Sartre et La mort dans l'âme

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[Ce texte de Sartre n'a d'autre raison de figurer ici que d'éclairer les lecteurs intéressés par les arguments que développe Georges Gusdorf, dans La Nef des Fous.
C'est aussi la fin de la première partie du roman. La "scène apocalyptique", selon les termes de Gusdorf, se passe quelque part en Lorraine, dans un petit village, à l'aube du... 18 juin 1940 (donc, après la capitulation). Deux amis, appartenant à l'armée en déroute, Mathieu Delarue (prof de Lettres) et Pinette (employé du Métro) se réfugient au sommet d'une église, bientôt rejoints par des soldats de métier. Quelques pages avant l'extrait qui va suivre, Sartre avait décrit ainsi leur position : "Ils se trouvaient sur un plate-forme carrée, au sommet du clocher. Quatre piliers soutenaient la toiture, aux quatre angles. Entre les piliers courait un parapet de pierre haut d'un mètre environ. Le ciel était partout"].

 

 

Le regard de Mathieu remonta péniblement le long de la chaussée, glissa sur le pavé, sur des touffes d'herbe entre le pavé, jusqu'au coin de la rue. Personne. Le silence ; c'est un village en août, les hommes sont aux champs. Mais il savait qu'on inventait sa mort l'autre côté de ces murs : ils cherchent à nous faire plus de mal possible. Il sombra dans la douceur ; il aimait tout le monde, les Français, les Allemands, Hitler. Dans un rêve pâteux, il entendit des cris, suivis d'une violente explosion et d'un fracas de vitres, puis ça se remit à claquer. Il crispa le poing sur son fusil pour l'empêcher de tomber.

- Trop court, la grenade, dit Clapot entre ses dents.

Ça claquait sans arrêt ; les Fritz s'étaient mis à tirer ; deux autres grenades explosèrent. "Si ça pouvait s'arrêter une minute pour que je me reprenne". Mais ça tirait, ça claquait, ça explosait de plus belle ; dans sa tête, une roue dentelée tournait de plus en plus vite ; chaque dentelure était un coup de feu. "Bon Dieu ! Si, par-dessus le marché, j'étais un lâche !" Il se retourna et regarda ses camarades : accroupis sur leurs talons, blêmes, les yeux brillants et durs, Clapot et Dandieu observaient. Pinette tournait le dos, la nuque raide ; il avait la danse de Saint-Guy ou le fou rire : ses épaules sautaient. Mathieu s'abrita derrière le pilier et se pencha prudemment. Il parvenait à garder les yeux ouverts, mais il ne put se contraindre à tourner la tête vers la mairie ; il regarda le sud désert et calme, il fuyait vers Marseille, vers la mer. Il y eut une nouvelle explosion suivie par des dégringolades sèches sur les ardoises du clocher. Mathieu écarquilla les yeux, mais la route filait par en dessous à toute allure, les objets filaient, glissaient, se brouillaient, s'éloignaient, c'était un rêve, la fosse se creusait, l'attirait, c'était un rêve, la roue de feu tournoyait, tournoyait comme la roulette des marchands d'oublies, il allait se réveiller dans son lit quand il aperçut un crapaud qui rampait vers la bataille. Pendant un moment, Mathieu regarda cet animal plat avec indifférence, puis le crapaud devint un homme. Mathieu voyait avec une netteté extraordinaire les deux plis de sa nuque rasée, sa veste verte, son ceinturon, ses bottes molles et noires. "Il a dû faire le tour à travers champs, à présent il rampe vers la mairie pour jeter sa grenade". L'Allemand rampait sur les coudes et sur les genoux, sa main droite qu'il tenait en l'air serrait un bâton terminé par un cylindre de métal en forme de marmite. "Mais, dit Mathieu, mais, mais..." ; la route s'arrêta de couler, la roue s'immobilisa, Mathieu sauta sur ses pieds, épaula, ses yeux durcirent : debout et dense, dans un monde de solides, il tenait un ennemi au bout du canon de son fusil et lui visait tranquillement les reins. Il eut un petit ricanement de supériorité : la fameuse armée allemande, l'armée de surhommes, l'armée de sauterelles, c'était ce pauvre type, attendrissant à force d'avoir tort, qui s'enfonçait dans l'erreur et dans l'ignorance, qui s'affairait avec le zèle comique d'un enfant. Mathieu ne se pressait pas, il reluquait son bonhomme, il avait tout son temps : l'armée allemande est vulnérable. Il tira, l'homme fit un drôle de bond sur le ventre en jetant les bras en avant : il avait l'air d'apprendre à nager. Amusé, Mathieu tira encore et le pauvre gars fit deux ou trois brasses en lâchant sa grenade qui roula sur la chaussée sans éclater. À présent il se tenait coi, inoffensif et grotesque, crevé. "Je l'ai calmé, dit Mathieu à mi-voix, je l'ai calmé". Il regardait le mort, il pensait : "Ils sont comme tout le monde !" Et il se sentait gaillard.

