Noms de pays : le pays

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Quand l’heure d’aller à un goûter donné au golf approchait, si nous étions tous ensemble à ce moment-là, elle se préparait, puis venant à Andrée : «Hé bien, Andrée, qu’est-ce que tu attends pour venir, tu sais que nous allons goûter au golf». «Non, je reste à causer avec lui», répondait Andrée en me désignant. «Mais tu sais que Madame Durieux t’a invitée», s’écriait Albertine, comme si l’intention d’Andrée de rester avec moi ne pouvait s’expliquer que par l’ignorance où elle devait être qu’elle avait été invitée. «Voyons, ma petite, ne sois pas tellement idiote», répondait Andrée. Albertine n’insistait pas, de peur qu’on lui proposât de rester aussi. Elle secouait la tête : «Fais à ton idée, répondait-elle, comme on dit à un malade qui par plaisir se tue à petit feu, moi je me trotte, car je crois que ta montre retarde», et elle prenait ses jambes à son cou. «Elle est charmante, mais inouïe», disait Albertine en enveloppant son amie d’un sourire qui la caressait et la jugeait à la fois. Si, en ce goût du divertissement Albertine avait quelque chose de la Gilberte des premiers temps c’est qu’une certaine ressemblance existe tout en évoluant, entre les femmes que nous aimons successivement, ressemblance qui tient à la fixité de notre tempérament parce que c’est lui qui les choisit, éliminant toutes celles qui ne nous seraient pas à la fois opposées et complémentaires, c’est-à-dire propres à satisfaire nos sens et à faire souffrir notre cœur. Elles sont, ces femmes, un produit de notre tempérament, une image, une projection renversée, un «négatif» de notre sensibilité. De sorte qu’un romancier pourrait au cours de la vie de son héros, peindre presque exactement semblables ses successives amours, et donner par là l’impression non de s’imiter lui-même mais de créer, puisqu’il y a moins de force dans une innovation artificielle que dans une répétition destinée à suggérer une vérité neuve. Encore devrait-il noter dans le caractère de l’amoureux, un indice de variation qui s’accuse au fur et à mesure qu’on arrive dans de nouvelles régions, sous d’autres latitudes de la vie. Et peut-être exprimerait-il encore une vérité de plus si, peignant pour ses autres personnages des caractères, il s’abstenait d’en donner aucun à la femme aimée. Nous connaissons le caractère des indifférents, comment pourrions-nous saisir celui d’un être qui se confond avec notre vie, que bientôt nous ne séparons plus de nous-même, sur les mobiles duquel nous ne cessons de faire d’anxieuses hypothèses, perpétuellement remaniées. S’élançant d’au delà de l’intelligence, notre curiosité de la femme que nous aimons, dépasse dans sa course, le caractère de cette femme, nous pourrions nous y arrêter que sans doute nous ne le voudrions pas. L’objet de notre inquiète investigation est plus essentiel que ces particularités de caractère, pareilles à ces petits losanges d’épiderme dont les combinaisons variées font l’originalité fleurie de la chair. Notre radiation intuitive les traverse et les images qu’elle nous rapporte ne sont point celles d’un visage particulier mais représentent la morne et douloureuse universalité d’un squelette.

Comme Andrée était extrêmement riche, Albertine pauvre et orpheline, Andrée avec une grande générosité la faisait profiter de son luxe. Quant à ses sentiments pour Gisèle ils n’étaient pas tout à fait ceux que j’avais crus. On eut en effet bientôt des nouvelles de l’étudiante et quand Albertine montra la lettre qu’elle en avait reçue, lettre destinée par Gisèle à donner des nouvelles de son voyage et de son arrivée à la petite bande, en s’excusant sur sa paresse de ne pas écrire encore aux autres, je fus surpris d’entendre Andrée, que je croyais brouillée à mort avec elle, dire : «Je lui écrirai demain, parce que si j’attends sa lettre d’abord, je peux attendre longtemps, elle est si négligente». Et se tournant vers moi elle ajouta : «Vous ne la trouveriez pas très remarquable évidemment, mais c’est une si brave fille et puis j’ai vraiment une grande affection pour elle». Je conclus que les brouilles d’Andrée ne duraient pas longtemps.

Sauf ces jours de pluie, comme nous devions aller en bicyclette sur la falaise ou dans la campagne, une heure d’avance je cherchais à me faire beau et gémissais si Françoise n’avait pas bien préparé mes affaires. Or, même à Paris, elle redressait fièrement et rageusement sa taille que l’âge commençait à courber, pour peu qu’on la trouvât en faute, elle humble, elle modeste et charmante quand son amour-propre était flatté. Comme il était le grand ressort de sa vie, la satisfaction et la bonne humeur de Françoise étaient en proportion directe de la difficulté des choses qu’on lui demandait. Celles qu’elle avait à faire à Balbec étaient si aisées qu’elle montrait presque toujours un mécontentement qui était soudain centuplé et auquel s’alliait une ironique expression d’orgueil quand je me plaignais, au moment d’aller retrouver mes amies, que mon chapeau ne fût pas brossé, ou mes cravates en ordre. Elle qui pouvait se donner tant de peine sans trouver pour cela qu’elle eût rien fait, à la simple observation qu’un veston n’était pas à sa place, non seulement elle vantait avec quel soin elle l’avait «renfermé plutôt que non pas le laisser à la poussière», mais prononçant un éloge en règle de ses travaux, déplorait que ce ne fussent guère des vacances qu’elle prenait à Balbec, qu’on ne trouverait pas une seconde personne comme elle pour mener une telle vie. «Je ne comprends pas comment qu’on peut laisser ses affaires comme ça et allez-y voir si une autre saurait se retrouver dans ce pêle et mêle. Le diable lui-même y perdrait son latin». Ou bien elle se contentait de prendre un visage de reine, me lançant des regards enflammés, et gardait un silence rompu aussitôt qu’elle avait fermé la porte et s’était engagée dans le couloir; il retentissait alors de propos que je devinais injurieux, mais qui restaient aussi indistincts que ceux des personnages qui débitent leurs premières paroles derrière le portant avant d’être entrés en scène. D’ailleurs, quand je me préparais ainsi à sortir avec mes amies, même si rien ne manquait et si Françoise était de bonne humeur elle se montrait tout de même insupportable. Car se servant de plaisanteries que dans mon besoin de parler de ces jeunes filles je lui avais faites sur elles, elle prenait un air de me révéler ce que j’aurais mieux su qu’elle si cela avait été exact, mais ce qui ne l’était pas car Françoise avait mal compris. Elle avait comme tout le monde son caractère propre; une personne ne ressemble jamais à une voie droite, mais nous étonne de ses détours singuliers et inévitables dont les autres ne s’aperçoivent pas et par où il nous est pénible d’avoir à passer. Chaque fois que j’arrivais au point : «Chapeau pas en place», «nom d’Andrée ou d’Albertine», j’étais obligé par Françoise de m’égarer dans les chemins détournés et absurdes qui me retardaient beaucoup. Il en était de même quand je faisais préparer des sandwichs au chester et à la salade et acheter des tartes que je mangerais à l’heure du goûter, sur la falaise, avec ces jeunes filles et qu’elles auraient bien pu payer à tour de rôle si elles n’avaient été aussi intéressées, déclarait Françoise au secours de qui venait alors tout un atavisme de rapacité et de vulgarité provinciales et pour laquelle on eût dit que l’âme divisée de la défunte Eulalie s’était incarnée plus gracieusement qu’en Saint-Eloi, dans les corps charmants de mes amies de la petite bande. J’entendais ces accusations avec la rage de me sentir buter à un des endroits à partir desquels le chemin rustique et familier qu’était le caractère de Françoise devenait impraticable, pas pour longtemps heureusement. Puis le veston retrouvé et les sandwichs prêts, j’allais chercher Albertine, Andrée, Rosemonde, d’autres parfois, et, à pied ou en bicyclette, nous partions.

Autrefois j’eusse préféré que cette promenade eût lieu par le mauvais temps. Alors je cherchais à retrouver dans Balbec «le pays des Cimmériens», et de belles journées étaient une chose qui n’aurait pas dû exister là, une intrusion du vulgaire été des baigneurs dans cette antique région voilée par les brumes. Mais maintenant, tout ce que j’avais dédaigné, écarté de ma vue, non seulement les effets de soleil, mais même les régates, les courses de chevaux, je l’eusse recherché avec passion pour la même raison qu’autrefois je n’aurais voulu que des mers tempétueuses, et qui était qu’elles se rattachaient, les unes comme autrefois les autres à une idée esthétique. C’est qu’avec mes amies nous étions quelquefois allés voir Elstir, et les jours où les jeunes filles étaient là, ce qu’il avait montré de préférence, c’était quelques croquis d’après de jolies yachtswomen ou bien une esquisse prise sur un hippodrome voisin de Balbec. J’avais d’abord timidement avoué à Elstir que je n’avais pas voulu aller aux réunions qui y avaient été données. «Vous avez eu tort, me dit-il, c’est si joli et si curieux aussi. D’abord cet être particulier, le jockey, sur lequel tant de regards sont fixés, et qui devant le paddock est là morne, grisâtre dans sa casaque éclatante, ne faisant qu’un avec le cheval caracolant qu’il ressaisit, comme ce serait intéressant de dégager ses mouvements professionnels, de montrer la tache brillante qu’il fait et que fait aussi la robe des chevaux, sur le champ de courses. Quelle transformation de toutes choses dans cette immensité lumineuse d’un champ de courses où on est surpris par tant d’ombres, de reflets, qu’on ne voit que là. Ce que les femmes peuvent y être jolies ! La première réunion surtout était ravissante, et il y avait des femmes d’une extrême élégance, dans une lumière humide, hollandaise, où l’on sentait monter dans le soleil même, le froid pénétrant de l’eau. Jamais je n’ai vu de femmes arrivant en voiture, ou leurs jumelles aux yeux, dans une pareille lumière qui tient sans doute à l’humidité marine. Ah ! que j’aurais aimé la rendre; je suis revenu de ces courses, fou, avec un tel désir de travailler !» Puis il s’extasia plus encore sur les réunions du yachting que sur les courses de chevaux et je compris que des régates, que des meetings sportifs où des femmes bien habillées baignent dans la glauque lumière d’un hippodrome marin, pouvaient être pour un artiste moderne motifs aussi intéressants que les fêtes qu’ils aimaient tant à décrire pour un Véronèse ou un Carpaccio. «Votre comparaison est d’autant plus exacte, me dit Elstir, qu’à cause de la ville où ils peignaient, ces fêtes étaient pour une part nautiques. Seulement, la beauté des embarcations de ce temps-là résidait le plus souvent dans leur lourdeur, dans leur complication. Il y avait des joutes sur l’eau, comme ici, données généralement en l’honneur de quelque ambassade pareille à celle que Carpaccio a représentée dans la Légende de Sainte Ursule. Les navires étaient massifs, construits comme des architectures, et semblaient presque amphibies comme de moindres Venises au milieu de l’autre, quand amarrés à l’aide de ponts volants, recouverts de satin cramoisi et de tapis persans ils portaient des femmes en brocart cerise ou en damas vert, tout près des balcons inscrustés de marbres multicolores où d’autres femmes se penchaient pour regarder, dans leurs robes aux manches noires à crevés blancs serrés de perles ou ornés de guipures. On ne savait plus où finissait la terre, où commençait l’eau, qu’est-ce qui était encore le palais ou déjà le navire, la caravelle, la galéasse, le Bucentaure». Albertine écoutait avec une attention passionnée ces détails de toilette, ces images de luxe que nous décrivait Elstir. «Oh ! je voudrais bien voir les guipures dont vous me parlez, c’est si joli le point de Venise, s’écriait-elle ; d’ailleurs j’aimerais tant aller à Venise». «Vous pourrez peut-être bientôt, lui dit Elstir, contempler les étoffes merveilleuses qu’on portait là-bas. On ne les voyait plus que dans les tableaux des peintres vénitiens, ou alors très rarement dans les trésors des églises, parfois même il y en avait une qui passait dans une vente. Mais on dit qu’un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé le secret de leur fabrication et qu’avant quelques années les femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses patriciennes, avec des dessins d’Orient. Mais je ne sais pas si j’aimerai beaucoup cela, si ce ne sera pas un peu trop costume anachronique, pour des femmes d’aujourd’hui, même paradant aux régates, car pour en revenir à nos bateaux modernes de plaisance, c’est tout le contraire que du temps de Venise, «Reine de l’Adriatique». Le plus grand charme d’un yacht, de l’ameublement d’un yacht, des toilettes de yachting, est leur simplicité de choses de la mer, et j’aime tant la mer. Je vous avoue que je préfère les modes d’aujourd’hui aux modes du temps de Véronèse et même de Carpaccio. Ce qu’il y a de joli dans nos yachts — et dans les yachts moyens surtout, je n’aime pas les énormes, trop navires, c’est comme pour les chapeaux, il y a une mesure à garder — c’est la chose unie, simple, claire, grise, qui par les temps voilés, bleuâtres, prend un flou crémeux. Il faut que la pièce où l’on se tient ait l’air d’un petit café. Les toilettes des femmes sur un yacht c’est la même chose; ce qui est gracieux, ce sont ces toilettes légères, blanches et unies, en toile, en linon, en pékin, en coutil, qui au soleil et sur le bleu de la mer font un blanc aussi éclatant qu’une voile blanche. Il y a très peu de femmes du reste qui s’habillent bien, quelques-unes pourtant sont merveilleuses. Aux courses, Mlle Léa avait un petit chapeau blanc et une petite ombrelle blanche, c’était ravissant. Je ne sais pas ce que je donnerais pour avoir cette petite ombrelle». J’aurais tant voulu savoir en quoi cette petite ombrelle différait des autres, et pour d’autres raisons, de coquetterie féminine, Albertine l’aurait voulu plus encore. Mais comme Françoise qui disait pour les soufflés : «C’est un tour de main», la différence était dans la coupe. «C’était, disait Elstir, tout petit, tout rond, comme un parasol chinois». Je citai les ombrelles de certaines femmes, mais ce n’était pas cela du tout. Elstir trouvait toutes ces ombrelles affreuses. Homme d’un goût difficile et exquis, il faisait consister dans un rien qui était tout, la différence entre ce que portait les trois quarts des femmes et qui lui faisait horreur et une jolie chose qui le ravissait, et au contraire de ce qui m’arrivait à moi pour qui tout luxe était stérilisant, exaltait son désir de peintre «pour tâcher de faire des choses aussi jolies».

«Tenez, voilà une petite qui a déjà compris comment étaient le chapeau et l’ombrelle, me dit Elstir en me montrant Albertine, dont les yeux brillaient de convoitise. «Comme j’aimerais être riche pour avoir un yacht, dit-elle au peintre. Je vous demanderais des conseils pour l’aménager. Quels beaux voyages je ferais. Et comme ce serait joli d’aller aux régates de Cowes. Et une automobile ! Est-ce que vous trouvez que c’est joli les modes des femmes pour les automobiles» «Non, répondait Elstir, mais cela sera. D’ailleurs, il y a peu de couturière, un ou deux, Callot, quoique donnant un peu trop dans la dentelle, Doucet, Cheruit, quelquefois Paquin. Le reste sont des horreurs». «Mais alors, il y a une différence immense entre une toilette de Callot et celle d’un couturier quelconque», demandai-je à Albertine. «Mais énorme, mon petit bonhomme, me répondit-elle. Oh ! pardon. Seulement, hélas ! ce qui coûte trois cents francs ailleurs coûte deux mille francs chez eux. Mais cela ne se ressemble pas, cela a l’air pareil pour les gens qui n’y connaissent rien». »Parfaitement, répondit Elstir, sans aller pourtant jusqu’à dire que la différence soit aussi profonde qu’entre une statue de la cathédrale de Reims et de l’église Saint-Augustin». «Tenez, à propos de cathédrales, dit-il en s’adressant spécialement à moi, parce que cela se référait à une causerie à laquelle ces jeunes filles n’avaient pas pris part et qui d’ailleurs ne les eût nullement intéressées, je vous parlais l’autre jour de l’église de Balbec comme d’une grande falaise, une grande levée des pierres du pays, mais inversement, me dit-il en me montrant une aquarelle, regardez ces falaises (c’est une esquisse prise tout près d’ici, aux Creuniers), regardez comme ces rochers puissamment et délicatement découpés font penser à une cathédrale». En effet, on eût dit d’immenses arceaux roses. Mais peints par un jour torride, ils semblaient réduits en poussière, volatilisés par la chaleur, laquelle avait à demi bu la mer, presque passée, dans toute l’étendue de la toile, à l’état gazeux. Dans ce jour où la lumière avait comme détruit la réalité, celle-ci était concentrée dans des créatures sombres et transparentes qui par contraste donnaient une impression de vie plus saisissante, plus proche : les ombres. Altérées de fraîcheur, la plupart, désertant le large enflammé s’étaient réfugiées au pied des rochers, à l’abri du soleil; d’autres nageant lentement sur les eaux comme des dauphins s’attachaient aux flancs de barques en promenade dont elles élargissaient la coque, sur l’eau pâle, de leur corps verni et bleu. C’était peut-être la soif de fraîcheur communiquée par elles qui donnait le plus la sensation de la chaleur de ce jour et qui me fit m’écrier combien je regrettais de ne pas connaître les Creuniers. Albertine et Andrée assurèrent que j’avais dû y aller cent fois. En ce cas, c’était sans le savoir, ni me douter qu’un jour leur vue pourrait m’inspirer une telle soif de beauté, non pas précisément naturelle comme celle que j’avais cherchée jusqu’ici dans les falaises de Balbec, mais plutôt architecturale. Surtout moi qui, parti pour voir le royaume des tempêtes, ne trouvais jamais dans mes promenades avec Mme de Villeparisis où souvent nous ne l’apercevions que de loin, peint dans l’écartement des arbres, l’océan assez réel, assez liquide, assez vivant, donnant assez l’impression de lancer ses masses d’eau et qui n’aurais aimé le voir immobile que sous un linceul hivernal de brume, je n’eusse guère pu croire que je rêverais maintenant d’une mer qui n’était plus qu’une vapeur blanchâtre ayant perdu la consistance et la couleur. Mais cette mer, Elstir, comme ceux qui rêvaient dans ces barques engourdies par la chaleur, en avait, jusqu’à une telle profondeur, goûté l’enchantement qu’il avait su rapporter, fixer sur sa toile, l’imperceptible reflux de l’eau, la pulsation d’une minute heureuse; et on était soudain devenu si amoureux, en voyant ce portrait magique, qu’on ne pensait plus qu’à courir le monde pour retrouver la journée enfuie, dans sa grâce instantanée et dormante.

