Bredin & Jamet : souvenirs croisés de leurs enfances

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[Ces deux textes rapportent la trace de deux enfances vécues dans des conditions bien différentes. Et pourtant, chez l'un et l'autre auteurs (Dominique Jamet et Jean-Denis Bredin), on a l'impression que des sanglots difficilement étouffés ont accompagné la rédaction de ces souvenirs. Tant il est vrai, sans doute, que nul ne guérit de son enfance, comme le chante Jean Ferrat. Plus exactement, que l'enfance est le tout d'une vie, puisqu'elle en est la clé, comme le remarque finement Mauriac (Mémoires intérieurs) ]

 

 

 

Je vous dirai peut-être quelque jour
Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d'amour,
Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,
M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée,
Ange qui sur trois fils attachés à ses pas
Épandait son amour et ne mesurait pas !
Ô l'amour d'une mère ! amour que nul n'oublie !
Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiplie !
Table toujours servie au paternel foyer !
Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier !

Ce siècle avait deux ans - Les feuilles d'automne

 

 

Un petit Parisien

 

 

L'école protège si bien contre la vie. L'école est ma maison. Tout y est si facile. Les maîtresses, madame Rebois, puis madame Grisard, puis madame Drezet, y sont si maternelles. J'y retombe en enfance.

Pourquoi faut-il que là aussi se poursuive la guerre toujours recommencée et d'avance perdue (pour moi) que les objets m'ont déclarée? Pourquoi ma plume épointée se met-elle à cracher et à faire des pâtés avant d'accrocher et de casser sur le mauvais papier de mon cahier de brouillon ? Pourquoi l'encrier sort-il de son logement et se renverse-t-il sur ma page? Pourquoi mon crayon d'ardoise a-t-il disparu de ma trousse? Où sont passés mon cahier de texte, mon taille-crayon, mon livre de lecture ? Entre ce que je perds, ce que je détériore, ce qu'on me vole, ce que je ne parviens pas à faire remplacer, je suis toujours en faute, et le sentiment de ma culpabilité commence à me suivre comme mon ombre, de la maison à l'école et de l'école à la maison.

On ne peut me faire confiance pour rien. Me donne-t-on, ce n'est pourtant pas difficile, à surveiller le lait, trop de temps coule, entre le moment où on allume le feu sous la casserole et celui de l'ébullition, pour que je ne pense pas à autre chose. Une onde de chaleur ride la surface blanche, une peau se forme et s'étend comme une toile d'araignée, de petites bulles frémissent contre la paroi de tôle émaillée. Je suis, hypnotisé, Croc-Blanc qui court contre la mort. Réussira-t-il à atteindre le campement avant que les loups ne l'aient rejoint? Mais ne sont-ce pas des igloos qui se gonflent sur la banquise immaculée? Sauvé! Non, c'est le lait qui se sauve. Au prix où est le lait, au prix où est le gaz ! On ne peut rien me confier qui soit susceptible de dégénérer en catastrophe. Je suis donc dispensé de la plupart des tâches ménagères. En compensation, je suis plus souvent qu'à mon tour chargé de descendre les ordures dans la cour ou d'aller chercher le charbon à la cave. Titubant sous le poids du seau trop lourd, redoutant les mauvaises rencontres qui peuplent mes livres et mes cauchemars, je joue les Cosette dans l'escalier de service, mais je n'y croiserai jamais Jean Valjean.

Depuis qu'Hélène est partie, il m'arrive souvent de mouiller mon lit. Disons les choses comme elles sont : c'est une bien grande volupté, d'abord parce que la chose s'agrémente automatiquement de rêves pleins de délices et d'aventures, et parce qu'au commencement elle répand une douce sensation de chaleur. Puis le froid me réveille et, avec la conscience, la honte, la crainte et l'odeur viennent me tenir compagnie. Je me lève, transi, le pyjama collé aux cuisses et au ventre. Je sais bien, si vite que je recouvre le lit dans l'espoir de dissimuler les traces de l'incident nocturne, que je serai découvert, mais j'ai un tel désir que rien ne se soit passé que je finis par le croire. Je suis très sincèrement étonné lorsque la vérité éclate et qu'on me met sous le nez le drap accusateur marqué d'une tache et d'une auréole humiliantes, tandis que mes frères dansent autour de moi la danse du scalp et entonnent en chœur: "Pisse au lit ! Pisse au lit !"

