Saint-Exupéry : Vol de nuit

Vote utilisateur: 4 / 5

Etoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles inactives
 

Cet ouvrage (dont nous ne donnons ici que quelques chapitres) présente de façon alternée un pilote, Fabien, affrontant un terrible orage dans le ciel argentin, et Rivière, son patron, assis à son bureau toulousain, et méditant. Antoine de Saint-Exupéry l'écrivit à ses moments perdus en Argentine (il y était directeur de l'Aeroposta argentina). Enthousiasmé, Gide proposa d'en écrire la préface (il termine sur "l'exceptionnelle importance" du second ouvrage de l'aviateur-écrivain). Vol de nuit séduisit aussi, à n'en pas douter, les jurées du Femina qui le consacrèrent en décembre 1931. Saint-Ex abordait alors tout juste la trentaine (car né avec le siècle) tandis que Didier Daurat, le grand patron de l'Aéropostale, à Toulouse, entrait dans la quarantaine. Aujourd'hui, dans ce climat délétère d'assistanat généralisé et d'aspiration collective à être "traité gentiment", l'exemple qu'il donne me paraît constituer l'une des rares possibilités de ce réarmement moral qui nous fait tant défaut.

 

 

À Monsieur Didier Daurat

[...]

 

VIII

 

Rivière était sorti pour marcher un peu et tromper le malaise qui reprenait, et lui, qui ne vivait que pour l'action, une action dramatique, sentit bizarrement le drame se déplacer, devenir personnel. Il pensa qu'autour de leur kiosque à musique les petits bourgeois des petites villes vivaient une vie d'apparence silencieuse, mais quelquefois lourde aussi de drames  : la maladie, l'amour, les deuils, et que peut-être... Son propre mal lui enseignait beaucoup de choses : "Cela ouvre certaines fenêtres", pensait-il.

Puis, vers 11 heures du soir, respirant mieux, il s'achemina dans la direction du bureau. Il divisait lentement, des épaules, la foule qui stagnait devant la bouche des cinémas. Il leva les yeux vers les étoiles, qui luisaient sur la route étroite, presque effacées par les affiches lumineuses, et pensa : "Ce soir avec mes deux courriers en vol, je suis responsable d'un ciel entier. Cette étoile est un signe, qui me cherche dans cette foule, et qui me trouve : c'est pourquoi je me sens un peu étranger, un peu solitaire".

Une phrase musicale lui revint  : quelques notes d'une sonate qu'il écoutait hier avec des amis. Ses amis n'avaient pas compris  : "Cet art-là nous ennuie et vous ennuie, seulement vous ne l'avouez pas".

"Peut-être.."., avait-il répondu.

Il s'était, comme ce soir, senti solitaire, mais bien vite avait découvert la richesse d'une telle solitude. Le message de cette musique venait à lui, à lui seul parmi les médiocres, avec la douceur d'un secret. Ainsi le signe de l'étoile. On lui parlait, par-dessus tant d'épaules, un langage qu'il entendait seul.

Sur le trottoir on le bousculait; il pensa encore  : "Je ne me fâcherai pas. Je suis semblable au père d'un enfant malade, qui marche dans la foule à petits pas. Il porte en lui le grand silence de sa maison".

II leva les yeux sur les hommes. Il cherchait à reconnaître ceux d'entre eux qui promenaient à petits pas leur invention ou leur amour, et il songeait à l'isolement des gardiens de phares.

Le silence des bureaux lui plut. Il les traversait lentement, l'un après l'autre, et son pas sonnait seul. Les machines à écrire dormaient sous les housses. Sur les dossiers en ordre les grandes armoires étaient fermées. Dix années d'expérience et de travail. L'idée lui vint qu'il visitait les caves d'une banque; là où pèsent les richesses. Il pensait que chacun de ces registres accumulait mieux que de l'or  : une force vivante. Une force vivante mais endormie, comme l'or des banques.

Quelque part il rencontrerait l'unique secrétaire de veille. Un homme travaillait quelque part pour que la vie soit continue, pour que la volonté soit continue, et ainsi, d'escale en escale, pour que jamais de Toulouse à Buenos Aires, ne se rompe la chaîne.

"Cet homme-là ne sait pas sa grandeur".

Les courriers quelque part luttaient. Le vol de nuit durait comme une maladie  : il fallait veiller. Il fallait assister ces hommes qui, des mains et des genoux, poitrine contre poitrine, affrontaient l'ombre, et qui ne connaissaient plus, ne connaissaient plus rien que des choses mouvantes, invisibles, dont il fallait, à la force des bras aveugles, se tirer comme d'une mer. Quels aveux terribles quelquefois : "J'ai éclairé mes mains pour les voir..". Velours des mains révélé seul dans ce bain rouge de photographe. Ce qu'il reste du monde, et qu'il faut sauver.

Rivière poussa la porte du bureau de l'exploitation. Une seule lampe allumée créait dans un angle une plage claire. Le cliquetis d'une seule machine à écrire donnait un sens à ce silence, sans le combler. La sonnerie du téléphone tremblait parfois ; alors le secrétaire de garde se levait, et marchait vers cet appel répété, obstiné, triste. Le secrétaire de garde décrochait l'écouteur et l'angoisse invisible se calmait  : c'était une conversation très douce dans un coin d'ombre. Puis, impassible, l'homme revenait à son bureau, le visage fermé par la solitude et le sommeil, sur un secret indéchiffrable. Quelle menace apporte un appel, qui vient de la nuit du dehors, lorsque deux courriers sont en vol ? Rivière pensait aux télégrammes qui touchent les familles sous les lampes du soir, puis au malheur qui, pendant des secondes presque éternelles, reste un secret dans le visage du père. Onde d'abord sans force, si loin du cri jeté, si calme. Et, chaque fois, il entendait son faible écho dans cette sonnerie discrète. Et, chaque fois, les mouvements de l'homme, que la solitude faisait lent comme un nageur entre deux eaux, revenant de l'ombre vers sa lampe, comme un plongeur remonte, lui paraissaient lourds de secrets.

- Restez. J'y vais.

Rivière décrocha l'écouteur, reçut le bourdonnement du monde.

- Ici, Rivière.

Un faible tumulte, puis une voix  :

- Je vous passe le poste radio.

Un nouveau tumulte, celui des fiches dans le standard, puis une autre voix  :

- Ici, le poste radio. Nous vous communiquons les télégrammes.

Rivière les notait et hochait la tête  :

- Bien... Bien...