De sorte que si avant ces visites chez Elstir, avant d’avoir vu une marine de lui où une jeune femme, en robe de barège ou de linon, dans un yacht arborant le drapeau américain, mit le «double» spirituel d’une robe de linon blanc et d’un drapeau dans mon imagination qui aussitôt couva un désir insatiable de voir sur le champ des robes de linon blanc et des drapeaux près de la mer, comme si cela ne m’était jamais arrivé, jusque-là, je m’étais toujours efforcé devant la mer, d’expulser du champ de ma vision, aussi bien que les baigneurs du premier plan, les yachts aux voiles trop blanches comme un costume de plage, tout ce qui m’empêchait de me persuader que je contemplais le flot immémorial qui déroulait déjà sa même vie mystérieuse avant l’apparition de l’espèce humaine et jusqu’aux jours radieux qui me semblaient revêtir de l’aspect banal de l’universel été de cette côte de brumes et de tempêtes, y marquer un simple temps d’arrêt, l’équivalent de ce qu’on appelle en musique une mesure pour rien, or maintenant c’était le mauvais temps qui me paraissait devenir quelque accident funeste, ne pouvant plus trouver de place dans le monde de la beauté : je désirais vivement aller retrouver dans la réalité ce qui m’exaltait si fort et j’espérais que le temps serait assez favorable pour voir du haut de la falaise les mêmes ombres bleues que dans le tableau d’Elstir.

Le long de la route, je ne me faisais plus d’ailleurs un écran de mes mains comme dans ces jours où concevant la nature comme animée d’une vie antérieure à l’apparition de l’homme, et en opposition avec tous ces fastidieux perfectionnements de l’industrie qui m’avaient fait jusqu’ici bâiller d’ennui dans les expositions universelles ou chez les modistes, j’essayais de ne voir de la mer que la section où il n’y avait pas de bateau à vapeur, de façon à me la représenter comme immémoriale, encore contemporaine des âges où elle avait été séparée de la terre, à tout le moins contemporaine des premiers siècles de la Grèce, ce qui me permettait de me redire en toute vérité les vers du «père Leconte» chers à Bloch :

«Ils sont partis, les rois des nefs éperonnées
«Emmenant sur la mer tempétueuse hélas !
«Les hommes chevelus de l’Héroïque Hellas».

Je ne pouvais plus mépriser les modistes puisque Elstir m’avait dit que le geste délicat par lequel elles donnent un dernier chiffonnement, une suprême caresse aux nuds ou aux plumes d’un chapeau terminé, l’intéresserait autant à rendre que celui des jockeys (ce qui avait ravi Albertine). Mais il fallait attendre mon retour, pour les modistes — à Paris — pour les courses et les régates, à Balbec où on n’en donnerait plus avant l’année prochaine. Même un yacht emmenant des femmes en linon blanc était introuvable.

Souvent nous rencontrions les sœurs de Bloch que j’étais obligé de saluer depuis que j’avais dîné chez leur père. Mes amies ne les connaissaient pas. «On ne me permet pas de jouer avec des israélites», disait Albertine. La façon dont elle prononçait israélite au lieu d’izraélite aurait suffi à indiquer, même si on n’avait pas entendu le commencement de la phrase, que ce n’était pas de sentiments de sympathie envers le peuple élu qu’étaient animées ces jeunes bourgeoises, de familles dévotes, et qui devaient croire aisément que les juifs égorgeaient les enfants chrétiens. «Du reste, elles ont un sale genre, vos amies», me disait Andrée avec un sourire qui signifiait qu’elle savait bien que ce n’était pas mes amies. «Comme tout ce qui touche à la tribu», répondait Albertine sur le ton sentencieux d’une personne d’expérience. À vrai dire les sœurs de Bloch, à la fois trop habillées et à demi-nues, l’air languissant, hardi, fastueux et souillon ne produisaient pas une impression excellente. Et une de leurs cousines qui n’avait que quinze ans scandalisait le casino par l’admiration qu’elle affichait pour Mlle Léa, dont M. Bloch père prisait très fort le talent d’actrice, mais que son goût ne passait pas pour porter surtout du côté des messieurs.

Il y avait des jours où nous goûtions dans l’une des fermes-restaurants du voisinage. Ce sont les fermes dites des Ecorres, Marie-Thérèse, de la Croix d’Heuland, de Bagatelle, de Californie, de Marie-Antoinette. C’est cette dernière qu’avait adoptée la petite bande.

Mais quelquefois au lieu d’aller dans une ferme, nous montions jusqu’au haut de la falaise, et une fois arrivés et assis sur l’herbe, nous défaisions notre paquet de sandwichs et de gâteaux. Mes amies préféraient les sandwichs et s’étonnaient de me voir manger seulement un gâteau au chocolat gothiquement historié de sucre ou une tarte à l’abricot. C’est qu’avec les sandwichs au chester et à la salade, nourriture ignorante et nouvelle, je n’avais rien à dire. Mais les gâteaux étaient instruits, les tartes étaient bavardes. Il y avait dans les premiers des fadeurs de crème et dans les secondes des fraîcheurs de fruits qui en savaient long sur Combray, sur Gilberte, non seulement la Gilberte de Combray mais celle de Paris aux goûters de qui je les avais retrouvés. Ils me rappelaient ces assiettes à petits fours, des Mille et une Nuits, qui distrayaient tant de leurs «sujets» ma tante Léonie quand Françoise lui apportait un jour Aladin ou la Lampe Merveilleuse, un autre Ali-Baba, le Dormeur éveillé ou Sinbad le Marin embarquant à Bassora avec toutes ses richesses. J’aurais bien voulu les revoir, mais ma grand’mère ne savait pas ce qu’elles étaient devenues et croyait d’ailleurs que c’était de vulgaires assiettes achetées dans le pays. N’importe, dans le gris et champenois Combray elles et leurs vignettes s’encastraient multicolores, comme dans la noire Eglise les vitraux aux mouvantes pierreries, comme dans le crépuscule de ma chambre les projections de la lanterne magique, comme devant la vue de la gare et du chemin de fer départemental les boutons d’or des Indes et les lilas de Perse, comme la collection de vieux Chine de ma grand-tante dans sa sombre demeure de vieille dame de province.

Étendu sur la falaise je ne voyais devant moi que des prés, et, au-dessus d’eux, non pas les sept ciels de la physique chrétienne, mais la superposition de deux seulement, un plus foncé — de la mer — et en haut un plus pâle. Nous goûtions, et si j’avais emporté aussi quelque petit souvenir qui pût plaire à l’une ou à l’autre de mes amies, la joie remplissait avec une violence si soudaine leur visage translucide en un instant devenu rouge, que leur bouche n’avait pas la force de la retenir et pour la laisser passer, éclatait de rire. Elles étaient assemblées autour de moi; et entre les visages peu éloignés les uns des autres, l’air qui les séparait traçait des sentiers d’azur comme frayés par un jardinier qui a voulu mettre un peu de jour pour pouvoir circuler lui-même au milieu d’un bosquet de roses.

Nos provisions épuisées, nous jouions à des jeux qui jusque-là m’eussent paru ennuyeux, quelquefois aussi enfantins que «La Tour Prends-Garde» ou «À qui rira le premier», mais auxquels je n’aurais plus renoncé pour un empire; l’aurore de jeunesse dont s’empourprait encore le visage de ces jeunes filles et hors de laquelle je me trouvais déjà, à mon âge, illuminait tout devant elles, et, comme la fluide peinture de certains primitifs, faisait se détacher les détails les plus insignifiants de leur vie, sur un fond d’or. Pour la plupart les visages mêmes de ces jeunes filles étaient confondus dans cette rougeur confuse de l’aurore d’où les véritables traits n’avaient pas encore jailli. On ne voyait qu’une couleur charmante sous laquelle ce que devait être dans quelques années le profil n’était pas discernable. Celui d’aujourd’hui n’avait rien de définitif et pouvait n’être qu’une ressemblance momentanée avec quelque membre défunt de la famille auquel la nature avait fait cette politesse commémorative. Il vient si vite le moment où l’on n’a plus rien à attendre, où le corps est figé dans une immobilité qui ne promet plus de surprises, où l’on perd toute espérance en voyant, comme aux arbres en plein été des feuilles déjà mortes, autour de visages encore jeunes des cheveux qui tombent ou blanchissent, il est si court, ce matin radieux, qu’on en vient à n’aimer que les très jeunes filles, celles chez qui la chair comme une pâte précieuse travaille encore. Elles ne sont qu’un flot de matière ductile pétrie à tout moment par l’impression passagère qui les domine. On dirait que chacune est tour à tour une petite statuette de la gaîté, du sérieux juvénile, de la câlinerie, de l’étonnement, modelée par une expression franche, complète, mais fugitive. Cette plasticité donne beaucoup de variété et de charme aux gentils égards que nous montre une jeune fille. Certes ils sont indispensables aussi chez la femme, et celle à qui nous ne plaisons pas ou qui ne nous laisse pas voir que nous lui plaisons, prend à nos yeux quelque chose d’ennuyeusement uniforme. Mais ces gentillesses elles-mêmes à partir d’un certain âge, n’amènent plus de molles fluctuations sur un visage que les luttes de l’existence ont durci, rendu à jamais militant ou extatique. L’un — par la force continue de l’obéissance qui soumet l’épouse à son époux — semble, plutôt que d’une femme le visage d’un soldat; l’autre, sculpté par les sacrifices qu’a consentis chaque jour la mère pour ses enfants, est d’un apôtre. Un autre encore est, après des années de traverses et d’orages, le visage d’un vieux loup de mer, chez une femme dont les vêtements seuls révèlent le sexe. Et certes les attentions qu’une femme a pour nous, peuvent encore, quand nous l’aimons, semer de charmes nouveaux les heures que nous passons auprès d’elle. Mais elle n’est pas successivement pour nous une femme différente. Sa gaîté reste extérieure à une figure inchangée. Mais l’adolescence est antérieure à la solidification complète et de là vient qu’on éprouve auprès des jeunes filles ce rafraîchissement que donne le spectacle des formes sans cesse en train de changer, à jouer en une instable opposition qui fait penser à cette perpétuelle recréation des éléments primordiaux de la nature qu’on contemple devant la mer.

Ce n’était pas seulement une matinée mondaine, une promenade avec Mme de Villeparisis que j’eusse sacrifiées au «furet» ou aux «devinettes» de mes amies. À plusieurs reprises Robert de Saint-Loup me fit dire que puisque je n’allais pas le voir à Doncières, il avait demandé une permission de vingt-quatre heures et la passerait à Balbec. Chaque fois je lui écrivis de n’en rien faire, en invoquant l’excuse d’être obligé de m’absenter justement ce jour-là pour aller remplir dans le voisinage un devoir de famille avec ma grand-mère. Sans doute me jugea-t-il mal en apprenant par sa tante en quoi consistait le devoir de famille et quelles personnes tenaient en l’espèce le rôle de grand-mère. Et pourtant je n’avais peut-être pas tort de sacrifier les plaisirs non seulement de la mondanité, mais de l’amitié à celui de passer tout le jour dans ce jardin. Les êtres qui en ont la possibilité — il est vrai que ce sont les artistes et j’étais convaincu depuis longtemps que je ne le serais jamais — ont aussi le devoir de vivre pour eux-mêmes; or l’amitié leur est une dispense de ce devoir, une abdication de soi. La conversation même qui est le mode d’expression de l’amitié est une divagation superficielle, qui ne nous donne rien à acquérir. Nous pouvons causer pendant toute une vie sans rien faire que répéter indéfiniment le vide d’une minute, tandis que la marche de la pensée dans le travail solitaire de la création artistique, se fait dans le sens de la profondeur, la seule direction qui ne nous soit pas fermée, où nous puissions progresser, avec plus de peine il est vrai, pour un résultat de vérité. Et l’amitié n’est pas seulement dénuée de vertu comme la conversation, elle est de plus funeste. Car l’impression d’ennui que ne peuvent pas ne pas éprouver auprès de leur ami, c’est-à-dire à rester à la surface de soi-même, au lieu de poursuivre leur voyage de découvertes dans les profondeurs, ceux d’entre nous dont la loi de développement est purement interne, cette impression d’ennui l’amitié nous persuade de la rectifier quand nous nous retrouvons seuls, de nous rappeler avec émotion les paroles que notre ami nous a dites, de les considérer comme un précieux apport alors que nous ne sommes pas comme des bâtiments à qui on peut ajouter des pierres du dehors, mais comme des arbres qui tirent de leur propre sève le nud suivant de leur tige, l’étage supérieur de leur frondaison. Je me mentais à moi-même, j’interrompais la croissance dans le sens selon lequel je pouvais en effet véritablement grandir, et être heureux, quand je me félicitais d’être aimé, admiré, par un être aussi bon, aussi intelligent, aussi recherché que Saint-Loup, quand j’adaptais mon intelligence non à mes propres obscures impressions que c’eût été mon devoir de démêler, mais aux paroles de mon ami à qui en me les redisant — en me les faisant redire par cet autre que soi-même qui vit en nous et sur qui on est toujours si content de se décharger du fardeau de penser — je m’efforçais de trouver une beauté, bien différente de celle que je poursuivais silencieusement quand j’étais vraiment seul, mais qui donnerait plus de mérite à Robert, à moi-même, à ma vie. Dans celle qu’un tel ami me faisait, je m’apparaissais comme douillettement préservé de la solitude, noblement désireux de me sacrifier moi-même pour lui, en somme incapable de me réaliser. Près de ces jeunes filles au contraire si le plaisir que je goûtais était égoïste, du moins n’était-il pas basé sur le mensonge qui cherche à nous faire croire que nous ne sommes pas irrémédiablement seuls et qui quand nous causons avec un autre nous empêche de nous avouer que ce n’est plus nous qui parlons, que nous nous modelons alors à la ressemblance des étrangers et non d’un moi qui diffère d’eux. Les paroles qui s’échangeaient entre les jeunes filles de la petite bande et moi étaient peu intéressantes, rares d’ailleurs, coupées de ma part de longs silences. Cela ne m’empêchait pas de prendre à les écouter quand elles me parlaient autant de plaisir qu’à les regarder, à découvrir dans la voix de chacune d’elles un tableau vivement coloré. C’est avec délices que j’écoutais leur pépiement. Aimer aide à discerner, à différencier. Dans un bois l’amateur d’oiseaux distingue aussitôt ces gazouillis particuliers à chaque oiseau, que le vulgaire confond. L’amateur de jeunes filles sait que les voix humaines sont encore bien plus variées. Chacune possède plus de notes que le plus riche instrument. Et les combinaisons selon lesquelles elle les groupe sont aussi inépuisables que l’infinie variété des personnalités. Quand je causais avec une de mes amies, je m’apercevais que le tableau original, unique de son individualité, m’était ingénieusement dessiné, tyranniquement imposé aussi bien par les inflexions de sa voix que par celles de son visage et que c’était deux spectacles qui traduisaient, chacun dans son plan, la même réalité singulière. Sans doute les lignes de la voix, comme celles du visage, n’étaient pas encore définitivement fixées; la première muerait encore, comme le second changerait. Comme les enfants possèdent une glande dont la liqueur les aide à digérer le lait et qui n’existe plus chez les grandes personnes, il y avait dans le gazouillis de ces jeunes filles des notes que les femmes n’ont plus. Et de cet instrument plus varié, elles jouaient avec leurs lèvres, avec cette application, cette ardeur des petits anges musiciens de Bellini, lesquelles sont aussi un apanage exclusif de la jeunesse. Plus tard ces jeunes filles perdraient cet accent de conviction enthousiaste qui donnait du charme aux choses les plus simples, soit qu’Albertine sur un ton d’autorité débitât des calembours que les plus jeunes écoutaient avec admiration jusqu’à ce que le fou rire se saisît d’elles avec la violence irrésistible d’un éternuement, soit qu’Andrée mît à parler de leurs travaux scolaires, plus enfantins encore que leurs jeux une gravité essentiellement puérile; et leurs paroles détonnaient, pareilles à ces strophes des temps antiques où la poésie encore peu différenciée de la musique se déclamait sur des notes différentes. Malgré tout la voix de ces jeunes filles accusait déjà nettement le parti-pris que chacune de ces petites personnes avait sur la vie, parti-pris si individuel que c’est user d’un mot bien trop général que de dire pour l’une : «elle prend tout en plaisantant»; pour l’autre : «elle va d’affirmation en affirmation»; pour la troisième : «elle s’arrête à une hésitation expectante». Les traits de notre visage ne sont guère que des gestes devenus, par l’habitude, définitifs. La nature, comme la catastrophe de Pompeï, comme une métamorphose de nymphe, nous a immobilisés dans le mouvement accoutumé. De même nos intonations contiennent notre philosophie de la vie, ce que la personne se dit à tout moment sur les choses. Sans doute ces traits n’étaient pas qu’à ces jeunes filles. Ils étaient à leurs parents. L’individu baigne dans quelque chose de plus général que lui. À ce compte, les parents ne fournissent pas que ce geste habituel que sont les traits du visage et de la voix, mais aussi certaines manières de parler, certaines phrases consacrées, qui presque aussi inconscientes qu’une intonation, presque aussi profondes, indiquent, comme elle, un point de vue sur la vie. Il est vrai que pour les jeunes filles, il y a certaines de ces expressions que leurs parents ne leur donnent pas avant un certain âge, généralement pas avant qu’elles soient des femmes. On les garde en réserve. Ainsi par exemple si on parlait des tableaux d’un ami d’Elsir, Andrée qui avait encore les cheveux dans le dos ne pouvait encore faire personnellement usage de l’expression dont usaient sa mère et sa sœur mariée : «Il paraît que l’homme est charmant». Mais cela viendrait avec la permission d’aller au Palais-Royal. Et déjà depuis sa première communion, Albertine disait comme une amie de sa tante, je «trouverais cela assez terrible». On lui avait aussi donné en présent l’habitude de faire répéter ce qu’on disait pour avoir l’air de s’intéresser et de chercher à se former une opinion personnelle. Si on disait que la peinture d’un peintre était bien, ou sa maison jolie : «Ah ! c’est bien, sa peinture ? Ah ! c’est joli, sa maison ?» Enfin plus générale encore que n’est le legs familial, était la savoureuse matière imposée par la province originelle d’où elles tiraient leur voix et à même laquelle mordaient leurs intonations. Quand Andrée pinçait sèchement une note grave, elle ne pouvait faire que la corde périgourdine de son instrument vocal ne rendît un son chantant fort en harmonie d’ailleurs avec la pureté méridionale de ses traits; et aux perpétuelles gamineries de Rosemonde, la matière de son visage et de sa voix du Nord répondaient, quoiue elle en eût, avec l’accent de sa province. Entre cette province et le tempérament de la jeune fille qui dictait les inflexions je percevais un beau dialogue. Dialogue, non pas discorde. Aucune ne saurait diviser la jeune fille et son pays natal. Elle, c’est lui encore. Du reste cette réaction des matériaux locaux sur le génie qui les utilise et à qui elle donne plus de verdeur ne rend pas l’œuvre moins individuelle et que ce soit celle d’un architecte, d’un ébéniste, ou d’un musicien, elle ne reflète pas moins minutieusement les traits les plus subtils de la personnalité de l’artiste, parce qu’il a été forcé de travailler dans la pierre meulière de Senlis ou le grès rouge de Strasbourg, qu’il a respecté les nuds particuliers au frêne, qu’il a tenu compte dans son écriture des ressources et des limites, de la sonorité, des possibilités, de la flûte ou de l’alto.

