Le côté de Guermantes (1)

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Index de l'article

À tous moments Mme de Marsantes s’interrompait de causer avec Robert pour me dire combien il lui avait souvent parlé de moi, combien il m’aimait ; elle était avec moi d’un empressement qui me faisait presque de la peine parce que je le sentais dicté par la crainte qu’elle avait de faire fâcher ce fils qu’elle n’avait pas encore vu aujourd’hui, avec qui elle était impatiente de se trouver seule, et sur lequel elle croyait donc que l’empire qu’elle exerçait n’égalait pas et devait ménager le mien. M’ayant entendu auparavant demander à Bloch des nouvelles de M. Nissim Bernard, son oncle, Mme de Marsantes s’informa si c’était celui qui avait habité Nice.

— Dans ce cas, il y a connu M. de Marsantes avant qu’il m’épousât, avait répondu Mme de Marsantes. Mon mari m’en a souvent parlé comme d’un homme excellent, d’un cœur délicat et généreux.

«Dire que pour une fois il n’avait pas menti, c’est incroyable», eût pensé Bloch.

Tout le temps j’aurais voulu dire à Mme de Marsantes que Robert avait pour elle infiniment plus d’affection que pour moi, et que, m’eût-elle témoigné de l’hostilité, je n’étais pas d’une nature à chercher à le prévenir contre elle, à le détacher d’elle. Mais depuis que Mme de Guermantes était partie, j’étais plus libre d’observer Robert, et je m’aperçus seulement alors que de nouveau une sorte de colère semblait s’être élevée en lui, affleurant à son visage durci et sombre. Je craignais qu’au souvenir de la scène de l’après-midi il ne fût humilié vis-à-vis de moi de s’être laissé traiter si durement par sa maîtresse, sans riposter.

Brusquement il s’arracha d’auprès de sa mère qui lui avait passé un bras autour du cou, et venant à moi m’entraîna derrière le petit comptoir fleuri de Mme de Villeparisis, où celle-ci s’était rassise, puis me fit signe de le suivre dans le petit salon. Je m’y dirigeais assez vivement quand M. de Charlus, qui avait pu croire que j’allais vers la sortie, quitta brusquement M. de Faffenheim avec qui il causait, fit un tour rapide qui l’amena en face de moi. Je vis avec inquiétude qu’il avait pris le chapeau au fond duquel il y avait un G et une couronne ducale. Dans l’embrasure de la porte du petit salon il me dit sans me regarder :

— Puisque je vois que vous allez dans le monde maintenant, faites-moi donc le plaisir de venir me voir. Mais c’est assez compliqué, ajouta-t-il d’un air d’inattention et de calcul, et comme s’il s’était agi d’un plaisir qu’il avait peur de ne plus retrouver une fois qu’il aurait laissé échapper l’occasion de combiner avec moi les moyens de le réaliser. Je suis peu chez moi, il faudrait que vous m’écriviez. Mais j’aimerais mieux vous expliquer cela plus tranquillement. Je vais partir dans un moment. Voulez-vous faire deux pas avec moi ? Je ne vous retiendrai qu’un instant.

— Vous ferez bien de faire attention, monsieur, lui dis-je. Vous avez pris par erreur le chapeau d’un des visiteurs.

— Vous voulez m’empêcher de prendre mon chapeau ?

Je supposai, l’aventure m’étant arrivée à moi-même peu auparavant, que, quelqu’un lui ayant enlevé son, chapeau, il en avait avisé un au hasard pour ne pas rentrer nu-tête, et que je le mettais dans l’embarras en dévoilant sa ruse. Je lui dis qu’il fallait d’abord que je dise quelques mots à Saint–Loup. «Il est en train de parler avec cet idiot de duc de Guermantes, ajoutai-je. — C’est charmant ce que vous dites là, je le dirai à mon frère. — Ah ! vous croyez que cela peut intéresser M. de Charlus ? (Je me figurais que, s’il avait un frère, ce frère devait s’appeler Charlus aussi. Saint–Loup m’avait bien donné quelques explications là-dessus à Balbec, mais je les avais oubliées.) — Qui est-ce qui vous parle de M. de Charlus ? me dit le baron d’un air insolent. Allez auprès de Robert. Je sais que vous avez participé ce matin à un de ces déjeuners d’orgie qu’il a avec une femme qui le déshonore. Vous devriez bien user de votre influence sur lui pour lui faire comprendre le chagrin qu’il cause à sa pauvre mère et à nous tous en traînant notre nom dans la boue».

J’aurais voulu répondre qu’au déjeuner avilissant on n’avait parlé que d’Emerson, d’Ibsen, de Tolstoï, et que la jeune femme avait prêché Robert pour qu’il ne bût que de l’eau ; afin de tâcher d’apporter quelque baume à Robert de qui je croyais la fierté blessée, je cherchai à excuser sa maîtresse. Je ne savais pas qu’en ce moment, malgré sa colère contre elle, c’était à lui-même qu’il adressait des reproches. Même dans les querelles entre un bon et une méchante et quand le droit est tout entier d’un côté, il arrive toujours qu’il y a une vétille qui peut donner à la méchante l’apparence de n’avoir pas tort sur un point. Et comme tous les autres points, elle les néglige, pour peu que le bon ait besoin d’elle, soit démoralisé par la séparation, son affaiblissement le rendra scrupuleux, il se rappellera les reproches absurdes qui lui ont été faits et se demandera s’ils n’ont pas quelque fondement.

— Je crois que j’ai eu tort dans cette affaire du collier, me dit Robert. Bien sûr je ne l’avais pas fait dans une mauvaise intention, mais je sais bien que les autres ne se mettent pas au même point de vue que nous-même. Elle a eu une enfance très dure. Pour elle je suis tout de même le riche qui croit qu’on arrive à tout par son argent, et contre lequel le pauvre ne peut pas lutter, qu’il s’agisse d’influencer Boucheron ou de gagner un procès devant un tribunal. Sans doute elle a été bien cruelle ; moi qui n’ai jamais cherché que son bien. Mais, je me rends bien compte, elle croit que j’ai voulu lui faire sentir qu’on pouvait la tenir par l’argent, et ce n’est pas vrai. Elle qui m’aime tant, que doit-elle se dire ! Pauvre chérie ; si tu savais, elle a de telles délicatesses, je ne peux pas te dire, elle a souvent fait pour moi des choses adorables. Ce qu’elle doit être malheureuse en ce moment ! En tout cas, quoi qu’il arrive je ne veux pas qu’elle me prenne pour un mufle, je cours chez Boucheron chercher le collier. Qui sait ? peut-être en voyant que j’agis ainsi reconnaîtra-t-elle ses torts. Vois-tu, c’est l’idée qu’elle souffre en ce moment que je ne peux pas supporter ! Ce qu’on souffre, soi, on le sait, ce n’est rien. Mais elle, se dire qu’elle souffre et ne pas pouvoir se le représenter, je crois que je deviendrais fou, j’aimerais mieux ne la revoir jamais que de la laisser souffrir. Qu’elle soit heureuse sans moi s’il le faut, c’est tout ce que je demande. Écoute, tu sais, pour moi, tout ce qui la touche c’est immense, cela prend quelque chose de cosmique ; je cours chez le bijoutier et après cela lui demander pardon. Jusqu’à ce que je sois là-bas, qu’est-ce qu’elle va pouvoir penser de moi ? Si elle savait seulement que je vais venir ! À tout hasard tu pourras venir chez elle ; qui sait, tout s’arrangera peut-être. Peut-être, dit-il avec un sourire, comme n’osant croire à un tel rêve, nous irons dîner tous les trois à la campagne. Mais on ne peut pas savoir encore, je sais si mal la prendre ; pauvre petite, je vais peut-être encore la blesser. Et puis sa décision est peut-être irrévocable.

Robert m’entraîna brusquement vers sa mère.

— Adieu, lui dit-il ; je suis forcé de partir. Je ne sais pas quand je reviendrai en permission, sans doute pas avant un mois. Je vous l’écrirai dès que je le saurai.

Certes Robert n’était nullement de ces fils qui, quand ils sont dans le monde avec leur mère, croient qu’une attitude exaspérée à son égard doit faire contrepoids aux sourires et aux saluts qu’ils adressent aux étrangers. Rien n’est plus répandu que cette odieuse vengeance de ceux qui semblent croire que la grossièreté envers les siens complète tout naturellement la tenue de cérémonie. Quoi que la pauvre mère dise, son fils, comme s’il avait été emmené malgré lui et voulait faire payer cher sa présence, contrebat immédiatement d’une contradiction ironique, précise, cruelle, l’assertion timidement risquée ; la mère se range aussitôt, sans le désarmer pour cela, à l’opinion de cet être supérieur qu’elle continuera à vanter à chacun, en son absence, comme une nature délicieuse, et qui ne lui épargne pourtant aucun de ses traits les plus acérés. Saint–Loup était tout autre, mais l’angoisse que provoquait l’absence de Rachel faisait que, pour des raisons différentes, il n’était pas moins dur avec sa mère que ne le sont ces fils-là avec la leur. Et aux paroles qu’il prononça je vis le même battement, pareil à celui d’une aile, que Mme de Marsantes n’avait pu réprimer à l’arrivée de son fils, la dresser encore tout entière ; mais maintenant c’était un visage anxieux, des yeux désolés qu’elle attachait sur lui.

— Comment, Robert, tu t’en vas ? c’est sérieux ? mon petit enfant ! le seul jour où je pouvais t’avoir !

Et presque bas, sur le ton le plus naturel, d’une voix d’où elle s’efforçait de bannir toute tristesse pour ne pas inspirer à son fils une pitié qui eût peut-être été cruelle pour lui, ou inutile et bonne seulement à l’irriter, comme un argument de simple bon sens elle ajouta :

— Tu sais que ce n’est pas gentil ce que tu fais là.

Mais à cette simplicité elle ajoutait tant de timidité pour lui montrer qu’elle n’entreprenait pas sur sa liberté, tant de tendresse pour qu’il ne lui reprochât pas d’entraver ses plaisirs, que Saint–Loup ne put pas ne pas apercevoir en lui-même comme la possibilité d’un attendrissement, c’est-à-dire un obstacle à passer la soirée avec son amie. Aussi se mit-il en colère :

— C’est regrettable, mais gentil ou non, c’est ainsi.

Et il fit à sa mère les reproches que sans doute il se sentait peut-être mériter ; c’est ainsi que les égoïstes ont toujours le dernier mot ; ayant posé d’abord que leur résolution est inébranlable, plus le sentiment auquel on fait appel en eux pour qu’ils y renoncent est touchant, plus ils trouvent condamnables, non pas eux qui y résistent, mais ceux qui les mettent dans la nécessité d’y résister, de sorte que leur propre dureté peut aller jusqu’à la plus extrême cruauté sans que cela fasse à leurs yeux qu’aggraver d’autant la culpabilité de l’être assez indélicat pour souffrir, pour avoir raison, et leur causer ainsi lâchement la douleur d’agir contre leur propre pitié. D’ailleurs, d’elle-même Mme de Marsantes cessa d’insister, car elle sentait qu’elle ne le retiendrait plus.