Une main se posa sur son épaule : Clapot venait regarder le travail de l'amateur. Il contempla la bête crevée en hochant la tête puis il se retourna :

- Chasseriau !

Chasseriau se traîna sur les genoux jusqu'à eux :

- Surveille un peu par là, dit Clapot.

- Je n'ai pas besoin de Chasseriau, dit Mathieu vexé.

- Ils vont remettre ça, dit Clapot. S'ils viennent à plusieurs, tu seras débordé.

Il y eut une rafale de mitrailleuse. Clapot leva les sourcils :

- ! dit-il en regagnant sa place, ça commence à tirer gentiment.

Mathieu se tourna vers Chasseriau.

- Eh bien, dit-il avec animation, je crois qu'on leur donne du coton, aux Frisés.

Chasseriau ne répondit pas. Il avait l'air lourd, brut, presque endormi.

- Tu ne vois pas le temps qu'ils mettent ? demanda Mathieu agacé. J'aurais cru qu'ils nous régleraient notre compte en deux coups de cuillère à pot.

Chasseriau le considéra avec étonnement, puis consulta son bracelet-montre.

- Il n'y a pas trois minutes que les motards sont passés, dit-il.

L'excitation de Mathieu tomba ; il se mit à rire. Chasseriau guettait, Mathieu regardait son mort et riait. Pendant des années, il avait tenté d'agir en vain : on lui volait ses actes à mesure ; il comptait pour du beurre. Mais ce coup-ci, on ne lui avait rien volé du tout. Il avait appuyé sur la gâchette et, pour une fois, quelque chose était arrivé. "Quelque chose de définitif", pensa-t-il en riant de plus belle. Son oreille était criblée de détonations et de cris, mais il les entendait à peine ; il regardait son mort avec satisfaction ; il pensait : "Il l'a senti passer, nom de Dieu ! Il a compris, celui-là, il a compris !" Son mort, son œuvre, la trace de son passage sur la terre. Le désir lui vint d'en tuer d'autres ; c'était amusant et facile ; il voulait plonger l'Allemagne dans le deuil.

- Fais gaffe.

Un type rampait le long du mur, une grenade à la main. Mathieu visa cet être étrange et désirable ; son cœur battait à grands coups.

- Merde !

Manqué. La chose se recroquevilla, devint un homme égaré qui regardait autour de lui sans comprendre. Chasseriau tira. Le type se détendit comme un ressort, se dressa, sauta en l'air avec un moulinet du bras, lança sa grenade et s'écroula sur le dos au beau milieu de la chaussée. À l'instant des vitres sautèrent, Mathieu vit, dans un aveuglant jour blême, des ombres qui se tordaient au rez-de-chaussée de la mairie, puis la nuit ; des taches jaunes traînaient dans ses yeux. Il était furieux contre Chasseriau.

- Merde ! répéta-t-il avec rage. Merde ! Merde !

- T'en fais pas, dit Chasseriau. Il a loupé tout de même : les copains sont au premier.

