Le naïf aux quarante enfants (2)

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François des Loges ou de Montcorbier, dit Villon

 

[suite]

 

L'achat de l'échelle m'initia à une industrie que je ne soupçonnais pas. En regardant autour de moi ou en l'air, j'avais pu vérifier les progrès dans la fabrication des autos, des avions, des locomotives. Mais je ne me doutais pas qu'on avait fait tant de progrès, dans la fabrication des échelles.

 

 

J'en étais resté aux échelles simples avec lesquelles on montait à la grange, à Ossun. Je savais bien qu'il existait des échelles doubles, mais je ne pensais pas qu'elles étaient si perfectionnées. Le ravissement balaya mes hésitations.

Mon échelle était remarquable. L'un de ses côtés rentrait dans l'autre avec tant de précision qu'elle ne tenait pas plus de place qu'une échelle simple. Elle était munie d'une plate-forme pliante sur laquelle on pourrait se tenir debout et de poignées qui permettraient de se cramponner. Enfin la plate-forme elle-même, par une façon bien à elle de s'encastrer, formait un verrou qui empêchait l'échelle de trop s'ouvrir.

- Méfie-toi des échelles doubles ! me disait mon père. Il les accusait d'hypocrisie. Maintenant on les guérissait de ce défaut.

J'étais si fier que je décidai de porter moi-même mon échelle au lycée.

Il était dix heures du matin. Je devais traverser toute la ville. Je n'avais cours qu'à onze : même en marchant lentement j'arriverais à temps. Je passai mon bras droit entre deux barreaux. Je chargeai l'échelle sur mon épaule. Et, en rythmant ma marche avec ma serviette que balançait ma main gauche, je me mis en route.

Le long de mon flanc l'échelle se dressait, droite. Je m'efforçai de la maintenir immobile, mais elle me râpait l'épaule.

En passant devant les magasins je me voyais dans les glaces. Je n'étais pas fait pour porter des échelles doubles. L'échelle avait l'air de marcher toute seule. On ne découvrait qu'à la fin qu'il y avait des jambes dessous.

Tant que la forêt de Birnam ne marche pas vers Dunsinane, la peur ne peut m'atteindre, disait Macbeth l'assassin. Et la forêt se mit en marche. Les troupes lancées contre Macbeth portaient des branches. Mon échelle aussi avait l'air d'un morceau de forêt qui marche.

Elle me cachait comme un homme-sandwich. "Peut-être qu'on ne me voit pas", me disais-je. En passant devant la glace d'un coiffeur, je jetai un regard. Entre deux barreaux, j'entraperçus à peine mon œil.

Et puis un appétit d'humilité me prit. Il était peut-être bon de vaincre mon orgueil. Je me purifiais en portant une échelle.

 

 

J'arrivai au lycée juste au moment où sonnait la récréation. Le concierge était devant sa loge. Il vit s'avancer une masse si haute qu'elle frôlait la voûte. Un coup de semonce de son pilon m'annonça qu'il allait hurler : "Qu'est-ce que c'est que ça ?" Mais il m'aperçut sous le faix. Sa stupeur fut si vive qu'il eut à peine le temps de rétablir l'équilibre.

Dans la cour, autour de la statue du grand homme, toute l'administration était massée. Le proviseur, ses feuilles de composition flottant au vent crispé du matin. Le censeur, un sourire englué sous le nez. À distance réglementaire, comme les maréchaux autour de Napoléon à Austerlitz, le chapeau à la main et indiquant du doigt les bataillons qui manœuvraient, les trois surveillants généraux.

Deux tactiques s'offraient à moi. Ou bien passer sans rien dire (le groupe des officiels se tenait à ma droite. L'échelle me cachait à ses yeux). Ou bien saluer.

En passant sans rien dire je me mettais en état de révolte ouverte. Je me drapais dans mon échelle comme dans mon mépris. En saluant je rendais à César ce qui est à César, mais je manifestais peut-être une ironie plus cinglante.