Rien d'important. Des messages réguliers de service. Rio de Janeiro demandait un renseignement, Montevideo parlait du temps, et Mendoza de matériel. C'étaient les bruits familiers de la maison.

- Et les courriers ?

- Le temps est orageux Nous n'entendons pas les avions.

- Bien.

Rivière songea que la nuit ici était pure, les étoiles luisantes, mais les radiotélégraphistes découvraient en elle le souffle de lointains orages.

- À tout à l'heure.

Rivière se levait, le secrétaire l'aborda  :

- Les notes de service, pour la signature, Monsieur...

- Bien...

Rivière se découvrait une grande amitié pour cet homme, que chargeait aussi le poids de la nuit". Un camarade de combat, pensait Rivière. Il ne saura sans doute jamais combien cette veille nous unit".

 

IX

 

Comme, une liasse de papiers dans les mains, il rejoignait son bureau personnel, Rivière ressentit cette vive douleur au côté droit qui, depuis quelques semaines, le tourmentait.

"Ça ne va pas..".

II s'appuya une seconde contre le mur  :

"C'est ridicule".

Puis il atteignit son fauteuil.

Il se sentit, une fois de plus, ligoté comme un vieux lion, et une grande tristesse l'envahit.

"Tant de travail pour aboutir à ça  ! J'ai cinquante ans ; cinquante ans j'ai rempli ma vie, je me suis formé, j'ai lutté, j'ai changé le cours des événements et voilà maintenant ce qui m'occupe et me remplit, et passe le monde en importance... C'est ridicule".

II attendit, essuya un peu de sueur, et, quand il fut délivré, travailla.

Il compulsait lentement les notes.

"Nous avons constaté à Buenos Aires, au cours du démontage du moteur 301... nous infligerons une sanction grave au responsable".

II signa.

"Nous déplacerons par mesure disciplinaire le chef d'aéroplace Richard qui..".

II signa.

Puis comme cette douleur au côté, engourdie, mais présente en lui et nouvelle comme un sens nouveau de la vie, l'obligeait à penser à soi, il fut presque amer.

"Suis-je juste ou injuste ? je l'ignore. Si je frappe, les pannes diminuent. Le responsable, ce n'est pas l'homme, c'est comme une puissance obscure que l'on ne touche jamais, si l'on ne touche pas tout le monde. Si j'étais très juste, un vol de nuit serait chaque fois une chance de mort".

II lui vint une certaine lassitude d'avoir tracé si durement cette route. Il pensa que la pitié est bonne. Il feuilletait toujours les notes, absorbé dans son rêve.

"...quant à Roblet, à partir d'aujourd'hui, il ne fait plus partie de notre personnel".

II revit ce vieux bonhomme et la conversation du soir  :

- Un exemple, que voulez-vous, c'est un exemple.

- Mais Monsieur... mais Monsieur... Une fois, une seule, pensez donc  ! et j'ai travaillé toute ma vie  !

- Il faut un exemple.

- Mais Monsieur  ! ... Regardez, Monsieur  !

Alors ce portefeuille usé et cette vieille feuille de journal où Roblet jeune pose debout près d'un avion.

Rivière voyait les vieilles mains trembler sur cette gloire naïve.

- Ça date de 1910, Monsieur... C'est moi qui ai fait le montage, ici, du premier avion d'Argentine  ! L'aviation depuis 1910... Monsieur, ça fait vingt ans  ! alors, comment pouvez-vous dire... Et les jeunes, Monsieur, comme ils vont rire à l'atelier  !... Ah ! Ils vont bien rire  !

- Ça, ça m'est égal.

- Et mes enfants, Monsieur, j'ai des enfants  !

- Je vous ai dit  : je vous offre une place de man?uvre.

- Ma dignité, Monsieur, ma dignité ! Voyons, Monsieur. vingt ans d'aviation, un vieil ouvrier comme moi...

- De manoeuvre

- Je refuse, monsieur, je refuse  !

et les vieilles mains tremblaient, et Rivière détournait les yeux de cette peau fripée, épaisse et belle.

- De man?uvre

- Non, Monsieur, non... je veux vous dire encore...

- Vous pouvez vous retirer.

Rivière pensa  : "ce n'est pas lui que j'ai congédié ainsi, brutalement, c'est le mal dont il n'était pas responsable, peut-être, mais qui passait par lui".

"Parce que les événements, on les commande, pensait Rivière, et ils obéissent, et on crée. Et les hommes sont de pauvres choses, et on les crée aussi. Ou bien on les écarte lorsque le mal passe par eux".

"Je vais vous dire encore..". Que voulait-il dire, ce pauvre vieux ? Qu'on lui arrachait ses vieilles joies ? Qu'il aimait le son des outils sur l'acier des avions, qu'on privait sa vie d'une grande poésie, et puis... qu'il faut vivre ?

"Je suis très las", pensait Rivière. La fièvre montait en lui, caressante. Il tapotait la feuille et pensait : "J'aimais bien le visage de ce vieux compagnon..". et Rivière revoyait ces mains. Il pensait à ce faible mouvement qu'elles ébaucheraient pour se joindre. Il suffirait de dire  : "Ça va. Ça va, restez". Rivière rêvait au ruissellement de joie qui descendrait dans ces vieilles mains. Et cette joie que diraient, qu'allaient dire, non ce visage, mais ces vieilles mains d'ouvrier, lui parut la chose la plus belle du monde".Je vais déchirer cette note ?" et la famille du vieux, et cette rentrée le soir, et ce modeste orgueil  :

"Alors, on te garde ?

- Voyons  ! voyons  ! c'est moi qui ai fait le montage du premier avion d'Argentine  !"

et les jeunes qui ne riraient plus, ce prestige reconquis par l'ancien...

"Je déchire ?"

Le téléphone sonnait, Rivière le décrocha.

Un temps long, puis cette résonance, cette profondeur qu'apportaient le vent, l'espace aux voix humaines. Enfin on parla  :

- Ici le terrain. Qui est là ?

- Rivière.

- Monsieur le Directeur, le 650 est en piste.

- Bien.

- Enfin, tout est prêt, mais nous avons dû, en dernière heure, refaire le circuit électrique, les connexions étaient défectueuses.

- Bien. Qui a monté le circuit ?

- Nous vérifierons. Si vous le permettez, nous prendrons des sanctions : une panne de lumière de bord, ça peut être grave  !

- Bien sûr.

Rivière pensait : "Si l'on n'arrache pas le mal, quand on le rencontre, où qu'il soit, il y a des pannes de lumière : c'est un crime de le manquer quand par hasard il découvre ses instruments : Roblet partira".