— Je te laisse, me dit-il, mais, maman, ne le gardez pas longtemps parce qu’il faut qu’il aille faire une visite tout à l’heure.

Je sentais bien que ma présence ne pouvait faire aucun plaisir à Mme de Marsantes, mais j’aimais mieux, en ne partant pas avec Robert, qu’elle ne crût pas que j’étais mêlé à ces plaisirs qui la privaient de lui. J’aurais voulu trouver quelque excuse à la conduite de son fils, moins par affection pour lui que par pitié pour elle. Mais ce fut elle qui parla la première :

— Pauvre petit, me dit-elle, je suis sûre que je lui ai fait de la peine. Voyez-vous, monsieur, les mères sont très égoïstes ; il n’a pourtant pas tant de plaisirs, lui qui vient si peu à Paris. Mon Dieu, s’il n’était pas encore parti, j’aurais voulu le rattraper, non pas pour le retenir certes, mais pour lui dire que je ne lui en veux pas, que je trouve qu’il a eu raison. Cela ne vous ennuie pas que je regarde sur l’escalier ?

Et nous allâmes jusque-là :

— Robert ! Robert ! cria-t-elle. Non, il est parti, il est trop tard.

Maintenant je me serais aussi volontiers chargé d’une mission pour faire rompre Robert et sa maîtresse qu’il y a quelques heures pour qu’il partît vivre tout à fait avec elle. Dans un cas Saint–Loup m’eût jugé un ami traître, dans l’autre cas sa famille m’eût appelé son mauvais génie. J’étais pourtant le même homme à quelques heures de distance.

Nous rentrâmes dans le salon. En ne voyant pas rentrer Saint–Loup, Mme de Villeparisis échangea avec M. de Norpois ce regard dubitatif, moqueur, et sans grande pitié qu’on a en montrant une épouse trop jalouse ou une mère trop tendre (lesquelles donnent aux autres la comédie) et qui signifie : «Tiens, il a dû y avoir de l’orage».

Robert alla chez sa maîtresse en lui apportant le splendide bijou que, d’après leurs conventions, il n’aurait pas dû lui donner. Mais d’ailleurs cela revint au même car elle n’en voulut pas, et même, dans la suite, il ne réussit jamais à le lui faire accepter. Certains amis de Robert pensaient que ces preuves de désintéressement qu’elle donnait étaient un calcul pour se l’attacher. Pourtant elle ne tenait pas à l’argent, sauf peut-être pour pouvoir le dépenser sans compter. Je lui ai vu faire à tort et à travers, à des gens qu’elle croyait pauvres, des charités insensées. «En ce moment, disaient à Robert ses amis pour faire contrepoids par leurs mauvaises paroles à un acte de désintéressement de Rachel, en ce moment elle doit être au promenoir des Folies–Bergère. Cette Rachel, c’est une énigme, un véritable sphinx». Au reste combien de femmes intéressées, puisqu’elles sont entretenues, ne voit-on pas, par une délicatesse qui fleurit au milieu de cette existence, poser elles-mêmes mille petites bornes à la générosité de leur amant !

Robert ignorait presque toutes les infidélités de sa maîtresse et faisait travailler son esprit sur ce qui n’était que des riens insignifiants auprès de la vraie vie de Rachel, vie qui ne commençait chaque jour que lorsqu’il venait de la quitter. Il ignorait presque toutes ces infidélités. On aurait pu les lui apprendre sans ébranler sa confiance en Rachel. Car c’est une charmante loi de nature, qui se manifeste au sein des sociétés les plus complexes, qu’on vive dans l’ignorance parfaite de ce qu’on aime. D’un côté du miroir, l’amoureux se dit : «C’est un ange, jamais elle ne se donnera à moi, je n’ai plus qu’à mourir, et pourtant elle m’aime ; elle m’aime tant que peut-être ... mais non ce ne sera pas possible». Et dans l’exaltation de son désir, dans l’angoisse de son attente, que de bijoux il met aux pieds de cette femme, comme il court emprunter de l’argent pour lui éviter un souci ! cependant, de l’autre côté de la cloison, à travers laquelle ces conversations ne passeront pas plus que celles qu’échangent les promeneurs devant un aquarium, le public dit : «Vous ne la connaissez pas ? je vous en félicite, elle a volé, ruiné je ne sais pas combien de gens, il n’y a pas pis que ça comme fille. C’est une pure escroqueuse. Et roublarde !» Et peut-être le public n’a-t-il pas absolument tort en ce qui concerne cette dernière épithète, car même l’homme sceptique qui n’est pas vraiment amoureux de cette femme et à qui elle plaît seulement dit à ses amis : «Mais non, mon cher, ce n’est pas du tout une cocotte ; je ne dis pas que dans sa vie elle n’ait pas eu deux ou trois caprices, mais ce n’est pas une femme qu’on paye, ou alors ce serait trop cher. Avec elle c’est cinquante mille francs ou rien du tout». Or, lui, a dépensé cinquante mille francs pour elle, il l’a eue une fois, mais elle, trouvant d’ailleurs pour cela un complice chez lui-même, dans la personne de son amour-propre, elle a su lui persuader qu’il était de ceux qui l’avaient eue pour rien. Telle est la société, où chaque être est double, et où le plus percé à jour, le plus mal famé, ne sera jamais connu par un certain autre qu’au fond et sous la protection d’une coquille, d’un doux cocon, d’une délicieuse curiosité naturelle. Il y avait à Paris deux honnêtes gens que Saint–Loup ne saluait plus et dont il ne parlait pas sans que sa voix tremblât, les appelant exploiteurs de femmes : c’est qu’ils avaient été ruinés par Rachel.

— Je ne me reproche qu’une chose, me dit tout bas Mme de Marsantes, c’est de lui avoir dit qu’il n’était pas gentil. Lui, ce fils adorable, unique, comme il n’y en a pas d’autres, pour la seule fois où je le vois, lui avoir dit qu’il n’était pas gentil, j’aimerais mieux avoir reçu un coup de bâton, parce que je suis certaine que, quelque plaisir qu’il ait ce soir, lui qui n’en a pas tant, il lui sera gâté par cette parole injuste. Mais, Monsieur, je ne vous retiens pas, puisque vous êtes pressé.

Mme de Marsantes me dit au revoir avec anxiété. Ces sentiments se rapportaient à Robert, elle était sincère. Mais elle cessa de l’être pour redevenir grande dame :

— J’ai été intéressée, si heureuse, flattée, de causer un peu avec vous. Merci ! merci !

Et d’un air humble elle attachait sur moi des regards reconnaissants, enivrés, comme si ma conversation était un des plus grands plaisirs qu’elle eût connus dans la vie. Ces regards charmants allaient fort bien avec les fleurs noires sur la robe blanche à ramages ; ils étaient d’une grande dame qui sait son métier.

— Mais, je ne suis pas pressé, Madame, répondis-je ; d’ailleurs j’attends M. de Charlus avec qui je dois m’en aller.

Mme de Villeparisis entendit ces derniers mots. Elle en parut contrariée. S’il ne s’était agi d’une chose qui ne pouvait intéresser un sentiment de cette nature, il m’eût paru que ce qui me semblait en alarme à ce moment-là chez Mme de Villeparisis, c’était la pudeur. Mais cette hypothèse ne se présenta même pas à mon esprit. J’étais content de Mme de Guermantes, de Saint–Loup, de Mme de Marsantes, de M. de Charlus, de Mme de Villeparisis, je ne réfléchissais pas, et je parlais gaiement à tort et à travers.

— Vous devez partir avec mon neveu Palamède ? me dit-elle.

Pensant que cela pouvait produire une impression très favorable sur Mme de Villeparisis que je fusse lié avec un neveu qu’elle prisait si fort : «Il m’a demandé de revenir avec lui, répondis-je avec joie. J’en suis enchanté. Du reste nous sommes plus amis que vous ne croyez, Madame, et je suis décidé à tout pour que nous le soyons davantage».

De contrariée, Mme de Villeparisis sembla devenue soucieuse : «Ne l’attendez pas, me dit-elle d’un air préoccupé, il cause avec M. de Faffenheim. Il ne pense déjà plus à ce qu’il vous a dit. Tenez, partez, profitez vite pendant qu’il a le dos tourné».

Je n'étais, pour ma part, guère pressé d'aller retrouver Robert et sa maîtresse. Mais Mme de Villeparisis semblait tenir tant à ce que je partisse que, pensant peut-être qu'elle avait à causer d'affaire importante avec son neveu, je lui dis au revoir. A côté d'elle M. de Guermantes, superbe et olympien, était lourdement assis. On aurait dit que la notion omniprésente en tous ses membres de ses grandes richesses lui donnait une densité particulièrement élevée, comme si elles avaient été fondues au creuset en un seul lingot humain, pour faire cet homme qui valait si cher. Au moment où je lui dis au revoir, il se leva poliment de son siège et je sentis la masse inerte de trente millions que la vieille éducation française faisait mouvoir, soulevait, et qui se tenait debout devant moi. Il me semblait voir cette statue de Jupiter Olympien que Phidias, dit-on, avait fondue tout en or. Telle était la puissance que la bonne éducation avait sur M. de Guermantes, sur le corps de M. de Guermantes du moins, car elle ne régnait pas aussi en maîtresse sur l'esprit du duc. M. de Guermantes riait de ses bons mots, mais ne se déridait pas à ceux des autres.

Dans l’escalier, j’entendis derrière moi une voix qui m’interpellait :

— Voilà comme vous m’attendez, Monsieur.

C’était M. de Charlus.

— Cela vous est égal de faire quelques pas à pied ? me dit-il sèchement, quand nous fûmes dans la cour. Nous marcherons jusqu’à ce que j’aie trouvé un fiacre qui me convienne.

— Vous vouliez me parler, Monsieur ?

— Ah ! voilà, en effet, j’avais certaines choses à vous dire, mais je ne sais trop si je vous les dirai. Certes je crois qu’elles pourraient être pour vous le point de départ d’avantages inappréciables. Mais j’entrevois aussi qu’elles amèneraient dans mon existence, à mon âge où on commence à tenir à la tranquillité, bien des pertes de temps, bien des dérangements. Je me demande si vous valez la peine que je me donne pour vous tout ce tracas, et je n’ai pas le plaisir de vous connaître assez pour en décider. Peut-être aussi n’avez-vous pas de ce que je pourrais faire pour vous un assez grand désir pour que je me donne tant d’ennuis, car je vous le répète très franchement, Monsieur, pour moi ce ne peut être, répéta-t-il eb scandant les mots avec force, que des ennuis.

Je protestai qu’alors il n’y fallait pas songer. Cette rupture des pourparlers ne parut pas être de son goût.