Je m’en rendais compte et pourtant nous causions si peu ! Tandis qu’avec Mme de Villeparisis ou Saint-Loup, j’eusse démontré par mes paroles beaucoup plus de plaisir que je n’en eusse ressenti, car je les quittais avec fatigue, au contraire couché entre ces jeunes filles, la plénitude de ce que j’éprouvais l’emportait infiniment sur la pauvreté, la rareté de nos propos et débordait de mon immobilité et de mon silence, en flots de bonheur dont le clapotis venait mourir au pied de ces jeunes roses.

Pour un convalescent qui se repose tout le jour dans un jardin fleuriste ou dans un verger, une odeur de fleurs et de fruits n’imprègne pas plus profondément les mille riens dont se compose son farniente que pour moi cette couleur, cet arôme que mes regards allaient chercher sur ces jeunes filles et dont la douceur finissait par s’incorporer à moi. Ainsi les raisins se sucrent-ils au soleil. Et par leur lente continuité, ces jeux si simples avaient aussi amené en moi, comme chez ceux qui ne font autre chose que rester, étendus au bord de la mer, à respirer le sel, à se hâler, une détente, un sourire béat, un éblouissement vague qui avait gagné jusqu’à mes yeux.

Parfois une gentille attention de telle ou telle éveillait en moi d’amples vibrations qui éloignaient pour un temps le désir des autres. Ainsi un jour Albertine avait dit : «Qu’est-ce qui a un crayon ?» Andrée l’avait fourni. Rosemonde le papier. Albertine leur avait dit : «Mes petites bonnes femmes, je vous défends de regarder ce que j’écris». Après s’être appliquée à bien tracer chaque lettre, le papier appuyé à ses genoux, elle me l’avait passé en me disant : «Faites attention qu’on ne voie pas». Alors je l’avais déplié et j’avais lu ces mots qu’elle m’avait écrits : «Je vous aime bien».

«Mais au lieu d’écrire des bêtises, cria-t-elle en se tournant d’un air impétueux et grave vers Andrée et Rosemonde, il faut que je vous montre la lettre que Gisèle m’a écrite ce matin. Je suis folle, je l’ai dans ma poche et dire que cela peut nous être si utile !» Gisèle avait cru devoir adresser à son amie afin qu’elle la communiquât aux autres, la composition qu’elle avait faite pour son certificat d’études. Les craintes d’Albertine sur la difficulté des sujets proposés avaient encore été dépassées par les deux entre lesquels Gisèle avait eu à opter. L’un était : «Sophocle écrit des Enfers à Racine pour le consoler de l’insuccès d’Athalie»; l’autre : «Vous supposerez qu’après la première représentation d’Esther, Mme de Sévigné écrit à Mme de La Fayette pour lui dire combien elle a regretté son absence». Or, Gisèle par un excès de zèle qui avait dû toucher les examinateurs, avait choisi le premier, le plus difficile de ces deux sujets et l’avait traité si remarquablement qu’elle avait eu quatorze et avait été félicitée par le jury. Elle aurait obtenu la mention «très bien» si elle n’avait «séché» dans son examen d’espagnol. La composition dont Gisèle avait envoyé la copie à Albertine nous fut immédiatement lue par celle-ci, car devant elle-même passer le même examen, elle désirait beaucoup avoir l’avis d’Andrée, beaucoup plus forte qu’elles toutes et qui pouvait lui donner de bons tuyaux. «Elle en a eu une veine, dit Albertine. C’est justement un sujet que lui avait fait piocher ici sa maîtresse de français». La lettre de Sophocle à Racine rédigée par Gisèle, commençait ainsi : «Mon cher ami, excusez-moi de vous écrire sans avoir l’honneur d’être personnellement connu de vous, mais votre nouvelle tragédie d’Athalie ne montre-t-elle pas que vous avez parfaitement étudié mes modestes ouvrages ? Vous n’avez pas mis de vers que dans la bouche des protagonistes, ou personnages principaux du drame, mais vous en avez écrit, et de charmants, permettez-moi de vous le dire sans cajolerie, pour les chœurs qui ne faisaient pas trop mal à ce qu’on dit dans la tragédie grecque, mais qui sont en France une véritable nouveauté. De plus, votre talent, si délié, si fignolé, si charmeur, si fin, si délicat a atteint à une énergie dont je vous félicite. Athalie, Joad, voilà des personnages que votre rival, Corneille, n’eût pas su mieux charpenter. Les caractères sont virils, l’intrigue est simple et forte. Voilà une tragédie dont l’amour n’est pas le ressort et je vous en fais mes compliments les plus sincères. Les préceptes les plus fameux ne sont pas toujours les plus vrais. Je vous citerai comme exemple :

«De cette passion la sensible peinture
Est pour aller au cœur la route la plus sûre».

Vous avez montré que le sentiment religieux dont débordent vos chœurs n’est pas moins capable d’attendrir. Le grand public a pu être dérouté, mais les vrais connaisseurs vous rendent justice. J’ai tenu à vous envoyer toutes mes congratulations auxquelles je joins, mon cher confrère, l’expression de mes sentiments les plus distingués».

Les yeux d’Albertine n’avaient cessé d’étinceler pendant qu’elle faisait cette lecture : «C’est à croire qu’elle a copié cela, s’écria-t-elle quand elle eut fini. Jamais je n’aurais cru Gisèle capable de pondre un devoir pareil. Et ces vers qu’elle cite. Où a-t-elle pu aller chiper ça ?» L’admiration d’Albertine, changeant il est vrai d’objet, mais encore accrue ne cessa pas, ainsi que l’application la plus soutenue, de lui faire «sortir les yeux de la tête» tout le temps qu’Andrée, consultée comme la plus grande et comme plus calée, d’abord, parla du devoir de Gisèle avec une certaine ironie, puis, avec un air de légèreté qui dissimulait mal un sérieux véritable, refit à sa façon la même lettre. «Ce n’est pas mal, dit-elle à Albertine, mais si j’étais toi et qu’on me donne le même sujet, ce qui peut arriver, car on le donne très souvent, je ne ferais pas comme cela. Voilà comment je m’y prendrais. D’abord si j’avais été Gisèle je ne me serais pas laissée emballer et j’aurais commencé par écrire sur une feuille à part mon plan. En première ligne, la position de la question et l’exposition du sujet, puis les idées générales à faire entrer dans le développement. Enfin l’appréciation, le style, la conclusion. Comme cela, en s’inspirant d’un sommaire, on sait où on va. Dès l’exposition du sujet ou si tu aimes mieux, Titine, puisque c’est une lettre, dès l’entrée en matière, Gisèle a gaffé. Ecrivant à un homme du XVIIe siècle Sophocle ne devait pas écrire mon cher ami». «Elle aurait dû, en effet, lui faire dire mon cher Racine, s’écria fougueusement Albertine. Ç‘aurait été bien mieux». «Non, répondit Andrée sur un ton un peu persifleur, elle aurait dû mettre : «Monsieur». De même pour finir elle aurait dû trouver quelque chose comme : «Souffrez, Monsieur (tout au plus, cher Monsieur) que je vous dise ici les sentiments d’estime avec lesquels j’ai l’honneur d’être votre serviteur». D’autre part, Gisèle dit que les chœurs sont dans Athalie une nouveauté. Elle oublie Esther, et deux tragédies peu connues, mais qui ont été précisément analysées cette année par le Professeur, de sorte que rien qu’en les citant, comme c’est son dada, on est sûre d’être reçue. Ce sont : les Juives, de Robert Garnier, et l’Aman, de Montchrestien». Andrée cita ces deux titres, sans parvenir à cacher un sentiment de bienveillante supériorité qui s’exprima dans un sourire, assez gracieux, d’ailleurs. Albertine n’y tint plus : «Andrée, tu es renversante, s’écria-t-elle. Tu vas m’écrire ces deux titres-là. Crois-tu quelle chance si je passais là-dessus, même à l’oral, je les citerais aussitôt et je ferais un effet bœuf». Mais dans la suite chaque fois qu’Albertine demanda à Andrée de lui redire les noms des deux pièces pour qu’elle les inscrivit, l’amie si savante prétendit les avoir oubliés et ne les lui rappela jamais. «Ensuite, reprit Andrée sur un ton d’imperceptible dédain à l’égard de camarades plus puériles, mais heureuse pourtant de se faire admirer et attachant à la manière dont elle aurait fait sa composition plus d’importance qu’elle ne voulait le laisser voir, Sophocle aux Enfers doit être bien informé. Il doit donc savoir que ce n’est pas devant le grand public, mais devant le Roi-Soleil et quelques courtisans privilégiés que fut représentée Athalie. Ce que Gisèle dit à ce propos de l’estime des connaisseurs n’est pas mal du tout, mais pourrait être complété. Sophocle devenu immortel peut très bien avoir le don de la prophétie et annoncer que selon Voltaire Athalie ne sera pas seulement «le chef-d’œuvre de Racine, mais celui de l’esprit humain». Albertine buvait toutes ces paroles. Ses prunelles étaient en feu. Et c’est avec l’indignation la plus profonde qu’elle repoussa la proposition de Rosemonde de se mettre à jouer. «Enfin, dit Andrée du même ton détaché, désinvolte, un peu railleur et assez ardemment convaincu, si Gisèle avait posément noté d’abord les idées générales qu’elle avait à développer, elle aurait peut-être pensé à ce que j’aurais fait, moi, montrer la différence qu’il y a dans l’inspiration religieuse des chœurs de Sophocle et de ceux de Racine. J’aurais fait faire par Sophocle, la remarque que si les chœurs de Racine sont empreints de sentiments religieux comme ceux de la tragédie grecque, pourtant il ne s’agit pas des mêmes dieux. Celui de Joad n’a rien à voir avec celui de Sophocle. Et cela amène tout naturellement, après la fin du développement, la conclusion : «Qu’importe que les croyances soient différentes». Sophocle se ferait un scrupule d’insister là-dessus. Il craindrait de blesser les convictions de Racine et glissant à ce propos quelques mots sur ses maîtres de Port-Royal, il préfère féliciter son émule de l’élévation de son génie poétique».

L’admiration et l’attention avaient donné si chaud à Albertine qu’elle suait à grosses gouttes. Andrée gardait le flegme souriant d’un dandy femelle. «Il ne serait pas mauvais non plus de citer quelques jugements des critiques célèbres», dit-elle, avant qu’on se remît à jouer. «Oui, répondit Albertine, on m’a dit cela. Les plus recommandables en général, n’est-ce pas, sont les jugements de Sainte-Beuve et de Merlet ?» «Tu ne te trompes pas absolument, répliqua Andrée qui se refusa d’ailleurs à lui écrire les deux autres noms malgré les supplications d’Albertine, Merlet et Sainte Beuve ne font pas mal. Mais il faut surtout citer Deltour et Gascq-Desfossés».

Pendant ce temps je songeais à la petite feuille de block-notes que m’avait passée Albertine : «Je vous aime bien», et une heure plus tard, tout en descendant les chemins qui ramenaient, un peu trop à pic à mon gré, vers Balbec, je me disais que c’était avec elle que j’aurais mon roman.

L’état caractérisé par l’ensemble des signes auxquels nous reconnaissons d’habitude que nous sommes amoureux, tels les ordres que je donnais à l’hôtel de ne m’éveiller pour aucune visite, sauf si c’était celle d’une ou l’autre de ces jeunes filles, ces battements de cœur en les attendant (quelle que fût celle qui dût venir), et ces jours-là ma rage si je n’avais pu trouver un coiffeur pour me raser et devais paraître enlaidi devant Albertine, Rosemonde ou Andrée, sans doute cet état, renaissant alternativement pour l’une ou l’autre, était aussi différent de ce que nous appelons amour que diffère de la vie humaine celle des zoophytes où l’existence, l’individualité si l’on peut dire, est répartie entre différents organismes. Mais l’histoire naturelle nous apprend qu’une telle organisation animale est observable et que notre propre vie, pour peu qu’elle soit déjà un peu avancée, n’est pas moins affirmative sur la réalité d’états insoupçonnés de nous autrefois et par lesquels nous devons passer, quitte à les abandonner ensuite. Tel pour moi cet état amoureux divisé simultanément entre plusieurs jeunes filles. Divisé ou plutôt indivisé, car le plus souvent ce qui m’était délicieux, différent du reste du monde, ce qui commençait à me devenir cher au point que l’espoir de le retrouver le lendemain était la meilleure joie de ma vie, c’était plutôt tout le groupe de ces jeunes filles, pris dans l’ensemble de ces après-midi sur la falaise, pendant ces heures éventées, sur cette bande d’herbe où étaient posées ces figures, si excitantes pour mon imagination, d’Albertine, de Rosemonde, d’Andrée; et cela, sans que j’eusse pu dire laquelle me rendait ces lieux si précieux, laquelle j’avais le plus envie d’aimer. Au commencement d’un amour comme à sa fin, nous ne sommes pas exclusivement attachés à l’objet de cet amour, mais plutôt le désir d’aimer dont il va procéder (et plus tard le souvenir qu’il laisse) erre voluptueusement dans une zone de charmes interchangeables — charmes parfois simplement de nature, de gourmandise, d’habitation — assez harmoniques entre eux pour qu’il ne se sente, auprès d’aucun, dépaysé. D’ailleurs comme, devant elles, je n’étais pas encore blasé par l’habitude, j’avais la faculté de les voir, autant dire d’éprouver un étonnement profond chaque fois que je me retrouvais en leur présence.

Sans doute pour une part cet étonnement tient à ce que l’être nous présente alors une nouvelle face de lui-même; mais tant est grande la multiplicité de chacun, de la richesse des lignes de son visage et de son corps, lignes desquelles si peu se retrouvent aussitôt que nous ne sommes plus auprès de la personne, dans la simplicité arbitraire de notre souvenir. Comme la mémoire a choisi telle particularité qui nous a frappé, l’a isolée, l’a exagérée, faisant d’une femme qui nous a paru grande une étude où la longueur de sa taille est démesurée, ou d’une femme qui nous a semblé rose et blonde une pure «Harmonie en rose et or», au moment où de nouveau cette femme est près de nous, toutes les autres qualités oubliées qui font équilibre à celle-là nous assaillent, dans leur complexité confuse, diminuant, la hauteur noyant le rose, et substituant à ce que nous sommes venus exclusivement chercher d’autres particularités que nous nous rappelons avoir remarquées la première fois et dont nous ne comprenons pas que nous ayons pu si peu nous attendre à les revoir. Nous nous souvenons, nous allons au devant d’un paon et nous trouvons une pivoine. Et cet étonnement inévitable n’est pas le seul; car à côté de celui-là il y en a un autre né de la différence, non plus entre les stylisations du souvenir et la réalité, mais entre l’être que nous avons vu la dernière fois, et celui qui nous apparaît aujourd’hui sous un autre angle, nous montrant un nouvel aspect. Le visage humain est vraiment comme celui du Dieu d’une théogénie orientale, toute une grappe de visages juxtaposés dans des plans différents et qu’on ne voit pas à la fois.

