Analyse pré-pédagogique de correspondances ordinaires

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[À propos de la lettre d'Hermione]

 

Examiner un écrit sous l'angle de la "pragmatique" ne saurait constituer un acte suffisant, sauf à prôner les études détachées de tout contexte explicatif et n'ayant d'autre but qu'elles-mêmes ; et ce d'autant moins que la pragmatique se veut profondément enracinée dans le réel.

 

Dans cette optique, il paraît intéressant, voire nécessaire, de rechercher les origines des productions scripturales (ou, encore, de l'absence quasi-généralisée de l'usage de l'écrit) : et malgré qu'on en ait, ces origines se retrouvent sur les bancs de l'école - de l'école primaire lorsqu'on se propose de prendre en compte des textes "tout-venant", c'est-à-dire produits par des personnes - l'immense majorité des Français, pour les générations en cause ici - n'ayant connu que ce degré de scolarité (aux alentours des années vingt, 8 % seulement d'une classe d'âge entrait en classe de sixième).

On dira aussi qu'on s'était primitivement orienté vers l'étude d'un corpus de lettres d'adieu, mais que cette piste a été rapidement abandonnée, le seul point commun de ce corpus s'étant rapidement révélé - outre que les scripteurs n'étaient pas "ordinaires" - d'être précisément composé de lettres d'adieu...

Dès lors, une autre voie, bien plus étroite quant à la base possédée, mais loin d'être inintéressante pour autant, a été retenue : la lettre de vœux. Chemin faisant, il sera également fait allusion à des copies d'élèves actuellement au Cours moyen deuxième année, en sorte de pouvoir mesurer les ressemblances et les différences entre des écoliers d'aujourd'hui et une génération antérieure - celle des grands-parents, en l'occurrence.

On a donc essayé, avant de procéder à une tentative d'analyse "pré-pédagogique" de deux lettres ordinaires, puis d'ouvrir quelques perspectives pédagogiques, d'interroger le discours institutionnel sur l'écrit, et d'abord les Instructions Officielles de 1882, puisqu'aussi bien nos scripteurs sont des produits des tout premiers essais d'école obligatoire.

Le lien avec le monde actuel peut être recherché dans cet échange entre deux jeunes mères surveillant leur progéniture, entendu deux jours avant les vacances de Pâques, au bord d'une piscine grenobloise :


- Et ta fille, ça a marché, son contrôle de rédaction ?

- Bien sûr, elle avait tout appris par cœur...

 

 

I. LE DISCOURS INSTITUTIONNEL SUR L'ÉCRIT

[...]

 

 

 

II. ÉBAUCHE D'ANALYSE PRÉ-PÉDAGOGIQUE DE CORRESPONDANCES ORDINAIRES

 

 

A. Lettre d'Hermione :

[...]

Après la première lecture d'un tel écrit, on ne sait, de la stupeur ou de l'éclat de rire, ce qui l'emporte. On en retire une impression de confusion, d'incohérence, de continuels dérapages incontrôlés : ce texte semble fondé sur le déchaînement ! C'est donc qu'on possède, fortement intériorisés, des instruments d'évaluation d'autant plus prégnants qu'ils ne sont généralement pas explicités. En fait, on se réfère sans le dire à la norme traditionnelle (celle puisée auprès des "auteurs qui écrivent avec beaucoup d'éclat et une sorte de majesté") d'après laquelle la compétence communicationnelle d'un locuteur peut se laisser réduire à ses seules performances discursives : dès lors, il va de soi que la capacité d'Hermione à communiquer et à dialoguer peut être jugée aberrante, sinon nulle. Mais son "dit" est-il réductible à sa façon de la communiquer ? Il convient, pour en décider, d'examiner de plus près sa production, non sans avoir au préalable fait remarquer qu'il s'agit ici de l'approche '"pragmatique" d'un écrit, et non de sémantique au sens étroit du terme.

