P. Sansot : Instituteurs de la IIIe

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Il a aujourd'hui une incroyable chevelure grise qui lui tombe jusqu'en bas du dos (mais quand j'étais son élève sur les bancs de la Faculté de Philosophie de Grenoble, il était plus raisonnable...). Pierre Sansot est agrégé-docteur (il a terminé sa carrière comme professeur de Sociologie à Montpellier) de Philosophie, et deuxième prix de tango de Villeneuve-sur-Lot (pas moi...), distinction obtenue en 1948. Il avait vingt un ans. Le bel âge ? Une époque, en tout cas, dont il garde la nostalgie

 

 

Dans mon Lot-et-Garonne, j'ai fréquenté des enfants de républicains espagnols, d'Italiens chassés par Mussolini, de Polonais. Le maître se devait également à tous et un peu plus aux élèves de familles défavorisées. C'était une forme de consécration. Cette tâche était plus qu'un métier : un devoir, une mission, une passion. Quand nous étions rentrés dans nos fermes ou nos maisons, il veillait encore sur nous en préparant le tableau du lendemain, en se demandant comment venir au secours d'un élève dont les progrès s'avéraient insignifiants. Si nous entrions en classe dans le calme, si nous nous levions quand, à son tour, le maître y pénétrait, ce n'était pas en vertu d'une soumission ancestrale, taraudés par la peur d'un adulte disposant d'un arsenal de sanctions. C'était, sans que nous en soyons conscients, pour inaugurer une journée pareille à tant d'autres et, cependant, singulière parce que peut-être, durant ces heures, nous entendrions avec plus de bonheur la prose d'un écrivain ou que nous reconnaîtrions sur l'atlas l'emplacement d'une île lointaine.

Il arrivait au maître de dispenser son enseignement aux enfants de ceux et de celles qu'il avait eus pour élèves : un membre de la génération suivante s'asseyait sur le même banc, était appelé au même tableau. Puis il partait à la retraite. Il battait un peu plus souvent les rues du quartier ou du village. Malgré les ans, il conservait sa dignité. Par sa fierté, il nous donnait une ultime leçon : il convient de faire face à l'aveuglement, à la bêtise de la nature. S'il devenait hésitant dans sa marche, dans ses paroles, nous nous en attristions comme en présence d'un scandale. Quand il mourait, la population avait le sentiment d'un vide irréparable. Si le nouvel instituteur se conduit comme un passager éphémère, si l'école est fermée, la confiance dans la République s'en trouve ébranlée.

Je ne range pas l'instituteur au rang des notables, avec lesquels il avait parfois des difficultés. Car on le soupçonnait d'avoir des idées avancées. C'était cependant un personnage. La République, notion abstraite, prenait corps en ce visage un peu sévère, en cette démarche parfois trop grave. Mais comme il savait réagir à l'une de nos bêtises ! Il apparaissait comme homme public en ce sens qu'il s'exposait non seulement aux enfants que nous étions, mais de surcroît aux habitants d'un quartier ou d'un village. De là des offrandes lorsqu'on tuait le cochon ou, en ville, à la fin de l'année, une pipe, un beau livre. Ce n'était pas une dîme, cela récompensait un homme qui donnait beaucoup de son temps, de son affection - et de cette chose si précieuse et si peu répandue : son savoir.

 

© Pierre Sansot, Jardins publics, Payot, 1993, pp. 34-35

 


 

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