Le secrétaire, qui n'a rien vu, tape toujours.

- C'est ?

- La comptabilité de quinzaine.

- Pourquoi pas prête ?

- Je

- On verra ça".

"C'est curieux comme les événements prennent le dessus, comme se révèle une grande force obscure, la même qui soulève les forêts vierges, qui croît, qui force, qui sourd de partout autour des grandes ?uvres". Rivière pensait à ces temples que de petites lianes font crouler.

"Une grande ?uvre..". II pensa encore pour se rassurer : "Tous ces hommes, je les aime, mais ce n'est pas eux que je combats. C'est ce qui passe par eux..".

Son c?ur battait des coups rapides, qui le faisaient souffrir.

"Je ne sais pas si ce que j'ai fait est bon. Je ne sais pas l'exacte valeur de la vie humaine, ni de la justice, ni du chagrin. Je ne sais pas exactement ce que vaut la joie d'un homme. Ni une main qui tremble. Ni la pitié, ni la douceur..".

II rêva :

"La vie se contredit tant, on se débrouille comme on peut avec la vie... Mais durer, mais créer, échanger son corps périssable..".

Rivière réfléchit, puis sonna.

- Téléphonez au pilote du courrier d'Europe. Qu'il vienne me voir avant de partir.

Il pensait :

"II ne faut pas que ce courrier fasse inutilement demi-tour. Si je ne secoue pas mes hommes, la nuit toujours les inquiétera".

 

X

 

La femme du pilote, réveillée par le téléphone, regarda son mari et pensa :

- "Je le laisse dormir encore un peu".

Elle admirait cette poitrine nue, bien carénée, elle pensait à un beau navire.

Il reposait dans ce lit calme, comme dans un port, et, pour que rien n'agitât son sommeil, elle effaçait du doigt ce pli, cette ombre, cette houle, elle apaisait ce lit, comme, d'un doigt divin, la mer(1).

elle se leva, ouvrit la fenêtre, et reçut le vent dans le visage. Cette chambre dominait Buenos Aires. Une maison voisine, où l'on dansait, répandait quelques mélodies, qu'apportait le vent, car c'était l'heure des plaisirs et du repos. Cette ville serrait les hommes dans ses cent mille forteresses ; tout était calme et sûr; mais il semblait à cette femme que l'on allait crier : "Aux armes !" et qu'un seul homme, le sien, se dresserait. Il reposait encore, mais son repos était le repos redoutable des réserves qui vont donner. Cette ville endormie ne le protégeait pas : ses lumières lui sembleraient vaines, lorsqu'il se lèverait, jeune dieu, de leur poussière. Elle regardait ces bras solides qui, dans une heure, porteraient le sort du courrier d'Europe, responsables de quelque chose de grand, comme du sort d'une ville. Et elle fut troublée. Cet homme, au milieu de ces millions d'hommes, était préparé seul pour cet étrange sacrifice. Elle en eut du chagrin. Il échappait aussi à sa douceur. Elle l'avait nourri, veillé et caressé, non pour elle-même, mais pour cette nuit qui allait le prendre. Pour des luttes, pour des angoisses, pour des victoires, dont elle ne connaîtrait rien. Ces mains tendres n'étaient qu'apprivoisées, et leurs vrais travaux étaient obscurs. Elle connaissait les sourires de cet homme, ses précautions d'amant, mais non, dans l'orage, ses divines colères. Elle le chargeait de tendres liens : de musique, d'amour, de fleurs ; mais, à l'heure de chaque départ, ces liens, sans qu'il en parût souffrir, tombaient.

Il ouvrit les yeux.

- Quelle heure est-il ?

- Minuit.

- Quel temps fait-il ?

- Je ne sais pas...

Il se leva. Il marchait lentement vers la fenêtre en s'étirant.

- Je n'aurai pas très froid. Quelle est la direction du vent ?

- Comment veux-tu que je sache...

Il se pencha :

- Sud. C'est très bien. Ça tient au moins jusqu'au Brésil.

Il remarqua la lune et se connut riche. Puis ses yeux descendirent sur la ville.

Il ne la jugea ni douce, ni lumineuse, ni chaude. Il voyait déjà s'écouler le sable vain de ses lumières.

- À quoi penses-tu ?

Il pensait à la brume possible du côté de Porto Allègre.

- J'ai ma tactique. Je sais par où faire le tour.

Il s'inclinait toujours. Il respirait profondément, comme avant de se jeter, nu, dans la mer.

- Tu n'es même pas triste... Pour combien de jours t'en vas-tu ?

Huit, dix jours. Il ne savait pas. Triste, non ; pourquoi ? Ces plaines, ces villes, ces montagnes... Il partait libre, lui semblait-il, à leur conquête. Il pensait aussi qu'avant une heure il posséderait et rejetterait Buenos Aires. Il sourit :

- Cette ville... j'en serai si vite loin. C'est beau de partir la nuit. On tire sur la manette des gaz, face au Sud, et dix secondes plus tard on renverse le paysage, face au Nord. La ville n'est plus qu'un fond de mer.

Elle pensait à tout ce qu'il faut rejeter pour conquérir.

- Tu n'aimes pas ta maison ?

- J'aime ma maison...

Mais déjà sa femme le savait en marche. Ces larges épaules pesaient déjà contre le ciel.

Elle le lui montra.

- Tu as beau temps, ta route est pavée d'étoiles.

II rit :

- Oui.

Elle posa la main sur cette épaule et s'émut de la sentir tiède : cette chair était donc menacée ?...

- Tu es très fort, mais sois prudent !

- Prudent, bien sûr...

Il rit encore.

Il s'habillait. Pour cette fête, il choisissait les étoffes les plus rudes, les cuirs les plus lourds, il s'habillait comme un paysan. Plus il devenait lourd, plus elle l'admirait. Elle-même bouclait cette ceinture, tirait ces bottes.

- Ces bottes me gênent.

- Voilà les autres.

- Cherche-moi un cordon pour ma lampe de secours.

Elle le regardait. Elle réparait elle-même le dernier défaut dans l'armure : tout s'ajustait bien.

- Tu es très beau.

Elle l'aperçut qui se peignait soigneusement.

- C'est pour les étoiles ?

- C'est pour ne pas me sentir vieux.

- Je suis jalouse...

Il rit encore, et l'embrassa, et la serra contre ses pesants vêtements. Puis il la souleva à bras tendus, comme on soulève une petite fille, et, riant toujours, la coucha :

- Dors !

et fermant la porte derrière lui, il fit dans la rue, au milieu de l'inconnaissable peuple nocturne, le premier pas de sa conquête.