Ma politesse naturelle me fit pourtant choisir la seconde solution. J'effectuai un tête-à-droite. Les officiels pivotèrent sur leurs talons pour suivre ce spectacle. Je les regardai fixement à travers deux barreaux, qui formaient devant mon visage comme la grille d'un heaume. Et, de la main gauche restée libre, mais qu'alourdissait la serviette, je soulevai mon feutre et saluai.

Leur surprise fut si grande qu'eux aussi saluèrent. Du haut de la galerie vitrée les élèves, encadrés par leurs professeurs, regardaient. Devant sa loge le concierge, la bouche en O, contemplait.

Pour franchir la porte j'inclinai mon échelle en avant, comme une lance. Pour gravir l'escalier je l'infléchis de même. Maintenant je possédais parfaitement son maniement. J'aurais pu participer à un tournoi.

Mes élèves m'attendaient devant la classe en un ordre digne de la parade de la Garde à Buckingham. Je passai sur leur front. Jamais revue ne fut plus solennelle. Pénétrés de la gravité de l'heure, ils reconstituaient la fixité militaire. Les échines prenaient la raideur des baïonnettes. Les bras se collaient aux flancs avec l'immobilité des statues.

Au bout du couloir, apparurent le proviseur et son état-major. Devant les autres classes ils purent voir des rangs flottants que déformaient les bousculades. Devant la mienne, l'immobilité, le silence. Et ce chef d'acier qui, après le défilé de ses troupes, entrait le dernier, l'échelle droite, et refermait, sans faiblesse, une porte derrière laquelle il régnait.

 

 

Je lançai mes élèves à l'assaut de nos murs. Je rêvais de fresques, de Chapelle Sixtine. Pourtant je n'osais pas aller jusque-là. Je ne poserais que des ornements qu'on pût ôter. Locataire de cette classe, je devais la rendre dans l'intégrité de sa crasse.

Je me rabattis donc sur d'autres projets. En français nous expliquions la Chanson de Roland. Les trouvères chantaient ce poème aux étapes du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Pour utiliser l'échelle je voulus qu'on piquât au mur l'itinéraire du pèlerinage. Un ruban rouge fixé avec des punaises représentait la route. Les élèves dessinaient, coloriaient et découpaient sur du carton les sanctuaires qui la bordaient : Chartres, Tours, Poitiers, Blaye, Roncevaux.

Je lançai ensuite une nouvelle mode. Ce que j'appelai les itinéraires vitaux. Nous dessinions sur le mur la vie des grands écrivains. Nous comprenions mieux ainsi les pulsations de leur génie.

Je choisis d'abord Villon.

- Villon, dis-je à mes élèves, est un gangster parisien qui fait ses coups dans Paris. Quand la police le traque, il quitte la capitale pour se mettre au vert. Mais il languit loin du "milieu". L'infection des ruisseaux de Paris est plus douce à ses narines que le parfum des foins coupés.

En m'écoutant, les élèves durcissaient des mâchoires de gangsters. Leurs têtes complices se rapprochaient comme pour mijoter quelque fric-frac.

Par amour pour Villon et par souci d'exactitude, je les initiai à l'argot.

- Quand Villon avait besoin de grisbi, il préparait un bisenesse. Il lui fallait de l'oseille car il aimait bien se fendre la pipe. Pour écluser, à lui le pompon ! Mais quand il eut butté Philippe Sermoise, quelle corrida ! Il avait les poulets sur le paletot. Il dut riper de là.

Peuvrard voulut à toutes forces faire la carte-itinéraire de la vie de Villon. J'essayai de l'en dissuader. Sans pouvoir lui dire tout de même qu'il avait un trop faible périmètre thoracique, et que le souffle d'un chat l'aurait renversé. J'imaginais que des grands se seraient chargés de ce travail. Ceux dont la puberté était déjà en train.