J'appelle au secours, et personne ne veut ou ne sait me répondre.

Pas plus que je n'arrive à me représenter ce que peut être un pays en paix, je ne parviens maintenant à imaginer comment les choses se passent chez les autres. Comment font-ils, les autres, malgré la guerre, malgré la pénurie, pour sortir de leur plumier, bien taillés, bien affûtés, leurs crayons et leurs porte-plume? Comment font-ils pour avoir toujours avec eux leurs livres, leurs cahiers, leurs gommes, leurs buvards, leurs affaires ? Comment font-ils pour être bien coiffés, bien propres, bien habillés, pour avoir l'air bien nourris ? Est-ce qu'ils sont plus malins, mieux organisés ? Est-ce qu'il y a quelqu'un qui s'occupe d'eux ?

Les mille riens qui accompagnent et qui rythment l'enfance, et qui aident à passer le cap incertain de cet âge où l'on n'a pas encore définitivement décidé d'exister. La fée familière qui vient les border dans leur lit et leur raconte les histoires qui ouvrent les portes du sommeil. La main si douce qui ébouriffe les cheveux, si fraîche quand elle caresse un poignet brûlant, les lèvres qui viennent comme des oiseaux se poser sur la joue, sur le front, la porte laissée ouverte et la lumière qui brûlera toute la nuit dans le couloir. L'apparition qui fera fuir les cauchemars. La tendre voix qui appelle le matin, l'indulgence qui accorde cinq minutes de sursis au réveil comme elle avait accordé cinq minutes de délai - "un tout petit riquiqui" - avant d'éteindre la lampe de chevet. Le chocolat qui fume au moment où on sort de la salle de bains, le petit pain au chocolat glissé dans le cartable pour la récréation, le bouton recousu au dernier moment, l'écharpe resserrée autour du cou, la main plus grande dans laquelle s'abandonne et fond la main plus petite, le dernier baiser sur la petite frimousse juste à la porte de l'école, plus tard l'adieu et le bras agité derrière la fenêtre, les tartines du goûter, l'attention toujours bienveillante, jamais lassée, aux mille récits rapportés du dehors, à ces petites misères dont on se fait de grandes montagnes, à ces petites querelles qui sont des Iliades à la mesure d'une cour ou d'un préau, à ces petites injustices qui sont nos affaires Dreyfus, à ces grandes amitiés, à ces coups de foudre qui sont la toquade d'une après-midi ou une liaison de toute la vie… Ils ont tout cela, les autres, ils ont même l'air de le trouver tout à fait normal, et nous, nous ne l'avons plus, nous ne l'aurons plus jamais. Et c'est pourquoi nous tremblons, pas seulement de froid, dans le noir.

[...]

Je n'aurai certes pas l'indécence et l'impudeur de mettre en parallèle ce malheur et celui des enfants d'Izieu. Je ne prétendrai pas que ce petit malheur particulier puisse ou doive être mis en balance d'aucune manière avec les horreurs et les monstruosités de la guerre. Il reste pourtant indissociable de celle-ci puisque le temps a tressé l'un à l'autre. Qu'est-ce qu'une larme dans l'océan ? Et pourtant, "le malheur au malheur ressemble".

La guerre est-elle vraiment finie ? Elle ne le sera pas tout à fait tant que vivront des hommes et des femmes qui en portent encore les cicatrices ou en traînent les séquelles, qu'ils aient été atteints de plein fouet ou seulement par les ricochets de l'Histoire.

Quel point commun entre ce long jeune homme prolongé qui de roman en roman tisse une grande œuvre avec de la nuit et du brouillard, cet acteur célèbre, éternellement bronzé, que l'on croirait seulement préoccupé de ses ridicules petits chiens, ce chanteur du bonheur, ce comédien de la violence et de la dérision, cette journaliste aujourd'hui retraitée?