Elle restait là. Elle regardait, triste, ces fleurs, ces livres, cette douceur, qui n'étaient pour lui qu'un fond de mer.

 

XI

 

Rivière le reçoit :

- Vous m'avez fait une blague, à votre dernier courrier. Vous m'avez fait demi-tour quand les météos étaient bonnes : vous pouviez passer. Vous avez eu peur ?

Le pilote surpris se tait. Il frotte l'une contre l'autre, lentement, ses mains. Puis il redresse la tête, et regarde Rivière bien en face :

- Oui.

Rivière a pitié, au fond de lui-même, de ce garçon si courageux qui a eu peur. Le pilote tente de s'excuser.

- Je ne voyais plus rien. Bien sûr, plus loin... peut-être... la T.S.F, disait... Mais ma lampe de bord a faibli, et je ne voyais plus mes mains. J'ai voulu allumer ma lampe de position pour au moins voir l'aile : je n'ai rien vu. Je me sentais au fond d'un grand trou dont il était difficile de remonter. Alors mon moteur s'est mis à vibrer...

- Non.

- Non ?

- Non. Nous l'avons examiné depuis. Il est parfait. Mais on croit toujours qu'un moteur vibre quand on a peur.

- Qui n'aurait pas eu peur ! Les montagnes me dominaient. Quand j'ai voulu prendre de l'altitude, j'ai rencontré de forts remous. Vous savez quand on ne voit rien... les remous... Au lieu de monter, j'ai perdu cent mètres. Je ne voyais même plus le gyroscope, même plus les manomètres. Il me semblait que mon moteur baissait de régime, qu'il chauffait, que la pression d'huile tombait... Tout ça dans l'ombre, comme une maladie. J'ai été bien content de revoir une ville éclairée.

- Vous avez trop d'imagination. Allez.

Et le pilote sort.

Rivière s'enfonce dans son fauteuil et passe la main dans ses cheveux gris.

"C'est le plus courageux de mes hommes. Ce qu'il a réussi ce soir-là est très beau, mais je le sauve de la peur..".

puis, comme une tentation de faiblesse lui revenait :

"Pour se faire aimer, il suffit de plaindre. Je ne plains guère ou je le cache. J'aimerais bien pourtant m'entourer de l'amitié et de la douceur humaines. Un médecin, dans son métier, les rencontre. Mais ce sont les événements que je sers. Il faut que je forge les hommes pour qu'il servent. Comme je la sens bien cette loi obscure, le soir, dans mon bureau, devant les feuilles de route. Si je me laisse aller, si je laisse les événements bien réglés suivre leur cours, alors, mystérieux, naissent les incidents. Comme si ma volonté seule empêchait l'avion de se rompre en vol, ou la tempête de retarder le courrier en marche. Je suis surpris, parfois, de mon pouvoir".

II réfléchit encore :

"C'est peut-être clair. Ainsi la lutte perpétuelle du jardinier sur sa pelouse. Le poids de sa simple main repousse dans la terre, qui la prépare éternellement, la forêt primitive".

II pense au pilote :

"Je le sauve de la peur. Ce n'est pas lui que j'attaquais, c'est, à travers lui, cette résistance qui paralyse les hommes devant l'inconnu. Si je l'écoute, si je le plains, si je prends au sérieux son aventure, il croira revenir d'un pays de mystère, et c'est du mystère seul que l'on a peur. Il faut qu'il n'y ait plus de mystère. Il faut que des hommes soient descendus dans ce puits sombre, et en remontent, et disent qu'ils n'ont rien rencontré. Il faut que cet homme descende au coeur le plus intime de la nuit, dans son épaisseur, et sans même cette petite lampe de mineur, qui n'éclaire que les mains ou l'aile, mais écarte d'une largeur d'épaules l'inconnu".

Pourtant, dans cette lutte, une silencieuse fraternité liait, au fond d'eux-mêmes Rivière et ses pilotes. C'étaient des hommes du même bord, qui éprouvaient le même désir de vaincre. Mais Rivière se souvient des autres batailles qu'il a livrées pour la conquête de la nuit.

On redoutait, dans les cercles officiels, comme une brousse inexplorée, ce territoire sombre. Lancer un équipage, à deux cents kilomètres à l'heure, vers les orages et les brumes et les obstacles matériels que la nuit contient sans les montrer, leur paraissait une aventure tolérable pour l'aviation militaire : on quitte un terrain par nuit claire, on bombarde, on revient au même terrain. Mais les services réguliers échoueraient la nuit."C'est pour nous, avait répliqué Rivière, une question de vie ou de mort, puisque nous perdons, chaque nuit, l'avance gagnée, pendant le jour, sur les chemins de fer et les navires".

Rivière avait écouté, avec ennui, parler de bilans, d'assurances, et surtout d'opinion publique : "L'opinion publique, ripostait-il, on la gouverne !" II pensait : "que de temps perdu ! Il y a quelque chose... quelque chose qui prime tout cela. Ce qui est vivant bouscule tout pour vivre et crée, pour vivre, ses propres lois. C'est irrésistible". Rivière ne savait pas quand ni comment l'aviation commerciale aborderait les vols de nuit, mais il fallait préparer cette solution inévitable.

Il se souvient des tapis verts, devant lesquels, le menton au poing, il avait écouté, avec un étrange sentiment de force, tant d'objections. Elles lui semblaient vaines, condamnées d'avance par la vie. Et il sentait sa propre force ramassée en lui comme un poids : "Mes raisons pèsent, je vaincrai, pensait Rivière. C'est la pente naturelle des événements". Quand on lui réclamait des solutions parfaites, qui écarteraient tous les risques : "c'est l'expérience qui dégagera les lois, répondait-il, la connaissance des lois ne précède jamais l'expérience".

Après une longue année de lutte, Rivière l'avait emporté. Les uns disaient : "à cause de sa foi", les autres : "à cause de sa ténacité, de sa puissance d'ours en marche", mais, selon lui, plus simplement, parce qu'il pesait dans la bonne direction.

Mais quelles précautions au début ! Les avions ne partaient qu'une heure avant le jour, n'atterrissaient qu'une heure après le coucher du soleil. Quand Rivière se jugea plus sûr de son expérience, alors seulement il osa pousser les courriers dans les profondeurs de la nuit. À peine suivi, presque désavoué, il menait maintenant une lutte solitaire.

Rivière sonne pour connaître les derniers messages des avions en vol.