Les colosses : les Feillard, les Tracot, les Rimières, dirigèrent leurs regards vers Peuvrard. Par mimétisme ils avaient pris la solennité des caïds.

- C'est un focard, un dingue, un cinoque !.., semblait grogner la masse de leurs épaules. De quoi se mêle cette demi-portion qui n'a même pas de charmeuses sous le tarin ?

Eux en effet se rasaient déjà. Des touffes de poils avaient même échappé à la lame.

Peuvrard s'acharnait, les larmes aux yeux. Il croyait que je doutais de son zèle.

- Monsieur je n'oublierai rien !... "François des Loges ou de Montcorbier, né d'un père bourbonnais et d'une mère angevine en 1431, à Paris, fut adopté par Guillaume de  Villon, chapelain de Saint-Benoist. L'enfant prit le nom de "son plus que père" et fit de bonnes études, quoi qu'il en dise" (Hé Dieu ! si j'eusse étudié, Au temps de ma jeunesse folle..).

À toute vitesse, il me récitait par cœur la biographie de Villon dans l'Histoire Illustrée de la Littérature Française de Des Granges.

Les colosses laissèrent glisser sur leur visage le sourire du mépris. Le "par cœur" appartenait aux naïvetés de l'enfance. En se livrant à cette pratique, Peuvrard prouvait, qu'il n'était pas digne de s'occuper de Villon, le dur.

Pourtant je dus céder. Tandis que Peuvrard me débitait des tranches de sa littérature, je voyais la radio de ses poumons que son père élevait dans un rayon de jour gris. Je mesurais la déviation de sa colonne vertébrale. Debout à son banc, il paraissait plus petit que les autres assis. Un veston sport, trop "homme" pour lui, engonçait ses épaules. Une cravate rouge et noire, genre club de football, que sa mère nouait sans doute chaque matin, remontait soigneusement sous son col. Des pantalons de golf, où flottaient ses cuissottes, complétaient l'équipement de ce bijou, que ses parents tiraient quotidiennement du coton.

 

 

Peuvrard me rapporta une carte-itinéraire impeccable. Sur une grande feuille, il avait peint et découpé un plan du vieux Paris. À l'intérieur des remparts il avait représenté les différents lieux de cette vie dangereuse. La Faculté des Arts, les ruelles du Quartier Latin, deux ou trois tavernes où Villon buvait. Le collège de Navarre dont Villon, voleur par effraction, escaladait une fenêtre avec une échelle de corde. Villon chapardait un chapelet de tripes chez la tripière, un pain chez le boulanger, un rôti piqué au bout d'une broche chez le rôtisseur. Le poignard levé il tuait le prêtre Sermoise. Pour prouver qu'il s'agissait d'une querelle d'ivrogne, Peuvrard fourrait une bouteille dans la main gauche de Villon et il lui faisait le nez rouge.

Enfin il le montrait couché sur une botte de paille dans la prison du Châtelet, à côté d'une cruche et d'un pain. Au-dessus de lui, comme une vision, apparaissait une frise de pendus. Et Peuvrard, dans un déchaînement de lyrisme, ceinturait Paris de la Danse Macabre de l'abbaye de la Chaise Dieu, copiée dans ses Textes Français du Moyen Âge de Chevaillier et Audiat.

- Fu fu ! sifflotèrent les colosses, jaloux.

Peuvrard s'était époumoné à zébrer d'encre de Chine le fond lugubre où se démenait la Mort. Derrière le piétinement du squelette, il avait versé à flots la pourpre et l'or sur le cortège des défunts : cardinaux, rois, grands seigneurs, marchands. Et ces dames à "rebrassés collets" qu'il avait enfouies sous les brocarts et dont "les colosses" auraient mieux fait deviner que lui, par quelque sein entraperçu, le corps "poli, souef, si précieux", qui devra

ces maux attendre

Oui, ou tout vif aller es cieux.

