Fermina Márquez

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Valery Larbaud ((1881-1957) publia (en feuilleton, dans la Nrf, dès le 1er mars 1910), un livre sur lequel il travaillait depuis de longues années, et qui connut plusieurs titres (Histoire de la Incarnacion et de ses admirateurs, à Valence - Espagne - en 1905 ; Incarnation Barea, à Uriage, en juillet 1908) avant de recevoir celui qui devint définitif.
Il s'agit de ce qu'on appelle un "roman d'adolescence" à la tonalité mélancolique, narrant un premier amour, platonique et inoubliable : les apparitions d'une jeune Colombienne (qui vient visiter son frère) fait battre bien des cœurs, "dans un collège catholique et cosmopolite des environs de Paris" (lettre de Larbaud à Gide). Le modèle du collège Saint-Augustin fut celui de Sainte-Barbe-des-Champs (Fontenay-aux-Roses), où Larbaud fut élève (et pensionnaire) de 1891 à 1894 (soit de dix à quatorze ans). Larbaud s'y est identifié, entre autres élèves, à Camille Moûtier, l'amoureux transi de Fermina.

 

 

Illam, quidquid agit quoquo vestigia movit,
Componit furtim subsequiturque Decor.


(Tibulle, III, 8, 7-8)

 

 

Camille Moûtier était un élève de cinquième. À treize ans, c'était un petit garçon pâle, aux cheveux bruns toujours coupés trop courts, aux yeux tristes. On devinait que ses regards avaient été vifs et malicieux, mais autrefois, avant son entrée au collège. Car il n'était pas fait pour la vie de collège. Pour lui, elle était un supplice renouvelé tous les jours. On comprenait, en l'observant, qu'il avait tellement pris l'habitude de souffrir que la souffrance était devenue sa meilleure amie.

Il n'aspirait qu'à se faire tout petit, qu'à disparaître. Il connaissait la douleur qu'infligent les maîtres, l'administration aveugle, par leurs réprimandes et leurs punitions. Et il connaissait aussi la douleur qu'infligent les autres, les camarades brutaux, surtout ceux qui savent torturer les âmes par des railleries affreuses, ou par des humiliations qui font souhaiter la mort. Déjà même, plusieurs fois, il avait songé à se tuer ; mais une crainte religieuse l'en avait empêché. Il se résignait donc à vivre. Et même il essayait de paraître gai, pour ne pas s'attirer, par un air maussade, plus de persécutions. Quelquefois, ne pouvant presque plus retenir son envie de pleurer, sur les rangs ou au réfectoire par exemple, il se mettait à faire des grimaces, dont tout le monde riait, mais qui l'aidaient à refouler ses larmes.

Camille Moûtier était vite devenu un très mauvais élève. En effet, les punitions et les mauvaises notes étaient bien plus faciles à supporter que les mille taquineries des camarades. Il s'était bien battu les premiers temps, et il lui arrivait bien encore de donner quelques coups de poing, quand un peu de colère se ranimait en lui. Mais sa colère avait été usée par le désespoir. Les taquins s'acharnaient sur lui. Et de plus, sa fierté était si délicate, que certaines plaisanteries, que d'autres eussent supportées sans chagrin, et qu'on fait cesser en ripostant une fois pour toutes, l'affectaient comme des injures graves, dont le souvenir le torturait. Mon Dieu, nous ne pouvons pas être bons.

Il attendait la nuit pour pleurer à son aise. Si l'on n'a pas mis votre lit en portefeuille, et si l'on n'a pas glissé une assiette pleine de purée entre vos deux draps, vous pouvez pleurer tout votre soûl. Camille Moûtier attendait que tout le monde fût endormi ; alors tout son chagrin montait dans ses yeux, débordait, et coulait doucement sur ses joues. J'ai souvent prêté l'oreille à ces grands désespoirs d'enfants : on n'entend pas de sanglot, on n'entend rien, sinon, à de longs intervalles, un petit sifflement. Si le surveillant était éveillé, il pourrait croire qu'un mauvais plaisant sifflote.