— Cette politesse ne signifie rien, me dit-il d’un ton dur. Il n’y a rien de plus agréable que de se donner de l’ennui pour une personne qui en vaille le peine. Pour les meilleurs d’entre nous, l’étude des arts, le goût de la brocante, les collections, les jardins, ne sont que des ersatz, des succédanés, des alibis. Dans le fond de notre tonneau, comme Diogène, nous demandons un homme. Nous cultivons les bégonias, nous taillons les ifs, par pis aller, parce que les ifs et les bégonias se laissent faire. Mais nous aimerions donner notre temps à un arbuste humain, si nous étions sûrs qu’il en valût la peine. Toute la question est là ; vous devez vous connaître un peu. Valez-vous la peine ou non ?

— Je ne voudrais, Monsieur, pour rien au monde, être pour vous une cause de soucis, lui dis-je, mais quant à mon plaisir, croyez bien que tout ce qui me viendra de vous m’en causera un très grand. Je suis profondément touché que vous veuillez bien faire ainsi attention à moi et chercher à m’être utile.

À mon grand étonnement ce fut presque avec effusion qu’il me remercia de ces paroles. Passant son bras sous le mien avec cette familiarité intermittente qui m’avait déjà frappé à Balbec et qui contrastait avec la dureté de son accent :

— Avec l’inconsidération de votre âge, me dit-il, vous pourriez parfois avoir des paroles capables de creuser un abîme infranchissable entre nous. Celles que vous venez de prononcer au contraire sont du genre qui est justement capable de me toucher et de me faire faire beaucoup pour vous.

Tout en marchant bras dessus bras dessous avec moi et en me disant ces paroles qui, bien que mêlées de dédain, étaient si affectueuses, M. de Charlus tantôt fixait ses regards sur moi avec cette fixité intense, cette dureté perçante qui m’avaient frappé le premier matin où je l’avais aperçu devant le casino à Balbec, et même bien des années avant, près de l’épinier rose, à côté de Mme Swann que je croyais alors sa maîtresse, dans le parc de Tansonville ; tantôt il les faisait errer autour de lui et examiner les fiacres, qui passaient assez nombreux à cette heure de relais, avec tant d’insistance que plusieurs s’arrêtèrent, le cocher ayant cru qu’on voulait le prendre. Mais M. de Charlus les congédiait aussitôt.

— Aucun ne fait mon affaire, me dit-il, tout cela est une question de lanternes, du quartier où ils rentrent. Je voudrais, Monsieur, me dit-il, que vous ne puissiez pas vous méprendre sur le caractère purement désintéressé et charitable de la proposition que je vais vous adresser.

J’étais frappé combien sa diction ressemblait à celle de Swann encore plus qu’à Balbec.

— Vous êtes assez intelligent, je suppose, pour ne pas croire que c’est par «manque de relations», par crainte de la solitude et de l’ennui, que je m’adresse à vous. Je n’aime pas beaucoup à parler de moi, Monsieur, mais enfin, vous l’avez peut-être appris, un article assez retentissant du Times y a fait allusion, l’empereur d’Autriche, qui m’a toujours honoré de sa bienveillance et veut bien entretenir avec moi des relations de cousinage, a déclaré naguère dans un entretien rendu public que, si M. le comte de Chambord avait eu auprès de lui un homme possédant aussi à fond que moi les dessous de la politique européenne, il serait aujourd’hui roi de France. J’ai souvent pensé, Monsieur, qu’il y avait en moi, du fait non de mes faibles dons mais de circonstances que vous apprendrez peut-être un jour, un trésor d’expérience, une sorte de dossier secret et inestimable, que je n’ai pas cru devoir utiliser personnellement, mais qui serait sans prix pour un jeune homme à qui je livrerais en quelques mois ce que j’ai mis plus de trente ans à acquérir et que je suis peut-être seul à posséder. Je ne parle pas des jouissances intellectuelles que vous auriez à apprendre certains secrets qu’un Michelet de nos jours donnerait des années de sa vie pour connaître et grâce auxquels certains événements prendraient à ses yeux un aspect entièrement différent. Et je ne parle pas seulement des événements accomplis, mais de l’enchaînement de circonstances (c’était une des expressions favorites de M. de Charlus et souvent, quand il la prononçait, il conjoignait ses deux mains comme quand on veut prier, mais les doigts raides et comme pour faire comprendre par ce complexus ces circonstances qu’il ne spécifiait pas et leur enchaînement). Je vous donnerais une explication inconnue non seulement du passé, mais de l’avenir.

M. de Charlus s’interrompit pour me poser des questions sur Bloch dont on avait parlé sans qu’il eût l’air d’entendre, chez Mme de Villeparisis. Et de cet accent dont il savait si bien détacher ce qu’il disait qu’il avait l’air de penser à toute autre chose et de parler machinalement par simple politesse ; il me demanda si mon camarade était jeune, était beau, etc. Bloch, s’il l’eût entendu, eût été plus en peine encore que pour M. de Norpois, mais à cause de raisons bien différentes, de savoir si M. de Charlus était pour ou contre Dreyfus. «Vous n’avez pas tort, si vous voulez vous instruire, me dit M. de Charlus après m’avoir posé ces questions sur Bloch, d’avoir parmi vos amis quelques étrangers». Je répondis que Bloch était Français. «Ah ! dit M. de Charlus, j’avais cru qu’il était Juif». La déclaration de cette incompatibilité me fit croire que M. de Charlus était plus antidreyfusard qu’aucune des personnes que j’avais rencontrées ; Il protesta au contraire contre l’accusation de trahison portée contre Dreyfus. Mais ce fut sous cette forme : «Je crois que les journaux disent que Dreyfus a commis un crime contre sa patrie, je crois qu’on le dit, je ne fais pas attention aux journaux, je les lis comme je me lave les mains, sans trouver que cela vaille la peine de m’intéresser. En tout cas le crime est inexistant, le compatriote de votre ami aurait commis un crime contre sa patrie s’il avait trahi la Judée, mais qu’est-ce qu’il a à voir avec la France ?» J’objectai que, s’il y avait jamais une guerre, les Juifs seraient aussi bien mobilisés que les autres. «Peut-être et il n’est pas certain que ce ne soit pas une imprudence. Mais si on fait venir des Sénégalais et des Malgaches, je ne pense pas qu’ils mettront grand cœur à défendre la France, et c’est bien naturel. Votre Dreyfus pourrait plutôt être condamné pour infraction aux règles de l’hospitalité. Mais laissons cela. Peut-être pourriez-vous demander à votre ami de me faire assister à quelque belle fête au temple, à une circoncision, à des chants juifs. Il pourrait peut-être louer une salle et me donner quelque divertissement biblique, comme les filles de Saint–Cyr jouèrent des scènes tirées des Psaumes par Racine pour distraire Louis XIV. Vous pourriez peut-être arranger même des parties pour faire rire. Par exemple une lutte entre votre ami et son père où il le blesserait comme David Goliath. Cela composerait une farce assez plaisante. Il pourrait même, pendant qu’il y est, frapper à coups redoublés sur sa charogne, ou, comme dirait ma vieille bonne, sur sa carogne de mère. Voilà qui serait fort bien fait et ne serait pas pour nous déplaire, hein ! petit ami, puisque nous aimons les spectacles exotiques et que frapper cette créature extra-européenne, ce serait donner une correction méritée à un vieux chameau». En disant ces mots affreux et presque fous, M. de Charlus me serrait le bras à me faire mal. Je me souvenais de la famille de M. de Charlus citant tant de traits de bonté admirables, de la part du baron, à l’égard, de cette vieille bonne dont il venait de rappeler le patois moliéresque, et je me disais que les rapports, peu étudiés jusqu’ici, me semblait-il, entre la bonté et la méchanceté dans un même cœur, pour divers qu’ils puissent être, seraient intéressants à établir.

Je l’avertis qu’en tout cas Mme Bloch n’existait plus, et que quant à M. Bloch je me demandais jusqu’à quel point il se plairait à un jeu qui pourrait parfaitement lui crever les yeux. M. de Charlus sembla fâché. «Voilà, dit-il, une femme qui a eu grand tort de mourir. Quant aux yeux crevés, justement la Synagogue est aveugle, elle ne voit pas les vérités de l’Évangile. En tout cas, pensez, en ce moment où tous ces malheureux Juifs tremblent devant la fureur stupide des chrétiens, quel honneur pour eux de voir un homme comme moi condescendre à s’amuser de leurs jeux». À ce moment j’aperçus M. Bloch père qui passait, allant sans doute au-devant de son fils. Il ne nous voyait pas mais j’offris à M. de Charlus de le lui présenter. Je ne me doutais pas de la colère que j’allais déchaîner chez mon compagnon : «Me le présenter ! Mais il faut que vous ayez bien peu le sentiment des valeurs ! On ne me connaît pas si facilement que ça. Dans le cas actuel l’inconvenance serait double à cause de la juvénilité du présentateur et de l’indignité du présenté. Tout au plus, si on me donne un jour le spectacle asiatique que j’esquissais, pourrai-je adresser à cet affreux bonhomme quelques paroles empreintes de bonhomie. Mais à condition qu’il se soit laissé copieusement rosser par son fils. Je pourrais aller jusqu’à exprimer ma satisfaction».

D’ailleurs M. Bloch ne faisait nulle attention à nous. Il était en train d’adresser à Mme Sazerat de grands saluts fort bien accueillis d’elle. J’en étais surpris, car jadis, à Combray, elle avait été indignée que mes parents eussent reçu le jeune Bloch, tant elle était antisémite. Mais le dreyfusisme, comme une chasse d’air, avait fait il y a quelques jours voler jusqu’à elle M. Bloch. Le père de mon ami avait trouvé Mme Sazerat charmante et était particulièrement flatté de l’antisémitisme de cette dame qu’il trouvait une preuve de la sincérité de sa foi et de la vérité de ses opinions dreyfusardes, et qui donnait aussi du prix à la visite qu’elle l’avait autorisée à lui faire. Il n’avait même pas été blessé qu’elle eût dit étourdiraient devant lui : «M. Drumont a la prétention de mettre les révisionnistes dans le même sac que les protestants et les juifs. C’est charmant cette promiscuité !» «Bernard, avait-il dit avec orgueil, en rentrant, à M. Nissim Bernard, tu sais, elle a le préjugé !» Mais M. Nissim Bernard n’avait rien répondu et avait levé au ciel un regard d’ange. S’attristant du malheur des Juifs, se souvenant de ses amitiés chrétiennes, devenant maniéré et précieux au fur et à mesure que les années venaient, pour des raisons que l’on verra plus tard, il avait maintenant l’air d’une larve préraphaélite où des poils se seraient malproprement implantés, comme des cheveux noyés dans une opale.