Mathieu clignait des yeux et secouait la tête pour se débarrasser des taches jaunes qui l'éblouissaient.

- Fais gaffe, dit-il, je suis aveugle.

- Ca va passer, dit Chasseriau. Nom de Dieu, vise le type que j'ai descendu, s'il pédale.

Mathieu se pencha ; il y voyait un peu mieux. Le Fritz, couché sur le dos, les yeux grands ouverts, gigotait. Mathieu épaula.

- T'es pas fou ! dit Chasseriau. Gaspille pas tes cartouches.

Mathieu reposa son fusil avec humeur. "Il va peut-être s'en tirer, ce con-là !" pensa-t-il.

La porte da la mairie s'ouvrit largement. Un type parut sur le seuil et s'avança avec une sorte de noblesse. Il était nu jusqu'à la ceinture : on aurait dit un écorché. De ses joues pourpres et comme rabotées, des copeaux de chair pendaient. Il se mit brusquement à hurler, vingt fusils partirent à la fois, il oscilla, piqua du nez et s'abattit sur les marches du perron.

- C'est pas un de chez nous, dit Chasseriau.

- Non, dit Mathieu d'une voix étranglée par la rage. Il est de chez nous, il s'appelle Latex.

Ses mains tremblaient, ses yeux lui faisaient mal : il répéta d'une voix chevrotante :

- Latex, il s'appelait. Il avait six enfants.

Et puis brusquement il se pencha, il visa le blessé dont les grands yeux semblaient le regarder.

- Tu vas le payer, salaud.

- T'es cinglé ! dit Chasseriau. Je te dis de pas gaspiller les cartouches.

- Me fais pas chier, dit Mathieu.

Il ne se pressait pas de tirer : "S'il me voit, ce salaud, il ne doit pas être à la noce". Il lui visait la tête, il tira : la tête éclata, mais le type pédalait toujours.

- Salaud ! cria Mathieu. Salaud !

- Fais gaffe, nom de Dieu ! Fais gaffe à gauche !

Cinq ou six Allemands venaient d'apparaître. Chasseriau et Mathieu se mirent à tirer, mais les Allemands avaient changé de tactique. Ils restaient debout, se cachaient dans les encoignures et paraissaient attendre.

- Clapot ! Dandieu ! ramenez-vous, dit Chasseriau. Il y a du pet.

- Peux pas, dit Clapot.

- Pinette ! cria Mathieu.

Pinette ne répondit pas. Mathieu n'osa pas se retourner.

- Fais gaffe !

Les Allemands s'étaient mis à courir. Mathieu tira, mais déjà ils avaient traversé la chaussée.

- Bon Dieu ! leur cria Clapot de sa place. Il y a des Fritz sous les arbres à cette heure. Qui c'est qui les laissés passer ?

Ils ne répondirent pas. Ça grouillait sous les arbres. Chasseriau tira au jugé.

- Ça va être le bordel pour les en déloger.

Les types de l'école s'étaient mis à tirer ; les Allemands, cachés derrière les arbres, leur répondaient. La mairie ne tirait plus guère. La rue fumait doucement, à ras de terre.

- Ne tirez pas dans les arbres, dit Clapot. C'est de la poudre perdue.

Au même instant, une grenade explosa contre la façade de la mairie à la hauteur du premier étage.

- Ils grimpent aux arbres, dit Chasseriau.

- S'ils grimpent aux arbres, dit Mathieu, on les aura.

Son regard cherchait à percer le feuillage ; il vit un bras qui se levait et tira. Trop tard : la mairie explosa, les fenêtres du premier furent arrachées ; de nouveau, il fut aveuglé par cette horrible lumière jaune. Il tira au hasard : il entendit de gros fruits mûrs qui dégringolaient de branche en branche ; il ne savait pas si les types tombaient ou descendaient.

- La mairie ne tire plus, dit Clapot.