Mais pour une grande part, notre étonnement vient surtout de ce que l’être nous présente aussi une même face. Il nous faudrait un si grand effort pour recréer tout ce qui nous a été fourni par ce qui n’est pas nous — fût-ce le goût d’un fruit — qu’à peine l’impression reçue, nous descendons insensiblement la pente du souvenir et sans nous en rendre compte en très peu de temps nous sommes très loin de ce que nous avons senti. De sorte que chaque entrevue est une espèce de redressement qui nous ramène à ce que nous avions bien vu. Nous ne nous en souvenions déjà tant ce qu’on appelle se rappeler un être c’est en réalité l’oublier. Mais aussi longtemps que nous savons encore voir au moment où le trait oublié nous apparaît nous le reconnaissons, nous sommes obligés de rectifier la ligne déviée et ainsi la perpétuelle et féconde surprise qui rendait si salutaires et assouplissants pour moi ces rendez-vous quotidiens avec les belles jeunes filles du bord de la mer, était faite, tout autant que de découvertes, de réminiscence. En ajoutant à cela l’agitation éveillée par ce qu’elles étaient pour moi, qui n’était jamais tout à fait ce que j’avais cru et qui faisait que l’espérance de la prochaine réunion n’était plus semblable à la précédente espérance mais au souvenir encore vibrant du dernier entretien, on comprendra que chaque promenade donnait un violent coup de barre à mes pensées et non pas du tout dans le sens que dans la solitude de ma chambre j’avais pu tracer à tête reposée. Cette direction-là était oubliée, abolie, quand je rentrais vibrant comme une ruche des propos qui m’avaient troublé, et qui retentissaient longtemps en moi. Chaque être est détruit quand nous cessons de le voir; puis son apparition suivante est une création nouvelle, différente de celle qui l’a immédiatement précédée, sinon de toutes. Car le minimum de variété qui puisse régner dans ces créations est de deux. Nous souvenant d’un coup d’il énergique, d’un air hardi, c’est inévitablement la fois suivante par un profil quasi-languide, par une sorte de douceur rêveuse, choses négligées par nous dans le précédent souvenir, que nous serons à la prochaine rencontre, étonnés, c’est-à-dire presque uniquement frappés. Dans la confrontation de notre souvenir à la réalité nouvelle, c’est cela qui marquera notre déception ou notre surprise, nous apparaîtra comme la retouche de la réalité en nous avertissant que nous nous étions mal rappelés. À son tour l’aspect, la dernière fois négligé, du visage, et à cause de cela même le plus saisissant cette fois-ci, le plus réel, le plus rectificatif, deviendra matière à rêverie, à souvenirs. C’est un profil langoureux et rond, une expression douce, rêveuse que nous désirerons revoir. Et alors de nouveau la fois suivante, ce qu’il y a de volontaire dans les yeux perçants, dans le nez pointu, dans les lèvres serrées, viendra corriger l’écart entre notre désir et l’objet auquel il a cru correspondre. Bien entendu, cette fidélité aux impressions premières, et purement physiques, retrouvées à chaque fois auprès de mes amies, ne concernait pas que les traits de leur visage puisqu’on a vu que j’étais aussi sensible à leur voix, plus troublante peut-être (car elle n’offre pas seulement les mêmes surfaces singulières et sensuelles que lui, elle fait partie de l’abîme inaccessible qui donne le vertige des baisers sans espoir), leur voix pareille au son unique d’un petit instrument, où chacune se mettait tout entière et qui n’était qu’à elle. Tracée par une inflexion, telle ligne profonde d’une de ces voix m’étonnait quand je la reconnaissais après l’avoir oubliée. Si bien que les rectifications qu’à chaque rencontre nouvelle j’étais obligé de faire pour le retour à la parfaite justesse, étaient aussi bien d’un accordeur ou d’un maître de chant que d’un dessinateur.

Quant à l’harmonieuse cohésion où se neutralisaient depuis quelque temps, par la résistance que chacune apportait à l’expansion des autres, les diverses ondes sentimentales propagées en moi par ces jeunes filles, elle fut rompue en faveur d’Albertine, une après-midi que nous jouions au furet. C’était dans un petit bois sur la falaise. Placé entre deux jeunes filles étrangères à la petite bande et que celle-ci avait emmenées parce que nous devions être ce jour-là fort nombreux, je regardais avec envie le voisin d’Albertine, un jeune homme, en me disant que si j’avais eu sa place j’aurais pu toucher les mains de mon amie pendant ces minutes inespérées qui ne reviendraient peut-être pas, et eussent pu me conduire très loin. Déjà à lui seul et même sans les conséquences qu’il eût entraînées sans doute, le contact des mains d’Albertine m’eût été délicieux. Non que je n’eusse jamais vu de plus belles mains que les siennes. Même dans le groupe de ses amies, celles d’Andrée, maigres et bien plus fines, avaient comme une vie particulière, docile au commandement de la jeune fille, mais indépendante, et elles s’allongeaient souvent devant elle comme de nobles lévriers, avec des paresses, de longs rêves, de brusques étirements d’une phalange, à cause desquels Elstir avait fait plusieurs études de ces mains. Et dans l’une où on voyait Andrée les chauffer devant le feu, elles avaient sous l’éclairage la diaphanéité dorée de deux feuilles d’automne. Mais, plus grasses, les mains d’Albertine cédaient un instant, puis résistaient à la pression de la main qui les serrait, donnant une sensation toute particulière. La pression de la main d’Albertine avait une douceur sensuelle qui était comme en harmonie avec la coloration rose, légèrement mauve de sa peau. Cette pression semblait vous faire pénétrer dans la jeune fille, dans la profondeur de ses sens, comme la sonorité de son rire, indécent à la façon d’un roucoulement ou de certains cris. Elle était de ces femmes à qui c’est un si grand plaisir de serrer la main qu’on est reconnaissant à la civilisation d’avoir fait du shake-hand un acte permis entre jeunes gens et jeunes filles qui s’abordent. Si les habitudes arbitraires de la politesse avaient remplacé la poignée de mains par un autre geste, j’eusse tous les jours regardé les mains intangibles d’Albertine avec une curiosité de connaître leur contact aussi ardente qu’était celle de savoir la saveur de ses joues. Mais dans le plaisir de tenir longtemps ses mains entre les miennes, si j’avais été son voisin au furet, je n’envisageais pas que ce plaisir même; que d’aveux, de déclarations tus jusqu’ici par timidité, j’aurais pu confier à certaines pressions de mains; de son côté comme il lui eût été facile en répondant par d’autres pressions de me montrer qu’elle acceptait; quelle complicité, quel commencement de volupté ! Mon amour pouvait faire plus de progrès en quelques minutes passées ainsi à côté d’elle qu’il n’avait fait depuis que je la connaissais. Sentant qu’elles dureraient peu, étaient bientôt à leur fin, car on ne continuerait sans doute pas longtemps ce petit jeu, et qu’une fois qu’il serait fini, ce serait trop tard, je ne tenais pas en place. Je me laissai exprès prendre la bague et une fois au milieu, quand elle passa je fis semblant de ne pas m’en apercevoir et la suivais des yeux attendant le moment où elle arriverait dans les mains du voisin d’Albertine, laquelle riant de toutes ses forces, et dans l’animation et la joie du jeu, était toute rose. «Nous sommes justement dans le bois joli», me dit Andrée en me désignant les arbres qui nous entouraient avec un sourire du regard qui n’était que pour moi et semblait passer par-dessus les joueurs comme si nous deux étions seuls assez intelligents pour nous dédoubler et faire à propos du jeu une remarque d’un caractère poétique. Elle poussa même la délicatesse d’esprit jusqu’à chanter sans en avoir envie : «Il a passé par ici le furet du Bois, Mesdames, il a passé par ici le furet du Bois joli» comme les personnes qui ne peuvent aller à Trianon sans y donner une fête Louis XVI ou qui trouvent piquant de faire chanter un air dans le cadre pour lequel il fut écrit. J’eusse sans doute été au contraire attristé de ne pas trouver du charme à cette réalisation, si j’avais eu le loisir d’y penser. Mais mon esprit était bien ailleurs. Joueurs et joueuses commençaient à s’étonner de ma stupidité et que je ne prisse pas la bague. Je regardais Albertine si belle, si indifférente, si gaie, qui, sans le prévoir, allait devenir ma voisine quand enfin j’arrêterais la bague dans les mains qu’il faudrait, grâce à un manège qu’elle ne soupçonnait pas et dont sans cela elle se fût irritée. Dans la fièvre du jeu, les longs cheveux d’Albertine s’étaient à demi défaits et, en mèches bouclées, tombaient sur ses joues dont ils faisaient encore mieux ressortir par leur brune sécheresse, la rose carnation. «Vous avez les tresses de Laura Dianti, d’Eléonore de Guyenne, et de sa descendante si aimée de Châteaubriand. Vous devriez porter toujours les cheveux un peu tombants», lui dis-je à l’oreille pour me rapprocher d’elle. Tout d’un coup la bague passa au voisin d’Albertine. Aussitôt je m’élançai, lui ouvris brutalement les mains, saisis la bague, il fut obligé d’aller à ma place au milieu du cercle et je pris la sienne à côté d’Albertine. Peu de minutes auparavant, j’enviais ce jeune homme quand je voyais que ses mains en glissant sur la ficelle rencontrer à tout moment celles d’Albertine. Maintenant que mon tour était venu, trop timide pour rechercher, trop ému pour goûter ce contact, je ne sentais plus rien que le battement rapide et douloureux de mon cœur. À un moment, Albertine pencha vers moi d’un air d’intelligence sa figure pleine et rose, faisant semblant d’avoir la bague, afin de tromper le furet et de l’empêcher de regarder du côté où celle-ci était en train de passer. Je compris tout de suite que c’était à cette ruse que s’appliquaient les sous-entendus du regard d’Albertine, mais je fus troublé en voyant ainsi passer dans ses yeux l’image purement simulée pour les besoins du jeu, d’un secret, d’une entente qui n’existaient pas entre elle et moi, mais qui dès lors me semblèrent possibles et m’eussent été divinement doux. Comme cette pensée m’exaltait, je sentis une légère pression de la main d’Albertine contre la mienne, et son doigt caressant qui se glissait sous mon doigt, et je vis qu’elle m’adressait en même temps un clin d’il qu’elle cherchait à rendre imperceptible. D’un seul coup, une foule d’espoirs jusque-là invisibles à moi-même cristallisèrent : «Elle profite du jeu pour me faire sentir qu’elle m’aime bien», pensai-je au comble d’une joie d’où je retombai aussitôt quand j’entendis Albertine me dire avec rage : «Mais prenez-là donc, voilà une heure que je vous la passe». Etourdi de chagrin, je lâchai la ficelle, le furet aperçut la bague, se jeta sur elle, je dus me remettre au milieu, désespéré, regardant la ronde effrénée qui continuait autour de moi, interpellé par les moqueries de toutes les joueuses, obligé, pour y répondre, de rire quand j’en avais si peu envie, tandis qu’Albertine ne cessait de dire : «On ne joue pas quand on ne veut pas faire attention et pour faire perdre les autres. On ne l’invitera plus les jours où on jouera, Andrée, ou bien moi je ne viendrai pas». Andrée, supérieure au jeu et qui chantait son «Bois joli» que par esprit d’imitation, reprenait sans conviction Rosemonde, voulut faire diversion aux reproches d’Albertine en me disant : «Nous sommes à deux pas de ces Creuniers que vous vouliez tant voir. Tenez, je vais vous mener jusque-là par un joli petit chemin pendant que ces folles font les enfants de huit ans». Comme Andrée était extrêmement gentille avec moi, en route je lui dis d’Albertine tout ce qui me semblait propre à me faire aimer de celle-ci. Elle me répondit qu’elle aussi l’aimait beaucoup, la trouvait charmante, pourtant mes compliments à l’adresse de son amie n’avaient pas l’air de lui faire plaisir. Tout d’un coup dans le petit chemin creux, je m’arrêtai touché au cœur par un doux souvenir d’enfance, je venais de reconnaître aux feuilles découpées et brillantes qui s’avançaient sur le seuil, un buisson d’aubépines défleuries, hélas, depuis la fin du printemps. Autour de moi flottait une atmosphère d’anciens mois de Marie, d’après-midi du dimanche, de croyances, d’erreurs oubliées. J’aurais voulu la saisir. Je m’arrêtai une seconde et Andrée, avec une divination charmante, me laissa causer un instant avec les feuilles de l’arbuste. Je leur demandai des nouvelles des fleurs, ces fleurs de l’aubépine pareilles à des gaies jeunes filles étourdies, coquettes et pieuses. «Ces demoiselles sont parties depuis déjà longtemps», me disaient les feuilles. Et peut-être pensaient-elles que pour le grand ami d’elles que je prétendais être, je ne semblais guère renseigné sur leurs habitudes. Un grand ami, mais qui ne les avais pas revues depuis tant d’années malgré ses promesses. Et pourtant comme Gilberte avait été mon premier amour pour une jeune fille, elles avaient été mon premier amour pour une fleur. «Oui, je sais, elles s’en vont vers la mi-juin, répondis-je, mais cela me fait plaisir de voir l’endroit qu’elles habitaient ici. Elles sont venues me voir à Combray dans ma chambre, amenées par ma mère quand j’étais malade. Et nous nous retrouvions le samedi soir au mois de Marie. Elles peuvent y aller ici ?» «Oh ! naturellement ! Du reste on tient beaucoup à avoir ces demoiselles à l’église de Saint-Denis du Désert, qui est la paroisse la plus voisine». «Alors maintenant pour les voir ?» «Oh ! pas avant le mois de mai de l’année prochaine». «Mais je peux être sûr qu’elles seront là ?» «Régulièrement tous les ans». «Seulement je ne sais pas si je retrouverai bien la place». «Que si ! ces demoiselles sont si gaies, elles ne s’interrompent de rire que pour chanter des cantiques, de sorte qu’il n’y a pas d’erreur possible et que du bout du sentier vous reconnaîtrez leur parfum».

Je rejoignis Andrée, recommençai à lui faire des éloges d’Albertine. Il me semblait impossible qu’elle ne les lui répétât pas étant donnée l’insistance que j’y mis. Et pourtant je n’ai jamais appris qu’Albertine les eût sus. Andrée avait pourtant bien plus qu’elle l’intelligence des choses du cœur , le raffinement dans la gentillesse; trouver le regard, le mot, l’action, qui pouvaient le plus ingénieusement faire plaisir, taire une réflexion qui risquait de peiner, faire le sacrifice (et en ayant l’air que ce ne fût pas un sacrifice), d’une heure de jeu, voire d’une matinée, d’une garden-party, pour rester auprès d’un ami ou d’une amie triste et lui montrer ainsi qu’elle préférait sa simple société à des plaisirs frivoles, telles étaient ses délicatesses coutumières. Mais quand on la connaissait un peu plus on aurait dit qu’il en était d’elle comme de ces héroïques poltrons qui ne veulent pas avoir peur, et de qui la bravoure est particulièrement méritoire; on aurait dit qu’au fond de sa nature, il n’y avait rien de cette bonté qu’elle manifestait à tout moment par distinction morale, par sensibilité, par noble volonté de se montrer bonne amie. À écouter les charmantes choses qu’elle me disait d’une affection possible entre Albertine et moi, il semblait qu’elle eût dû travailler de toutes ses forces à la réaliser. Or, par hasard peut-être, du moindre des riens dont elle avait la disposition et qui eussent pu m’unir à Albertine, elle ne fit jamais usage, et je ne jurerais pas que mon effort pour être aimé d’Albertine, n’ait, sinon provoqué de la part de son amie des manèges secrets destinés à le contrarier, mais éveillé en elle une colère bien cachée d’ailleurs, et contre laquelle par délicatesse elle luttait peut-être elle-même. De mille raffinements de bonté qu’avait Andrée, Albertine eût été incapable, et cependant je n’étais pas certain de la bonté profonde de la première comme je le fus plus tard de celle de la seconde. Se montrant toujours tendrement indulgente à l’exubérante frivolité d’Albertine, Andrée avait avec elle des paroles, des sourires qui étaient d’une amie, bien plus elle agissait en amie. Je l’ai vue, jour par jour, pour faire profiter de son luxe, pour rendre heureuse cette amie pauvre, prendre, sans y avoir aucun intérêt, plus de peine qu’un courtisan qui veut capter la faveur du souverain. Elle était charmante de douceur, de mots tristes et délicieux, quand on plaignait devant elle la pauvreté d’Albertine et se donnait mille fois plus de peine pour elle qu’elle n’eût été pour une amie riche. Mais si quelqu’un avançait qu’Albertine n’était peut-être pas aussi pauvre qu’on disait, un nuage à peine discernable voilait le front et les yeux d’Andrée; elle semblait de mauvaise humeur. Et si on allait jusqu’à dire qu’après tout elle serait peut-être moins difficile à marier qu’on pensait, elle vous contredisait avec force et répétait presque rageusement : «Hélas si, elle sera immariable ! Je le sais bien, cela me fait assez de peine !» Même, en ce qui me concernait, elle était la seule de ces jeunes filles qui jamais ne m’eût répété quelque chose de peu agréable qu’on avait pu dire de moi; bien plus si c’était moi-même qui le racontais, elle faisait semblant de ne pas le croire ou en donnait une explication qui rendît le propos inoffensif; c’est l’ensemble de ces qualités qui s’appelle le tact. Il est l’apanage des gens qui, si nous allons sur le terrain, nous félicitent et ajoutent qu’il n’y avait pas lieu de le faire, pour augmenter encore à nos yeux le courage dont nous avons fait preuve, sans y avoir été contraint. Ils sont l’opposé des gens qui dans la même circonstance disent : «Cela a dû bien vous ennuyer de vous battre, mais d’un autre côté vous ne pouviez pas avaler un tel affront, vous ne pouviez faire autrement». Mais comme en tout il y a du pour et du contre, si le plaisir ou du moins l’indifférence de nos amis à nous répéter quelque chose d’offensant qu’on a dit sur nous, prouve qu’ils ne se mettent guère dans notre peau au moment où ils nous parlent, et y enfoncent l’épingle et le couteau comme dans de la baudruche, l’art de nous cacher toujours ce qui peut nous être désagréable dans ce qu’ils ont entendu dire de nos actions, ou de l’opinion qu’elles leur ont a eux-mêmes inspirée, peut prouver chez l’autre catégorie d’amis, chez les amis pleins de tact, une forte dose de dissimulation. Elle est sans inconvénient si, en effet, ils ne peuvent penser du mal et si celui qu’on dit les fait seulement souffrir comme il nous ferait souffrir nous-mêmes. Je pensais que tel était le cas pour Andrée sans en être cependant absolument sûr.