 

 

Un des mercredis suivants, les Peuvrard revinrent me voir.

De nouveau M. Peuvrard tira de sa serviette une photo de radio.

- Voyez ! les taches des poumons de notre petit Charles se sont aggravées...

- Il s'est trop fatigué pour ce Villon !... soupira la mère.

- Et puis il prend un drôle de vocabulaire !...

- Il crache par terre, gémit la mère. L'autre jour nous l'avons surpris aux cabinets en train de fumer un cigare...

- Quel vocabulaire ? demandai-je.

- Des mots que je ne comprends pas très bien, dit la mère. Il répète à tout propos : "Moi je suis un dur !"...

- Et puis encore ?...

- "Il me faut du grisbi" ... "Je suis raide"... "J'ai besoin d'oseille" ... "Aboulez un colonel",... Qu'est-ce que c'est que ce Colonel dont il parle toujours ?...

J'expliquai aux Peuvrard que leur fils était un passionné. J'essayais de le freiner dans son travail mais il passait outre. C'était lui qui avait voulu faire, à tout prix, la carte-itinéraire de Villon.

- Villon est-il vraiment au programme de la classe de Troisième ? demanda M. Peuvrard.

Je le lui confirmai formellement. Les Chansons de Geste, les Fabliaux, Charles d'Orléans, Villon… Obligatoire. Absolument obligatoire.

- Je sais, dit-il, c'est un grand poète. Mais c'est aussi un voyou. Comme Verlaine... C'est tout de même dommage que tant de grands poètes soient des voyous... La criminalité augmente... Dans tous les films on voit des vamps qui braquent un revolver... Vous croyez que c'est bien le moment de tant insister sur Villon ?..

- Je n'insiste pas... Je respecte le programme...

- Mais si, monsieur, vous insistez !...

- Voyons, Jacques !... murmura Mme Peuvrard en le tirant par la manche.

- Je n'admets pas que monsieur me dise qu'il n'insiste pas, alors qu'il insiste. Vous êtes sur Villon depuis plusieurs semaines...

Aux victoires fracassantes de Napoléon, de César, et même à la morgue solaire de Louis XIV, je préférais la souplesse des diplomates : Louis XI, Talleyrand, qui recousent la chair que les conquérants ont taillée. Je m'étais juré d'être un diplomate avec les parents d'élèves.

- Méfiez-vous !  m'avait dit mon collègue Larmet, qui "connaissait la musique".

Il m'avait raconté des histoires incroyables sur leur aveuglement, leur vilenie. La plupart du temps, le professeur devait faire le bien de leur enfant malgré eux.

- Et ces malheureux, disait-il, ne comprennent pas qu'on travaille pour eux !... Ces chouchous qu'ils cajolent les mépriseront plus tard et les foutront à l'hôpital.

Larmet était célibataire. Bien qu'il fût né à N..., il n'avait pas la rondeur papelarde des gens du cru. La violence de ses grimaces me rappelait les convulsionnaires de Saint-Médard, qui, au XVIIIe siècle, se trémoussaient sur la tombe du diacre Pâris. Je croyais qu'il exagérait.

Soudain, sous le coup de Peuvrard, les avertissements du convulsionnaire remontèrent à ma mémoire. Larmet avait raison. Je ne tolérerais pas cette insolence.

- Monsieur Peuvrard, je suis le maître d'interpréter le programme comme je l'entends.

La colère me suffoquait. Et l'indignation devant tant d'ingratitude. Et le regret d'en avoir trop fait. Dans ma rage de justice je m'élevais au-dessus de l'affaire Peuvrard. J'atteignais le domaine des idées générales où les Peuvrard violaient l'union sacrée qu'on eût dû sceller entre maîtres et parents. Dans un élan qui m'avait toujours perdu, car il me faisait oublier les compromissions de la vie et me donnait des accents vengeurs, je pleurai intérieurement sur une vision à la Puvis de Chavannes : dans un paysage d'Arcadie, les Peuvrard saccageaient le Bois Sacré où l'on eût dû préserver l'enfance.