Ils écoutèrent en retenant leur souffle. Les Allemands tiraient toujours, mais la mairie ne répondait plus. Mathieu frissonna. Morts. Des quartiers de viande saignante sur un plancher défoncé, dans des salles vides.

- C'est pas notre faute, dit Chasseriau. Ils étaient trop.

Brusquement des tourbillons de fumée sortirent par les fenêtres du premier étage ; à travers la fumée, Mathieu distingua des flammes rouges et noires. Quelqu'un se mit à crier dans la mairie, c'était une voix aiguë et blanche, une voix de femme. Mathieu sentit brusquement qu'il allait mourir. Chasseriau tira.

- Tu es fou ! lui dit Mathieu. Tu tires sur la mairie à présent, toi qui me reproches de gaspiller les cartouches.

Chasseriau visait les fenêtres de la mairie ; il tira trois fois dans les flammes.

- C'est ce type qui gueule, dit-il. Je ne peux plus l'entendre.

- Il gueule toujours, dit Mathieu.

Ils écoutaient, glacés. La voix faiblit.

- C'est fini.

Mais, brusquement, les cris reprirent de plus belle, inhumains. C'étaient des sons énormes et graves qui grimpaient jusqu'à l'aigu. Mathieu tira à son tour dans la fenêtre, mats sans résultat.

- Il veut donc pas crever ! dit Chasseriau.

Tout d'un coup les hurlements s'arrêtèrent.

- Ouf ! dit Mathieu.

- Fini, dit Chasseriau. Crevé, rôti.

Plus rien ne bougeait ni sous les arbres ni dans la rue. Le soleil dorait le fronton de la mairie en feu. Chasseriau consulta sa montre.

- Sept minutes, dit-il.

Mathieu se tordait dans les flammes, il n'était plus qu'une brûlure, il suffoquait. Il dut plaquer les mains sur sa poitrine et les descendre lentement jusqu'à son ventre pour s'assurer qu'il était indemne. Clapot dit brusquement :

- Il y en a sur les toits.

- Sur les toits ?

- Juste en face de nous, ils tirent sur l'école. Merde, ça y est !

- Quoi ?

- Ils installent une mitrailleuse. Pinette ! cria-t-il.

Pinette se laissa glisser en arrière.

- Viens ici ! Les gars de l'école vont se faire seringuer.

Pinette se mit à quatre pattes : il les regardait d'un air absent.

Son visage était gris.

- Ça ne va pas ? demanda Mathieu.

- Ça va très bien, dit-il sèchement.

Il se traîna vers Clapot et s'agenouilla.

- Tire, dit Clapot. Tire dans la rue pour les occuper. Nous, on se charge de la mitrailleuse.

Pinette, sans mot dire, se mit à tirer.

- Mieux que ça; nom de Dieu ! dit Clapot. On tire pas les yeux fermés.

Pinette tressaillit et parut faire un violent effort sur lui-même ; un peu de sang revint à ses joues ; il visa en écarquillant les yeux. Clapot et Dandieu, à côté de lui, tiraient sans discontinuer. Clapot poussa un cri triomphe.

- Ça y est ! cria-t-il. Ça y est ! Elle a tu sa gueule.

Mathieu prêta l'oreille : on n'entendait plus rien.

- Oui, dit-il. Mais les copains ne tirent plus.

L'école était silencieuse. Trois Allemands qui s'étaient cachés sous les arbres traversèrent la chaussée en courant et se jetèrent contre la porte de l'école qui s'ouvrit. Ils entrèrent et on les revit un instant après, penchés aux fenêtres du premier étage, qui faisaient des gestes et qui criaient. Clapot tira et ils disparurent. Quelques instants après, pour la première fois depuis le matin, Mathieu entendit le sifflement d'une balle. Chasseriau regarda sa montre :

- Dix minutes, dit-il.

- Oui, dit Mathieu, c'est le commencement de la fin.

La mairie brûlait, les Allemands occupaient l'école : c'était comme si la France était battue une seconde fois.

- Tirez, nom de Dieu !