Avant toute autre remarque, il faut poser que, malgré qu'on en ait, ce texte est fortement charpenté, et ce d'autant plus qu'il l'est involontairement : pour s'en convaincre aisément, il n'est que de repérer les deux "amie" d'entrée et de sortie, les deux "souhaiter bonne santé", les deux "ça va" ( qui se croisent avec les deux "ça va bien" ), le parallélisme, enfin, de "ton fils... ta fille". De noter les deux parties bien distinctes, séparées par l'anaphorique "voilà". La reprise "stylistique", enfin, de "viens quand tu pourras" par "tu viens quand tu peux". Mais, ceci fait, il n'en demeure pas moins que ce texte est loin de fonctionner selon nos normes intériorisées, et qu'on a rappelées plus haut. Entamons donc son étude.

On s'attachera ici à l'énonciation, c'est-à-dire au fait que l'énoncé a été produit : on notera qu'il ne s'agit nullement d'une situation scolaire de "rédaction", dans laquelle, selon l'heureuse formule de J.F. Halté, "l'instrument de communication tourne à vide", dans laquelle un faux destinateur écrit pour un faux destinataire, afin d'obtenir une note dont la hauteur sera déterminée par la conformité du produit à la norme implicite de l'école. Ici, l'énonciation poursuit un objectif (des objectifs, plus exactement) qu'elle atteint, selon nous, ce qui est en dernier ressort l'essentiel, en dépit de marques de surface aberrantes.

Écrire, c'est matériellement gérer un contenu dans des formes, et ce en fonction du destinataire. Or, il est clair que la gestion des formes laisse ici beaucoup à désirer : la lettre originale est écrite sur un support qui échappe à nos formats habituels (il s'agit du 342 x 235, alors que nous utilisons communément le 297 x 210), la mise en page est assez anarchique (on va à la ligne un peu n'importe quand, mais surtout lorsqu'on s'approche de la marge de droite, et ce parce qu'on ne sait pas "couper" les mots), les faits rapportés se bousculent à qui mieux mieux et s'entrecroisent (encore qu'on puisse grosso modo distinguer deux parties assez tranchées : ce qui s'est passé chez Hermione, ce qui s'est passé chez Yvette), la cohésion est bouleversée (les anaphores se heurtent allègrement, la ponctuation n'est nullement maîtrisée), l'orthographe enfin ferait frémir d'indignation plus d'un Michel Debré. En dépit de ces remarques préliminaires, il est tout à fait possible de décrire les contours d'une typologie dans laquelle s'insérerait cet écrit :

a - du point de vue de l'activité sociale, c'est une pratique scripturale liée à la "famille" élargie (Hermione écrit à une amie d'enfance, elle englobe dans son propos les deux familles fondées par Yvette et elle-même, et elle est en droit de le faire puisqu'elle connaît la destinataire depuis plus de cinquante ans). Cette pratique est par conséquent très marquée par l'affectivité.

b - du point de vue des conditions de production, c'est une activité d'écriture authentique, liée à l'éloignement physique des interlocutrices.

c - du point de vue de la situation de production, c'est une lettre de vœux qui répond à une autre lettre de vœux, et qui ne perd jamais de vue le fait qu'il s'agit d'une réponse : Hermione fait référence, au début et à la fin de sa lettre, à celle qu'elle a reçue et dont elle dispose, partie sous les yeux ("ta lettre que je relis"), partie dans sa mémoire.

Certes, Hermione aurait pu "appeler" Yvette au téléphone, mais ce médium fait encore peur à tous ceux qui sont nés avant sa banalisation, et qui le considèrent comme un peu effrayant, mais aussi suspect, dans la mesure où il donne l'impression de rapprocher sans abolir physiquement la distance : une sorte d'oral privé de la plupart des intonations, de mimiques, et de possibilités d'ajustement permanent aux réactions du destinataire.

C'est une situation d'écriture pour réellement communiquer : on dit qu'on a reçu des informations, on rappelle quelques-unes d'entre elles, on en accuse en quelque sorte réception, on en fait un point de départ pour apporter de nouvelles informations, personnelles celles-là : Hermione est sans cesse destinateur et destinataire, l'effet de communication est patent.