Celui-ci, errant à travers les rues d'un Paris éternellement plongé dans le noir comme si le couvre-feu n'y avait pas été levé il y a cinquante-cinq ans, y cherche la trace d'ombres disparues avant sa naissance et traque un passé qui n'est pas le sien. Piéton obsessionnel, on croirait qu'il porte le poids et paie le prix de péchés qu'il n'a pu commettre, l'indélébile faute originelle d'un autre. Celui-là, avec une piété filiale digne d'une meilleure cause, lutte pour réhabiliter l'image et l'œuvre d'un père ostracisé depuis un demi-siècle non pour avoir été un sculpteur des plus classiques mais pour avoir fait partie du fameux voyage des artistes à Berlin. Ces deux-là sont à jamais marqués du sceau d'une infamie où ils ne sont pour rien, de la plus pure, de la moins coupable des infamies, enfants de l'amour d'un Boche et d'une Française. La dernière a appris le même jour par un gros titre à la une de France-Soir que son grand-père, l'officier de marine, qu'elle croyait en voyage, avait été jugé, condamné à mort pour trahison, et fusillé. Quelle qu'ait été leur réussite, quel qu'ait été leur parcours, tous portent l'invisible blessure de ce passé qui ne passe pas.

 

 

 Dominique Jamet (né en 1936), Un petit Parisien 1941-1945, Flammarion, 2000 (extraits des pp. 81-83 et 242-243)

 

 

Battements de cœur

 

Mademoiselle s'occupait de ma sœur et de moi. J'avais huit ans, ma sœur en avait neuf.  "C'est la personne qui s'occupe des enfants", disait notre père quand il la présentait. Mademoiselle n'était pas une "domestique". Elle ne faisait pas la cuisine. Elle ne lavait pas le linge, elle ne repassait pas. Elle pouvait même donner des ordres à la cuisinière, à la femme de chambre, pourvu que cela concernât les enfants. Mademoiselle nous réveillait, elle nous habillait, elle prenait les repas principaux avec nous, à 12h 30 et à 19h 15. Elle nous faisait travailler, le matin et l'après-midi, préparer nos devoirs, apprendre nos leçons. Elle nous conduisait au jardin une heure par jour. Le soir elle nous déshabillait. Elle se mettait à genoux, à nos côtés, pour qu'ensemble, tous trois, nous priions un quart d'heure. Puis elle nous couchait. Alors elle allait chercher notre père afin qu'il vînt nous embrasser dans notre lit, s'assurer que nous étions propres et bien portants, prêts à dormir. Le père reparti, Mademoiselle nous donnait à chacun un dernier baiser, elle éteignait les lumières, elle retournait à sa chambre, sa chambre voisine de la nôtre, où nous ne sommes jamais entrés. Ainsi continuait-elle à veiller sur nous, guettant le moindre bruit. Elle se levait, par précaution, deux ou trois fois dans la nuit, pour observer notre sommeil.

Aujourd'hui je ne lui vois plus de visage. Je ne vois qu'une ombre plutôt grande, des cheveux noirs, très raides, ramassés au-dessus de la tête, un sourire toujours le même, des mains tendues en avant, prêtes à prévenir le moindre incident et à remettre en ordre nos vêtements. Mademoiselle n'est présente sur aucune photo de famille. Quand notre père annonçait qu'il allait nous photographier elle nous installait, elle nous coiffait, elle surveillait notre sourire, puis elle s'écartait. Si quelque détail de notre tenue ne convenait pas à notre père, il priait Mademoiselle de le rectifier. Elle se rapprochait, le temps de ramener une mèche en arrière ou d'effacer un mauvais pli, et elle se cachait à nouveau. Parfois notre père la plaçait derrière lui. "Souriez à Mademoiselle", nous commandait-il. Nous souriions.