Des Allemands s'étaient montrés, prudemment, à l'entrée de la grand-rue. Chasseriau, Pinette et Clapot firent feu. Les têtes disparurent.

- Ce coup-ci, on est repéré.

De nouveau le silence. Un long silence. Mathieu pensa : "Qu'est-ce qu'ils préparent ?" Dans la rue vide, quatre morts ; un peu plus loin, deux autres : tout ce que nous avons pu faire. À présent il fallait finir la besogne : se faire tuer. Et pour eux, qu'est-ce que c'est ? Dix minutes de retard sur l'horaire prévu.

- À nous, dit Clapot tout à coup.

Un petit monstre trapu roulait vers l'église ; il étincelait au soleil.

- Schnellfeuerkanon, dit Dandieu entre ses dents.

Mathieu rampa vers eux. Ils tiraient, mais on ne voyait personne : le canon avait l'air de rouler tout seul. Ils tiraient par acquit de conscience, parce qu'il y avait encore des cartouches. Ils avaient de beaux visages tranquilles et las, leurs derniers visages.

- En arrière !

Un gros homme en bras de chemise apparut tout à coup à gauche du canon. Il ne cherchait pas à s'abriter : il donnait paisiblement ses ordres, en levant le bras. Mathieu se redressa brusquement : ce petit homme à la gorge nue l'enflammait de désir.

- En arrière et à plat ventre !

La gueule du canon s'éleva lentement. Mathieu n'avait pas bougé : il était à genoux et visait le feldwebel.

- Tu entends ! lui cria Clapot.

- La paix ! grogna Mathieu. Il tira le premier, la crosse de son fusil lui claqua l'épaule ; il y eut une énorme détonation, comme un écho simplifié de son coup de fusil, il vit du rouge, puis il entendit un long bruit mou de déchirure.

- Raté ! dit Clapot. Ils ont visé trop haut.

Le feldwebel se débattait, les jambes en l'air. Mathieu le regardait en souriant. Il allait l'achever quand deux soldats apparurent, qui l'emportèrent. Mathieu rampa à reculons et vint s'étendre à côté de Dandieu. Déjà, Clapot soulevait la trappe :

- Vite, descendons !

Dandieu secoua la tête.

- En dessous il y a pas de fenêtres.

Ils se regardèrent.

- On peut pas laisser perdre les cartouches, dit Chasseriau.

- Il t'en reste beaucoup ?

- Deux chargeurs.

- Et toi, Dandieu ?

- Un.

Clapot rabattit la trappe.

- On peut pas les laisser perdre, dit-il. T'as raison.

Mathieu entendait derrière lui un souffle rauque : il se retourna : Pinette avait pâli jusqu'aux lèvres et respirait péniblement.

- Tu es blessé ?

Pinette le regarda d'un air farouche.

- Non.

Clapot regarda Pinette attentivement :

- Si tu veux descendre, petit, t'es pas forcé de rester On ne doit plus rien à personne. Nous, tu comprends, c'est nos cartouches. On peut pas les laisser perdre.

- Merde alors ! dit Pinette. Pourquoi que je descendrais si Delarue ne descend pas ?

Il se traîna jusqu'au parapet et se mit à tirailler.

- Pinette ! cria Mathieu.

Pinette ne répondit pas. Les balles sifflaient au-dessus d'eux.

- Laisse-le donc, dit Clapot. Ça l'occupe.

Le canon tira deux fois, coup sur coup ; ils entendirent un choc sourd au-dessus de leur tête, une avalanche de plâtras se détacha du plafond ; Chasseriau tira sa montre.

- Douze minutes.

Mathieu et Chasseriau rampèrent jusqu'au parapet. Mathieu s'était accroupi, à côté de Pinette ; Chasseriau, à sa droite, se tenait debout et courbé en avant.

- C'est déjà pas si mal, douze minutes, dit Chasseriau. C'est déjà pas si mal.