Il y a en effet un référent (qu'on rapporte ou qu'on rappelle des événements), une intention (on écrit à propos de la nouvelle année "qui nous rajeunit pas", pour accuser réception des nouvelles qu'on a reçues, pour faire partager les péripéties quotidiennes récemment vécues, pour inviter enfin la destinataire à rompre provisoirement la distance spatiale et à rejoindre le scripteur), et à l'origine de cette intention se trouvent à la fois une sorte d'obligation polie (celle de répondre à un courrier), une habitude (on envoie chaque année ses "voeux" aux proches) et un plaisir ("amie", "contente", "affectueusement"). On rencontre donc la fonction référentielle, qui décrit une situation, la fonction émotive (les "je" et quelques "nous"), la fonction conative (sous la forme de nombreux appels à la destinataire : les "tu" mais aussi le mode Impératif, plus ou moins modalisé, les effets de suggestion, le souci de faire participer la correspondante), et même la fonction phatique ("hélas", "je relis ta lettre", "je t'ai pas demandé"...).

Il y a également le choix d'un support, commandé par la réticence vis-à-vis du téléphone et par la distance spatiale séparant les deux amies et, à l'intérieur de ce support, la mise en œuvre effective d'un principe de coopération (Grice) qu'on peut mesurer par un comptage simple, faisant apparaître un équilibre entre le toi et le moi, et l'apparition de trois "nous" (le "toi et moi", le "moi et les miens", le "toi et les tiens + moi et les miens", parfois repris sous forme de "on").

d - ce qui est assez dire que, du point de vue des types d'interaction, la lettre d'Hermione constitue un échange : nous sommes en présence d'une pratique scripturale en interaction à dominante transactionnelle (les enjeux extra-linguistiques sont importants : demander, proposer, suggérer, obtenir) et interpersonnelle, qui met en cause (en scène) deux individus et leur(s) relation(s) : le scripteur s'adresse à son destinataire en tant que personne ; la nature de ce discours est essentiellement interactive : son aspect dialogique est évident.

e - Mais tout cela ne peut nous empêcher de constater que, du point de vue des "savoirs", enfin, la carence est manifeste :

+ sur le plan "linguistique", ils sont pratiquement nuls :

. la cohésion micro-structurelle est absente : aucune "belle" phrase ; la "cohésion" inter-phrastique ne cesse de produire des coqs à l'âne ; et, d'ailleurs, les connecteurs brillent par leur absence (deux seulement : et, quant à), et les innombrables répétitions révèlent une méconnaissance des procédés de substitution, de même que la sempiternelle structure des phrases.

. l'incorrection morpho-syntaxique éclate à chaque ligne.

. la cacographie est telle qu'elle échappe à toute tentative de comptage.

. il n'y a ni mise en texte, ni projet discursif, ni progression thématique, ni tentative d'organisation textuelle dans l'espace.

. dès lors, il ne peut évidemment pas y avoir de surcharge cognitive : on ne décèle ni pauses, ni ratures : Hermione écrit comme elle parle, à jets continus, et qu'elle est donc volubile !

+ sur le plan textuel, ils sont inexistants : pas de cohérence micro-textuelle, pas de fonctionnement logique et sémantique de la lettre.

+ mais, sur le plan 'pragmatique', celui de la visée du texte, il en va tout autrement : une certaine forme d'élaboration ne peut être mise en doute. Certes, Hermione ne sait pas gérer le contenu de son discours selon des normes institutionnelles ; l'univers de prescription, que nous - qui rions -, avons parfaitement intériorisé, est sans doute aucun foulé aux pieds. Les modèles appris (mais de quelle façon ont-ils été appris, si toutefois ils l'ont été ?) ne sont pas du tout maîtrisés, ni sur le plan de l'orthographe, ni sur celui du choix du support et de l'occupation de son espace, ni sur celui, enfin, de la cohérence textuelle.

Reste l'essentiel, c'est que ce discours est géré en fonction du destinataire, que son efficacité dialogique est réelle, que sa capacité communicative est très forte, mêlant le descriptif ("Je suis bien dans ma petite maison bien chaude"), le narratif ("ils sont venus pour Noël") et l'argumentatif ("Cette année ne nous rajeunit pas", "Viens, j'ai une chambre d'amie").