 

XII

 

Cependant, le courrier de Patagonie abordait l'orage, et Fabien renonçait à le contourner. Il l'estimait trop étendu, car la ligne d'éclairs s'enfonçait vers l'intérieur du pays et révélait des forteresses de nuages. Il tenterait de passer par-dessous, et, si l'affaire se présentait mal, se résoudrait au demi-tour.

Il lut son altitude : mille sept cents mètres. Il pesa des paumes sur les commandes pour commencer à la réduire. Le moteur vibra très fort et l'avion trembla. Fabien corrigea, au jugé, l'angle de descente, puis, sur la carte, vérifia la hauteur des collines : cinq cents mètres. Pour se conserver une marge, il naviguerait vers sept cents.

Il sacrifiait son altitude comme on joue une fortune.

Un remous fit plonger l'avion, qui trembla plus fort. Fabien se sentit menacé par d'invisibles éboulements. Il rêva qu'il faisait demi-tour et retrouvait cent mille étoiles, mais il ne vira pas d'un degré.

Fabien calculait ses chances : il s'agissait d'un orage local, probablement, puisque Trelew, la prochaine escale, signalait un ciel trois quarts couvert. Il s'agissait de vivre vingt minutes à peine dans ce béton noir. Et pourtant le pilote s'inquiétait. Penché à gauche contre la masse du vent, il essayait d'interpréter les lueurs confuses qui, par les nuits les plus épaisses, circulent encore. Mais ce n'était même plus des lueurs. À peine des changements de densité, dans l'épaisseur des ombres, ou une fatigue des yeux.

Il déplia un papier du radio :

"Où sommes-nous ?" Fabien eût donné cher pour le savoir. Il répondit : "je ne sais pas. Nous traversons, à la boussole, un orage".

II se pencha encore. Il était gêné par la flamme de l'échappement, accrochée au moteur comme un bouquet de feu, si pâle que le clair de lune l'eût éteinte, mais qui, dans ce néant, absorbait le monde visible. Il la regarda. Elle était tressée drue par le vent comme la flamme d'une torche

Chaque trente secondes, pour vérifier le gyroscope et le compas, Fabien plongeait sa tête dans la carlingue. Il n'osait plus allumer les faibles lampes rouges, qui l'éblouissaient pour longtemps, mais tous les instruments aux chiffres de radium versaient une clarté pâle d'astres. Là, au milieu d'aiguilles et de chiffres, le pilote éprouvait une sécurité trompeuse : celle de la cabine du navire sur laquelle passe le flot. La nuit, et tout ce qu'elle portait de rocs, d'épaves, de collines, coulait aussi contre l'avion avec la même étonnante fatalité.

"Où sommes-nous ?" lui répétait l'opérateur.

Fabien émergeait de nouveau, et reprenait, appuyé à gauche, sa veille terrible. Il ne savait plus combien de temps, combien d'efforts le délivreraient de ses liens sombres. Il doutait presque d'en être jamais délivré, car il jouait sa vie sur ce petit papier, sale et chiffonné, qu'il avait déplié et lu mille fois, pour bien nourrir son espérance : "Trelew : ciel trois quarts couvert, vent ouest faible". Si Trelew était trois quarts couvert, on apercevrait ses lumières dans la déchirure des nuages. À moins que...

La pâle clarté promise plus loin l'engageait à poursuivre ; pourtant, comme il doutait, il griffonna pour le radio : "J'ignore si je pourrai passer. Sachez-moi s'il fait toujours beau en arrière".

La réponse le consterna :

"Commodore signale : Retour ici impossible. Tempête". II commençait à deviner l'offensive insolite qui, de la cordillère des Andes, se rabattait vers la mer. Avant qu'il eût pu les atteindre, le cyclone raflerait les villes.

"Demandez le temps de San Antonio.

- San Antonio a répondu : "Vent Ouest se lève et tempête à l'Ouest. Ciel quatre quarts couvert". San Antonio entend très mal à cause des parasites. J'entends mal aussi. Je crois être obligé de remonter bientôt l'antenne à cause des décharges. Ferez-vous demi-tour ? Quels sont vos projets ?

- Foutez-moi la paix. Demandez le temps de Bahia Blanca".

"Bahia Blanca a répondu : "prévoyons avant vingt minutes violent orage Ouest sur Bahia Blanca".

- Demandez le temps de Trelew.

- Trelew a répondu : "Ouragan trente mètres seconde Ouest et rafales de pluie".

- Communiquez à Buenos Aires : "Sommes bouchés de tous les côtés, tempête se développe sur mille kilomètres, ne voyons plus rien. Que devons-nous faire ?"

Pour le pilote, cette nuit était sans rivage puisqu'elle ne conduisait ni vers un port (ils semblaient tous inaccessibles), ni vers l'aube : l'essence manquerait dans une heure quarante. Puisque l'on serait obligé, tôt ou tard, de couler en aveugle, dans cette épaisseur.

S'il avait pu gagner le jour...

Fabien pensait à l'aube comme à une plage de sable doré où l'on se serait échoué après cette nuit dure. Sous l'avion menacé serait né le rivage des plaines. La terre tranquille aurait porté ses fermes endormies et ses troupeaux et ses collines. Toutes les épaves qui roulaient dans l'ombre seraient devenues inoffensives. S'il pouvait, comme il nagerait vers le jour !

Il pensa qu'il était cerné. Tout se résoudrait, bien ou mal, dans cette épaisseur.

C'est vrai. Il a cru quelquefois, quand montait le jour, entrer en convalescence.

Mais à quoi bon fixer les yeux sur l'est, où vivait le soleil : il y avait entre eux une telle profondeur de nuit qu'on ne la remonterait pas.

 

XIII

 

- Le courrier d'Asuncion marche bien. Nous l'aurons vers deux heures. Nous prévoyons par contre un retard important du courrier de Patagonie qui paraît en difficulté.

- Bien, Monsieur Rivière.

- Il est possible que nous ne l'attendions pas pour faire décoller l'avion d'Europe : dès l'arrivée d'Asuncion, vous nous demanderez des instructions. Tenez-vous prêt.

Rivière relisait maintenant les télégrammes de protection des escales Nord. Ils ouvraient au courrier d'Europe une route de lune : "Ciel pur, pleine lune, vent nul". Les montagnes du Brésil, bien découpées sur le rayonnement du ciel, plongeaient droit, dans les remous d'argent de la mer, leur chevelure serrée de forêts noires. Ces forêts sur lesquelles pleuvent, inlassablement, sans les colorer, les rayons de lune. Et noires aussi comme des épaves, en mer, les îles. Et cette lune, sur toute la route, inépuisable : une fontaine de lumière.