«Toute cette affaire Dreyfus, reprit le baron qui tenait toujours mon bras, n’a qu’un inconvénient : c’est qu’elle détruit la société (je ne dis pas la bonne société, il y a longtemps que la société ne mérite plus cette épithète louangeuse) par l’afflux de messieurs et de dames du Chameau, de la Chamellerie, de la Chamellière, enfin de gens inconnus que je trouve même chez mes cousines parce qu’ils font partie de la ligue de la Patrie Française, antijuive, je ne sais quoi, comme si une opinion politique donnait droit à une qualification sociale».

Cette frivolité de M. de Charlus l’apparentait davantage à la duchesse de Guermantes. Je lui soulignai le rapprochement. Comme il semblait croire que je ne la connaissais pas, je lui rappelai la soirée de l’Opéra où il avait semblé vouloir se cacher de moi. M. de Charlus me dit avec tant de force ne m’avoir nullement vu que j’aurais fini par le croire si bientôt un petit incident ne m’avait donné à penser que trop orgueilleux peut-être il n’aimait pas à être vu avec moi.

— Revenons à vous, me dit M. de Charlus, et à mes projets sur vous. Il existe entre certains hommes, Monsieur, une franc-maçonnerie dont je ne puis vous parler, mais qui compte dans ses rangs en ce moment quatre souverains de l’Europe. Or l’entourage de l’un d’eux veut le guérir de sa chimère. Cela est une chose très grave et peut nous amener la guerre. Oui, Monsieur, parfaitement. Vous connaissez l’histoire de cet homme qui croyait tenir dans une bouteille la princesse de la Chine. C’était une folie. On l’en guérit. Mais dès qu’il ne fut plus fou il devint bête. Il y a des maux dont il ne faut pas chercher à guérir parce qu’ils nous protègent seuls contre de plus graves. Un de mes cousins avait une maladie de l’estomac, il ne pouvait rien digérer. Les plus savants spécialistes de l’estomac le soignèrent sans résultat. Je l’amenai à un certain médecin (encore un être bien curieux, entre parenthèses, et sur lequel il y aurait beaucoup à dire). Celui-ci devina aussitôt que la maladie était nerveuse, il persuada son malade, lui ordonna de manger sans crainte ce qu’il voudrait et qui serait toujours bien toléré. Mais mon cousin avait aussi de la néphrite. Ce que l’estomac digère parfaitement, le rein finit par ne plus pouvoir l’éliminer, et mon cousin, au lieu de vivre vieux avec une maladie d’estomac imaginaire qui le forçait à suivre un régime, mourut à quarante ans, l’estomac guéri mais le rein perdu. Ayant une formidable avance sur votre propre vie, qui sait, vous serez peut-être ce qu’eut pu être un homme éminent du passé si un génie bienfaisant lui avait dévoilé, au milieu d’une humanité qui les ignorait, les lois de la vapeur et de l’électricité. Ne soyez pas bête, ne refusez pas par discrétion. Comprenez que si je vous rends un grand service, je n’estime pas que vous m’en rendiez un moins grand. Il y a longtemps que les gens du monde ont cessé de m’intéresser, je n’ai plus qu’une passion, chercher à racheter les fautes de ma vie en faisant profiter de ce que je sais une âme encore vierge et capable d’être enflammée par la vertu. J’ai eu de grands chagrins, Monsieur, et que je vous dirai peut-être un jour, j’ai perdu ma femme qui était l’être le plus beau, le plus noble, le plus parfait qu’on pût rêver. J’ai de jeunes parents qui ne sont pas, je ne dirai pas dignes, mais capables de recevoir l’héritage moral dont je vous parle. Qui sait si vous n’êtes pas celui entre les mains de qui il peut aller, celui dont je pourrai diriger et élever si haut la vie ? La mienne y gagnerait par surcroît. Peut-être en vous apprenant les grandes affaires diplomatiques y reprendrais-je goût de moi-même et me mettrais-je enfin à faire des choses intéressantes où vous seriez de moitié. Mais avant de le savoir, il faudrait que je vous visse souvent, très souvent, chaque jour.

Je voulais profiter de ces bonnes dispositions inespérées de M. de Charlus pour lui demander s’il ne pourrait pas me faire rencontrer sa belle-sœur, mais, à ce moment, j’eus le bras vivement déplacé par une secousse comme électrique. C’était M. de Charlus qui venait de retirer précipitamment son bras de dessous le mien. Bien que, tout en parlant, il promenât ses regards dans toutes les directions, il venait seulement d’apercevoir M. d’Argencourt qui débouchait d’une rue transversale. En nous voyant, M. d’Argencourt parut contrarié, jeta sur moi un regard de méfiance, presque ce regard destiné à un être d’une autre race que Mme de Guermantes avait eu pour Bloch, et tâcha de nous éviter. Mais on eût dit que M. de Charlus tenait à lui montrer qu’il ne cherchait nullement à ne pas être vu de lui, car il l’appela et pour lui dire une chose fort insignifiante. Et craignant peut-être que M. d’Argencourt ne me reconnût pas, M. de Charlus lui dit que j’étais un grand ami de Mme de Villeparisis, de la duchesse de Guermantes, de Robert de Saint–Loup ; que lui-même, Charlus, était un vieil ami de ma grand’mère, heureux de reporter sur le petit-fils un peu de la sympathie qu’il avait pour elle. Néanmoins je remarquai que M. d’Argencourt, à qui pourtant j’avais été à peine nommé chez Mme de Villeparisis et à qui M. de Charlus venait de parler longuement de ma famille, fut plus froid avec moi qu’il n’avait été il y a une heure ; pendant fort longtemps il en fut ainsi chaque fois qu’il me rencontrait. Il m’observait avec une curiosité qui n’avait rien de sympathique et sembla même avoir à vaincre une résistance quand, en nous quittant, après une hésitation, il me tendit une main qu’il retira aussitôt.

— Je regrette cette rencontre, me dit M. de Charlus. Cet Argencourt, bien né mais mal élevé, diplomate plus que médiocre, mari détestable et coureur, fourbe comme dans les pièces, est un de ces hommes incapables de comprendre, mais très capables de détruire les choses vraiment grandes. J’espère que notre amitié le sera, si elle doit se fonder un jour, et j’espère que vous me ferez l’honneur de la tenir autant que moi à l’abri des coups de pied d’un de ces ânes qui, par désœuvrement, par maladresse, par méchanceté, écrasent ce qui semblait fait pour durer. C’est malheureusement sur ce moule que sont faits la plupart des gens du monde.

— La duchesse de Guermantes semble très intelligente. Nous parlions tout à l’heure d’une guerre possible. Il paraît qu’elle a là-dessus des lumières spéciales.

— Elle n’en a aucune, me répondit sèchement M. de Charlus. Les femmes, et beaucoup d’hommes d’ailleurs, n’entendent rien aux choses dont je voulais parler. Ma belle-sœur est une femme charmante qui s’imagine être encore au temps des romans de Balzac où les femmes influaient sur la politique. Sa fréquentation ne pourrait actuellement exercer sur vous qu’une action fâcheuse, comme d’ailleurs toute fréquentation mondaine. Et c’est justement une des premières choses que j’allais vous dire quand ce sot m’a interrompu. Le premier sacrifice qu’il faut me faire — j’en exigerai autant que je vous ferai de dons — c’est de ne pas aller dans le monde. J’ai souffert tantôt de vous voir à cette réunion ridicule. Vous me direz que j’y étais bien, mais pour moi ce n’est pas une réunion mondaine, c’est une visite de famille. Plus tard, quand vous serez un homme arrivé, si cela vous amuse de descendre un moment dans le monde, ce sera peut-être sans inconvénients. Alors je n’ai pas besoin de vous dire de quelle utilité je pourrai vous être. Le «Sésame» de l’hôtel Guermantes et de tous ceux qui valent la peine que la porte s’ouvre grande devant vous, c’est moi qui le détiens. Je serai juge et entends rester maître de l’heure. Actuellement, vou sêtes un catéchumène. Votre présence là-haut avait quelque chose de scandaleux. Il faut avant tout éviter l'indécence.

Comme M. de Charlus parlait de cette visite chez Mme de Villeparisis, je voulus lui demander sa parenté exacte avec la marquise, la naissance de celle-ci, mais la question se posa sur mes lèvres autrement que je n’aurais voulu et je demandai ce que c’était que la famille Villeparisis.

— Mon Dieu, la réponse n'est pas très facile, me répondit d'une voix qui semblait patiner sur les mots, M. de Charlus. C’est comme si vous me demandiez de vous dire ce que c'est que rien. Ma tante, qui peut tout se permettre, a eu la fantaisie, en se remariant avec un certain petit M. Thirion, de plonger dans le néant le plus grand nom de France. Ce Thirion a pensé qu'il pourrait sans inconvénient, comme on fait dans les romans, prendre un nom aristocratique et éteint. L'histoire ne dit pas s'il fut tenté par La Tour D'Auvergne, s'il hésita entre Toulouse et Montmorency. En tous cas il fit un choix autre et devint monsieur De Villeparisis. Comme il n'y en a plus depuis 1702, j'ai pensé qu'il voulait modestement signifier par là qu'il était un monsieur De Villeparisis, petite localité près de Paris, qu'il avait une étude d'avoué ou une boutique de coiffeur à Villeparisis. Mais ma tante n'entendait pas de cette oreille-là - elle arrive d'ailleurs à l'âge où l'on n'entend plus d'aucune. Elle prétendit que ce marquisat était dans la famille, elle nous a écrit à tous, elle a voulu faire les choses régulièrement, je ne sais pas pourquoi. Du moment qu'on prend un nom auquel on n'a pas droit, le mieux est de ne pas faire tant d'histoires, comme notre excellente amie, la prétendue comtesse de m. Qui, malgré les conseils de Mme Alphonse Rothschild, refusa de grossir les deniers de saint Pierre pour un titre qui n'en serait pas rendu plus vrai. Le comique est que, depuis ce moment-là, ma tante a fait le trust de toutes les peintures se rapportant aux Villeparisis véritables, avec lesquels feu Thirion n'avait aucune parenté. Le château de ma tante est devenu une sorte de lieu d'accaparement de leurs portraits, authentiques ou non, sous le flot grandissant desquels certains Guermantes et certains Condé qui ne sont pourtant pas de la petite bière, ont dû disparaître. Les marchands de tableaux lui en fabriquent tous les ans. Et elle a même dans sa salle à manger à la campagne un portrait Depuis que les acteursde Saint-simon à cause du premier mariage de sa nièce avec M. De Villeparisis et bien que l'auteur des Mémoires ait peut-être d'autres titres à l'intérêt des visiteurs que n'avoir pas été le bisaïeul de M. Thirion.