- D'ailleurs, dis-je, permettez-moi de couper court à vos visites. Je les ai provoquées tant que j'ai cru que vous compreniez le véritable intérêt de votre fils. Elles perdent tout sens dès qu'elles visent à lui nuire.

Le sang de Mme Peuvrard se cailla sous ses joues avec des stagnations de yaourt. Quant à M. Peuvrard, il noircit et prit la teinte de l'alpaga. Avec une force qu'il tentait de contenir, il mâchait férocement un mot. Et ce mot, qu'il ne voulait pas laisser éclater, et qui me rangeait dans le camp des Villon, je sentais que c'était voyou.

Voyou pouvait seul rassembler en un comprimé la révolution que j'avais provoquée dans les humeurs de M. Peuvrard. La comparaison qu'il faisait entre sa fortune et mes deux mille francs par mois, entre la stabilité de sa famille enracinée dans cette province depuis des siècles et mon instabilité de fonctionnaire qu'on peut envoyer valser d'une chiquenaude. Entre sa solidité d'homme de loi, pesant de tout son poids sur la réalité et mon inconsistance d'intellectuel : paltoquet, freluquet, petit sauteur, petit merdeux… Le mot voyou résumait tous les autres, en les dotant d'une force explosive.

Ce mot, je devais le gagner de vitesse. Je devais expulser les Peuvrard avant qu'il ne jaillît. Sinon, il créerait entre nous l'irréparable.

- Permettez-moi de vous raccompagner, dis-je froidement.

J'avais envie de clore par une formule en couperet telle que celle de la dépêche d'Ems en 1870 : Nous n'avons plus rien à nous dire.

Je préférai m'abstenir. Je raccompagnai jusqu'à la sortie les Peuvrard qui hoquetaient des "Nous n'en resterons pas là !...", "Ça ne se passera pas comme ça…". Puis, évitant de la claquer ou même de l'ébranler par un mouvement de colère, je refermai soigneusement la porte sur leur dos.

 

 

Le lendemain, le proviseur me convoqua.

- Mon cher collègue… commença-t-il.

Cette expression semblait nous mettre à égalité. "Je suis un professeur comme vous"… Je remarquai par la suite qu'il l'utilisait chaque fois qu'il voulait aiguiser son poignard dans le miel.

Aujourd'hui encore, il restait assis. Il s'encastrait dans un de ces fauteuils en bois verni qui me semblaient l'hypocrisie faite siège. Les accoudoirs luisaient d'un brillant louche. Le dossier se creusait avec servilité. Le proviseur était soudé là comme par un chalumeau qui aurait fondu bois et chair.

- Asseyez-vous ! me dit-il pourtant.

Il ne me faisait asseoir que pour me juger.

- Vous êtes content du petit Peuvrard ?

Il voulait donner à l'entretien une douceur sucrée de soupe au lait.

- Très content, monsieur le proviseur, dis-je en m'illuminant de candeur. C'est un élève plein de bonne volonté d'ardeur, de gentillesse…

Devais-je dire : "D'une santé un peu délicate, peut-être ?"… Je lui offrirais trop tôt des verges pour me battre.

- Il s'intéresse au français ? dit-il, en faisant semblant de chasser une mouche.

- Beaucoup, monsieur le proviseur ! Il a beaucoup de sens littéraire, d'imagination, de poésie. Dernièrement, il a relevé avec beaucoup de goût les mots exprimant les bruits dans un petit texte de Colette : La bouilloire, grillon du foyer.

- Il s'intéresse au moyen âge ?

Il voulait m'amener peu à peu à Villon. Mais devais-je considérer Villon comme un auteur du Moyen Âge ? Officiellement, le Moyen Âge s'étend jusqu'en 1453, prise de Constantinople par les Turcs. Et Villon a vécu de 1431 à 1480.