Si Rivière ordonnait le départ, l'équipage du courrier d'Europe entrerait dans un monde stable qui, pour toute la nuit, luisait doucement. Un monde où rien ne menaçait l'équilibre des masses d'ombres et de lumière. Où ne s'infiltrait même pas la caresse de ces vents purs, qui, s'ils fraîchissent, peuvent gâter en quelques heures un ciel entier.

Mais Rivière hésitait, en face de ce rayonnement, comme un prospecteur en face de champs d'or interdits. Les événements, dans le Sud, donnaient tort à Rivière, seul défenseur des vols de nuit. Ses adversaires tireraient d'un désastre en Patagonie une position morale si forte, que peut-être la foi de Rivière resterait désormais impuissante; car la foi de Rivière n'était pas ébranlée : une fissure dans son oeuvre avait permis le drame, mais le drame montrait la fissure, il ne prouvait rien d'autre. "Peut-être des postes d'observation sont-ils nécessaires à l'Ouest... On verra ça". II pensait encore : "J'ai les mêmes raisons solides d'insister, et une cause de moins d'accident possible : celle qui s'est montrée". Les échecs fortifient les forts. Malheureusement, contre les hommes on joue un jeu, où compte si peu le vrai sens des choses. L'on gagne ou l'on perd sur des apparences, on marque des points misérables. Et l'on se trouve ligoté par une apparence de défaite.

Rivière sonna.

- Bahia Blanca ne nous communique toujours rien par T.S.F. ?

- Non.

- Appelez-moi l'escale au téléphone.

Cinq minutes plus tard, il s'informait :

- Pourquoi ne nous passez-vous rien ?

- Nous n'entendons pas le courrier.

- Il se tait ?

- Nous ne savons pas. Trop d'orages. Même s'il manipulait nous n'entendrions pas.

- Trelew entend-il ?

- Nous n'entendons pas Trelew.

- Téléphonez

- Nous avons essayé : la ligne est coupée.

- Quel temps chez vous ? - Menaçant. Des éclairs à l'Ouest et au Sud. Très lourd.

- Du vent ?

- Faible encore, mais pour dix minutes. Les éclairs se rapprochent vite.

Un silence.

- Bahia Blanca ? vous écoutez ? Bon. Rappelez-nous dans dix minutes.

Et Rivière feuilleta les télégrammes des escales sud. Toutes signalaient le même silence de l'avion. Quelques-unes ne répondaient plus à Buenos Aires, et, sur la carte, s'agrandissait la tache des provinces muettes, où les petites villes subissaient déjà le cyclone, toutes portes closes, et chaque maison de leurs rues sans lumière aussi retranchée du monde et perdue dans la nuit qu'un navire. L'aube seule les délivrerait.

Pourtant Rivière, incliné sur la carte, conservait encore l'espoir de découvrir un refuge de ciel pur, car il avait demandé, par télégrammes, l'état du ciel à la police de plus de trente villes de province, et les réponses commençaient à lui parvenir. Sur deux mille kilomètres les postes radio avaient ordre, si l'un d'eux accrochait un appel de l'avion, d'avertir dans les trente secondes Buenos Aires, qui lui communiquerait, pour la faire transmettre à Fabien, la position du refuge.

Les secrétaires, convoqués pour une heure du matin, avaient regagné leurs bureaux. Ils apprenaient là, mystérieusement, que, peut-être, on suspendrait les vols de nuit, et que le courrier d'Europe lui-même ne décollerait plus qu'au jour. Ils parlaient à voix basse de Fabien, du cyclone, de Rivière surtout. Ils le devinaient là, tout proche, écrasé peu à peu par ce démenti naturel.

Mais toutes les voix s'éteignirent : Rivière, à sa porte, venait d'apparaître, serré dans son manteau, le chapeau toujours sur les yeux, éternel voyageur. Il fit un pas tranquille vers le chef de bureau :

- Il est une heure dix, les papiers du courrier d'Europe sont-ils en règle ?

- Je j'ai cru...

- Vous n'avez pas à croire, mais à exécuter.

II fit demi-tour, lentement, vers une fenêtre ouverte, les mains croisées derrière le dos.

Un secrétaire le rejoignit :

- Monsieur le Directeur, nous obtiendrons peu de réponses. On nous signale que, dans l'intérieur, beaucoup de lignes télégraphiques sont déjà détruites...

- Bien.

Rivière, immobile, regardait la nuit. Ainsi, chaque message menaçait le courrier. Chaque ville, quand elle pouvait répondre, avant la destruction des lignes, signalait la marche du cyclone, comme celle d'une invasion. "Ça vient de l'intérieur, de la Cordillère. Ça balaie toute la route, vers la mer..".

Rivière jugeait les étoiles trop luisantes, l'air trop humide. Quelle nuit étrange ! elle se gâtait brusquement par plaques, comme la chair d'un fruit lumineux. Les étoiles au grand complet dominaient encore Buenos Aires, mais ce n'était là qu'une oasis, et d'un instant. Un port, d'ailleurs, hors du rayon d'action de l'équipage. Nuit menaçante qu'un vent mauvais touchait et pourrissait. Nuit difficile à vaincre. Un avion, quelque part, était en péril dans ses profondeurs : on s'agitait, impuissant, sur le bord.

 

XIV

 

La femme de Fabien téléphona.

La nuit de chaque retour elle calculait la marche du courrier de Patagonie : "II décolle de Trelew..". puis se rendormait. Un peu plus tard : "II doit approcher de San Antonio, il doit voir ses lumières..". alors elle se levait, écartait les rideaux, et jugeait le ciel : "tous ces nuages le gênent...". Parfois la lune se promenait comme un berger. Alors la jeune femme se recouchait, rassurée par cette lune et ces étoiles, ces milliers de présences autour de son mari. Vers une heure, elle le sentait proche : "II ne doit plus être bien loin, il doit voir Buenos Aires...". alors elle se levait encore, et lui préparait un repas, un café bien chaud :

"II fait si froid, là-haut...". elle le recevait toujours, comme s'il descendait d'un sommet de neige : "tu n'as pas froid ? - Mais non ! - Réchauffe-toi quand même...". Vers une heure et quart tout était prêt. Alors elle téléphonait.

Cette nuit, comme les autres, elle s'informa :

- Fabien a-t-il atterri ?

Le secrétaire qui l'écoutait se troubla un peu :

- Qui parle ?

- Simone Fabien.

- Ah ! une minute...

Le secrétaire, n'osant rien dire, passa l'écouteur au chef de bureau.