Nous étions sortis du petit bois et avions suivi un lacis de chemins assez peu fréquentés où Andrée se retrouvait fort bien. «Tenez, me dit-elle tout à coup, voici vos fameux Creuniers, et encore vous avez de la chance, juste par le temps, dans la lumière où Elstir les a peints». Mais j’étais encore trop triste d’être tombé pendant le jeu du furet d’un tel faîte d’espérances. Aussi ne fût-ce pas avec le plaisir que j’aurais sans doute éprouvé que je pus distinguer tout d’un coup à mes pieds, tapies entre les roches où elles se protégeaient contre la chaleur, les Déesses marines qu’Elstir avait guettées et surprises, sous un sombre glacis aussi beau qu’eût été celui d’un Léonard, les merveilleuses Ombres abritées et furtives, agiles et silencieuses, prêtes au premier remous de lumière à se glisser sous la pierre, à se cacher dans un trou et promptes, la menace du rayon passée, à revenir auprès de la roche ou de l’algue, sous le soleil émietteur des falaises, et de l’Océan décoloré dont elles semblent veiller l’assoupissement, gardiennes immobiles et légères, laissant paraître à fleur d’eau leur corps gluant et le regard attentif de leurs yeux foncés.

Nous allâmes retrouver les autres jeunes filles pour rentrer. Je savais maintenant que j’aimais Albertine; mais hélas ! je ne me souciais pas de le lui apprendre. C’est que, depuis le temps des jeux aux Champs-Élysées, ma conception de l’amour était devenue différente si les êtres auxquels s’attachaient successivement mon amour demeuraient presque identiques. D’une part l’aveu, la déclaration de ma tendresse à celle que j’aimais ne me semblait plus une des scènes capitales et nécessaires de l’amour; ni celui-ci, une réalité extérieure mais seulement un plaisir subjectif. Et ce plaisir je sentais qu’Albertine ferait d’autant plus ce qu’il fallait pour l’entretenir qu’elle ignorerait que je l’éprouvais.

Pendant tout ce retour, l’image d’Albertine noyée dans la lumière qui émanait des autres jeunes filles ne fut pas seule à exister pour moi. Mais comme la lune qui n’est qu’un petit nuage blanc d’une forme plus caractérisée et plus fixe pendant le jour, prend toute sa puissance dès que celui-ci s’est éteint, ainsi quand je fus rentré à l’hôtel ce fut la seule image d’Albertine qui s’éleva de mon cœur et se mit à briller. Ma chambre me semblait tout d’un coup nouvelle. Certes, il y avait bien longtemps qu’elle n’était plus la chambre ennemie du premier soir. Nous modifions inlassablement notre demeure autour de nous; et, au fur et à mesure que l’habitude nous dispense de sentir, nous supprimons les éléments nocifs de couleur, de dimension et d’odeur qui objectivaient notre malaise. Ce n’était plus davantage la chambre, assez puissante encore sur ma sensibilité, non certes pour me faire souffrir, mais pour me donner de la joie, la cuve des beaux jours, semblable à une piscine à mi-hauteur de laquelle ils faisaient miroiter un azur mouillé de lumière, que recouvrait un moment, impalpable et blanche comme une émanation de la chaleur, une voile reflétée et fuyante; ni la chambre purement esthétique des soirs picturaux; c’était la chambre où j’étais depuis tant de jours que je ne la voyais plus. Or voici que je venais de recommencer à ouvrir les yeux sur elle, mais cette fois-ci de ce point de vue égoïste qui est celui de l’amour. Je songeais que la belle glace oblique, les élégantes bibliothèques vitrées donneraient à Albertine si elle venait me voir une bonne idée de moi. À la place d’un lieu de transition où je passais un instant avant de m’évader vers la plage ou vers Rivebelle, ma chambre me redevenait réelle et chère, se renouvelait car j’en regardais et en appréciais chaque meuble avec les yeux d’Albertine.

Quelques jours après la partie de furet, comme nous étant laissés entraîner trop loin dans une promenade nous avions été fort heureux de trouver à Maineville deux petits «tonneaux» à deux places qui nous permettraient de revenir pour l’heure du dîner, la vivacité déjà grande de mon amour pour Albertine eut pour effet que ce fut successivement à Rosemonde et à Andrée que je proposai de monter avec moi, et pas une fois à Albertine, ensuite que tout invitant de préférence Andrée ou Rosemonde, j’amenai tout le monde, par des considérations secondaires d’heure, de chemin et de manteaux, à décider comme contre mon gré que le plus pratique était que je prisse avec moi Albertine à la compagnie de laquelle je feignis de me résigner tant bien que mal. Malheureusement l’amour tendant à l’assimilation complète d’un être, comme aucun n’est comestible par la seule conversation, Albertine eut beau être aussi gentille que possible pendant ce retour, quand je l’eus déposée chez elle, elle me laissa heureux, mais plus affamé d’elle encore que je n’étais au départ et ne comptant les moments que nous venions de passer ensemble que comme un prélude sans grande importance par lui-même, à ceux qui suivraient. Il avait pourtant ce premier charme qu’on ne retrouve pas. Je n’avais encore rien demandé à Albertine. Elle pouvait imaginer ce que je désirais, mais n’en étant pas sûre, supposer que je ne tendais qu’à des relations sans but précis auxquelles mon amie devait trouver ce vague délicieux, riche de surprises attendues, qui est le romanesque.

Dans la semaine qui suivit je ne cherchai guère à voir Albertine. Je faisais semblant de préférer Andrée. L’amour commence, on voudrait rester pour celle qu’on aime l’inconnu qu’elle peut aimer, mais on a besoin d’elle, on a besoin de toucher moins son corps que son attention, son cœur. On glisse dans une lettre une méchanceté qui forcera l’indifférente à vous demander une gentillesse, et l’amour, suivant une technique infaillible, resserre pour nous d’un mouvement alterné l’engrenage dans lequel on ne peut plus ni ne pas aimer, ni être aimé. Je donnais à Andrée les heures où les autres allaient à quelque matinée que je savais qu’Andrée me sacrifierait, par plaisir, et qu’elle m’eût sacrifiées même avec ennui, par élégance morale, pour ne pas donner aux autres ni à elle-même l’idée qu’elle attachait du prix à un plaisir relativement mondain. Je m’arrangeais ainsi à l’avoir chaque soir toute à moi, pensant non pas rendre Albertine jalouse, mais accroître à ses yeux mon prestige ou du moins ne pas le perdre en apprenant à Albertine que c’était elle et non Andrée que j’aimais. Je ne le disais pas non plus à Andrée de peur qu’elle le lui répétât. Quand je parlais d’Albertine avec Andrée, j’affectais une froideur dont Andrée fut peut-être moins dupe que moi de sa crédulité apparente. Elle faisait semblant de croire à mon indifférence pour Albertine, de désirer l’union la plus complète possible entre Albertine et moi. Il est probable qu’au contraire elle ne croyait pas à la première ni ne souhaitait la seconde. Pendant que je lui disais me soucier assez peu de son amie, je ne pensais qu’à une chose, tâcher d’entrer en relations avec Mme Bontemps qui était pour quelques jours près de Balbec et chez qui Albertine devait bientôt aller passer trois jours. Naturellement, je ne laissais pas voir ce désir à Andrée et quand je lui parlais de la famille d’Albertine, c’était de l’air le plus inattentif. Les réponses explicites d’Andrée ne paraissaient pas mettre en doute ma sincérité. Pourquoi donc lui échappa-t-il un de ces jours-là de me dire : «J’ai justement vu la tante à Albertine». Certes elle ne m’avait pas dit : «J’ai bien démêlé sous vos paroles jetées comme par hasard, que vous ne pensiez qu’à vous lier avec la tante d’Albertine». Mais c’est bien à la présence, dans l’esprit d’Andrée, d’une telle idée qu’elle trouvait plus poli de me cacher, que semblait se rattacher le mot «justement». Il était de la famille de certains regards, de certains gestes, qui bien que n’ayant pas une forme logique, rationnelle, directement élaborée pour l’intelligence de celui qui écoute, lui parviennent cependant avec leur signification véritable, de même que la parole humaine, changée en électricité dans le téléphone, se refait parole pour être entendue. Afin d’effacer de l’esprit d’Andrée l’idée que je m’intéressais à Mme Bontemps, je ne parlai plus d’elle avec distraction seulement, mais avec bienveillance, je dis avoir rencontré autrefois cette espèce de folle et que j’espérais bien que cela ne m’arriverait plus. Or je cherchais au contraire de toute façon à la rencontrer.

Je tâchai d’obtenir d’Elstir, mais sans dire à personne que je l’en avais sollicité, qu’il lui parlât de moi et me réunît avec elle. Il me promit de me la faire connaître, s’étonnant toutefois que je le souhaitasse car il la jugeait une femme méprisable, intrigante et aussi inintéressante qu’intéressée. Pensant que si je voyais Mme Bontemps Andrée le saurait tôt ou tard, je crus qu’il valait mieux l’avertir. «Les choses qu’on cherche le plus à fuir sont celles qu’on arrive à ne pouvoir éviter, lui-dis-je. Rien au monde ne peut m’ennuyer autant que de retrouver Mme Bontemps, et pourtant je n’y échapperai pas, Elstir doit m’inviter avec elle». «Je n’en ai jamais douté un seul instant», s’écria Andrée d’un ton amer, pendant que son regard grandi et altéré par le mécontentement se rattachait à je ne sais quoi d’invisible. Ces paroles d’Andrée ne constituaient pas l’exposé le plus ordonné d’une pensée qui peut se résumer ainsi : «Je sais bien que vous aimez Albertine et que vous faites des pieds et des mains pour vous rapprocher de sa famille». Mais elles étaient les débris informes et reconstituables de cette pensée que j’avais fait exploser, en la heurtant malgré Andrée. De même que le «justement», ces paroles n’avaient de signification qu’au second degré, c’est dire qu’elles étaient celles qui (et non pas les affirmations directes) nous inspirent de l’estime ou de la méfiance à l’égard de quelqu’un, nous brouillent avec lui.

Puisque Andrée ne m’avait pas cru quand je lui disais que la famille d’Albertine m’était indifférente, c’est qu’elle pensait que j’aimais Albertine. Et probablement n’en était-elle pas heureuse.

Elle était généralement en tiers dans mes rendez-vous avec son amie. Cependant il y avait des jours où je devais voir Albertine seule, jours que j’attendais dans la fièvre, qui passaient sans rien m’apporter de décisif, sans avoir été ce jour capital dont je confiais immédiatement le rôle au jour suivant, qui ne le tiendrait pas davantage; ainsi s’écroulaient l’un après l’autre, comme des vagues, ces sommets aussitôt remplacés par d’autres.

Environ un mois après le jour où nous avions joué au furet, on me dit qu’Albertine devait partir le lendemain matin pour aller passer quarante-huit heures chez Mme Bontemps et obligée de prendre le train de bonne heure viendrait coucher la veille au Grand-Hôtel, d’où avec l’omnibus elle pourrait, sans déranger les amies chez qui elle habitait, prendre le premier train. J’en parlai à Andrée. «Je ne le crois pas du tout, me répondit Andrée d’un air mécontent. D’ailleurs cela ne vous avancerait à rien, car je suis bien certaine qu’Albertine ne voudra pas vous voir, si elle vient seule à l’hôtel. Ce ne serait pas protocolaire, ajouta-t-elle en usant d’un adjectif qu’elle aimait beaucoup, depuis peu, dans le sens de «ce qui se fait». Je vous dis cela parce que je connais les idées d’Albertine. Moi, qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que vous la voyiez ou non. Cela m’est bien égal».

Nous fûmes rejoints par Octave qui ne fit pas de difficulté pour dire à Andrée le nombre de points qu’il avait faits la veille au golf, puis par Albertine qui se promenait en manuvrant son diabolo comme une religieuse son chapelet. Grâce à ce jeu elle pouvait rester des heures seule sans s’ennuyer. Aussitôt qu’elle nous eut rejoints m’apparut la pointe mutine de son nez, que j’avais omise en pensant à elle ces derniers jours; sous ses cheveux noirs, la verticalité de son front s’opposa, et ce n’était pas la première fois, à l’image indécise que j’en avais gardée, tandis que par sa blancheur il mordait fortement dans mes regards; sortant de la poussière du souvenir, Albertine se reconstruisait devant moi.

Le golf donne l’habitude des plaisirs solitaires. Celui que procure le diabolo l’est assurément. Pourtant après nous avoir rejoints, Albertine continua à y jouer, tout en causant avec nous, comme une dame à qui des amies sont venues faire une visite ne s’arrête pas pour cela de travailler à son crochet.

«Il paraît que Mme de Villeparisis, dit-elle à Octave, a fait une réclamation auprès de votre père (et j’entendis derrière ce mot une de ces notes qui étaient propres à Albertine; chaque fois que je constatais que je les avais oubliées, je me rappelais en même temps avoir entr’aperçu déjà derrière elles la mine décidée et française d’Albertine. J’aurais pu être aveugle et connaître aussi bien certaines de ses qualités alertes et un peu provinciales dans ces notes-là que dans la pointe de son nez. Les unes et l’autre se valaient et auraient pu se suppléer et sa voix était comme celle que réalisera dit-on le photo-téléphone de l’avenir, dans le son se découpait nettement l’image visuelle. «Elle n’a du reste pas écrit seulement à votre père, mais en même temps au maire de Balbec pour qu’on ne joue plus au diabolo sur la digue, on lui a envoyé une balle dans la figure».

«Oui, j’ai entendu parler de cette réclamation. C’est ridicule. Il n’y a pas déjà tant de distractions ici».

Andrée ne se mêla pas à la conversation, elle ne connaissait pas, non plus d’ailleurs qu’Albertine ni Octave, Mme de Villeparisis. «Je ne sais pas pourquoi cette dame a fait toute une histoire, dit pourtant Andrée, la vieille Mme de Cambremer a reçu une balle aussi et elle ne s’est pas plainte». «Je vais vous expliquer la différence, répondit gravement Octave en frottant une allumette, c’est qu’à mon avis, Mme de Cambremer est une femme du monde et Mme de Villeparisis est une arriviste. Est-ce que vous irez au golf cet après-midi ?» et il nous quitta, ainsi qu’Andrée. Je restai seul avec Albertine. «Voyez-vous, me dit-elle, j’arrange maintenant mes cheveux comme vous les aimez, regardez ma mèche. Tout le monde se moque de cela et personne ne sait pour qui je le fais. Ma tante va se moquer de moi aussi. Je ne lui dirai pas non plus la raison». Je voyais de côté les joues d’Albertine qui souvent paraissaient pâles, mais ainsi, étaient arrosées d’un sang clair qui les illuminait, leur donnait ce brillant qu’ont certaines matinées d’hiver où les pierres partiellement ensoleillées semblent être du granit rose et dégagent de la joie. Celle que me donnait en ce moment la vue des joues d’Albertine était aussi vive, mais conduisait à un autre désir qui n’était pas celui de la promenade mais du baiser. Je lui demandai si les projets qu’on lui prêtait étaient vrais : «Oui, me dit-elle, je passe cette nuit-là à votre hôtel et même comme je suis un peu enrhumée, je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez. J’aurais été contente que vous veniez à la gare demain matin, mais j’ai peur que cela ne paraisse drôle, je ne dis pas à Andrée, qui est intelligente, mais aux autres qui y seront; ça ferait des histoires si on le répétait à ma tante; mais nous pourrions passer cette soirée ensemble. Cela, ma tante n’en saura rien. Je vais dire au revoir à Andrée. Alors à tout à l’heure. Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous», ajouta-t-elle en souriant. À ces mots, je remontai plus loin qu’aux temps où j’aimais Gilberte à ceux où l’amour me semblait une entité non pas seulement extérieure mais réalisable. Tandis que la Gilberte que je voyais aux Champs-Élysées était une autre que celle que je retrouvais en moi dès que j’étais seul, tout d’un coup dans l’Albertine réelle, celle que je voyais tous les jours, que je croyais pleine de préjugés bourgeois et si franche avec sa tante, venait de s’incarner l’Albertine imaginaire, celle par qui, quand je ne la connaissais pas encore je m’étais cru furtivement regardé sur la digue, celle qui avait eu l’air de rentrer à contre-cur pendant qu’elle me voyait m’éloigner.