Mme de Villeparisis, n’étant que Mme Thirion, acheva la chute qu’elle avait commencée dans mon esprit quand j’avais vu la composition mêlée de son salon. Je trouvais injuste qu’une femme dont même le titre et le nom étaient presque tout récents pût faire illusion aux contemporains et dût faire illusion à la postérité grâce à des amitiés royales. Mme de Villeparisis redevenant ce qu’elle m’avait paru être dans mon enfance, une personne qui n’avait rien d’aristocratique, ces grandes parentés qui l’entouraient me semblèrent lui rester étrangères. Elle ne cessa dans la suite d’être charmante pour nous. J’allais quelquefois la voir et elle m’envoyait de temps en temps un souvenir. Mais je n’avais nullement l’impression qu’elle fût du faubourg Saint–Germain, et si j’avais eu quelque renseignement à demander sur lui, elle eût été une des dernières personnes à qui je me fusse adressé.

«Actuellement, continua M. de Charlus, en allant dans le monde, vous ne feriez que nuire à votre situation, déformer votre intelligence et votre caractère. Du reste il faudrait surveiller, même et surtout, vos camaraderies. Ayez des maîtresses si votre famille n’y voit pas d’inconvénient, cela ne me regarde pas et même je ne peux que vous y encourager, jeune polisson, jeune polisson qui allez avoir bientôt besoin de vous faire raser, me dit-il en me touchant le menton. Mais le choix des amis hommes a une autre importance. Sur dix jeunes gens, huit sont de petites fripouilles, de petits misérables capables de vous faire un tort que vous ne réparerez jamais. Tenez, mon neveu Saint–Loup est à la rigueur un bon camarade pour vous. Au point de vue de votre avenir, il ne pourra vous être utile en rien ; mais pour cela, moi je suffis. Et, somme toute, pour sortir avec vous, aux moments où vous aurez assez de moi, il me semble ne pas présenter d’inconvénient sérieux, à ce que je crois. Du moins, lui c’est un homme, ce n’est pas un de ces efféminés comme on en rencontre tant aujourd’hui qui ont l’air de petits truqueurs et qui mèneront peut-être demain à l’échafaud leurs innocentes victimes. (Je ne savais pas le sens de cette expression d’argot : «truqueur». Quiconque l’eût connue eût été aussi surpris que moi. Les gens du monde aiment volontiers à parler argot, et les gens à qui on peut reprocher certaines choses à montrer qu’ils ne craignent nullement de parler d’elles. Preuve d’innocence à leurs yeux. Mais ils ont perdu l’échelle, ne se rendent plus compte du degré à partir duquel une certaine plaisanterie deviendra trop spéciale, trop choquante, sera plutôt une preuve de corruption que de naïveté.) Il n’est pas comme les autres, il est très gentil, très sérieux.

Je ne pus m’empêcher de sourire de cette épithète de «sérieux» à laquelle l’intonation que lui prêta M. de Charlus semblait donner le sens de «vertueux», de «rangé», comme on dit d’une petite ouvrière qu’elle est «sérieuse». À ce moment un fiacre passa qui allait tout de travers ; un jeune cocher, ayant déserté son siège, le conduisait du fond de la voiture où il était assis sur les coussins, l’air à moitié gris. M. de Charlus l’arrêta vivement. Le cocher parlementa un moment.

— De quel côté allez-vous ?

— Du vôtre (cela m’étonnait, car M. de Charlus avait déjà refusé plusieurs fiacres ayant des lanternes de la même couleur).

— Mais je ne veux pas remonter sur le siège. Ça vous est égal que je reste dans la voiture ?

— Oui, seulement baissez la capote. Enfin pensez à ma proposition, me dit M. de Charlus avant de me quitter, je vous donne quelques jours pour y réfléchir, écrivez-moi. Je vous le répète, il faudra que je vous voie chaque jour et que je reçoive de vous des garanties de loyauté, de discrétion que d’ailleurs, je dois le dire, vous semblez offrir. Mais, au cours de ma vie, j’ai été si souvent trompé par les apparences que je ne veux plus m’y fier. Sapristi ! c’est bien le moins qu’avant d’abandonner un trésor je sache en quelles mains je le remets. Enfin, rappelez-vous bien ce que je vous offre, vous êtes comme Hercule dont, malheureusement pour vous, vous ne me semblez pas avoir la forte musculature, au carrefour de deux routes. Tâchez de ne pas avoir à regretter toute votre vie de n’avoir pas choisi celle qui conduisait à la vertu. Comment, dit-il au cocher, vous n’avez pas encore, baissé la capote ? je vais plier les ressorts moi-même Je crois du reste qu’il faudra aussi que je conduise, étant donné l’état où vous semblez être.

Et il sauta à côté du cocher, au fond du fiacre qui partit au grand trot.

Pour ma part, à peine rentré à la maison, j’y retrouvai le pendant de la conversation qu’avaient échangée un peu auparavant Bloch et M. de Norpois, mais sous une forme brève, invertie et cruelle : c’était une dispute entre notre maître d’hôtel, qui était dreyfusard, et celui des Guermantes, qui était antidreyfusard. Les vérités et contre-vérités qui s’opposaient en haut chez les intellectuels de la Ligue de la Patrie française et celle des Droits de l’homme se propageaient en effet jusque dans les profondeurs du peuple. M. Reinach manœuvrait par le sentiment des gens qui ne l’avaient jamais vu, alors que pour lui l’affaire Dreyfus se posait seulement devant sa raison comme un théorème irréfutable et qu’il démontra, en effet, par la plus étonnante réussite de politique rationnelle (réussite contre la France, dirent certains) qu’on ait jamais vue. En deux ans il remplaça un ministère Billot par un ministère Clemenceau, changea de fond en comble l’opinion publique, tira de sa prison Picquart pour le mettre, ingrat, au Ministère de la Guerre. Peut-être ce rationaliste manœuvreur de foules était-il lui-même manœuvré par son ascendance. Quand les systèmes philosophiques qui contiennent le plus de vérités sont dictés à leurs auteurs, en dernière analyse, par une raison de sentiment, comment supposer que, dans une simple affaire politique comme l’affaire Dreyfus, des raisons de ce genre ne puissent, à l’insu du raisonneur, gouverner sa raison ? Bloch croyait avoir logiquement choisi son dreyfusisme, et savait pourtant que son nez, sa peau et ses cheveux lui avaient été imposés par sa race. Sans doute la raison est plus libre ; elle obéit pourtant à certaines lois qu’elle ne s’est pas données. Le cas du maître d’hôtel des Guermantes et du nôtre était particulier. Les vagues des deux courants de dreyfusisme et d’antidreyfusisme, qui de haut en bas divisaient la France, étaient assez silencieuses, mais les rares échos qu’elles émettaient étaient sincères. En entendant quelqu’un, au milieu d’une causerie qui s’écartait volontairement de l’Affaire, annoncer furtivement une nouvelle politique, généralement fausse mais toujours souhaitée, on pouvait induire de l’objet de ses prédictions l’orientation de ses désirs. Ainsi s’affrontaient sur quelques points, d’un côté un timide apostolat, de l’autre, une sainte indignation. Les deux maîtres d’hôtel que j’entendis en rentrant faisaient exception à la règle. Le nôtre laissa entendre que Dreyfus était coupable, celui des Guermantes qu’il était innocent. Ce n’était pas pour dissimuler leurs convictions, mais par méchanceté et âpreté au jeu. Notre maître d’hôtel, incertain si la révision se ferait, voulait d’avance, pour le cas d’un échec, ôter au maître d’hôtel des Guermantes la joie de croire une juste cause battue. Le maître d’hôtel des Guermantes pensait qu’en cas de refus de révision, le nôtre serait plus ennuyé de voir maintenir à l’île du Diable un innocent. Le concierge les regardait. J'eus l'impression que ce n'était pas lui qui mettait la division dans la domesticité des Guermantes.

Je remontai et trouvai ma grand’mère plus souffrante. Depuis quelque temps, sans trop savoir ce qu’elle avait, elle se plaignait de sa santé. C’est dans la maladie que nous nous rendons compte que nous ne vivons pas seuls, mais enchaînés à un être d’un règne différent, dont des abîmes nous séparent, qui ne nous connaît pas et duquel il est impossible de nous faire comprendre : notre corps. Quelque brigand que nous rencontrions sur une route, peut-être pourrons-nous arriver à le rendre sensible à son intérêt personnel sinon à notre malheur. Mais demander pitié à notre corps, c’est discourir devant une pieuvre, pour qui nos paroles ne peuvent pas avoir plus de sens que le bruit de l’eau, et avec laquelle nous serions épouvantés d’être condamnés à vivre. Les malaises de ma grand’mère passaient souvent inaperçus à son attention toujours détournée vers nous. Quand elle en souffrait trop, pour arriver à les guérir, elle s’efforçait en vain de les comprendre. Si les phénomènes morbides dont son corps était le théâtre restaient obscurs et insaisissables à la pensée de ma grand’mère, ils étaient clairs et intelligibles pour des êtres appartenant au même règne physique qu’eux, de ceux à qui l’esprit humain a fini par s’adresser pour comprendre ce que lui dit son corps, comme devant les réponses d’un étranger on va chercher quelqu’un du même pays qui servira d’interprète. Eux peuvent causer avec notre corps, nous dire si sa colère est grave ou s’apaisera bientôt. Cottard, qu’on avait appelé auprès de ma grand’mère et qui nous avait agacés en nous demandant avec un sourire fin, dès la première minute où nous lui avions dit que ma grand’mère était malade : «Malade ? Ce n’est pas au moins une maladie diplomatique ?», Cottard essaya, pour calmer l’agitation de sa malade, le régime lacté. Mais les perpétuelles soupes au lait ne firent pas d’effet parce que ma grand’mère y mettait beaucoup de sel (Widal n’ayant pas encore fait ses découvertes), dont on ignorait l’inconvénient en ce temps-là. Car la médecine étant un compendium des erreurs successives et contradictoires des médecins, en appelant à soi les meilleurs d’entre eux on a grande chance d’implorer une vérité qui sera reconnue fausse quelques années plus tard. De sorte que croire à la médecine serait la suprême folie, si n’y pas croire n’en était pas une plus grande, car de cet amoncellement d’erreurs se sont dégagées à la longue quelques vérités. Cottard avait recommandé qu’on prît sa température. On alla chercher un thermomètre. Dans presque toute sa hauteur le tube était vide de mercure. À peine si l’on distinguait, tapie au fond dans sa petite cuve, la salamandre d’argent. Elle semblait morte. On plaça le chalumeau de verre dans la bouche de ma grand’mère. Nous n’eûmes pas besoin de l’y laisser longtemps ; la petite sorcière n’avait pas été longue à tirer son horoscope. Nous la trouvâmes immobile, perchée à mi-hauteur de sa tour et n’en bougeant plus, nous montrant avec exactitude le chiffre que nous lui avions demandé et que toutes les réflexions qu’ait pu faire sur soi-même l’âme de ma grand’mère eussent été bien incapables de lui fournir : 38°3. Pour la première fois nous ressentîmes quelque inquiétude. Nous secouâmes bien fort le thermomètre pour effacer le signe fatidique, comme si nous avions pu par là abaisser la fièvre en même temps que la température marquée. Hélas ! il fut bien clair que la petite sibylle dépourvue de raison n’avait pas donné arbitrairement cette réponse, car le lendemain, à peine le thermomètre fut-il replacé entre les lèvres de ma grand’mère que presque aussitôt, comme d’un seul bond, belle de certitude et de l’intuition d’un fait pour nous invisible, la petite prophétesse était venue s’arrêter au même point, en une immobilité implacable, et nous montrait encore ce chiffre 38°3, de sa verge étincelante. Elle ne disait rien d’autre, mais nous avions eu beau désirer, vouloir, prier, sourde, il semblait que ce fût son dernier mot avertisseur et menaçant.

