Marcel Proust : En moi aussi bien des choses ont été détruites

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Le bonheur à l'état pur, c'est évidemment La recherche du temps perdu. Mais il faudrait tout citer - et en ce temps d'asperges, le fameux passage du pot de chambre transformé en vase de parfum ! - et ce serait un peu trop long...
Sans doute vais-je décevoir nombre de mes admirateurs - pour ne pas parler de mes admiratrices - en révélant ici que je n'ai jamais lu La Recherche en entier... Mais, que voulez-vous, c'est LE Monument. Et quand je l'ouvre, je suis un peu, toutes proportions gardées, comme Georges Brassens restant des journées entières à mâcher le vers :

 

La fille de Minos et de Pasiphaé

 


Le mot est lâché : Proust doit se mâcher. Personnellement, je suis resté des jours sur :

 

Longtemps, je me suis couché de bonne heure

 

(à ne pas confondre avec : longtemps, je me suis couché de bonheur !) sans pouvoir aller plus avant. Que voulez-vous, je trouve cela aussi admirable que, en musique, par exemple, l'Andante du Concerto n° 21, que précisément, j'écoute alors que je rédige ces quelques lignes.... (Étonnez-vous, après cela, que les culs cousus d'or ne soient pas mes cousins. Dieu me pardonne, je sais pertinemment que là-derrière - si je puis dire, il y a de l'incitation de mineurs à la débauche, il y a les rencontres homosexuelles furtives et honteuses, et bien d'autres choses, que je tairai. Je sais tout cela. Mais Proust, ah Proust...).

[Le court extrait ci-dessous présenté est tiré de la fameuse série, au début de La Recherche (p. 36 de la première édition Pléiade), des languissants couchers de l'auteur, enfant, dont les rituels (le baiser de maman), lorsqu'ils étaient négligés, l'empêchaient d'accéder à un paisible sommeil. Or ce soir-là, le jeune Marcel avait passé les bornes - outre qu'il avait tenté de faire passer un billet à sa mère, occupée avec ses invités, par l'intermédiaire de Françoise, la "bonne" - en demeurant éveillé, debout dans le couloir, jusqu'à ce que ses parents montassent se coucher. Mais alors que Marcel s'attendait à recevoir une branlée de la part de son père (dont la montée dans l'escalier est la copie conforme de celle que décrit pour son compte Châteaubriand), à cause du chantage qu'il était en train d'exercer sur ses parents, bien au contraire cet homme prit en quelque sorte le parti de son fils, le plaignit, et demanda même à sa femme d'aller pour une fois dormir dans la chambre du "petit"...]

 

 

Pour Anne-Lise, qui m'a reproché depuis les States cette surprenante absence. Avec toute mon affection.

 

On ne pouvait pas remercier mon père ; on l'eût agacé par ce qu'il appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement ; il était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire de l'Inde violet et rose qu'il nouait autour de sa tête depuis qu'il avait des névralgies, avec le geste d'Abraham dans la gravure d'après Benozzo Gozzoli que m'avait donnée Mr Swann, disant à Sarah qu'elle a à se départir du côté d'Isaac. Il y a bien des années de cela. La muraille de l'escalier où je vis monter le reflet de sa bougie n'existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies nouvelles que je n'aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman : "Va avec le petit". La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir, si je prête l'oreille, les sanglots que j'eus la force de contenir devant mon père et qui n'éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n'ont jamais cessé ; et c'est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu'on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir.

 

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 1e partie, Combray, chapitre I, paragraphe 31

 

Pour aller un peu plus loin : une amorce d'explication de ce texte à télécharger [fichier Microsoft Word "gozzoli.doc"]

Pour aller beaucoup plus loin : une lumineuse étude de ce texte, sous le titre "Étude lexicologique d'un texte français", due à la science proustienne de Georges Matoré [fichier Microsoft Word "gmator.docx"]

 

 

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