J’allai dîner avec ma grand-mère, je sentais en moi un secret qu’elle ne connaissait pas. De même, pour Albertine, demain ses amies seraient avec elle, sans savoir ce qu’il y avait de nouveau entre nous, et quand elle embrasserait sa nièce sur le front, Mme Bontemps ignorerait que j’étais entre elles deux, dans cet arrangement de cheveux qui avait pour but, caché à tous, de me plaire, à moi, à moi qui avais jusque-là tant envié Mme Bontemps parce qu’apparentée aux mêmes personnes que sa nièce, elle avait les mêmes deuils à porter, les mêmes visites de famille à faire; or, je me trouvais être pour Albertine plus que n’était sa tante elle-même. Auprès de sa tante, c’est à moi qu’elle penserait. Qu’allait-il se passer tout à l’heure, je ne le savais pas trop. En tous cas le Grand-Hôtel, la soirée, ne me semblaient plus vides; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift pour monter à la chambre qu’Albertine avait prise, du côté de la vallée. Les moindres mouvements comme m’asseoir sur la banquette de l’ascenseur, m’étaient doux, parce qu’ils étaient en relation immédiate avec mon cœur , je ne voyais dans les cordes à l’aide desquelles l’appareil s’élevait, dans les quelques marches qui me restaient à monter, que les rouages, que les degrés matérialisés de ma joie. Je n’avais plus que deux ou trois pas à faire dans le couloir avant d’arriver à cette chambre où était renfermée la substance précieuse de ce corps rose, — cette chambre qui même s’il devait s’y dérouler des actes délicieux, garderait cette permanence, cet air d’être, pour un passant non informé, semblable à toutes les autres, qui font des choses les témoins obstinément muets, les scrupuleux confidents, les inviolables dépositaires du plaisir. Ces quelques pas du palier à la chambre d’Albertine, ces quelques pas que personne ne pouvait plus arrêter, je les fis avec délices, avec prudence, comme plongé dans un élément nouveau, comme si en avançant j’avais lentement déplacé du bonheur, et en même temps avec un sentiment inconnu de toute puissance, et d’entrer enfin dans un héritage qui m’eût de tout temps appartenu. Puis tout d’un coup je pensai que j’avais tort d’avoir des doutes, elle m’avait dit de venir quand elle serait couchée. C’était clair, je trépignais de joie, je renversai à demi Françoise qui était sur mon chemin, je courais, les yeux étincelants, vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit. Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son visage, qui congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner, semblait plus rose; je pensai aux couleurs que j’avais eues quelques heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j’allais enfin savoir le goût; sa joue était traversée du haut en bas par une de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant. À côté d’elle, dans la fenêtre, la vallée était éclairée par le clair de lune. La vue du cou nu d’Albertine, de ces joues trop roses, m’avait jeté dans une telle ivresse, c’est-à-dire avait pour moi la réalité du monde non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que j’avais peine à contenir, que cette vue avait rompu l’équilibre entre la vie immense, indestructible qui roulait dans mon être et la vie de l’univers, si chétive en comparaison. La mer, que j’apercevais à côté de la vallée dans la fenêtre, les seins bombés des premières falaises de Maineville, le ciel où la lune n’était pas encore montée au zénith, tout cela semblait plus léger à porter que des plumes pour les globes de mes prunelles qu’entre mes paupières je sentais dilatés, résistants, prêts à soulever bien d’autres fardeaux, toutes les montagnes du monde, sur leur surface délicate. Leur orbe ne se trouvait plus suffisamment rempli par la sphère même de l’horizon. Et tout ce que la nature eût pu m’apporter de vie m’eût semblé bien mince, les souffles de la mer m’eussent paru bien courts pour l’immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût du me frapper en ce moment que cela m’eût paru indifférent ou plutôt impossible, car la vie n’était pas hors de moi, elle était en moi; j’aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l’idée qu’un jour même éloigné, j’aurais à mourir, que les forces éternelles de la nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds divins de qui je n’étais qu’un grain de poussière; qu’après moi il y aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair de lune, ce ciel ! Comment cela eût-il été possible, comment le monde eût-il pu durer plus que moi, puisque je n’étais pas perdu en lui, puisque c’était lui qui était enclos en moi, en moi qu’il était bien loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d’y entasser tant d’autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et falaises. «Finissez ou je sonne», s’écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour l’embrasser. Mais je me disais que ce n’était pas pour ne rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette, en s’arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d’ailleurs l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions; dans l’état d’exaltation où j’étais, le visage rond d’Albertine, éclairé d’un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel relief qu’imitant la rotation d’une sphère ardente, il me semblait tourner telles ces figures de Michel Ange qu’emporte un immobile et vertigineux tourbillon. J’allais savoir l’odeur, le goût, qu’avait ce fruit rose inconnu. J’entendis un son précipité, prolongé et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.

J’avais cru que l’amour que j’avais pour Albertine n’était pas fondé sur l’espoir de la possession physique. Pourtant quand il m’eut paru résulter de l’expérience de ce soir-là que cette possession était impossible et qu’après n’avoir pas douté le premier jour, sur la plage, qu’Albertine ne fût dévergondée, puis être passé par des suppositions intermédiaires, il me sembla acquis d’une manière définitive qu’elle était absolument vertueuse; quand à son retour de chez sa tante, huit jours plus tard, elle me dit avec froideur : «Je vous pardonne, je regrette même de vous avoir fait de la peine mais ne recommencez jamais», au contraire de ce qui s’était produit quand Bloch m’avait dit qu’on pouvait avoir toutes les femmes et comme si au lieu d’une jeune fille réelle, j’avais connu une poupée de cire, il arriva, que peu à peu se détacha d’elle mon désir de pénétrer dans sa vie, de la suivre dans les pays où elle avait passé son enfance, d’être initié par elle à une vie de sport; ma curiosité intellectuelle de ce qu’elle pensait sur tel ou tel sujet ne survécut pas à la croyance que je pourrais l’embrasser. Mes rêves l’abandonnèrent dès qu’ils cessèrent d’être alimentés par l’espoir d’une possession dont je les avais crus indépendants. Dès lors ils se retrouvèrent libres, de se reporter — selon le charme que je lui avais trouvé un certain jour surtout selon la possibilité et les chances que j’entrevoyais d’être aimé par elle — sur telle ou telle des amies d’Albertine et d’abord sur Andrée. Pourtant si Albertine n’avait pas existé, peut-être n’aurais-je pas eu le plaisir que je commençai à prendre de plus en plus les jours qui suivirent, à la gentillesse que me témoignait Andrée. Albertine ne raconta à personne l’échec que j’avais essuyé auprès d’elle. Elle était une de ces jolies filles qui, dès leur extrême jeunesse, pour leur beauté, mais surtout pour un agrément, un charme qui restent assez mystérieux, et qui ont leur source peut-être dans des réserves de vitalité où de moins favorisés par la nature, viennent se désaltérer, toujours — dans leur famille, au milieu de leurs amies, dans le monde, ont plu davantage que de plus belles, de plus riches, elle était de ces êtres à qui, avant l’âge de l’amour et bien plus encore quand il est venu, on demande plus qu’eux ne demandent, et même qu’ils ne peuvent donner. Dès son enfance Albertine avait toujours eu en admiration devant elle quatre ou cinq petites camarades, parmi lesquelles se trouvait Andrée qui lui était si supérieure et le savait (et peut-être cette attraction qu’Albertine exerçait bien involontairement avait-elle été à l’origine, avait-elle servi à la fondation de la petite bande). Cette attraction s’exerçait même assez loin dans des milieux relativement plus brillants, où s’il y avait une pavane à danser on demandait Albertine plutôt qu’une jeune fille mieux née. La conséquence était que, n’ayant pas un sou de dot, vivant assez mal, d’ailleurs, à la charge de M. Bontemps qu’on disait véreux et qui souhaitait se débarrasser d’elle, elle était pourtant invitée non seulement à dîner, mais à demeure, chez des personnes qui aux yeux de Saint-Loup n’eussent eu aucune élégance, mais qui pour la mère de Rosemonde ou pour la mère d’Andrée, femmes très riches mais qui ne connaissaient pas ces personnes, représentaient quelque chose d’énorme. Ainsi Albertine passait tous les ans quelques semaines dans la famille d’un régent de la Banque de France, président du Conseil d’administration d’une grande Compagnie de Chemins de fer. La femme de ce financier recevait des personnages importants et n’avait jamais dit son «jour» à la mère d’Andrée, laquelle trouvait cette dame impolie, mais n’en était pas moins prodigieusement intéressée par tout ce qui se passait chez elle. Aussi exhortait-elle tous les ans Andrée à inviter Albertine, dans leur villa, parce que, disait-elle, c’était une bonne œuvre d’offrir un séjour à la mer à une fille qui n’avait pas elle-même les moyens de voyager et dont la tante ne s’occupait guère; la mère d’Andrée n’était probablement pas mue par l’espoir que le régent de la Banque et sa femme apprenant qu’Albertine était choyée par elle et sa fille, concevraient d’elles deux une bonne opinion; à plus forte raison n’espérait-elle pas qu’Albertine pourtant si bonne et adroite, saurait la faire inviter, ou tout au moins faire inviter Andrée aux garden-partys du financier. Mais chaque soir à dîner, tout en prenant un air dédaigneux et indifférent, elle était enchantée d’entendre Albertine lui raconter ce qui s’était passé au château pendant qu’elle y était, les gens qui y avaient été reçus et qu’elle connaissait presque tous de vue ou de nom. Même la pensée qu’elle ne les connaissait que de cette façon, c’est-à-dire ne les connaissait pas (elle appelait cela connaître les gens «de tout temps»), donnait à la mère d’Andrée une pointe de mélancolie tandis qu’elle posait à Albertine des questions sur eux d’un air hautain et distrait, du bout des lèvres et eût pu la laisser incertaine et inquiète sur l’importance de sa propre situation si elle ne s’était rassurée elle-même et replacée dans la «réalité de la vie» en disant au maître d’hôtel : «Vous direz au chef que ses petits pois ne sont pas assez fondants». Elle retrouvait alors sa sérénité. Et elle était bien décidée à ce qu’Andrée n’épousât qu’un homme d’excellente famille naturellement, mais assez riche pour qu’elle pût elle aussi avoir un chef et deux cochers. C’était cela le positif, la vérité effective d’une situation. Mais qu’Albertine eût dîné au château du régent de la Banque avec telle ou telle dame, que cette dame l’eût même invitée pour l’hiver suivant, cela n’en donnait pas moins à la jeune fille, pour la mère d’Andrée une sorte de considération particulière qui s’alliait très bien à la pitié et même au mépris excités par son infortune, mépris augmenté par le fait que M. Bontemps eût trahi son drapeau et se fût — même vaguement panamiste, disait-on — rallié au gouvernement. Ce qui n’empêchait pas, d’ailleurs, la mère d’Andrée, par amour de la vérité de foudroyer de son dédain les gens qui avaient l’air de croire qu’Albertine était d’une basse extraction. «Comment, c’est tout ce qu’il y a de mieux, ce sont des Simonet, avec un seul n». Certes, à cause du milieu où tout cela évoluait, où l’argent joue un tel rôle, et où l’élégance vous fait inviter mais non épouser, aucun mariage «potable» ne semblait pouvoir être pour Albertine, conséquence utile de la considération si distinguée dont elle jouissait et qu’on n’eût pas trouvée compensatrice de sa pauvreté. Mais même à eux seuls, et n’apportant pas l’espoir d’une conséquence matrimoniale, ces «succès» excitaient l’envie de certaines mères méchantes, furieuses de voir Albertine être reçue comme «l’enfant de la maison» par la femme du régent de la Banque, même par la mère d’Andrée, qu’elles connaissaient à peine. Aussi disaient-elles à des amis communs d’elles et de ces deux dames, que celles-ci seraient indignées si elles savaient la vérité, c’est-à-dire qu’Albertine racontait chez l’une (et «vice versa») tout ce que l’intimité où on l’admettait imprudemment lui permettait de découvrir chez l’autre, mille petits secrets qu’il eût été infiniment désagréables à l’intéressée de voir dévoilés. Ces femmes envieuses disaient cela pour que cela fût répété et pour brouiller Albertine avec ses protectrices. Mais ces commissions comme il arrive souvent n’avaient aucun succès. On sentait trop la méchanceté qui les dictait et cela ne faisait que faire mépriser un peu plus celles qui en avaient pris l’initiative. La mère d’Andrée était trop fixée sur le compte d’Albertine pour changer d’opinion à son égard. Elle la considérait comme une «malheureuse» mais d’une nature excellente et qui ne savait qu’inventer pour faire plaisir.

Si cette sorte de vogue qu’avait obtenue Albertine ne paraissait devoir comporter aucun résultat pratique, elle avait imprimé à l’amie d’Andrée le caractère distinctif des êtres qui toujours recherchés, n’ont jamais besoin de s’offrir (caractère qui se retrouve aussi pour des raisons analogues, à une autre extrémité de la société chez des femmes d’une grande élégance), et qui est de ne pas faire montre des succès qu’ils ont, de les cacher plutôt. Elle ne disait jamais à quelqu’un : «Il a envie de me voir», parlait de tous avec une grande bienveillance, et comme si ce fût elle qui eût couru après, recherché les autres. Si on parlait d’un jeune homme qui quelques minutes auparavant venait de lui faire en tête-à-tête les plus sanglants reproches parce qu’elle lui avait refusé un rendez-vous, bien loin de s’en vanter publiquement, ou de lui en vouloir à lui, elle faisait son éloge : «C’est un si gentil garçon». Elle était même tellement ennuyée de plaire, parce que cela l’obligeait à faire de la peine, tandis que, par nature, elle aimait à faire plaisir. Elle aimait même à faire plaisir au point d’en être arrivée à pratiquer un mensonge spécial à certaines personnes utilitaires, à certains hommes arrivés. Existant d’ailleurs à l’état embryonnaire chez un nombre énorme de personnes, ce genre d’insincérité consiste à ne pas savoir se contenter pour un seul acte, de faire, grâce à lui, plaisir à une seule personne. Par exemple, si la tante d’Albertine désirait que sa nièce l’accompagnât à une matinée peu amusante, Albertine en s’y rendant aurait pu trouver suffisant d’en tirer le profit moral d’avoir fait plaisir à sa tante. Mais accueillie gentiment par les maîtres de maison, elle aimait mieux leur dire qu’elle désirait depuis si longtemps les voir qu’elle avait choisi cette occasion et sollicité la permission de sa tante. Cela ne suffisait pas encore : à cette matinée se trouvait une des amies d’Albertine qui avait un gros chagrin. Albertine lui disait : «Je n’ai pas voulu te laisser seule, j’ai pensé que ça te ferait du bien de m’avoir près de toi. Si tu veux que nous laissions la matinée, que nous allions ailleurs, je ferai ce que tu voudras, je désire avant tout te voir moins triste» (ce qui était vrai aussi du reste). Parfois il arrivait pourtant que le but fictif détruisait le but réel. Ainsi Albertine ayant un service à demander pour une de ses amies allait pour cela voir une certaine dame. Mais arrivée chez cette dame bonne et sympathique, la jeune fille obéissant à son insu au principe de l’utilisation multiple d’une seule action, trouvait plus affectueux d’avoir l’air d’être venue seulement à cause du plaisir qu’elle avait senti, qu’elle éprouverait à revoir cette dame. Celle-ci était infiniment touchée qu’Albertine eût accompli un long trajet par pure amitié. En voyant la dame presque émue, Albertine l’aimait encore davantage. Seulement il arrivait ceci : elle éprouvait si vivement le plaisir d’amitié pour lequel elle avait prétendu mensongèrement être venue, qu’elle craignait de faire douter la dame de sentiments en réalité sincères, si elle lui demandait le service pour l’amie. La dame croirait qu’Albertine était venue pour cela, ce qui était vrai, mais elle conclurait qu’Albertine n’avait pas de plaisir désintéressé à la voir, ce qui était faux. De sorte qu’Albertine repartait sans avoir demandé le service, comme les hommes qui ont été si bons avec une femme dans l’espoir d’obtenir ses faveurs, qu’ils ne font pas leur déclaration pour garder à cette bonté un caractère de noblesse. Dans d’autres cas on ne peut pas dire que le véritable but fût sacrifié au but accessoire et imaginé après coup, mais le premier était tellement opposé au second, que si la personne qu’Albertine attendrissait en lui déclarant l’un avait appris l’autre, son plaisir se serait aussitôt changé en la peine la plus profonde. La suite du récit fera beaucoup plus loin, mieux comprendre ce genre de contradiction. Disons par un exemple emprunté à un ordre de faits tout différents qu’elles sont très fréquentes dans les situations les plus diverses que présente la vie. Un mari a installé sa maîtresse dans la ville où il est en garnison. Sa femme restée à Paris, et à demi au courant de la vérité se désole, écrit à son mari des lettres de jalousie. Or, la maîtresse est obligée de venir passer un jour à Paris. Le mari ne peut résister à ses prières de l’accompagner et obtient une permission de vingt-quatre heures. Mais comme il est bon et souffre de faire de la peine à sa femme, il arrive chez celle-ci, lui dit en versant quelques larmes sincères, qu’affolé par ses lettres il a trouvé le moyen de s’échapper pour venir la consoler et l’embrasser. Il a trouvé ainsi le moyen de donner par un seul voyage une preuve d’amour à la fois à sa maîtresse et à sa femme. Mais si cette dernière apprenait pour quelle raison il est venu à Paris, sa joie se changerait sans doute en douleur, à moins que voir l’ingrat ne la rendit malgré tout plus heureuse qu’il ne la fait souffrir par ses mensonges. Parmi les hommes qui m’ont paru pratiquer avec le plus de suite le système des fins multiples se trouve M. de Norpois. Il acceptait quelquefois de s’entremettre entre deux amis brouillés, et cela faisait qu’on l’appelait le plus obligeant des hommes. Mais il ne lui suffisait pas d’avoir l’air de rendre service à celui qui était venu le solliciter, il présentait à l’autre la démarche qu’il faisait auprès de lui, comme entreprise non à la requête du premier, mais dans l’intérêt du second, ce qu’il persuadait facilement à un interlocuteur suggestionné d’avance par l’idée qu’il avait devant lui «le plus serviable des hommes». De cette façon, jouant sur les deux tableaux, faisant ce qu’on appelle en termes de coulisse de la contre-partie, il ne laissait jamais courir aucun risque à son influence, et les services qu’il rendait ne constituaient pas une aliénation, mais une fructification d’une partie de son crédit. D’autre part, chaque service, semblant doublement rendu, augmentait d’autant plus sa réputation d’ami serviable, et encore d’ami serviable avec efficacité, qui ne donne pas des coups d’épée dans l’eau, dont toutes les démarches portent, ce que démontrait la reconnaissance des deux intéressés. Cette duplicité dans l’obligeance était, et avec des démentis comme en toute créature humaine, une partie importante du caractère de M. de Norpois. Et souvent au ministère, il se servit de mon père, lequel était assez naïf, en lui faisant croire qu’il le servait.