Alors, pour tâcher de la contraindre à modifier sa réponse, nous nous adressâmes à une autre créature du même règne, mais plus puissante, qui ne se contente pas d’interroger le corps mais peut lui commander, un fébrifuge du même ordre que l’aspirine, non encore employée alors. Nous n’avions pas fait baisser le thermomètre au delà de 37°1/2 dans l’espoir qu’il n’aurait pas ainsi à remonter. Nous fîmes prendre ce fébrifuge à ma grand’mère et remîmes alors le thermomètre. Comme un gardien implacable à qui on montre l’ordre d’une autorité supérieure auprès de laquelle on a fait jouer une protection, et qui le trouvant en règle répond : «C’est bien, je n’ai rien à dire, du moment que c’est comme ça, passez», la vigilante tourière ne bougea pas cette fois. Mais, morose, elle semblait dire : «À quoi cela vous servira-t-il ? Puisque vous connaissez la quinine, elle me donnera l’ordre de ne pas bouger, une fois, dix fois, vingt fois. Et puis elle se lassera, je la connais, allez. Cela ne durera pas toujours. Alors vous serez bien avancés».

Alors ma grand’mère éprouva la présence, en elle, d’une créature qui connaissait mieux le corps humain que ma grand’mère, la présence d’une contemporaine des races disparues, la présence du premier occupant — bien antérieur à la création de l’homme qui pense ; — elle sentit cet allié millénaire qui la tâtait, un peu durement même, à la tête, au cœur, au coude ; il reconnaissait les lieux, organisait tout pour le combat préhistorique qui eut lieu aussitôt après. En un moment, Python écrasé, la fièvre fut vaincue par le puissant élément chimique, que ma grand’mère, à travers les règnes, passant par-dessus tous les animaux et les végétaux, aurait voulu pouvoir remercier. Et elle restait émue de cette entrevue qu’elle venait d’avoir, à travers tant de siècles, avec un climat antérieur à la création même des plantes. De son côté le thermomètre, comme une Parque momentanément vaincue par un dieu plus ancien, tenait immobile son fuseau d’argent. Hélas ! d’autres créatures inférieures, que l’homme a dressées à la chasse de ces gibiers mystérieux qu’il ne peut pas poursuivre au fond de lui-même, nous apportaient cruellement tous les jours un chiffre d’albumine faible, mais assez fixe pour que lui aussi parût en rapport avec quelque état persistant que nous n’apercevions pas. Bergotte avait choqué en moi l’instinct scrupuleux qui me faisait subordonner mon intelligence, quand il m’avait parlé du docteur du Boulbon comme d’un médecin qui ne m’ennuierait pas, qui trouverait des traitements, fussent-ils en apparence bizarres, mais s’adapteraient à la singularité de mon intelligence. Mais les idées se transforment en nous, elles triomphent des résistances que nous leur opposions d’abord et se nourrissent de riches réserves intellectuelles toutes prêtes, que nous ne savions pas faites pour elles. Maintenant, comme il arrive chaque fois que les propos entendus au sujet de quelqu’un que nous ne connaissons pas ont eu la vertu d’éveiller en nous l’idée d’un grand talent, d’une sorte de génie, au fond de mon esprit je faisais bénéficier le docteur du Boulbon de cette confiance sans limites que nous inspire celui qui d’un œil plus profond qu’un autre perçoit la vérité. Je savais certes qu’il était plutôt un spécialiste des maladies nerveuses, celui à qui Charcot avant de mourir avait prédit qu’il régnerait sur la neurologie et la psychiatrie. «Ah ! je ne sais pas, c’est très possible», dit Françoise qui était là et qui entendait pour la première fois le nom de Charcot comme celui de du Boulbon. Mais cela ne l’empêchait nullement de dire : «C’est possible». Ses «c’est possible», ses «peut-être», ses «je ne sais pas» étaient exaspérants en pareil cas. On avait envie de lui répondre : «Bien entendu que vous ne le saviez pas puisque vous ne connaissez rien à la chose dont il s’agit, comment pouvez-vous même dire que c’est possible ou pas, vous n’en savez rien ? En tout cas maintenant vous ne pouvez pas dire que vous ne savez pas ce que Charcot a dit à du Boulbon, etc., vous le savez puisque vous nous l’avons dit, et vos «peut-être», vos «c’est possible» ne sont pas de mise puisque c’est certain».

Malgré cette compétence plus particulière en matière cérébrale et nerveuse, comme je savais que du Boulbon était un grand médecin, un homme supérieur, d’une intelligence inventive et profonde, je suppliai ma mère de le faire venir, et l’espoir que, par une vue juste du mal, il le guérirait peut-être, finit par l’emporter sur la crainte que nous avions, si nous appelions un consultant, d’effrayer ma grand’mère. Ce qui décida ma mère fut que, inconsciemment encouragée par Cottard, ma grand’mère ne sortait plus, ne se levait guère. Elle avait beau nous répondre par la lettre de Mme de Sévigné sur Mme de la Fayette : «On disait qu’elle était folle de ne vouloir point sortir. Je disais à ces personnes si précipitées dans leur jugement : «Mme de la Fayette n’est pas folle» et je m’en tenais là. Il a fallu qu’elle soit morte pour faire voir qu’elle avait raison de ne pas sortir». Du Boulbon appelé donna tort, sinon à Mme de Sévigné qu’on ne lui cita pas, du moins à ma grand’mère. Au lieu de l’ausculter, tout en posant sur elle ses admirables regards où il y avait peut-être l’illusion de scruter profondément la malade, ou le désir de lui donner cette illusion, qui semblait spontanée mais devait être tenue machinale, ou de ne pas lui laisser voir qu’il pensait à tout autre chose, ou de prendre de l’empire sur elle, — il commença à parler de Bergotte.

— Ah ! je crois bien, Madame, c’est admirable ; comme vous avez raison de l’aimer ! Mais lequel de ses livres préférez-vous ? Ah ! vraiment ! Mon Dieu, c’est peut-être en effet le meilleur. C’est en tout cas son roman le mieux composé : Claire y est bien charmante ; comme personnage d’homme lequel vous y est le plus sympathique ?

Je crus d’abord qu’il la faisait ainsi parler littérature parce que, lui, la médecine l’ennuyait, peut-être aussi pour faire montre de sa largeur d’esprit, et même, dans un but plus thérapeutique, pour rendre confiance à la malade, lui montrer qu’il n’était pas inquiet, la distraire de son état. Mais, depuis, j’ai compris que, surtout particulièrement remarquable comme aliéniste et pour ses études sur le cerveau, il avait voulu se rendre compte par ses questions si la mémoire de ma grand’mère était bien intacte. Comme à contre-cœur il l’interrogea un peu sur sa vie, l’œil sombre et fixe. Puis tout à coup, comme apercevant la vérité et décidé à l’atteindre coûte que coûte, avec un geste préalable qui semblait avoir peine à s’ébrouer, en les écartant, du flot des dernières hésitations qu’il pouvait avoir et de toutes les objections que nous aurions pu faire, regardant ma grand’mère d’un œil lucide, librement et comme enfin sur la terre ferme, ponctuant les mots sur un ton doux et prenant, dont l’intelligence nuançait toutes les inflexions (sa voix du reste, pendant toute la visite, resta ce qu’elle était naturellement, caressante, et sous ses sourcils embroussaillés, ses yeux ironiques étaient remplis de bonté) :

— Vous irez bien, Madame, le jour lointain ou proche, et il dépend de vous que ce soit aujourd’hui même, où vous comprendrez que vous n’avez rien et où vous aurez repris la vie commune. Vous m’avez dit que vous ne mangiez pas, que vous ne sortiez pas ?

— Mais, Monsieur, j’ai un peu de fièvre.

Il toucha sa main.

— Pas en ce moment en tout cas. Et puis la belle excuse ! Ne savez-vous pas que nous laissons au grand air, que nous suralimentons, des tuberculeux qui ont jusqu’à 39° ?

— Mais j’ai aussi un peu d’albumine.

— Vous ne devriez pas le savoir. Vous avez ce que j’ai décrit sous le nom d’albumine mentale. Nous avons tous eu, au cours d’une indisposition, notre petite crise d’albumine que notre médecin s’est empressé de rendre durable en nous la signalant. Pour une affection que les médecins guérissent avec des médicaments (on assure, du moins, que cela est arrivé quelquefois), ils en produisent dix chez des sujets bien portants, en leur inoculant cet agent pathogène, plus virulent mille fois que tous les microbes, l’idée qu’on est malade. Une telle croyance, puissante sur le tempérament de tous, agit avec une efficacité particulière chez les nerveux. Dites-leur qu’une fenêtre fermée est ouverte dans leur dos, ils commencent à éternuer ; faites-leur croire que vous avez mis de la magnésie dans leur potage, ils seront pris de coliques ; que leur café était plus fort que d’habitude, ils ne fermeront pas l’œil de la nuit. Croyez-vous, Madame, qu’il ne m’a pas suffi de voir vos yeux, d’entendre seulement la façon dont vous vous exprimez, que dis-je ? de voir Madame votre fille et votre petit-fils qui vous ressemblent tant, pour connaître à qui j’avais affaire ?

«Ta grand’mère pourrait peut-être aller s’asseoir, si le docteur le lui permet, dans une allée calme des Champs-Élysées, près de ce massif de lauriers devant lequel tu jouais autrefois», me dit ma mère consultant ainsi indirectement du Boulbon et de laquelle la voix prenait, à cause de cela, quelque chose de timide et de déférent qu’elle n’aurait pas eu si elle s’était adressée à moi seul. Le docteur se tourna vers ma grand’mère et, comme il n’était pas moins lettré que savant :

«Allez aux Champs-Élysées, Madame, près du massif de lauriers qu’aime votre petit-fils. Le laurier vous sera salutaire. Il purifie. Après avoir exterminé le serpent Python, c’est une branche de laurier à la main qu’Apollon fit son entrée dans Delphes. Il voulait ainsi se préserver des germes mortels de la bête venimeuse. Vous voyez que le laurier est le plus ancien, le plus vénérable, et j’ajouterai — ce qui a sa valeur en thérapeutique, comme en prophylaxie — le plus beau des antiseptiques».