- Il aime beaucoup le Moyen Âge, dis-je avec une pudeur de vierge, comme si dévoiler ce culte eût été violer l'âme de Peuvrard.

- Ah ! le Moyen Âge !... rêva un instant le Proviseur (cet agrégé d'Histoire Naturelle aurait été incapable de traduire la première ligne du Serment de Strasbourg). Il a bien du charme le Moyen Âge !...On l'avait longtemps boudé. On a bien fait de l'inscrire au programme.

Si le Ministère l'en avait exclu, il aurait dit: "Ah ! le Moyen Âge !... Cette période d'obscurantisme !... On a bien fait de l'exclure".

Malignement m'apparut le tableau des déclinaisons au Moyen Âge. Cas sujet pluriel : li œil : les yeux. Cas régime pluriel. Tans colps a pris de bons espiez tranchans : il a reçu tant de coups de bons épieux tranchants (Chanson.de Roland).

Qu'aurait-il dit si, braquant un revolver sur sa poitrine, à la façon des vamps de cinéma que n'aimait pas M. Peuvrard, je lui avais demandé brusquement : "Comment dit-on les bons épieux tranchants, au cas régime, Monsieur le Proviseur ?..."

- Et Villon, est-ce qu'il aime beaucoup Villon, le petit Peuvrard ?

Je crispai mes ongles dans mes poings pour garder mon sang-froid.

- Beaucoup, Monsieur le Proviseur !...

J'abusais à dessein du beaucoup. Je voulais gonfler le petit Peuvrard. Il goûtait beaucoup le Moyen Âge. Il avait beaucoup de sens littéraire. Il aimait beaucoup Villon, le petit Peuvrard.

- Ah ! Villon !... rêva encore le Proviseur. Évidemment c'est un grand poète. Mais il n'a pas toujours mené une vie exemplaire, n'est-ce pas ?... (petit rire gêné que j'accompagnai d'un ricanement courtois).

 

Manuel d'histoire de la littérature Desgranges
Ici le Proviseur éprouva le besoin de me prouver que tout agrégé d'Histoire Naturelle qu'il était, il connaissait bien Villon. Je saluai, au passage, le chapitre de l'Histoire de la Littérature de Desgranges qu'il avait dû consulter avant notre entretien.

 

- ... Il décrochait des enseignes, il volait des marchandises aux étalages : des tripes à la triperie, du pain chez le boulanger, du rôt chez le rôtisseur. Oh !  cela n'est pas encore bien méchant !...

Il eut un rire d'indulgence, comme si lui-même avait passé sa jeunesse à voler. Et comme si encore, ma foi, à ses moments perdus…

- Mais ce qui est plus grave...

Son visage se rembrunit. Il baissa la voix. II allait me faire une révélation qui entraînerait des sanctions. Si bien que je me demandai s'il s'agissait de Villon ou de moi.

- Ce qui est plus grave, c'est qu'il a tué !..

Annoncé ainsi, derrière ces piles de dossiers, par cet homme qui notait ses professeurs, ce crime prit une valeur que je n'avais jamais soupçonnée. Il semblait entacher à tout jamais l'honneur d'un fonctionnaire de l'établissement, et le mien aussi, car je me sentais complice.

En 1455, le 5 juin, Villon se prend de querelle avec un prêtre, Philippe Sermoise, et le tue, disait l'Histoire Illustrée de la Littérature de Desgranges.

Je n'avais jamais connu personnellement de grand poète. Mais il était admis que ce genre d'individu n'était pas comme tout le monde. Verlaine et Musset buvaient, Baudelaire fumait l'opium. C'était leur méthode de travail. Buffon enfilait des manchettes de dentelle pour écrire son Histoire Naturelle. C'était peut-être le meilleur système pour peindre la girafe. S'il avait composé des vers, il eût ingurgité de l'alcool à pleines bonbonnes, ou il se serait piqué le gras de la cuisse avec une seringue. Villon, lui, tuait. C'était son genre, à noter scrupuleusement, comme on étudie les ratures d'un manuscrit pour faire une thèse.