Aussi, la joie que lui apportaient les vacances était-elle presque trop grande pour le petit Moûtier. Ces vacances ! Il jouissait d'elles dans toutes leurs minutes. C'étaient des rendez-vous avec lui-même ; il s'y retrouvait, libre et gai comme avant son entrée au collège. Pour quelques jours ou quelque semaines, il cessait d'être une pauvre chose souffrante et pleurante. Et ses parents, le voyant si joyeux, attentif à ses jeux, si "enfant", s'attendrissaient sur l'insouciance et le bonheur sans mélange de l'enfance ; de l'enfance telle que Mme Amable Tastu et Victor Hugo l'ont chantée : le meilleur temps de la vie.

Mais l'entrée de Fermina Márquez dans l'existence du collège enleva beaucoup de leur bonne saveur aux vacances du petit Camille Moûtier. Maintenant il avait trouvé quelque chose à aimer dans son enfer. Dès la première minute, il fut certain qu'il n'oserait jamais s'approcher d'elle, qu'il ne serait jamais rien pour elle. Avant même d'avoir été aperçu d'elle, il priait pour elle tous les soirs. Il fut jaloux de Santos et il fut jaloux de Léniot. En pensée, il se donnait à elle, pour toujours, ne voyait plus rien au monde, sourd, extasié.

Il se remit à vivre.

Plusieurs combats, où il eut le dessus, écartèrent de lui, pour quelque temps, les taquins. Alors il osa faire connaissance avec le petit Márquez, qui était aussi en cinquième. Être vu avec Márquez lui plaisait ; est-ce qu'ainsi il n'était pas plus près d'elle ; est-ce que son nom n'était pas associé, dans la pensée de ceux qui le voyaient marcher au côté de Márquez, avec son nom à elle ? On écrivait sur les murs les noms de ceux qui devenaient des inséparables ; les amitiés trop exclusives étaient tournées en ridicule, et on les persécutait si bien, qu'on réussissait parfois à les rompre. Eh bien, le jour où Camille Moûtier lut, sur les murs du manège, l'inscription : "Moûtier et Márquez", il fut plus gai qu'il n'avait jamais été depuis son entrée à Saint-Augustin : "Si elle avait lu cela !"

Il ramenait à elle tous ses propos : parler de son frère, c'était encore, pour lui, parler d'elle ; parler de Paris, où elle habitait, c'était encore parler d'elle ; parler de la Colombie, parler de l'Amérique, parler de l'histoire d'Espagne, parler de la bataille de Rocroi, c'était encore parler d'elle ! Les progrès qu'il fit en castillan furent étonnants : le castillan n'était-il pas la langue maternelle de Fermina Márquez ? Et, dans ce prénom étranger : Fermina, il voyait quelque chose d'admirable ; ce prénom résumait pour lui toute la beauté du monde. C'était la plus belle parole qui fût sortie de la bouche des hommes. Il n'aurait jamais trouvé le courage de dire haute voix : Ferminita. Ce diminutif était trop familier, trop près d'elle.

Pourtant, s'il avait pu être vu par elle... seulement vu ! À la Pentecôte, il eut la chance de passer un jour entier à Paris ; un vrai jour vivant de Paris, et non pas un de ces dimanches renfrognés et mornes, lorsque tous les magasins se sont fermés exprès pour n'être pas vus des collégiens et des Saint-Cyriens. Les Saint-cyriens, eux, semblent sourire avec mystère en passant le long des devantures closes : ils ont vu les étalages jeudi dernier. Mais pour les collégiens, pas d'étalages : cela pourrait leur faire oublier leurs thèmes. Jusqu'aux librairies qui sont oblitérées : les collégiens doivent se contenter des éditions classiques ; et la littérature contemporaine n'est pas faite pour eux. Du reste, elle ne vaut rien : MM. les surveillants généraux, qui se montent des bibliothèques avec les romans confisqués aux élèves, vous donneront à entendre que, pour commencer à avoir du talent, un auteur doit être mort depuis soixante-quinze ans.

Camille Moûtier avait passé tout un samedi à Paris, chez son correspondant qui, s'étant souvenu de l'existence du petit collégien, l'avait envoyé chercher à Saint-Augustin par son domestique. C'était une corvée pour le domestique : il dut faire semblant d'écouter tout ce que ce petit garçon lui dit de l'Amérique et des beautés de la langue castillane. Arrivé dans l'appartement sombre de la rue des Saints-Pères, Camille Moûtier fut aussitôt confié à un neveu de son correspondant, un jeune homme de vingt ans, qui faisait son droit.