Comme une grande partie de ce que savent les médecins leur est enseignée par les malades, ils sont facilement portés à croire que ce savoir des «patients» est le même chez tous, et ils se flattent d’étonner celui auprès de qui ils se trouvent avec quelque remarque apprise de ceux qu’ils ont auparavant soignés. Aussi fut-ce avec le fin sourire d’un Parisien qui, causant avec un paysan, espérerait l’étonner en se servant d’un mot de patois, que le docteur du Boulbon dit à ma grand’mère : «Probablement les temps de vent réussissent à vous faire dormir là où échoueraient les, plus puissants hypnotiques. — Au contraire, Monsieur, le vent m’empêche absolument de dormir». Mais les médecins sont susceptibles. «Ach !» murmura du Boulbon en fronçant les sourcils, comme si on lui avait marché sur le pied et si les insomnies de ma grand’mère par les nuits de tempête étaient pour lui une injure personnelle. Il n’avait pas tout de même trop d’amour-propre, et comme, en tant qu’«esprit supérieur», il croyait de son devoir de ne pas ajouter foi à la médecine, il reprit vite sa sérénité philosophique.

Ma mère, par désir passionné d’être rassurée par l’ami de Bergotte, ajouta à l’appui de son dire qu’une cousine germaine de ma grand’mère, en proie à une affection nerveuse, était restée sept ans cloîtrée dans sa chambre à coucher de Combray, sans se lever qu’une fois ou deux par semaine.

— Vous voyez, Madame, je ne le savais pas, et j’aurais pu vous le dire.

— Mais, Monsieur, je ne suis nullement comme elle, au contraire ; mon médecin ne peut pas me faire rester couchée, dit ma grand’mère, soit qu’elle fût un peu agacée par les théories du docteur ou désireuse de lui soumettre les objections qu’on y pouvait faire, dans l’espoir qu’il les réfuterait, et que, une fois qu’il serait parti, elle n’aurait plus en elle-même aucun doute à élever sur son heureux diagnostic.

— Mais naturellement, Madame, on ne peut pas avoir, pardonnez-moi le mot, toutes les vésanies ; vous en avez d’autres, vous n’avez pas celle-là. Hier, j’ai visité une maison de santé pour neurasthéniques. Dans le jardin, un homme était debout sur un banc, immobile comme un fakir, le cou incliné dans une position qui devait être fort pénible. Comme je lui demandais ce qu’il faisait là, il me répondit sans faire un mouvement ni tourner la tête : «Docteur, je suis extrêmement rhumatisant et enrhumable, je viens de prendre trop d’exercice, et pendant que je me donnais bêtement chaud ainsi, mon cou était appuyé contre mes flanelles. Si maintenant je l’éloignais de ces flanelles avant d’avoir laissé tomber ma chaleur, je suis sûr de prendre un torticolis et peut-être une bronchite». Et il l’aurait pris, en effet. «Vous êtes un joli neurasthénique, voilà ce que vous êtes», lui dis-je. Savez-vous la raison qu’il me donna pour me prouver que non ? C’est que, tandis que tous les malades de l’établissement avaient la manie de prendre leur poids, au point qu’on avait dû mettre un cadenas à la balance pour qu’ils ne passassent pas toute la journée à se peser, lui on était obligé de le forcer à monter sur la bascule, tant il en avait peu envie. Il triomphait de n’avoir pas la manie des autres, sans penser qu’il avait aussi la sienne et que c’était elle qui le préservait d’une autre. Ne soyez pas blessée de la comparaison, Madame, car cet homme qui n’osait pas tourner le cou de peur de s’enrhumer est le plus grand poète de notre temps. Ce pauvre maniaque est la plus haute intelligence que je connaisse. Supportez d’être appelée une nerveuse. Vous appartenez à cette famille magnifique et lamentable qui est le sel de la terre. Tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et non pas d’autres qui ont fondé les religions et composé les chefs-d’œuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit et surtout ce qu’eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu’elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent, d’insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d’urticaires, d’asthmes, d’épilepsies, d’une angoisse de mourir qui est pire que tout cela, et que vous connaissez peut-être, Madame, ajouta-t-il en souriant à ma grand’mère, car, avouez-le, quand je suis venu, vous n’étiez pas très rassurée. Vous vous croyiez malade, dangereusement malade peut-être. Dieu sait de quelle affection vous croyiez découvrir en vous les symptômes. Et vous ne vous trompiez pas, vous les aviez. Le nervosisme est un pasticheur de génie. Il n’y a pas de maladie qu’il ne contrefasse à merveille. Il imite à s’y méprendre la dilatation des dyspeptiques, les nausées de la grossesse, l’arythmie du cardiaque, la fébricité du tuberculeux. Capable de tromper le médecin, comment ne tromperait-il pas le malade ? Ah ! ne croyez pas que je raille vos maux, je n’entreprendrais pas de les soigner si je ne savais pas les comprendre. Et, tenez, il n’y a de bonne confession que réciproque. Je vous ai dit que sans maladie nerveuse il n’est pas de grand artiste, qui plus est, ajouta-t-il en élevant gravement l’index, il n’y a pas de grand savant. J’ajouterai que, sans qu’il soit atteint lui-même de maladie nerveuse, il n’est pas, ne me faites pas dire de bon médecin, mais seulement de médecin correct des maladies nerveuses. Dans la pathologie nerveuse, un médecin qui ne dit pas trop de bêtises, c’est un malade à demi guéri, comme un critique est un poète qui ne fait plus de vers, un policier un voleur qui n’exerce plus. Moi, Madame, je ne me crois pas comme vous albuminurique, je n’ai pas la peur nerveuse de la nourriture, du grand air, mais je ne peux pas m’endormir sans m’être relevé plus de vingt fois pour voir si ma porte est fermée. Et cette maison de santé où j’ai trouvé hier un poète qui ne tournait pas le cou, j’y allais retenir une chambre, car, ceci entre nous, j’y passe mes vacances à me soigner quand j’ai augmenté mes maux en me fatiguant trop à guérir ceux des autres.

— Mais, Monsieur, devrais-je faire une cure semblable ? dit avec effroi ma grand’mère.

— C’est inutile, Madame. Les manifestations que vous accusez céderont devant ma parole. Et puis vous avez près de vous quelqu’un de très puissant que je constitue désormais votre médecin. C’est votre mal, votre suractivité nerveuse. Je saurais la manière de vous en guérir, je me garderais bien de le faire. Il me suffit de lui commander. Je vois sur votre table un ouvrage de Bergotte. Guérie de votre nervosisme, vous ne l’aimeriez plus. Or, me sentirais-je le droit d’échanger les joies qu’il procure contre une intégrité nerveuse qui serait bien incapable de vous les donner ? Mais ces joies mêmes, c’est un puissant remède, le plus puissant de tous peut-être. Non, je n’en veux pas à votre énergie nerveuse. Je lui demande seulement de m’écouter ; je vous confie à elle. Qu’elle fasse machine en arrière. La force qu’elle mettait pour vous empêcher de vous promener, de prendre assez de nourriture, qu’elle l’emploie à vous faire manger, à vous faire lire, à vous faire sortir, à vous distraire de toutes façons. Ne me dites pas que vous êtes fatiguée. La fatigue est la réalisation organique d’une idée préconçue. Commencez par ne pas la penser. Et si jamais vous avez une petite indisposition, ce qui peut arriver à tout le monde, ce sera comme si vous ne l’aviez pas, car elle aura fait de vous, selon un mot profond de M. de Talleyrand, un bien portant imaginaire. Tenez, elle a commencé à vous guérir, vous m’écoutez toute droite, sans vous être appuyée une fois, l’œil vif, la mine bonne, et il y a de cela une demi-heure d’horloge et vous ne vous en êtes pas aperçue. Madame, j’ai bien l’honneur de vous saluer.

Quand, après avoir reconduit le docteur du Boulbon, je rentrai dans la chambre où ma mère était seule, le chagrin qui m’oppressait depuis plusieurs semaines s’envola, je sentis que ma mère allait laisser éclater sa joie et qu’elle allait voir la mienne, j’éprouvai cette impossibilité de supporter l’attente de l’instant prochain où, près de nous, une personne va être émue qui, dans un autre ordre, est un peu comme la peur qu’on éprouve quand on sait que quelqu’un va entrer pour vous effrayer par une porte qui est encore fermée ; je voulus dire un mot à maman, mais ma voix se brisa, et fondant en larmes, je restai longtemps, la tête sur son épaule, à pleurer, à goûter, à accepter, à chérir la douleur, maintenant que je savais qu’elle était sortie de ma vie, comme nous aimons à nous exalter de vertueux projets que les circonstances ne nous permettent pas de mettre à exécution.

Françoise m’exaspéra en ne prenant pas part à notre joie. Elle était tout émue parce qu’une scène terrible avait éclaté entre le valet de pied et le concierge rapporteur. Il avait fallu que la duchesse, dans sa bonté, intervînt, rétablît un semblant de paix et pardonnât au valet de pied. Car elle était bonne, et ç‘aurait été la place idéale si elle n’avait pas écouté les «racontages».