Je ne sais quel âge avait Mademoiselle quand elle est venue, quand elle est repartie. Entre vingt ans et quarante ans, sans doute. Si loin que remontent mes souvenirs elle est présente. Elle m'habille et me déshabille. Elle me donne mon bain. Elle m'oblige à finir les épinards si je ne les aime pas, à ne pas reprendre de compote si je l'aime. Je ne lui imagine pas d'âge. Mais à mon père non plus. Il me semble que les grandes personnes n'avaient pas d'âge en ce temps-là.

Mademoiselle était toujours vêtue de gris. Je ne peux la parer d'aucune couleur vive. Mais je me souviens que, trois fois par semaine, les circonstances l'obligeaient à s'habiller en noir. Le mardi matin elle me conduisait au Cours Hattemer. Elle assistait au cours, assise parmi les parents. Quand j'étais interrogé, elle se retenait de répondre à ma place, et son cœur battait quand le professeur proclamait le classement. Le soir elle épiait le retour de mon père pour lui annoncer ma place et lui faire rapport. Si j'étais premier, elle le disait fièrement. Si je ne l'étais pas, elle baissait les yeux pour assumer sa part de l'échec. Ce devait être aussi sa faute. Le mercredi matin, c'est ma sœur qu'elle emmenait au cours, mais le classement de ma sœur n'avait aucune importance Et le jeudi matin Mademoiselle nous accompagnait chez notre mère, en autobus. Elle sonnait à midi exactement, après nous avoir coiffés une dernière fois, et, si nous avions mauvaise mine, frotté les joues afin qu'elles parussent roses. Quand Maman ouvrait elle-même la porte, ce qui était rare, elle remerciait Mademoiselle d'un sourire, mais Mademoiselle n'entrait pas. Si nous étions accueillis par le valet de chambre, il signifiait à Mademoiselle, d'un mouvement du menton, qu'elle avait achevé sa mission et qu'il nous prenait en charge.

Elle revenait sonner à dix-huit heures précisément, nous étions prêts, derrière la porte, notre mère ou le valet de chambre nous poussait doucement sur le trottoir, vers Mademoiselle, celle-ci nous tendait les deux mains, nous en prenions chacun une, c'était fini le temps de notre mère. Mademoiselle ne nous posait aucune question, elle n'avait pas le droit d'en poser. Quand l'un de nous deux pleurnichait, elle séchait ses larmes, elle lui disait gentiment "vous êtes grand maintenant.., vous ne devez plus pleurer", elle ajoutait parfois "que va penser votre père s'il vous voit les yeux rouges ?". Nous savions qu'il était interdit de pleurer.

Mademoiselle était venue d'Alsace. Elle y retournait un mois par an, en juillet, quand notre mère nous prenait en vacances. Notre père partait alors se reposer seul, au bord de l'Océan. Mademoiselle était autorisée à nous adresser, chez Maman, pendant ce mois bizarre, une carte, toujours la même, qui représentait l'église de son petit village, près de Sélestat. Elle nous donnait, par cette carte ouverte, d'utiles conseils, celui de profiter du bon air et de beaucoup lire, elle terminait par ses bons baisers. Elle signait "Mademoiselle". Jamais elle ne disait rien d'elle, ni de ce qu'elle faisait. D'ailleurs, je n'ai pas souvenir qu'elle eût jamais rien dit qui la concernât.

Je ne me souviens pas non plus qu'elle ait eu la moindre humeur. Ou plutôt elle n'avait d'autres humeurs que celles qui nous étaient profitables. Si je rapportais du cours la première place, elle se montrait toute joyeuse, elle m'embrassait dans la rue, dans l'autobus, elle eût presque chanté. Mais elle était capable de rester des heures sans me parler si j'avais mal travaillé. Quand je faisais une bêtise, elle demeurait longtemps soucieuse. Elle était gaie si d'aventure la maison devenait gaie. Le plus souvent elle restait triste, comme le visage de mon père, comme cela convenait.