Camille l'avait déjà vu, ce grand étudiant en droit ; mais il n'aurait su dire en quel lieu ni quand. Cet appartement et cette famille lui apparaissaient toujours comme des choses et des gens vus en rêve, dans un rêve qui revient quelquefois, mais qui ne dure jamais assez pour que l'aspect des lieux et que les traits des gens se gravent dans la mémoire du dormeur. Même la notion de leurs liens de parenté était incertaine, pour lui ; cette vieille dame, était-elle une invitée de chaque dimanche, une tante de province, ou bien la mère de son correspondant ? Il les prenait les uns pour les autres. Il ne reconnaissait avec certitude que son correspondant lui-même : il avait toujours une redingote à revers de soie et une calotte de velours noir.

Il pouvait bien les ignorer ; eux, ne se gênaient pas pour lui : ils continuaient devant lui leur existence quotidienne, parlant de choses et de personnes qu'il ne connaissait pas. C'était un rêve, ni bon ni mauvais, fatigant, plutôt, parce que, bien qu'il évitât avec soin de se mêler à l'action des personnes, il devait s'observer et répondre quand on l'interrogeait. À table, par exemple, vous ne savez jamais si c'est vraiment à vous qu'une question s'adresse.

Donc, en ce jour d'été, sous le plafond des rues fraîchement peint en bleu, Camille Moûtier rêva qu'il se promenait avec Gustave, le fantôme qui faisait son droit. Gustave était un peu honteux d'être vu avec un potache. Et toute conversation, avec ce gosse, lui semblait impossible ; ils n'avaient rien de commun. C'était une journée perdue. Mais bah ! il retrouverait bien d'autres journées d'été, qui dédommageraient de celle-ci ; d'autres journées, passées en des compagnies infiniment plus intéressantes. Il répondait par monosyllabes à Camille Moûtier qui lui expliquait abondamment la découverte du Darien, l'expédition de Balboa, et comment la Nouvelle-Grenade était devenue la Colombie. Ce petit garçon savait bien sa géographie. Un peu plus tard, la voix du petit garçon trembla très fort, et Gustave, qui ne songeait même plus à lui, avait prêté l'oreille : le petit garçon parlait d'un de ses camarade nommé Francisco Márquez, et de la sœur de ce camarade, Fermina. Gustave blasphéma :

- Fermina ! En voilà un nom à coucher dehors ! Fermina !

Devant le beau magasin de jouets qui est au coin de la rue du Louvre et de la rue de Rivoli, sous les arcades, ils s'arrêtèrent. Le petit garçon, comme il sied à un petit garçon, ne se lassait pas de regarder l'étalage. Il fallut entrer dans le magasin. Et Gustave fut surpris de voir que le petit garçon achetait un petit drapeau, un drapeau de soie imprimée collé à une hampe de fer. "Qu'est-ce que le petit garçon voulait faire de cet accessoire de cotillon ?" Vraiment, les grandes personnes ne savent rien comprendre.

Et, le lendemain de la rentrée, à la récréation d'une heure, Camille Moûtier, ayant aperçu Mama Doloré et ses nièces dans le parc, sortit de la cour, le cœur battant très fort. Une fois hors de la vue des surveillants, il se mit à courir, et, comme un chevalier paré des couleurs de sa dame, il passa devant Fermina, tenant à la main un petit exemplaire du drapeau colombien, flottant !

- Tiens, s'écria la jeune fille, le drapeau de mon pays !

Camille Moûtier revint sur ses pas, et balbutia :

- J'allais le porter à Paquito ; où est-il, mademoiselle ? Il n'attendit même pas la réponse. C'était déjà trop pour son courage. Il se sauva.

Ce fut la grande aventure qu'il eut cette année-là.


© Valery Larbaud, Œuvres complètes, tome deuxième, Fermina Márquez, Gallimard, 1950, 431 pages (chap. XVI, pp. 110-116).

 


 


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