Plaisant plus qu’elle ne voulait et n’ayant pas besoin de claironner ses succès, Albertine garda le silence sur la scène qu’elle avait eue avec moi auprès de son lit, et qu’une laide aurait voulu faire connaître à l’univers. D’ailleurs son attitude dans cette scène, je ne parvenais pas à me l’expliquer. Pour ce qui concerne l’hypothèse d’une vertu absolue (hypothèse à laquelle j’avais d’abord attribué la violence avec laquelle Albertine avait refusé de se laisser embrasser et prendre par moi et qui n’était du reste nullement indispensable à ma conception de la bonté, de l’honnêteté foncière de mon amie) je ne laissai pas de la remanier à plusieurs reprises. Cette hypothèse était tellement le contraire de celle que j’avais bâtie le premier jour où j’avais vu Albertine. Puis tant d’actes différents, tous de gentillesse pour moi (une gentillesse caressante, parfois inquiète, alarmée, jalouse de ma prédilection pour Andrée) baignaient de tous côtés le geste de rudesse par lequel, pour m’échapper, elle avait tiré sur la sonnette. Pourquoi donc m’avait-elle demandé de venir passer la soirée près de son lit ? Pourquoi parlait-elle tout le temps le langage de la tendresse ? Sur quoi repose le désir de voir un ami, de craindre qu’il vous préfère votre amie, de chercher à lui faire plaisir, de lui dire romanesquement que les autres ne sauront pas qu’il a passé la soirée auprès de vous, si vous lui refusez un plaisir aussi simple et si ce n’est pas un plaisir pour vous. Je ne pouvais croire tout de même que la vertu d’Albertine allât jusque-là et j’en arrivais à me demander s’il n’y avait pas eu à sa violence une raison de coquetterie, par exemple une odeur désagréable qu’elle aurait cru avoir sur elle et par laquelle elle eût craint de me déplaire, ou de pusillanimité, si par exemple elle croyait dans son ignorance des réalités de l’amour que mon état de faiblesse nerveuse pouvait avoir quelque chose de contagieux par le baiser.

Elle fut certainement désolée de n’avoir pu me faire plaisir et me donna un petit crayon d’or, par cette vertueuse perversité des gens qui, attendris par votre gentillesse et ne souscrivant pas à vous accorder ce qu’elle réclame, veulent cependant faire en votre faveur autre chose : le critique dont l’article flatterait le romancier l’invite à la place à dîner, la duchesse n’emmène pas le snob avec elle au théâtre, mais lui envoie sa loge pour un soir où elle ne l’occupera pas. Tant ceux qui font le moins et pourraient ne rien faire sont poussés par le scrupule à faire quelque chose. Je dis à Albertine qu’en me donnant ce crayon, elle me faisait un grand plaisir, moins grand pourtant que celui que j’aurais eu si le soir où elle était venue coucher à l’hôtel elle m’avait permis de l’embrasser. «Cela m’aurait rendu si heureux, qu’est-ce que cela pouvait vous faire, je suis étonné que vous me l’ayez refusé». «Ce qui m’étonne, me répondit-elle, c’est que vous trouviez cela étonnant. Je me demande quelles jeunes filles vous avez pu connaître pour que ma conduite vous ait surpris». «Je suis désolé de vous avoir fâchée, mais, même maintenant je ne peux pas vous dire que je trouve que j’ai eu tort. Mon avis est que ce sont des choses qui n’ont aucune importance, et je ne comprends pas qu’une jeune fille qui peut si facilement faire plaisir, n’y consente pas. Entendons-nous, ajoutai-je pour donner une demi-satisfaction à ses idées morales en me rappelant comment elle et ses amies avaient flétri l’amie de l’actrice Léa, je ne veux pas dire qu’une jeune fille puisse tout faire et qu’il n’y ait rien d’immoral. Ainsi, tenez, ces relations dont vous parliez l’autre jour à propos d’une petite qui habite Balbec et qui existeraient entre elle et une actrice, je trouve cela ignoble, tellement ignoble que je pense que ce sont des ennemis de la jeune fille qui auront inventé cela et que ce n’est pas vrai. Cela me semble improbable, impossible. Mais se laisser embrasser et même plus par un ami, puisque vous dites que je suis votre ami... «Vous l’êtes, mais j’en ai eu d’autres avant vous, j’ai connu des jeunes gens qui, je vous assure, avaient pour moi tout autant d’amitié. Hé bien, il n’y en a pas un qui aurait osé une chose pareille. Ils savaient la paire de calottes qu’ils auraient reçue. D’ailleurs ils n’y songeaient même pas, on se serrait la main bien franchement, bien amicalement, en bons camarades, jamais on n’aurait parlé de s’embrasser, et on n’en était pas moins amis pour cela. Allez, si vous tenez à mon amitié, vous pouvez être content, car il faut que je vous aime joliment pour vous pardonner. Mais je suis sûre que vous vous fichez bien de moi. Avouez que c’est Andrée qui vous plaît. Au fond, vous avez raison, elle est beaucoup plus gentille que moi, et elle, elle est ravissante ! Ah ! les hommes !» Malgré ma déception récente, ces paroles si franches, en me donnant une grande estime pour Albertine, me causaient une impression très douce. Et peut-être cette impression eut-elle plus tard pour moi de grandes et fâcheuses conséquences, car ce fut par elle que commença à se former ce sentiment presque familial, ce noyau moral qui devait toujours subsister au milieu de mon amour pour Albertine. Un tel sentiment peut être la cause des plus grandes peines. Car pour souffrir vraiment par une femme, il faut avoir cru complètement en elle. Pour le moment, cet embryon d’estime morale, d’amitié, restait au milieu de mon âme comme une pierre d’attente. Il n’eût rien pu, à lui seul, contre mon bonheur s’il fût demeuré ainsi sans s’accroître, dans une inertie qu’il devait garder l’année suivante et à plus forte raison pendant ces dernières semaines de mon premier séjour à Balbec. Il était en moi comme un de ces hôtes qu’il serait malgré tout plus prudent qu’on expulsât, mais qu’on laisse à leur place sans les inquiéter, tant les rendent provisoirement inoffensifs leur faiblesse et leur isolement au milieu d’une âme étrangère.

Mes rêves se retrouvaient libres maintenant de se reporter sur telle ou telle des amies d’Albertine et d’abord sur Andrée dont les gentillesses m’eussent peut-être moins touché si je n’avais été certain qu’elles seraient connues d’Albertine. Certes la préférence que depuis longtemps j’avais feinte pour Andrée m’avait fourni, — en habitudes de causeries, de déclarations de tendresses — comme la matière d’un amour tout prêt pour elle auquel il n’avait jusqu’ici manqué qu’un sentiment sincère qui s’y ajoutât et que maintenant mon cœur redevenu libre aurait pu fournir. Mais pour que j’aimasse vraiment Andrée, elle était trop intellectuelle, trop nerveuse, trop maladive, trop semblable à moi. Si Albertine me semblait maintenant vide, Andrée était remplie de quelque chose que je connaissais trop. J’avais cru le premier jour voir sur la plage une maîtresse de coureur, enivrée de l’amour des sports, et Andrée me disait que si elle s’était mise à en faire, c’était sur l’ordre de son médecin pour soigner sa neurasthénie et ses troubles de nutrition, mais que ses meilleures heures étaient celles où elle traduisait un roman de George Eliott. Ma déception, suite d’une erreur initiale sur ce qu’était Andrée, n’eut, en fait, aucune importance pour moi. Mais l’erreur était du genre de celles qui, si elles permettent à l’amour de naître, et ne sont reconnues pour des erreurs que lorsqu’il n’est plus modifiable, deviennent une cause de souffrances. Ces erreurs — qui peuvent être différentes de celle que je commis pour Andrée et même inverses — tiennent souvent, dans le cas d’Andrée en particulier, à ce qu’on prend suffisamment l’aspect, les façons de ce qu’on n’est pas mais qu’on voudrait être, pour faire illusion au premier abord. À l’apparence extérieure, l’affectation, l’imitation, le désir d’être admiré, soit des bons, soit des méchants, ajoutent les faux semblants des paroles, des gestes. Il y a des cynismes, des cruautés qui ne résistent pas plus à l’épreuve que certaines bontés, certaines générosités. De même qu’on découvre souvent un avare vaniteux dans un homme connu pour ses charités, sa forfanterie de vice nous fait supposer une Messaline dans une honnête fille pleine de préjugés. J’avais cru trouver en Andrée une créature saine et primitive, alors qu’elle n’était qu’un être cherchant la santé, comme étaient peut-être beaucoup de ceux en qui elle avait cru la trouver et qui n’en avaient pas plus la réalité qu’un gros arthritique à figure rouge et en veste de flanelle blanche n’est forcément un Hercule. Or, il est telles circonstances où il n’est pas indifférent pour le bonheur que la personne qu’on a aimée pour ce qu’elle paraissait avoir de sain, ne fût en réalité qu’une de ces malades qui ne reçoivent leur santé que d’autres, comme les planètes empruntent leur lumière, comme certains corps ne font que laisser passer l’électricité.

N’importe, Andrée, comme Rosemonde et Gisèle, même plus qu’elles, était tout de même une amie d’Albertine, partageant sa vie, imitant ses façons au point que le premier jour je ne les avais pas distinguées d’abord l’une de l’autre. Entre ces jeunes filles, tiges de roses dont le principal charme était de se détacher sur la mer, régnait la même indivision qu’au temps où je ne les connaissais pas et où l’apparition de n’importe laquelle me causait tant d’émotion en m’annonçant que la petite bande n’était pas loin. Maintenant encore la vue de l’une me donnait un plaisir où entrait dans une proportion que je n’aurais pas su dire ? de voir les autres la suivre plus tard, et même si elles ne venaient pas ce jour-là de parler d’elles et de savoir qu’il leur serait dit que j’étais allé sur la plage.

Ce n’était plus simplement l’attrait des premiers jours, c’était une véritable velléité d’aimer qui hésitait entre toutes, tant chacune était naturellement le résultat de l’autre. Ma plus grande tristesse n’aurait pas été d’être abandonné par celle de ces jeunes filles que je préférais, mais j’aurais aussitôt préféré parce que j’aurais fixé sur elle la somme de tristesse et de rêve qui flottait indistinctement entre toutes, celle qui m’eût abandonné. Encore dans ce cas est-ce toutes ses amies, aux yeux desquelles j’eusse bientôt perdu tout prestige, que j’eusse, en celle-là, inconsciemment regrettées, leur ayant avoué cette sorte d’amour collectif qu’ont l’homme politique ou l’acteur pour le public dont ils ne se consolent pas d’être délaissés après en avoir eu toutes les faveurs. Même celles que je n’avais pu obtenir d’Albertine je les espérais tout d’un coup de telle qui m’avait quitté le soir en me disant un mot, en me jetant un regard ambigus, grâce auxquels c’était vers celle-là que, pour une journée, se tournait mon désir.

Il errait entre elles d’autant plus voluptueusement que sur ces visages mobiles, une fixation relative des traits était suffisamment commencée, pour qu’on en pût distinguer, dût-elle changer encore, la malléable et flottante effigie. Aux différences qu’il y avait entre eux, étaient bien loin de correspondre sans doute des différences égales dans la longueur et la largeur des traits lesquels eussent, de l’une à l’autre de ces jeunes filles, et si dissemblables qu’elles parussent, eussent peut-être été presque superposables. Mais notre connaissance des visages n’est pas mathématique. D’abord, elle ne commence pas par mesurer les parties, elle a pour point de départ une expression, un ensemble. Chez Andrée par exemple la finesse des yeux doux semblait rejoindre le nez étroit, aussi mince qu’une simple courbe qui aurait été tracée pour que pût se poursuivre sur une seule ligne l’intention de délicatesse divisée antérieurement dans le double sourire des regards jumeaux. Une ligne aussi fine était creusée dans ses cheveux, souple et profonde comme celle dont le vent sillonne le sable. Et là elle devait être héréditaire, les cheveux tout blancs de la mère d’Andrée étaient fouettés de la même manière, formant ici un renflement, là une dépression comme la neige qui se soulève ou s’abîme selon les inégalités du terrain. Certes, comparé à la fine délinéation de celui d’Andrée, le nez de Rosemonde semblait offrir de larges surfaces comme une haute tour assise sur une base puissante. Que l’expression suffise à faire croire à d’énormes différences entre ce que sépare un infiniment petit — qu’un infiniment petit puisse à lui seul créer une expression absolument particulière, une individualité, — ce n’était pas que l’infiniment petit de la ligne, et l’originalité de l’expression, qui faisaient apparaître ces visages comme irréductibles les uns aux autres. Entre ceux de mes amies la coloration mettait une séparation plus profonde encore, non pas tant par la beauté variée des tons qu’elle leur fournissait, si opposés que je prenais devant Rosemonde — inondée d’un rose soufré sur lequel réagissaient encore la lumière verdâtre des yeux, — et devant Andrée — dont les joues blanches recevaient tant d’austère distinction de ses cheveux noirs, — le même genre de plaisir que si j’avais regardé tour à tour un géranium au bord de la mer ensoleillée et un camélia dans la nuit; mais surtout parce que les différences infiniment petites des lignes se trouvaient démesurément grandies, les rapports des surfaces entièrement changés par cet élément nouveau de la couleur lequel tout aussi bien que le dispensateur des teintes est un grand régénérateur ou tout au moins modificateur des dimensions. De sorte que des visages peut-être construits de façon peu dissemblable selon, qu’ils étaient éclairés par les feux d’une rousse chevelure, d’un teint rose, par la lumière blanche d’une mate pâleur, s’étiraient ou s’élargissaient, devenaient une autre chose comme ces accessoires des ballets russes, consistant parfois, s’ils sont vus en plein jour, en une simple rondelle de papier et que le génie d’un Bakst, selon l’éclairage incarnadin ou lunaire où il plonge le décor, fait s’y incruster durement comme une turquoise à la façade d’un palais ou s’y épanouir avec mollesse, rose de bengale au milieu d’un jardin. Ainsi en prenant connaissance des visages, nous les mesurons bien, mais en peintres, non en arpenteurs.

Il en était d’Albertine comme de ses amies. Certains jours, mince, le teint gris, l’air maussade, une transparence violette descendant obliquement au fond de ses yeux comme il arrive quelquefois pour la mer, elle semblait éprouver une tristesse d’exilée. D’autres jours, sa figure plus lisse engluait les désirs à sa surface vernie et les empêchait d’aller au delà; à moins que je ne la visse tout à coup de côté, car ses joues mates comme une blanche cire à la surface étaient roses par transparence, ce qui donnait tellement envie de les embrasser, d’atteindre ce teint différent qui se dérobait. D’autres fois le bonheur baignait ces joues d’une clarté si mobile que la peau devenue fluide et vague laissait passer comme des regards sous-jacents qui la faisaient paraître d’une autre couleur, mais non d’une autre matière que les yeux; quelquefois, sans y penser, quand on regardait sa figure ponctuée de petits points bruns et où flottaient seulement deux taches plus bleues, c’était comme on eût fait d’un œuf de chardonneret, souvent comme d’une agate opaline travaillée et polie à deux places seulement, où, au milieu de la pierre brune, luisaient comme les ailes transparentes d’un papillon d’azur, les yeux où la chair devient miroir et nous donne l’illusion de nous laisser plus qu’en les autres parties du corps, approcher de l’âme. Mais le plus souvent aussi elle était plus colorée, et alors plus animée; quelquefois seul était rose dans sa figure blanche, le bout de son nez, fin comme celui d’une petite chatte sournoise avec qui l’on aurait eu envie de jouer; quelquefois ses joues étaient si lisses que le regard glissait comme sur celui d’une miniature sur leur émail rose que faisait encore paraître plus délicat, plus intérieur, le couvercle entr’ouvert et superposé de ses cheveux noirs; il arrivait que le teint de ses joues atteignît le rose violacé du cyclamen, et parfois même quand elle était congestionnée ou fiévreuse, et donnant alors l’idée d’une complexion maladive qui rabaissait mon désir à quelque chose de plus sensuel et faisait exprimer à son regard quelque chose de plus pervers et de plus malsain, la sombre pourpre de certaines roses, d’un rouge presque noir; et chacune de ces Albertine était différente comme est différente chacune des apparitions de la danseuse dont sont transmutées les couleurs, la forme, le caractère, selon les jeux innombrablement variés d’un projecteur lumineux. C’est peut-être parce qu’étaient si divers les êtres que je contemplais en elle à cette époque que plus tard je pris l’habitude de devenir moi-même un personnage autre selon celle des Albertine à laquelle je pensais : un jaloux, un indifférent, un voluptueux, un mélancolique, un furieux, recréés, non seulement au hasard du souvenir qui renaissait, mais selon la force de la croyance interposée pour un même souvenir, par la façon différente dont je l’appréciais. Car c’est toujours à cela qu’il fallait revenir, à ces croyances qui la plupart du temps remplissent notre âme à notre insu, mais qui ont pourtant plus d’importance pour notre bonheur que tel être que nous voyons, car c’est à travers elles que nous le voyons, ce sont elles qui assignent sa grandeur passagère à l’être regardé. Pour être exact, je devrais donner un nom différent à chacun des moi qui dans la suite pensa à Albertine; je devrais plus encore donner un nom différent à chacune de ces Albertine qui apparaissaient par moi, jamais la même, comme — appelées simplement par moi pour plus de commodité la mer — ces mers qui se succédaient et devant lesquelles, autre nymphe, elle se détachait. Mais surtout de la même manière mais bien plus utilement qu’on dit, dans un récit, le temps qu’il faisait tel jour, je devrais donner toujours son nom à la croyance qui tel jour où je voyais Albertine régnait sur mon âme, en faisant l’atmosphère, l’aspect des êtres, comme celui des mers, dépendant de ces nuées à peine visibles qui changent la couleur de chaque chose, par leur concentration, leur mobilité, leur dissémination, leur fuite — comme celle qu’Elstir avait déchirée un soir en ne me présentant pas aux jeunes filles avec qui il s’était arrêté et dont les images m’étaient soudain apparues plus belles, quand elles s’éloignaient — nuée qui s’était reformée quelques jours plus tard quand je les avais connues, voilant leur éclat, s’interposant souvent entre elles et mes yeux, opaque et douce, pareille à la Leucothea de Virgile.