Jamais je n'avais cru que le sang des gens qu'il tuait pouvait former cette flaque poisseuse dans laquelle baignaient les cadavres de la guerre ou les victimes des assassins. Ce devait être une espèce d'encre rouge.

Brusquement le chuchotis du Proviseur me révélait que François Villon, maître ès arts, c'est-à-dire licencié ès lettres, n'aurait pas pu, malgré son génie, être professeur au lycée de N... Le Proviseur aurait été obligé d'inscrire sur son dossier une note confidentielle : a tué.

"Et voilà de quel individu vous faites le complice !" semblait me dire le Proviseur. Car maintenant il me contemplait fixement, avec une sorte de pitié.

"Au fond, je veux votre bien, semblait me répéter ce regard. Vous n'êtes qu'un débutant. Et voyez dans quel guêpier vous alliez vous fourrer !"

- Évidemment, Monsieur le Proviseur, répondis-je. Mais, comme l'a dit Gide, "on ne fait pas de la littérature avec de bons sentiments".

- Peut-être, peut-être... mais il a tué !

Il en revenait toujours là. Il me jetait ce cadavre dans les jambes.

- Mais, Monsieur le Proviseur, il est au programme...

J'avais lâché le grand mot. Aux yeux du Proviseur je dressais le Palladium, devant lequel il devait se prosterner.

- Sans doute... Nous devons respecter le programme...

Il se courba à demi. Il ferma les yeux. Son visage s'oignit de ce respect qui eût poussé un prêtre à se signer.

- Mais vous devez savoir qu'il y a des façons, parfois, de l'interpréter. D'autant plus que le programme ne recommande pas de s'attarder particulièrement sur Villon. Voyez d'ailleurs...

Il fit semblant de chercher sur sa table les Textes Français du Moyen Âge de Chevaillier et Audiat. Mais je les avais aperçus depuis le début de notre entretien et j'avais envie de lui crier : "Ils sont là ! Vous savez bien qu'ils sont là !..."

Il prolongea sa comédie en feuilletant le livre comme pour trouver Villon. Mais il l'avait marqué d'avance.

...Chevaillier et Audiat ne donnent que trois poèmes ou trois fragments de poèmes pour illustrer trois aspects de l'œuvre de Villon. LA MORT INEXORABLE : Le Grand Testament. L'EFFROI DEVANT LA MORT : Ballade des Pendus. LA FOI NAÏVE : Ballade que Villon fit à la requête de sa mère pour prier Notre-Dame.

Il me tendit le livre avec un regard de bonne foi, et me fit vérifier, comme si je ne l'avais jamais vu.

- En trois leçons vous pouvez expédier Villon. Et encore c'est beaucoup !... Il n'occupe ici que cinq pages, de la page 120 à la page 125. À eux seuls Eustache Deschamps et Charles d'Orléans, qui sont moins connus, en occupent davantage : de la page 113 à la page 119.

Il clignait un regard de comptable derrière ses lunettes. C'était lui que Villon aurait aimé tuer, au lieu du prêtre Sermoise.

- Alors, Monsieur le Proviseur, où voulez-vous en venir ?

Je m'entendis articuler ces mots avec une voix d'homme d'affaires.

Je m'étais fixé un plus long délai de patience. Je découvris avec tristesse que je n'avais pas pu le respecter.

L'œil du Proviseur eut une étincelle grise qui devait marquer le sommet de sa fureur.