L'air siffla, hurla, frappa Mathieu en pleine face : un air chaud et lourd comme de la bouillie. Mathieu tomba assis par terre. Le sang l'aveuglait ; il avait les mains rouges jusqu'aux poignets ; il se frottait les yeux et mêlait le sang de ses mains à celui de son visage. Mais ce n'était pas son sang : Chasseriau était assis sur parapet sud, sans tête ; un gargouillis de sang et de bulles sortait de son cou.

- Je ne veux pas, dit Pinette, je ne veux pas !

Il se leva brusquement, courut à Chasseriau et le frappa en pleine poitrine avec la crosse de son fusil. Chasseriau oscilla et bascula par-dessus le parapet. Mathieu le vit tomber sans émotion : c'était juste le commencement de sa propre mort.

- Feu à volonté, cria Clapot.

La place, brusquement, grouillait de soldats. Mathieu prit son poste et se mit à tirer, Dandieu tirait près lui.

- C'est un massacre, dit Dandieu en riant.

Il lâcha son fusil qui tomba dans la rue, il se coucha sur Mathieu en disant :

- Mon vieux ! Mon vieux !

Mathieu le rejeta d'un coup d'épaule, Dandieu tomba en arrière et Mathieu continua à tirer. Il tira encore quand le toit s'effondra sur lui. Il reçut une poutre sur la tête, lâcha son fusil et tomba. Quinze minutes ! pensait-il avec rage, je donnerais n'importe quoi pour tenir quinze minutes ! La crosse d'un fusil sortait du chaos de bois brisé et d'ardoises en éclats ; il le tira à lui : le fusil était gluant de sang mais chargé.

- Pinette ! cria Mathieu.

Personne ne répondit. L'effondrement du toit obstruait toute la partie nord de la plate-forme ; les gravats et les poutres bouchaient la trappe ; une barre de fer pendait du plafond béant ; Mathieu était seul.

- Nom de Dieu, dit-il à voix haute, il ne sera pas dit que nous n'aurons pas tenu quinze minutes.

Il s'approcha du parapet et se mit à tirer debout. C'était une énorme revanche ; chaque coup de feu le vengeait d'un ancien scrupule. Un coup sur Lola que je n'ai pas osé voler, un coup sur Marcelle que j'aurais dû plaquer, un coup sur Odette que je n'ai pas voulu baiser. Celui-ci pour les livres que je n'ai pas osé écrire, celui-là pour les voyages que je me suis refusés, cet autre sur tous les types, en bloc, que j'avais envie de détester et que j'ai essayé de comprendre. Il tirait, les lois volaient en l'air, tu aimeras ton prochain comme toi-même, pan dans cette gueule de con, tu ne tueras point, pan sur le faux jeton d'en face. Il tirait sur l'Homme, sur la Vertu, sur le Monde : la Liberté, c'est la Terreur ; le feu brûlait dans la mairie, brûlait dans sa tête : les balles sifflaient, libre comme l'air, le monde sautera, moi avec, il tira, il regarda sa montre : quatorze minutes trente secondes ; il n'avait plus rien â demander sauf un délai d'une demi-minute, juste le temps de tirer sur le bel officier si fier qui courait vers l'église ; il tira sur le bel officier, sur toute la Beauté de la Terre, sur la rue, sur les fleurs, sur les jardins, sur tout qu'il avait aimé. La Beauté fit un plongeon obscène et Mathieu tira encore. Il tira : il était pur, il était tout-puissant, il était libre.

Quinze minutes.

 

 

© J. P. Sartre, in Les Chemins de la Liberté, III, La mort dans l'âme, Folio n° 58, pp. 233-245 et Pléiade, Œuvres romanesques, pp. 1334-1344.

 

 

[Ajoutons cette note de M. Contat (Pléiade, p. 2087) : "Malgré les apparences, ni Mathieu, ni Pinette ne meurent dans cet incident [sic]. On les retrouvera plus tard, dans un camp de prisonniers" (sous-entendu : dans la deuxième partie de l'ouvrage]

 


 

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