D'elle j'ai appris, heure après heure, à me bien tenir. Notre père ne nous surveillait qu'à distance. Hors le déjeuner du dimanche, il ne prenait aucun repas avec nous. Parfois il nous faisait un bref sermon le soir, il nous parlait du travail, du devoir, du courage, mais l'éducation passait par Mademoiselle. "Mademoiselle, voulez-vous lui dire... ", "Mademoiselle, empêchez-le... ". Notre père s'enfermait avec elle, chaque jour, une demi-heure, avant le dîner. J'imagine qu'elle rendait compte et qu'il lui donnait ses instructions. Peut-être lui remettait-il des notes écrites. Peut-être la grondait-il. Elle nous a tout appris, le goût des bonnes manières et des devoirs bien faits, elle nous a appris à guetter les caprices des grandes personnes, à ne jamais déranger, à nous effacer devant les portes, à vouloir faire plaisir, elle nous a appris à tenir ce qui est pénible pour meilleur que ce qui est agréable. Et elle nous a appris à nous excuser sans cesse, à nous excuser de tout. Elle-même ne cessait de s'excuser, de demander pardon. Notre père approuvait de la tête. De sa vie il n'avait dérangé personne. Il n'imaginait pas que l'on vécût autrement.

Je n'ai pas le souvenir que Mademoiselle ait jamais été malade, ni qu'elle nous ait montré un quelconque chagrin. Ses plaisirs et ses peines, elle ne les tenait que de nous. "Tenez-vous droit pour me faire plaisir..."

"Je suis triste que vous soyez mauvais en arithmétique". Je crois cependant l'avoir vue pleurer une fois. Je ne sais pourquoi mon père s'était mis en colère pendant le déjeuner du dimanche, en colère contre ses deux enfants à la fois, il avait dit "c'est intolérable", et il avait quitté la table. Nous étions restés, Mademoiselle, ma sœur et moi, épouvantés, et j'ai vu qu'elle pleurait, qu'elle avait pris sa serviette pour essuyer ses yeux. J'avançai ma main vers la sienne, mais elle prévint mon geste, "tenez-vous droit", me dit-elle, "et les poings sur la table". Elle pleurait, mais je ne pouvais rien pour elle.

Á l'extérieur, Mademoiselle était "la gouvernante des enfants". Elle devint "l'institutrice des enfants" quand elle nous fit travailler. Mais, pour notre père, pour les domestiques, pour nous, elle resta toujours "Mademoiselle". Elle n'avait ni nom ni prénom. Je me souviens qu'un jour, ma sœur, qui parlait trop, lui avait demandé si elle avait un père. Mademoiselle était restée silencieuse, décontenancée, Ma sœur s'était excusée.

Elle nous aimait, bien sûr. C'était son devoir, son métier. C'était sa vie. Elle était fière de nos succès, tourmentée dès que quelque chose, dans la maison, allait mal, elle était malade si nous avions de la fièvre, elle veillait sur nous jour et nuit, et parfois, le soir, quand elle nous couchait et nous bordait, elle nous parlait un peu comme l'eût fait une mère. Il m'arrivait de pleurer pour qu'elle me prît la tête entre les mains, "un garçon ne doit pas pleurer", me disait- elle avec un bon sourire, elle me pressait contre elle, un temps court, vite elle m'éloignait comme si elle faisait mal. Aujourd'hui je ne peux dire si je l'ai aimée. Je ne me suis jamais posé la question. Mademoiselle occupait toute ma vie, je ne recevais rien qui ne passât par elle, rien si ce n'est le jeudi après-midi, quand j'allais chez maman. Alors j'avais une mère, et Mademoiselle n'existait plus. Là-bas, Mademoiselle avait disparu, là-bas, personne, rien n'eût osé parler d'elle. J'ai peut-être aimé Mademoiselle comme j'avais le droit de l'aimer, à distance, sans trop le savoir, sans le montrer.