Reste enfin que ce qu'Hermione dit est à comprendre comme réponse à une lettre reçue et prolongement de cette lettre par le biais de stratégies conversationnelles peu canoniques, mais en tous cas efficaces : au vrai, il s'agit d'une conversation dans laquelle un seul personnage occupe tour à tour les deux rôles, anticipant même sur les réactions supposées du destinataire (la réticence des personnes âgées à se déplacer sur une longue distance) et les englobant, les prenant en compte dans son discours. Il ne s'agit pas tout à fait d'un texte au sens où nous entendons traditionnellement ce terme. L'essai de conversation est tout simplement couché sur papier à cause des besoins de la situation, c'est un échange de paroles en tant qu'activité intersubjective, et qui illustre parfaitement la théorie du "double lien" de P. Watzlawick : la communication transmet une information objective, et dans le même temps définit la relation destinateur-destinataire.

Et s'il existe des "zones de turbulence", elles ne proviennent que du fait que ce texte s'adresse à une personne privée, amie et confidente de toujours, non à un public forcément extérieur et étranger à l'axe locuteur-destinataire. Car si Hermione ne sait pas "écrire", elle sent confusément qu'écrire, c'est faire ; d'où l'important aspect perlocutoire de sa lettre avec, une fois au moins, un passage à l'implicite : le "Je suis bien dans ma petite maison bien chaude bien au chaud" renvoie à l'immense et froide maison d'Yvette, autrefois nommée la maison aveugle...

On pourrait d'ailleurs dresser un parallélisme très étroit avec certaines transcriptions de conversations (Avec, soit dit en passant, un principe dialogique beaucoup moins évident que celui qu'on a vu à œuvre ici) publiées par G. Gougenheim dans l'Élaboration du Français fondamental (Didier, 1954), en particulier, celle du conducteur d'autobus et du passager (loc. cit. p. 123).

Et nous sommes ainsi renvoyé à l'origine d'un tel comportement scriptural, c'est à dire aux I.O. de 1 882 : l'oral n'est pas distingué de l'écrit, et on doit en fait parler comme l'on écrit, ce qui est un incroyable renversement de perspective ! Dès lors, celui qui écrit très peu, écrit comme il a l'habitude de parler, ce qui n'est nullement condamnable, dans la mesure où l'on n'a pas attiré son attention sur le fait que l'oral et l'écrit ont des économies de surface bien différentes, sinon divergentes. Sa compétence scripturale est des plus réduite (la maîtrise cohérence/cohésion est presque nulle), mais sa capacité communicative est entière.

Voilà le fait : c'est Hermione qui parle, non Racine ou Voltaire : "j'écris net et direct je me dis y comprendront de toutes façons même s'ils disent celui-là il écrit comme un c... comme un pied du moment qu'ils ont compris ce que je veux, "(in M. Dabène, Pratiques scripturales, p. 211).

 

 

B. Lettre de Fanchon :

 