On commençait déjà depuis plusieurs jours à savoir ma grand’mère souffrante et à prendre de ses nouvelles. Saint–Loup m’avait écrit : «Je ne veux pas profiter de ces heures où ta chère grand’mère n’est pas bien pour te faire ce qui est beaucoup plus que des reproches et où elle n’est pour rien. Mais je mentirais en te disant, fût-ce par prétérition, que je n’oublierai jamais la perfidie de ta conduite et qu’il n’y aura jamais un pardon pour ta fourberie et ta trahison». Mais des amis, jugeant ma grand’mère peu souffrante (on ignorait même qu’elle le fût du tout), m’avaient demandé de les prendre le lendemain aux Champs-Élysées pour aller de là faire une visite et assister, à la campagne, à un dîner qui m’amusait. Je n’avais plus aucune raison de renoncer à ces deux plaisirs. Quand on avait dit à ma grand’mère qu’il faudrait maintenant, pour obéir au docteur du Boulbon, qu’elle se promenât beaucoup, on a vu qu’elle avait tout de suite parlé des Champs-Élysées. Il me serait aisé de l’y conduire ; pendant qu’elle serait assise à lire, de m’entendre avec mes amis sur le lieu où nous retrouver, et j’aurais encore le temps, en me dépêchant, de prendre avec eux le train pour Ville-d’Avray. Au moment convenu, ma grand’mère ne voulut pas sortir, se trouvant fatiguée. Mais ma mère, instruite par du Boulbon, eut l’énergie de se fâcher et de se faire obéir. Elle pleurait presque à la pensée que ma grand’mère allait retomber dans sa faiblesse nerveuse, et ne s’en relèverait plus. Jamais un temps aussi beau et chaud ne se prêterait si bien à sa sortie. Le soleil changeant de place intercalait ça et là dans la solidité rompue du balcon ses inconsistantes mousselines et donnait à la pierre de taille un tiède épiderme, un halo d’or imprécis. Comme Françoise n’avait pas eu le temps d’envoyer un «tube» à sa fille, elle nous quitta dès après le déjeuner. Ce fut déjà bien beau qu’avant elle entrât chez Jupien pour faire faire un point au mantelet que ma grand’mère mettrait pour sortir. Rentrant moi-même à ce moment-là de ma promenade matinale, j’allai avec elle chez le giletier. «Est-ce votre jeune maître qui vous amène ici, dit Jupien à Françoise, est-ce vous qui me l’amenez, ou bien est-ce quelque bon vent et la fortune qui vous amènent tous les deux ?» Bien qu’il n’eût pas fait ses classes, Jupien respectait aussi naturellement la syntaxe que M. de Guermantes, malgré bien des efforts, la violait. Une fois Françoise partie et le mantelet réparé, il fallut que ma grand-mère s’habillât ; Ayant refusé obstinément que maman restât avec elle, elle mit, toute seule, un temps infini à sa toilette, et maintenant que je savais qu’elle était bien portante, et avec cette étrange indifférence que nous avons pour nos parents tant qu’ils vivent, qui fait que nous les faisons passer après tout le monde, je la trouvais bien égoïste d’être si longue, de risquer de me mettre en retard quand elle savait que j’avais rendez-vous avec des amis et devais dîner à Ville-d’Avray. D’impatience, je finis par descendre d’avance, après qu’on m’eut dit deux fois qu’elle allait être prête. Enfin elle me rejoignit, sans me demander pardon de son retard comme elle faisait d’habitude dans ces cas-là, rouge et distraite comme une personne qui est pressée et qui a oublié la moitié de ses affaires, comme j’arrivais près de la porte vitrée entr’ouverte qui, sans les en réchauffer le moins du monde, laissait entrer l’air liquide, gazouillant et tiède du dehors, comme si on avait ouvert un réservoir, entre les glaciales parois de l’hôtel.

— Mon Dieu, puisque tu vas voir des amis, j’aurais pu mettre un autre mantelet. J’ai l’air un peu malheureux avec cela.

Je fus frappé comme elle était congestionnée et compris que, s’étant mise en retard, elle avait dû beaucoup se dépêcher. Comme nous venions de quitter le fiacre à l’entrée de l’avenue Gabriel, dans les Champs-Élysées, je vis ma grand’mère qui, sans me parler, s’était détournée et se dirigeait vers le petit pavillon ancien, grillagé de vert, où un jour j’avais attendu Françoise. Le même garde forestier qui s’y trouvait alors y était encore auprès de la «marquise», quand, suivant ma grand’mère qui, parce qu’elle avait sans doute une nausée, tenait sa main devant sa bouche, je montai les degrés du petit théâtre rustique édifié au milieu des jardins. Au contrôle, comme dans ces cirques forains où le clown, prêt à entrer en scène et tout enfariné, reçoit lui-même à la porte le prix des places, la «marquise», percevant les entrées, était toujours là avec son museau énorme et irrégulier enduit de plâtre grossier, et son petit bonnet de rieurs rouges et de dentelle noire surmontant sa perruque rousse. Mais je ne crois pas qu’elle me reconnut. Le garde, délaissant la surveillance des verdures, à la couleur desquelles était assorti son uniforme, causait, assis à côté d’elle.

— Alors, disait-il, vous êtes toujours là. Vous ne pensez pas à vous retirer.

— Et pourquoi que je me retirerais, Monsieur ? Voulez-vous me dire où je serais mieux qu’ici, où j’aurais plus mes aises et tout le confortable ? Et puis toujours du va-et-vient, de la distraction ; c’est ce que j’appelle mon petit Paris : mes clients me tiennent au courant de ce qui se passe. Tenez, Monsieur, il y en a un qui est sorti il n’y a pas plus de cinq minutes, c’est un magistrat tout ce qu’il y a de plus haut placé. Eh bien ! Monsieur, s’écria-t-elle avec ardeur comme prête à soutenir cette assertion par la violence — si l’agent de l’autorité avait fait mine d’en contester l’exactitude, — depuis huit ans, vous m’entendez bien, tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l’autre, ne salissant jamais rien, il reste plus d’une demi-heure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins. Un seul jour il n’est pas venu. Sur le moment je ne m’en suis pas aperçue, mais le soir tout d’un coup je me suis dit : «Tiens, mais ce monsieur n’est pas venu, il est peut-être mort». Ça m’a fait quelque chose parce que je m’attache quand le monde est bien. Aussi j’ai été bien contente quand je l’ai revu le lendemain, je lui ai dit : «Monsieur, il ne vous était rien arrivé hier ?» Alors il m’a dit comme ça qu’il ne lui était rien arrivé à lui, que c’était sa femme qui était morte, et qu’il avait été si retourné qu’il n’avait pas pu venir. Il avait l’air triste assurément, vous comprenez, des gens qui étaient mariés depuis vingt-cinq ans, mais il avait l’air content tout de même de revenir. On sentait qu’il avait été tout dérangé dans ses petites habitudes. J’ai tâché de le remonter, je lui ai dit : «Il ne faut pas se laisser aller. Venez comme avant, dans votre chagrin ça vous fera une petite distraction».

La «marquise» reprit un ton plus doux, car elle avait constaté que le protecteur des massifs et des pelouses l’écoutait avec bonhomie sans songer à la contredire, gardant inoffensive au fourreau une épée qui avait plutôt l’air de quelque instrument de jardinage ou de quelque attribut horticole.

— Et puis, dit-elle, je choisis mes clients, je ne reçois pas tout le monde dans ce que j’appelle mes salons. Est-ce que ça n’a pas l’air d’un salon, avec mes fleurs ? Comme j’ai des clients très aimables, toujours l’un ou l’autre veut m’apporter une petite branche de beau lilas, de jasmin, ou des roses, ma fleur préférée.

L’idée que nous étions peut-être mal jugés par cette dame en ne lui apportant jamais ni lilas, ni belles roses me fit rougir, et pour tâcher d’échapper physiquement — ou de n’être jugé par elle que par contumace — à un mauvais jugement, je m’avançai vers la porte de sortie. Mais ce ne sont pas toujours dans la vie les personnes qui apportent les belles roses pour qui on est le plus aimable, car la «marquise», croyant que je m’ennuyais, s’adressa à moi :

— Vous ne voulez pas que je vous ouvre une petite cabine ?

Et comme je refusais :

— Non, vous ne voulez pas ? ajouta-t-elle avec un sourire ; c’était de bon cœur, mais je sais bien que ce sont des besoins qu’il ne suffit pas de ne pas payer pour les avoir.

À ce moment une femme mal vêtue entra précipitamment qui semblait précisément les éprouver. Mais elle ne faisait pas partie du monde de la «marquise», car celle-ci, avec une férocité de snob, lui dit sèchement :

— Il n’y a rien de libre, Madame.

— Est-ce que ce sera long ? demanda la pauvre dame, rouge sous ses fleurs jaunes.

— Ah ! Madame, je vous conseille d’aller ailleurs, car, vous voyez, il y a encore ces deux messieurs qui attendent, dit-elle en nous montrant moi et le garde, et je n’ai qu’un cabinet, les autres sont en réparation.

«Ça a une tête de mauvais payeur, dit la «marquise». Ce n’est pas le genre d’ici, ça n’a pas de propreté, pas de respect, il aurait fallu que ce soit moi qui passe une heure à nettoyer pour madame. Je ne regrette pas ses deux sous».

Enfin, après une grande demi-heure, ma grand’mère sortit, et songeant qu’elle ne chercherait pas à effacer par un pourboire l’indiscrétion qu’elle avait montrée en restant un temps pareil, je battis en retraite pour ne pas avoir une part du dédain que lui témoignerait sans doute la «marquise», et je m’engageai dans une allée, mais lentement, pour que ma grand’mère pût facilement me rejoindre et continuer avec moi. C’est ce qui arriva bientôt. Je pensais que ma grand’mère allait me dire : «Je t’ai fait bien attendre, j’espère que tu ne manqueras tout de même pas tes amis», mais elle ne prononça pas une seule parole, si bien qu’un peu déçu, je ne voulus pas lui parler le premier ; enfin levant les yeux vers elle, je vis que, tout en marchant auprès de moi, elle tenait la tête tournée de l’autre côté. Je craignais qu’elle n’eût encore mal au cœur. Je la regardai mieux et fus frappé de sa démarche saccadée. Son chapeau était de travers, son manteau sale, elle avait l’aspect désordonné et mécontent, la figure rouge et préoccupée d’une personne qui vient d’être bousculée par une voiture ou qu’on a retirée d’un fossé.

— J’ai eu peur que tu n’aies eu une nausée, grand’mère ; te sens-tu mieux ? lui dis-je.

Sans doute pensa-t-elle qu’il lui était impossible, sans m’inquiéter, de ne pas me répondre.

— J’ai entendu toute la conversation entre la «marquise» et le garde, me dit-elle. C’était on ne peut plus Guermantes et petit noyau Verdurin. Dieu ! qu’en termes galants ces choses-là étaient mises. Et elle ajouta encore, avec application, ceci de sa marquise à elle, Mme de Sévigné : «En les écoutant je pensais qu’ils me préparaient les délices d’un adieu».

Voilà le propos qu’elle me tint et où elle avait mis toute sa finesse, son goût des citations, sa mémoire des classiques, un peu plus même qu’elle n’eût fait d’habitude et comme pour montrer qu’elle gardait bien tout cela en sa possession. Mais ces phrases, je les devinai plutôt que je ne les entendis, tant elle les prononça d’une voix ronchonnante et en serrant les dents plus que ne pouvait l’expliquer la peur de vomir.

— Allons, lui dis-je assez légèrement pour n’avoir pas l’air de prendre trop au sérieux son malaise, puisque tu as un peu mal au cœur, si tu veux bien nous allons rentrer, je ne veux pas promener aux Champs-Élysées une grand’mère qui a une indigestion.

— Je n’osais pas te le proposer à cause de tes amis, me répondit-elle. Pauvre petit ! Mais puisque tu le veux bien, c’est plus sage.

J’eus peur qu’elle ne remarquât la façon dont elle prononçait ces mots.

— Voyons, lui dis-je brusquement, ne te fatigue donc pas à parler, puisque tu as mal au cœur ; c’est absurde, attends au moins que nous soyons rentrés.

Elle me sourit tristement et me serra la main. Elle avait compris qu’il n’y avait pas à me cacher ce que j’avais deviné tout de suite : qu’elle venait d’avoir une petite attaque.

 

 

[Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Tome II, Le côté de Guermantes]
A la Recherche du temps perdu, tome II : le côté de Guermantes (2e partie) A la Recherche du temps perdu, tome II : le côté de Guermantes (2e partie)

 

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