Sans doute leurs visages à toutes avait bien changé pour moi de sens depuis que la façon dont il fallait les lire m’avait été dans une certaine mesure indiquée par leurs propos, propos auxquels je pouvais attribuer une valeur d’autant plus grande que par mes questions je les provoquais à mon gré, les faisais varier comme un expérimentateur qui demande à des contre-épreuves la vérification de ce qu’il a supposé. Et c’est en somme une façon comme une autre de résoudre le problème de l’existence, qu’approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses, pour nous rendre compte qu’elles sont sans mystère et sans beauté; c’est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n’est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie, et aussi comme elle permet de ne rien regretter, en nous persuadant que nous avons atteint le meilleur, et que le meilleur n’était pas grand-chose — pour nous résigner à la mort.

J’avais remplacé au fond du cerveau de ces jeunes filles le mépris de la chasteté, le souvenir de quotidiennes passades par d’honnêtes principes capables peut-être de fléchir mais ayant jusqu’ici préservé de tout écart celles qui les avaient reçus de leur milieu bourgeois. Or quand on s’est trompé dès le début, même pour les petites choses, quand une erreur de supposition ou de souvenirs, vous fait chercher l’auteur d’un potin malveillant ou l’endroit où on a égaré un objet dans une fausse direction, il peut arriver qu’on ne découvre son erreur que pour lui substituer non pas la vérité, mais une autre erreur. Je tirais en ce qui concernait leur manière de vivre et la conduite à tenir avec elles, toutes les conséquences du mot innocence que j’avais lu, en causant familièrement avec elles, sur leur visage. Mais peut-être l’avais-je lu étourdiment dans le lapsus d’un déchiffrage trop rapide, et n’y était-il pas plus écrit que le nom de Jules Ferry sur le programme de la matinée où j’avais entendu pour la première fois la Berma, ce qui ne m’avait pas empêché de soutenir à M. de Norpois, — que Jules Ferry, sans doute possible, écrivait des levers de rideau.

Pour n’importe laquelle de mes amies de la petite bande, comment le dernier visage que je lui avais vu, n’eût-il pas été le seul que je me rappelasse, puisque, de nos souvenirs relatifs à une personne, l’intelligence élimine tout ce qui ne concourt pas à l’utilité immédiate de nos relations quotidiennes (même et surtout si ces relations sont imprégnées d’amour, lequel toujours insatisfait, vit dans le moment qui va venir). Elle laisse filer la chaîne des jours passés, n’en garde fortement que le dernier bout souvent d’un tout autre métal que les chaînons disparus dans la nuit et dans le voyage que nous faisons à travers la vie, ne tient pour réel que le pays où nous sommes présentement. Mais toutes les impressions, déjà si lointaines, ne pouvaient pas trouver contre leur déformation journalière, un recours dans ma mémoire; pendant les longues heures que je passais à causer, à goûter, à jouer avec ces jeunes filles, je ne me souvenais même pas qu’elles étaient les mêmes vierges impitoyables et sensuelles que j’avais vues comme dans une fresque, défiler devant la mer.

Les géographes, les archéologues nous conduisent bien dans l’île de Calypso, exhument bien le palais de Mimos. Seulement Calypso n’est plus qu’une femme; Mimos qu’un roi sans rien de divin. Même les qualités et les défauts que l’histoire nous enseigne alors avoir été l’apanage de ces personnes fort réelles, diffèrent souvent beaucoup de ceux que nous avions prêtés aux êtres fabuleux qui portaient le même nom. Ainsi s’était dissipée toute la gracieuse mythologie océanique que j’avais composée les premiers jours. Mais il n’est pas tout à fait indifférent qu’il nous arrive au moins quelquefois de passer notre temps dans la familiarité de ce que nous avons cru inaccessible et que nous avons désiré. Dans le commerce des personnes que nous avons d’abord trouvées désagréables, persiste toujours même au milieu du plaisir factice qu’on peut finir par goûter auprès d’elles, le goût frelaté des défauts qu’elles ont réussi à dissimuler. Mais dans des relations comme celles que j’avais avec Albertine et ses amies, le plaisir vrai qui est à leur origine, laisse ce parfum qu’aucun artifice ne parvient pas à donner aux fruits forcés, aux raisins qui n’ont pas mûri au soleil. Les créatures surnaturelles qu’elles avaient été un instant pour moi mettaient encore, même à mon insu, quelque merveilleux, dans les rapports les plus banals que j’avais avec elles, ou plutôt préservaient ces rapports d’avoir jamais rien de banal. Mon désir avait cherché avec tant d’avidité la signification des yeux qui maintenant me connaissaient et me souriaient, mais qui, le premier jour, avaient croisé mes regards comme des rayons d’un autre univers, il avait distribué si largement et si minutieusement la couleur et le parfum sur les surfaces carnées de ces jeunes filles qui, étendues sur la falaise me tendaient simplement des sandwichs ou jouaient aux devinettes, que, souvent dans l’après-midi pendant que j’étais allongé comme ces peintres qui cherchent la grandeur de l’antique dans la vie moderne, donnent à une femme qui se coupe un ongle de pied la noblesse du «Tireur d’épine» ou qui comme Rubens, font des déesses avec des femmes de leur connaissance pour composer une scène mythologique, ces beaux corps bruns et blonds, de types si opposés, répandus autour de moi dans l’herbe, je les regardais sans les vider peut-être de tout le médiocre contenu dont l’existence journalière les avait remplis et portant sans me rappeler expressément leur céleste origine, comme si pareil à Hercule ou à Télémaque, j’avais été en train de jouer au milieu des nymphes.

Puis les concerts finirent, le mauvais temps arriva, mes amies quittèrent Balbec, non pas toutes ensemble, comme les hirondelles, mais dans la même semaine. Albertine s’en alla la première, brusquement, sans qu’aucune de ses amies eût pu comprendre, ni alors, ni plus tard, pourquoi elle était rentrée tout à coup à Paris, où ni travaux, ni distractions ne la rappelaient. «Elle n’a dit ni quoi ni qu’est-ce et puis elle est partie», grommelait Françoise qui aurait d’ailleurs voulu que nous en fissions autant. Elle nous trouvait indiscrets vis-à-vis des employés, pourtant déjà bien réduits en nombre, mais retenus par les rares clients qui restaient, vis-à-vis du directeur qui «mangeait de l’argent». Il est vrai que depuis longtemps l’hôtel qui n’allait pas tarder à fermer avait vu partir presque tout le monde; jamais il n’avait été aussi agréable. Ce n’était pas l’avis du directeur; tout le long des salons où l’on gelait et à la porte desquels ne veillait plus aucun groom, il arpentait les corridors, vêtu d’une redingote neuve, si soigné par le coiffeur que sa figure fade avait l’air de consister en un mélange où pour une partie de chair il y en aurait eu trois de cosmétique changeant sans cesse de cravates (ces élégances coûtent moins cher que d’assurer le chauffage et de garder le personnel, et tel qui ne peut plus envoyer dix mille francs à une œuvre de bienfaisance, fait encore sans peine le généreux en donnant cent sous de pourboire au télégraphiste qui lui apporte une dépêche). Il avait l’air d’inspecter le néant, de vouloir donner grâce à sa bonne tenue personnelle un air provisoire à la misère que l’on sentait dans cet hôtel où la saison n’avait pas été bonne, et paraissait comme le fantôme d’un souverain qui revient hanter les ruines de ce qui fut jadis son palais. Il fut surtout mécontent quand le chemin de fer d’intérêt local qui n’avait plus assez de voyageurs, cessa de fonctionner pour jusqu’au printemps suivant. «Ce qui manque ici, disait le directeur, ce sont le moyens de commotion». Malgré le déficit qu’il enregistrait, il faisait pour les années suivantes des projets grandioses. Et comme il était tout de même capable de retenir exactement de belles expressions quand elles s’appliquaient à l’industrie hôtelière et avaient pour effet de la magnifier : «Je n’étais pas suffisamment secondé quoique à la salle à manger j’avais une bonne équipe, disait-il; mais les chasseurs laissaient un peu à désirer; vous verrez l’année prochaine quelle phalange je saurai réunir». En attendant, l’interruption des services du B.C.B. l’obligeait à envoyer chercher les lettres et quelquefois conduire les voyageurs dans une carriole. Je demandais souvent à monter à côté du cocher et cela me fit faire des promenades par tous les temps, comme dans l’hiver que j’avais passé à Combray.

Parfois pourtant la pluie trop cinglante nous retenait, ma grand’mère et moi, le casino étant fermé, dans des pièces presque complètement vides comme à fond de cale d’un bateau quand le vent souffle, et où chaque jour, comme au cours d’une traversée, une nouvelle personne d’entre celles près de qui nous avions passé trois mois sans les connaître, le premier président de Rennes, la bâtonnier de Caen, une dame américaine et ses filles, venaient à nous, entamaient la conversation, inventaient quelque manière de trouver les heures moins longues, révélaient un talent, nous enseignaient un jeu, nous invitaient à prendre le thé, ou à faire de la musique, à nous réunir à une certaine heure, à combiner ensemble de ces distractions qui possèdent le vrai secret de nous faire donner du plaisir, lequel est de n’y pas prétendre, mais seulement de nous aider à passer le temps de notre ennui, enfin nouaient avec nous sur la fin de notre séjour des amitiés que le lendemain leurs départs successifs venaient interrompre. Je fis même la connaissance du jeune homme riche, d’un de ses deux amis nobles et de l’actrice qui était revenue pour quelques jours; mais la petite société ne se composait plus que de trois personnes, l’autre ami était rentré à Paris. Ils me demandèrent de venir dîner avec eux dans leur restaurant. Je crois qu’ils furent assez contents que je n’acceptasse pas. Mais ils avaient fait l’invitation le plus aimablement possible, et bien qu’elle vînt en réalité du jeune homme riche puisque les autres personnes n’étaient que ses hôtes, comme l’ami qui l’accompagnait, le marquis Maurice de Vaudémont, était de très grande maison, instinctivement l’actrice en me demandant si je ne voudrais pas venir, me dit pour me flatter :

— Cela fera tant de plaisir à Maurice.

Et quand dans le hall je les rencontrai tous trois, ce fut M. de Vaudémont, le jeune homme riche s’effaçant, qui me dit :

— Vous ne nous ferez pas le plaisir de dîner avec nous ?

En somme j’avais bien peu profité de Balbec, ce qui ne me donnait que davantage le désir d’y revenir. Il me semblait que j’y étais resté trop peu de temps. Ce n’était pas l’avis de mes amis qui m’écrivaient pour me demander si je comptais y vivre définitivement. Et de voir que c’était le nom de Balbec qu’ils étaient obligés de mettre sur l’enveloppe, comme ma fenêtre donnait, au lieu que ce fût sur une campagne ou sur une rue, sur les champs de la mer, que j’entendais pendant la nuit sa rumeur, à laquelle j’avais, avant de m’endormir, confié, comme une barque, mon sommeil, j’avais l’illusion que cette promiscuité avec les flots devait matériellement, à mon insu, faire pénétrer en moi la notion de leur charme à la façon de ces leçons qu’on apprend en dormant.

Le directeur m’offrait pour l’année prochaine de meilleures chambres, mais j’étais attaché maintenant à la mienne où j’entrais sans plus jamais sentir l’odeur du vetiver, et dont ma pensée, qui s’y élevait jadis si difficilement, avait fini par prendre si exactement les dimensions que je fus obligé de lui faire subir un traitement inverse quand je dus coucher à Paris dans mon ancienne chambre, laquelle était basse de plafond.

Il avait fallu quitter Balbec en effet, le froid et l’humidité étant devenus trop pénétrants pour rester plus longtemps dans cet hôtel dépourvu de cheminées et de calorifère. J’oubliai d’ailleurs presque immédiatement ces dernières semaines. Ce que je revis presque invariablement quand je pensai à Balbec, ce furent les moments où chaque matin, pendant la belle saison, comme je devais l’après-midi sortir avec Albertine et ses amies, ma grand’mère sur l’ordre du médecin me força à rester couché dans l’obscurité. Le directeur donnait des ordres pour qu’on ne fît pas de bruit à mon étage et veillait lui-même à ce qu’ils fussent obéis. À cause de la trop grande lumière, je gardais fermés le plus longtemps possible les grands rideaux violets qui m’avaient témoigné tant d’hostilité le premier soir. Mais comme malgré les épingles avec lesquelles, pour que le jour ne passât pas, Françoise les attachait chaque soir, et qu’elle seule savait défaire, malgré les couvertures, le dessus de table en cretonne rouge, les étoffes prises ici ou là qu’elle y ajustait, elle n’arrivait pas à les faire joindre exactement, l’obscurité n’était pas complète et ils laissaient se répandre sur le tapis comme un écarlate effeuillement d’anémones parmi lesquelles je ne pouvais m’empêcher de venir un instant poser mes pieds nus. Et sur le mur qui faisait face à la fenêtre, et qui se trouvait partiellement éclairé, un cylindre d’or que rien ne soutenait était verticalement posé et se déplaçait lentement comme la colonne lumineuse qui précédait les Hébreux dans le désert. Je me recouchais; obligé de goûter, sans bouger, par l’imagination seulement, et tous à la fois, les plaisirs du jeu, du bain, de la marche, que la matinée conseillait, la joie faisait battre bruyamment mon cœur comme une machine en pleine action, mais immobile et qui ne peut décharger sa vitesse sur la place en tournant sur elle-même.

Je savais que mes amies étaient sur la digue mais je ne les voyais pas, tandis qu’elles passaient devant les chaînons inégaux de la mer, tout au fond de laquelle et perchée au milieu de ses cîmes bleuâtres comme une bourgade italienne, se distinguait parfois dans une éclaircie la petite ville de Rivebelle, minutieusement détaillée par le soleil. Je ne voyais pas mes amies, mais (tandis qu’arrivaient jusqu’à mon belvédère l’appel des marchands de journaux, «des journalistes», comme les nommait Francoise, les appels des baigneurs et des enfants qui jouaient, ponctuant à la façon des cris des oiseaux de mer le bruit du flot qui doucement se brisait), je devinais leur présence, j’entendais leur rire enveloppé comme celui des néréides dans le doux déferlement qui montait jusqu’à mes oreilles. «Nous avons regardé, me disait le soir Albertine, pour voir si vous descendriez. Mais vos volets sont restés fermés, même à l’heure du concert». À dix heures, en effet, il éclatait sous mes fenêtres. Entre les intervalles des instruments, si la mer était pleine, reprenait, coulé et continu, le glissement de l’eau d’une vague qui semblait envelopper les traits du violon dans ses volutes de cristal et faire jaillir son écume au-dessus des échos intermittents d’une musique sous-marine. Je m’impatientais qu’on ne fût pas encore venu me donner mes affaires pour que je puisse m’habiller. Midi sonnait, enfin arrivait Françoise. Et pendant des mois de suite, dans ce Balbec que j’avais tant désiré parce que je ne l’imaginais que battu par la tempête et perdu dans les brumes, le beau temps avait été si éclatant et si fixe que quand elle venait ouvrir la fenêtre j’avais pu toujours sans être trompé, m’attendre à trouver le même pan de soleil plié à l’angle du mur extérieur, et d’une couleur immuable qui était moins émouvante comme un signe de l’été qu’elle n’était morne comme celle d’un émail inerte et factice. Et tandis que Françoise ôtait les épingles des impostes, détachait les étoffes, tirait les rideaux, le jour d’été qu’elle découvrait semblait aussi mort, aussi immémorial qu’une somptueuse et millénaire momie que votre vieille servante n’eût fait que précautionneusement désemmailloter de tous ses linges, avant de la faire apparaître, embaumée dans sa robe d’or.

 

[Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, II, Noms de pays : le pays]