- M. et Mme Peuvrard se plaignent de votre attitude à l'égard de leur fils. Ils m'ont porté les photographies de ses poumons. Ce pauvre petit a des taches. Vous le faites trop travailler. Déjà, il est arrivé un accident. Il est tombé d'une échelle... Pourquoi cette échelle, d'ailleurs ? Vous savez que vous êtes responsable. Si M. et Mme Peuvrard avaient insisté, vous auriez dû payer une grosse somme. Et puis il paraît que vous exercez une mauvaise influence sur cet enfant. Depuis votre cours sur Villon, il n'est plus le même. Il parle argot, il dit des mots grossiers. Il ne dort plus la nuit...

Le Proviseur s'attendait peut-être à ce que je protestasse. Sa sécheresse, comme celle de la plupart des faux jetons, me semblait friable : du plâtre peint en fer. Il parlait avec une précipitation hagarde, qui ménageait des pauses pour mes répliques. Mais mes répliques ne venaient pas. Je m'absorbai dans la contemplation d'un tableau qui emplissait le fond du bureau : des bœufs broutaient dans un pré. Ils me rappelaient ceux que j'avais gardés dans mon enfance.

Au-delà d'un certain niveau de vilenie du partenaire, je refusais de jouer le jeu. Je recommandais le coupable à la justice immanente. Je rêvais qu'il éclatait, comme une chaudière.

Mes yeux quittèrent les bœufs. J'étais heureux d'avoir pu déceler qu'ils appartenaient à la race charolaise. Je me mis à contempler le Proviseur avec le même sang-froid que s'il était un bœuf. Il continuait à dérouler son tissu de noirceurs. Je commençai à raffiner mon vœu de justice céleste.

Je vis son cœur, qui battait sous son veston, tel qu'il figurait dans mon traité d'anatomie de Caustier. Oreillettes, ventricules, crosse de l'aorte. Il battait normalement. Puis, quand le Proviseur accentuait sa lâcheté, quand il prononçait les mots Peuvrard, surmenage, échelle, Villon, les ganglions sympathiques sortaient de leur torpeur. Ils crépitaient d'étincelles. Ils lançaient leur bombardement. Et le cœur s'accélérait; s'accélérait. Plus vite, plus vite, vers la pleutrerie et le mensonge !...

Le Proviseur haletait. La sueur ruisselait sur son visage. Ses narines palpitaient. Son visage prenait la teinte verte du bronze.

Villon, qu'aimait tant le petit Peuvrard, avait aussi prévu ce cas (Morceaux Choisis de Chevallier et Audiat : Le Grand Testament, page 121) :

 

Et meure Pâris et Hélène,

Quiconque meurt, meurt à douleur

Telle qu'il perd vent et haleine ;

Son fiel se crève sur son cœur,

Puis sue, Dieu sait quelle sueur !

Et n'est qui de ses maux l'allège ;

Car enfant n'a, frère ni sœur,

Qui lors voudrait être son plège.

 

De ses deux mains le Proviseur griffait et arrachait son gilet. L'œil renversé, il cherchait l'air : "Je vous en prie, ouvrez cette fenêtre !" Le jour gris de N... entrait dans la salle, avec l'humidité de cette province de pâturages. La flèche de la cathédrale perçait la brume et portait mon vœu jusqu'au ciel. Sur le fleuve, au loin, un bateau sifflait, en descendant vers la mer. La ville et le monde étaient pleins de coupables que leur cœur étouffait. Désormais cette horloge de sang mesurerait pour tous la dose de mal tolérable. Dans sa poitrine chacun portait enfin la Justice.

 

La mort le fait frémir, pâlir,

Le nez courber, les veines tendre,

Le col enfler, la chair mollir,

Joinctes et nerfs croître et étendre.

 

 

 

- Monsieur le Proviseur, je vous présente mes respects !

 

 

 

© Paul Guth, François des Loges ou de Montcorbier, dit Villon, chapitre sixième de Le Naïf aux quarante enfants,  Éditions Albin Michel 1955, 272 pages

 

 


 

 

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