- Qui est là ?

- Simone Fabien.

- Ah !... que désirez-vous, Madame ?

- Mon mari a-t-il atterri ?

Il y eut un silence qui dut paraître inexplicable, puis on répondit simplement :

- Non.

- Il a du retard ?

- Oui...

Il y eut un nouveau silence.

- Oui... du retard.

- Ah !...

C'était un "ah !" de chair blessée. Un retard ce n'est rien... ce n'est rien... mais quand il se prolonge...

- Ah !... Et à quelle heure sera-t-il ici ?

- À quelle heure il sera ici ? nous Nous ne savons pas.

Elle se heurtait maintenant à un mur. Elle n'obtenait que l'écho même de ses questions.

- Je vous en prie, répondez-moi ! où se trouve-t-il ?...

- Où il se trouve ? Attendez...

Cette inertie lui faisait mal. Il se passait quelque chose, là, derrière ce mur.

On se décida :

- Il a décollé de Commodoro à dix-neuf heures trente.

- Et depuis ?

- Depuis ?... Très retardé... Très retardé par le mauvais temps...

- Ah ! Le mauvais temps...

Quelle injustice, quelle fourberie dans cette lune étalée là, oisive, sur Buenos Aires ! La jeune femme se rappela soudain qu'il fallait deux heures à peine pour se rendre de Commodoro à Trelew.

- Et il vole depuis six heures vers Trelew ! Mais il vous envoie des messages ! Mais que dit-il ?...

- Ce qu'il nous dit ? Naturellement par un temps pareil... vous comprenez bien... ses messages ne s'entendent pas.

- Un temps pareil !

- Alors, c'est convenu, Madame, nous vous téléphonons dès que nous savons quelque chose.

- Ah ! vous ne savez rien...

- Au revoir, Madame...

- Non ! non ! je veux parler au Directeur !

- Monsieur le Directeur est très occupé, Madame, il est en conférence...

- Ah ! ça m'est égal ! Ça m'est bien égal ! je veux lui parler !

Le chef de bureau s'épongea :

- Une minute...

Il poussa la porte de Rivière :

- C'est Madame Fabien qui veut vous parler.

Voilà, pensa Rivière, voilà ce que je craignais". Les éléments affectifs du drame commençaient à se montrer. Il pensa d'abord les récuser : les mères et les femmes n'entrent pas dans les salles d'opération. On fait taire l'émotion aussi sur les navires en danger. Elle n'aide pas à sauver les hommes. Il accepta pourtant :

- Branchez sur mon bureau.

Il écouta cette petite voix lointaine, tremblante, et tout de suite il sut qu'il ne pourrait pas lui répondre. Ce serait stérile, infiniment, pour tous les deux, de s'affronter.

- Madame, je vous en prie, calmez-vous ! Il est si fréquent, dans notre métier, d'attendre longtemps des nouvelles.

Il était parvenu à cette frontière où se pose, non le problème d'une petite détresse particulière, mais celui-là même de l'action. En face de Rivière se dressait, non la femme de Fabien, mais un autre sens de la vie. Rivière ne pouvait qu'écouter, que plaindre cette petite voix, ce chant tellement triste, mais ennemi. Car ni l'action, ni le bonheur individuel n'admettent le partage : ils sont en conflit. Cette femme parlait elle aussi au nom d'un monde absolu et de ses devoirs et de ses droits. Celui d'une clarté de lampe sur la table du soir, d'une chair qui réclamait sa chair, d'une patrie d'espoirs, de tendresses, de souvenirs. Elle exigeait son bien et elle avait raison. Et lui aussi, Rivière, avait raison, mais il ne pouvait rien opposer à la vérité de cette femme. Il découvrait sa propre vérité, à la lumière d'une humble lampe domestique, inexprimable et inhumaine.

- Madame...

Elle n'écoutait plus. Elle était retombée, presque à ses pieds, lui semblait-il, ayant usé ses faibles poings contre le mur.

Un ingénieur avait dit un jour à Rivière, comme ils se penchaient sur un blessé, auprès d'un pont en construction : "ce pont vaut-il le prix d'un visage écrasé ?" Pas un des paysans, à qui cette route était ouverte, n'eût accepté, pour s'épargner un détour par le pont suivant, de mutiler ce visage effroyable. Et pourtant l'on bâtit des ponts. L'ingénieur avait ajouté : "L'intérêt général est formé des intérêts particuliers : il ne justifie rien de plus". - "et pourtant, lui avait répondu plus tard Rivière, si la vie humaine n'a pas de prix, nous agissons toujours comme si quelque chose dépassait, en valeur, la vie humaine... Mais quoi ?"

Et Rivière, songeant à l'équipage, eut le coeur serré. L'action, même celle de construire un pont, brise des bonheurs; Rivière ne pouvait plus ne pas se demander "au nom de quoi ?"

"Ces hommes, pensait-il, qui vont peut-être disparaître, auraient pu vivre heureux". II voyait des visages penchés dans le sanctuaire d'or des lampes du soir. "Au nom de quoi les en ai-je tirés ?" au nom de quoi les a-t-il arrachés au bonheur individuel ? La première loi n'est-elle pas de protéger ces bonheurs-là ? Mais lui-même les brise. Et pourtant un jour, fatalement, s'évanouissent, comme des mirages, les sanctuaires d'or. La vieillesse et la mort les détruisent, plus impitoyables que lui-même. Il existe peut-être quelque chose d'autre à sauver et de plus durable; peut-être est-ce à sauver cette part-là de l'homme que Rivière travaille ? Sinon l'action ne se justifie pas.

"Aimer, aimer seulement, quelle impasse !" Rivière eut l'obscur sentiment d'un devoir plus grand que celui d'aimer. Ou bien il s'agissait aussi d'une tendresse, mais si différente des autres. Une phrase lui revint : "II s'agit de les rendre éternels...". où avait-il lu cela ? "ce que vous poursuivez en vous-même meurt". II revit un temple au dieu du soleil des anciens Incas du Pérou. Ces pierres droites sur la montagne. Que resterait-il, sans elles, d'une civilisation puissante, qui pesait, du poids de ses pierres, sur l'homme d'aujourd'hui, comme un remords ? "au nom de quelle dureté, ou de quel étrange amour, le conducteur de peuples d'autrefois, contraignant ses foules à tirer ce temple sur la montagne, leur imposa-t-il donc de dresser leur éternité ?" Rivière revit encore en songe les foules des petites villes, qui tournent le soir autour de leur kiosque à musique. "Cette sorte de bonheur, ce harnais...", pensa-t-il. Le conducteur de peuples d'autrefois, s'il n'eut peut-être pas pitié de la souffrance de l'homme, eut pitié, immensément, de sa mort. Non de sa mort individuelle, mais pitié de l'espèce qu'effacera la mer de sable. Et il menait son peuple dresser au moins des pierres, que n'ensevelirait pas le désert.

