 

 

© R. Balland, professeur agrégé honoraire (Lycée Lakanal), in Revue Les Humanités (Éditions Hatier) n° 438, septembre 1968.

 

 

 

II. Du Bellay et ses masques (Hubert Juin)

 

 

Une œuvre ensevelie sous les idées reçues

 

Victime privilégiée des anthologies, Du Bellay a été réduit à quelques poèmes qui, s'ils ont l'avantage de chanter dans toutes les mémoires, ont le désavantage de dissimuler leur auteur. Poète ovidien d'une clarté parfaite et d'une transparence exemplaire, voilà l'image de Du Bellay qui triomphe dans les esprits. C'est faire peu de cas d'œuvres autrement énigmatiques : l'Olive, par exemple ; ou bien les Treize Sonnets de l'honneste amour ; sans parler du Songe, poème qui a le mérite, comme le souligne Gilbert Gadoffre, de partager avec la Prose pour Des Esseintes, de Mallarmé, et la Délie, de Scève, le dangereux privilège d'être l'un des textes les plus obscurs du domaine français. L'étrange actualité de Du Bellay avait, il y a quelques années, attiré l'attention de Michel Deguy, ce qui avait abouti à un Tombeau de Du Bellay (*), méditation active sur la "poétique".
L'objet des recherches de Gilbert Gadoffre, dans ce livre passionnant — Du Bellay et le sacré, — est d'une autre nature. Il s'agit ici de déchiffrer Du Bellay, de le saisir dans son ensemble et dans son mouvement, d'ajouter à l'œuvre les résonances de l'œuvre. Il importait d'abord de distinguer Du Bellay des divers "Je" qui l'expriment et qu'il exprime dans ses ouvrages successifs : le "Je" des Regrets, par exemple, n'est pas le même que celui des Antiquités de Rome, il s'en faut. Il ne s'agit pas, pour Gilbert Gadoffre, de réduire ces masques, de les annuler, mais, au contraire, de saisir la tension qui joue entre chacun d'eux et ce visage essentiel et dissimulé : celui de l'écrivain. A vrai dire, cette tension est justement le lieu du texte.
Ce qui frappe le lecteur de "tout" Du Bellay, comme le souligne et le démontre Gilbert Gadoffre, c'est la connotation non seulement spirituelle mais manifestement religieuse qui est présente en chaque endroit. La Rome des antiques, c'est aussi la Rome de la papauté. Les regrets qu'inspire la course du temps sont aussi des questions touchant au sens de l'histoire. L'amour courtois est aussi liturgie. La passion vécue est aussi la passion de Christ revécue. Ces analogies se trament dans un espace culturel précis : les propositions de Marsile Ficin et le néo-platonisme se conjuguent avec les théories de Pic de La Mirandole. Pour Du Bellay, partisan de cette très érasmienne "République des lettres", à quoi il était possible encore de croire vers le milieu du seizième siècle, la symbolique héritée de l'antiquité est labourée par la religion moderne. Du coup, Du Bellay s'ouvre aux inquiétudes de l'avenir. Le poète et le pamphlétaire se rejoignent.
Pour lui, l'œcuménisme doit primer. Si les papes qu'il voit se succéder sur le trône de Pierre lui inspirent un vif dégoût, c'est parce qu'il souhaite la Réforme. Mais lorsqu'il se détourne vers Genève, il n'a que mépris pour les disciples de Calvin. Il souhaite un retour à la pureté des Évangiles au moment même où le Vatican se veut monarchie absolue et administration temporelle.
Dès lors, il lit l'Apocalypse de Jean, ce qui le fait singulier dans son siècle ; et il rédige les sonnets romains qui sont, peut-être, au faîte de ses œuvres. Rome est d'abord la ville de Caïn, à travers l'assassinat d'un frère fondateur par l'autre ; c'est également la cité des ruines ; c'est, aussi bien, ce centre du monde où les papes de la décadence donnent le fâcheux spectacle de la trahison des Évangiles. Mais la Rome de Du Bellay est plus encore : Gilbert Gadoffre le dit d'un mot, c'est un "objet poétique irisé", une sorte de prisme où le temps et l'histoire se rencontrent, se heurtent et se relancent.
Gilbert Gadoffre a fait plus que donner des clefs à la lecture des poèmes de ce gallican déterminé, il nous a révélé — enfin ! — un poète qu'une gloire tôt acquise, mais de commande, avait englouti sous une masse fabuleuse de clichés et d'idées reçues.

 


* Michel Deguy : Tombeau de Du Bellay, Gallimard, 1973.
** DU BELLAY ET LE SACRÉ, de Gilbert Gadoffre, Collection «Les Essais», Gallimard, 295 p.


 

 

© Hubert Juin, in Le Monde du 24 mars 1978

 

 


 

 

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