Un jour, dans un magasin où Mademoiselle m'avait emmené pour me choisir des chaussures, la vendeuse osa lui dire, voulant l'encourager : "Regardez, Madame, comme elles vont bien à votre fils". Je criai presque : "Mademoiselle n'est pas ma mère". Mademoiselle resta muette, comme la vendeuse, elle s'excusa, non, les chaussures ne m'allaient pas, nous reviendrions, Dans la rue, je me jetai dans ses bras, elle me repoussa, "tenez-vous bien".

Le dimanche matin, notre père nous conduisait tous trois à la messe. Il nous laissait à la porte et il allait se promener. Mademoiselle nous mettait le visage entre les mains, "fermez les yeux" nous disait-elle, "on ne prie bien que dans le noir".

Je faisais semblant de fermer les yeux, je la regardais à travers mes doigts. Elle était agenouillée, la tête dans les mains, elle murmurait à voix basse des tas de prières que je ne connaissais pas, parfois elle soupirait, parfois elle s'inclinait, le front posé sur le prie-Dieu, je me demandais pour qui elle priait, pour son père, pour sa mère, pour l'église de son village, pour moi peut-être. Je me mettais à prier pour elle.

Notre père était de plus en plus silencieux et maussade. Je voyais, au déjeuner du dimanche, seul repas pris ensemble, qu'il avalait des tas de médicaments. Un vendredi matin, Mademoiselle nous annonça qu'il avait été transporté dans la nuit à la clinique, que ce n'était pas grave, mais qu'il y resterait quelques jours. Le soir, elle nous fit prier pour lui. Le lendemain, le frère de notre père, qui participait parfois au déjeuner du dimanche, vint nous voir. Il nous fit conduire au salon, ma sœur et moi. Il était assis, il nous prit chacun sur l'un de ses genoux et il nous dit, nous embrassant à tour de rôle, que notre père était mort à l'aube, que notre père nous avait beaucoup aimés, qu'il n'avait vécu que pour nous, et qu'il nous faudrait bien travailler, toute notre vie, pour suivre son exemple et lui rester fidèle. Mademoiselle était debout, dans le fond de la pièce, immobile. Notre oncle l'interpella, "occupez-vous bien d'eux... ils n'iront pas à l'enterrement". Elle répondit "oui Monsieur", en s'inclinant. Il se leva, il nous embrassa une fois encore, et nous restâmes seuls, tous les trois, nous plantés au milieu du salon, elle collée au mur. Je n'avais pas tout à fait dix ans.

Le lendemain notre mère vint nous chercher. Son valet de chambre apporta de grosses valises où l'on put entasser les vêtements, les livres, les cahiers et quelques souvenirs. Notre mère nous couvrit de baisers, tandis que Mademoiselle faisait nos bagages. Mademoiselle semblait un automate, elle aida à descendre les valises, Maman nous expliqua: "Elle restera ici pour l'instant.., je n'ai pas besoin d'elle... après on verra..." Sur le trottoir, Mademoiselle nous embrassa, nous pleurions, ma sœur et moi, mais elle ne pleurait pas, on ne pleure pas dans la rue. Nous embrassant, elle ne cessait de répéter "nous nous reverrons.., nous nous reverrons...". "Dépêchez-vous", s'impatientait ma mère, "vous allez prendre froid". Le taxi se mit en marche, lentement. Á travers la vitre arrière je regardai Mademoiselle. Elle était restée sur le trottoir. Elle agitait la main.

Je ne l'ai jamais revue. Elle est retournée dans sa campagne. Trois ou quatre fois, elle nous a envoyé des cartes remplies de bons baisers. Pour lui répondre, j'ai cherché les plus belles cartes postales, représentant de célèbres monuments. Je lui ai dit que je voulais aller la voir, que j'aimerais bien qu'elle vienne, et que je l'embrassais. Mademoiselle m'a encore écrit, le jour de mes onze ans, pour me souhaiter un joyeux anniversaire. La France fut envahie. Le temps passa. Je ne sais ce que Mademoiselle est devenue.

 

Jean-Denis Bredin (né en 1929), Battements de cœur, Fayard, 1991, 201 p. pp. 9-21, chapitre qui ouvre le livre

 

 


 

 

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