 

XV

 

Ce papier plié en quatre le sauverait peut-être : Fabien le dépliait, les dents serrées.

"Impossible de s'entendre avec Buenos Aires. Je ne puis même plus manipuler, je reçois des étincelles dans les doigts".

Fabien, irrité, voulut répondre, mais quand ses mains lâchèrent les commandes pour écrire, une sorte de houle puissante pénétra son corps : les remous le soulevaient, dans ses cinq tonnes de métal, et le basculaient. Il y renonça.

Ses mains, de nouveau, se fermèrent sur la houle, et la réduisirent.

Fabien respira fortement. Si le radio remontait l'antenne par peur de l'orage, Fabien lui casserait la figure à l'arrivée. Il fallait, à tout prix, entrer en contact avec Buenos Aires, comme si, à plus de quinze cents kilomètres, on pouvait leur lancer une corde dans cet abîme. À défaut d'une tremblante lumière, d'une lampe d'auberge presque inutile, mais qui eût prouvé la terre comme un phare, il lui fallait au moins une voix, une seule, venue d'un monde qui déjà n'existait plus. Le pilote éleva et balança le poing dans sa lumière rouge, pour faire comprendre à l'autre, en arrière, cette tragique vérité, mais l'autre, penché sur l'espace dévasté, aux villes ensevelies, aux lumières mortes, ne la connut pas.

Fabien aurait suivi tous les conseils, pourvu qu'ils lui fussent criés. Il pensait : "et si l'on me dit de tourner en rond, je tourne en rond, et si l'on me dit de marcher plein sud..." Elles existaient quelque part ces terres en paix, douces sous leurs grandes ombres de lune. Ces camarades, là-bas, les connaissaient, instruits comme des savants, penchés sur des cartes, tout-puissants, à l'abri de lampes belles comme des fleurs. Que savait-il, lui, hors des remous et de la nuit qui poussait contre lui, à la vitesse d'un éboulement, son torrent noir ? on ne pouvait abandonner deux hommes parmi ces trombes et ces flammes dans les nuages. On ne pouvait pas. On ordonnerait à Fabien : "Cap au deux cent quarante..." II mettrait le cap au deux cent quarante. Mais il était seul.

Il lui parut que la matière aussi se révoltait. Le moteur, à chaque plongée, vibrait si fort que toute la masse de l'avion était prise d'un tremblement comme de colère. Fabien usait ses forces à dominer l'avion, la tête enfoncée dans la carlingue, face à l'horizon gyroscopique, car, au dehors, il ne distinguait plus la masse du ciel de celle de la terre, perdu dans une ombre où tout se mêlait, une ombre d'origine des mondes. Mais les aiguilles des indicateurs de position oscillaient de plus en plus vite, devenaient difficiles à suivre. Déjà le pilote, qu'elles trompaient, se débattait mal, perdait son altitude, s'enlisait peu à peu dans cette ombre. Il lut sa hauteur : "Cinq cents mètres". C'était le niveau des collines. Il les sentit rouler vers lui leurs vagues vertigineuses. Il comprenait aussi que toutes les masses du sol, dont la moindre l'eût écrasé, étaient comme arrachées de leur support, déboulonnées, et commençaient à tourner, ivres, autour de lui. Et commençaient, autour de lui, une sorte de danse profonde et qui le serrait de plus en plus.

Il en prit son parti. Au risque d'emboutir, il atterrirait n'importe où. Et, pour éviter au moins les collines, il lâcha son unique fusée éclairante. La fusée s'enflamma, tournoya, illumina une plaine et s'y éteignit : c'était la mer.

Il pensa très vite : "Perdu. Quarante degrés de correction, j'ai dérivé quand même. C'est un cyclone. Où est la terre ?" Il virait plein ouest. Il pensa : "Sans fusée maintenant, je me tue". cela devait arriver un jour. Et son camarade, là, derrière.."II a remonté l'antenne, sûrement". Mais le pilote ne lui en voulait plus. Si lui-même ouvrait simplement les mains, leur vie s'en écoulerait aussitôt, comme une poussière vaine. Il tenait dans ses mains le coeur battant de son camarade et le sien. Et soudain ses mains l'effrayèrent.

Dans ces remous en coups de bélier, pour amortir les secousses du volant, sinon elles eussent scié les câbles de commandes, il s'était cramponné à lui, de toutes ses forces. Il s'y cramponnait toujours. Et voici qu'il ne sentait plus ses mains endormies par l'effort. Il voulut remuer les doigts pour en recevoir un message : il ne sut pas s'il était obéi. Quelque chose d'étranger terminait ses bras. Des baudruches insensibles et mobiles. Il pensa : "II faut m'imaginer fortement que je serre..". II ne sut pas si la pensée atteignait ses mains. Et comme il percevait les secousses du volant aux seules douleurs des épaules : "II m'échappera. Mes mains s'ouvriront.... Mais s'effraya de s'être permis de tels mots, car il crut sentir ses mains, cette fois, obéir à l'obscure puissance de l'image, s'ouvrir lentement, dans l'ombre, pour le livrer.

Il aurait pu lutter encore, tenter sa chance : il n'y a pas de fatalité extérieure. Mais il y a une fatalité intérieure : vient une minute où l'on se découvre vulnérable; alors les fautes vous attirent comme un vertige.

Et c'est à cette minute que luirent sur sa tête, dans une déchirure de la tempête, comme un appât mortel au fond d'une nasse, quelques étoiles. Il jugea bien que c'était un piège : on voit trois étoiles dans un trou, on monte vers elles, ensuite on ne peut plus descendre, on reste là à mordre les étoiles...

Mais sa faim de lumière était telle qu'il monta.

[...]

© A. de Saint-Exupéry, Œuvres complètes I, Pléiade, pp. 131-155

 

Notes

 

(1) Saint-Exupéry avait déjà utilisé cette formule dans une lettre à sa mère (écrite de Buenos Aires, en janvier 1930) : "ma mère, vous vous penchiez sur nous, sur ce départ d'anges, et pour que le voyage soit paisible, pour que rien n'agitât nos rêves, vous effaciez du drap ce pli, cette ombre, cette houle [...] Car on apaise un lit comme d'un doigt divin la mer".

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.