Les Roches, le 10 [janvier 196.]Bien chers tous

J'ai bien reçu la lettre, je suis contente comme vous de vous lire, je vous remercie de vos bons souhaits. Élise a gardé toute l'apres midi sa carte, elle fesait chanter le petit oiseau. elle se développe beaucoup. toujours bien sage. mais toujours que deux dents. Josette et Caroline vont bien, moi j'ai été fatiguer. une bonne crise de foie j'ai tellement été bouleversée. René est calme, il nous dit rien, le matin il boit son café avec une tranche de pain, maintenant je ferme la salle a manger a clé, ce matin il etait dans la cuisine quand je suis descendue traire, je ne me suis pas genée pour le faire. je suis allee au tribunal pour savoir si c'etait vrai qu'il etait majeur. Il a eté émancipé par son pere le 17 Novembre, j'ai demandé comment puisque c'était moi qui en avait la garde, on m'a répandu que ca n'avait pas d'importance parceque le pere n'etait pas d'échu de ses droits paternels. Samedi j'ai théléphoné a l'avocat pour savoir si moi, j'etais toujours responsable il m'a dit que non. et du faite qu'il me donne rien. je peu le mettre a la porte, comme les gendarmes lui ont dit "puisque vous avez un salaire eh bien fichez le camp d'ici laissez votre mère tranquille, ils ont repéte cela au moins cinq fois. Le lendemain il m'a dit qu'il partirait quand il saura que c'est a moi et il ne reviendra meme pas pour me donner leau bènite je lui ai dit, tu partiras peut-etre avant moi. hier matin dans le car avec Josette il y avait Nadine Prouvost la fille Hector (bobi) elle est de l'age de René, lamnée derniere il etait toujours chez eux, le père ne laissait sortir Nadine pour aller a une fete que si elle etait accompnée de René, maintenant tout le monde disent qu'il a changé on ne l'aime plus comme avant, cet hiver il s'était plaind que je ne lui lavais pas son linge, alors Josette ne s'est pas géné pout tout lui raconté, qu'il ne me donnait rien que j'avais raison de ne pas le laver, Nadine, elle, reste a la maison elle fait des gants, elle donne 20.000 f a ses parents. Suzon, je ne peus rien vous dire personne ne l'a voit Jai vu Jean-Marie qui m'a explique Il est monte chez eux pour leur dire, de cet écoulement, elle lui fait "sais tout ce que tu viens dire petite saloperie et elle lui fiche un coup de pied au derriere, la mere Roger s'est levée pour la retirer. finalement il est parti, il est allé tailler, et André était au jardin, avec Jean-Marie ils ont parlé mais correctement, elle est redescendue, c'est là qu'elle lui a arraché ses boutons, André lui disait de se taire, mais rien m'y fesait, cest quand Jean-Marie lui a dit que lui son casier judiciare était propre et que ce n'etait pas la peine d'aller communier tous les matins, elle sest arretté, et elle est allée s'accouder sur le balcon, quand les gendarmes y sont allés, il n'y avait qu'André (parceque je crois qu'il a prit une semaine pour tailler) elle, elle etait aux Roches, s'ils sont revenus le soir, ils y avaient les Chambériens. tout le monde en rigole disent que c'est bien fait. encore une fois les gendarmes cela fait chic. Dimanche Gaby est venu au vin, j'etais devant la grange avec Jean Barrault, il est rentre il n'y avait que Josette et Caroline ils se sont dit bonjour, mais les petites n'on rien demande [...]

 

 

 

 

Il ne sera pas nécessaire de nous étendre aussi longuement sur ce second texte : au premier abord, il est produit par une personne dont la maîtrise scripturale est bien supérieure à celle possédée par Hermione :

- le texte est assez bien organisé dans l'espace matériel (mais on ne sait pas davantage faire fonctionner la césure).

- on sent une nette planification de ce que Fanchon avait à dire, même s'il n'y a, vraisemblablement, pas eu d'avant-texte, de brouillon préparatoire.

- on perçoit une relative maîtrise de la mise en texte : les phrases fonctionnent en paragraphes et les paragraphes en texte ; il y a réelle progression thématique.

Cependant, contrairement à ce que nous avions pu observer sur la lettre précédente, tout ici est d'un seul tenant, comme sous l'effet de l'émotion : en réalité, il n'existe pas une organisation matérielle en paragraphes, mais une organisation formelle, avec trois prénoms pour amorce (René... Suzon... Gaby) ; de nombreuses marques d'énonciation (mais, puisque, parce que), un usage judicieux des marques temporelles du récit et une heureuse alternance récit/discours, avec l'emploi du présent de narration (mais une erreur au niveau de la concordance des temps) ; une maîtrise assez forte de l'anaphore, enfin, avec pourtant quelques ambiguïtés résiduelles, çà et là (cependant, notons que tous les "il" du premier paragraphe renvoient à René).

Et pourtant, la visée du scripteur est ici tout à fait différente de celle qui a été précédemment relevée. Tout, chez Fanchon, et en dépit des apparences (les trois performatifs initiaux), est centré sur l'émetteur ; les actes de parole sont purement illocutoires. Il ne s'agit plus, au vrai, d'une lettre de vœux, même si ce prétexte est effectivement rappelé au début.

L'essentiel procède de la fonction émotive, la quasi-totalité de cet écrit pouvant se résumer ainsi : "j'ai été bouleversée jusqu'à la crise de foie, et voici pourquoi...".

Le souci pragmatique d'Hermione était de faire participer Yvette à ses mésaventures quotidiennes, de réactiver leur intimité de longue date ; celui de Fanchon est de prendre à témoin des destinataires étrangement absents, et en définitive complètement mis à distance.

 

[...]

SH - Extrait d'un document personnel non publié, Les cris en question, 1984

 

 

 

 

 

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