l'Épervier de Maheux

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L'écrivain cévenol Jean Carrière (6 août 1928 - 8 mai 2005), qui obtint contre toute attente le Goncourt en 1972 pour l'Épervier de Mayeux, a plus tard raconté avoir commis une lourde erreur "en ne restant pas terré au fin fond de [son] Sud". En effet, si le Goncourt lui apporta gloire (éphémère) et aisance matérielle, il les accompagna de toutes les dislocations personnelles et intimes que l'on peut imaginer, transformant de son propre aveu sa vie en "cauchemar".

 


Le temps a passé, et cette œuvre qui connut un succès foudroyant (deux millions d'exemplaires vendus) me paraît (c'est un jugement perso) un peu surfaite, entre Giono (dont Carrière fut un temps le secrétaire particulier) et la personnification des éléments telluriques, et Maria Chapdelaine.
Pourtant, cette époque n'était pas encore celle de la frénésie éditrice que nous connaissons aujourd'hui, et les productions littéraires devraient être davantage pérennes que celles qui s'achètent désormais au kilo, et s'oublient en moins d'un mois. Et pourtant...
Et pourtant, rien n'est moins solide que l'objet littéraire, témoin cette remarque : le prix fut attribué à Carrière au cinquième tour de scrutin, par six voix contre quatre étant allées à Paul Fournel (l'Equilatère), Jean Pellegri (Le cheval dans la ville), Gilles Rosset (Franchir la Bidassoa) et Simone Schwartz-Bart (Pluie et vent sur Télumé-Miracle). Or, si l'on excepte ce dernier auteur (l'épouse d'André) qui se souvient encore des autres ?

L'ouvrage décrit l'âpre existence des Reilhan, une famille accrochée aux ingrats plateaux granitiques dominés par le Mont-Aigoual, "dans une de ces combes perdues entre les montagnes". Le hameau de Maheux se situe au-dessus de Mazel-de-Mort. De savants exégèses expliquent, carte d’État-major à l'appui, les modèles utilisés par Carrière. Disons plus modestement que ce lieu désertique largement rêvé par l'auteur, se pourrait situer quelque part entre Barre-des-Cévennes, au sud, et Florac, au nord.

Moi, qui connais un tout petit peu la région, j'ai trouvé un point d'appui possible dans un hameau de Molezon, qui se nomme Biasses, où j'allais, aux temps jadis, acheter mon miel de calune, Mais ce que j'en dis... Et je puis me tromper...

Le passage présenté nous fait revivre la folie des éléments déchaînés alors même que le jeune fils, Joseph-Samuel, aurait bien besoin de vrais médicaments pour soigner les conséquences d'un accident...

 

"Jamais le ciel n'avait cimenté si près de la terre une voûte si impressionnante : on voyait se former, s'écraser les unes contre les autres des espèces de circonvolutions grisâtres d'une extrême malveillance ; on s'attendait à les voir cracher et se tordre comme des serpents" (J. Carrière,  l'Épervier de Maheux, p. 346)

 

Glaciale, d'une violence inouïe, la tempête secoua le Haut-Pays pendant trois jours ; trois jours dont on se souviendrait longtemps. Il est vrai qu'un tremblement de terre n'aurait causé guère plus de dégâts. C'était à croire que tout serait détruit ou emporté : les arbres déracinés ou les toits démolis ne se comptaient plus ; châtaigniers centenaires craquant d'un coup de la base, arrachés par une poigne géante - cette fragilité insolite avait quelque chose de démentiel, d’écœurant -, sapinières hirsutes, couchées au sol ainsi qu'un champ de blé par l'orage, hangars soufflés par l'explosion du vent sous les couvertures de schistes, qui entassait les bêtes affolées dans les recoins des bergeries, toitures bouleversées d'où s'envolaient des essaims d'ardoises au demeurant légères comme des plumes, orgues de glace dégringolant le long des murs avec des paquets de neige qui ébranlaient le sol, cheminées décapitées de leurs chapeaux de lauzes, fagots de hêtre encore vert qui bondissaient et roulaient pêle-mêle du haut des bûchers aussi lestement que les buissons pirouettants du désert : tout paraissait bizarrement délesté de poids sous des vents qui auraient atteint, d'après les estimations officielles, près de deux cents kilomètres à l'heure.

Il n'était donc pas question de mettre le nez dehors, ni même d'entrebâiller une porte ou une fenêtre, crainte de les voir arrachées de leurs gonds. Contre ce souffle fluide et véloce, d'une consistance presque liquide, qui brûlait tout et rendait cassants comme du cristal les feuillages persistants qu'on entendait cliqueter aux branches (thuyas, chênes verts, genévriers, buis, houx, pins d'Alep, mélèzes, cèdres, arbres des régions méridionales grelottaient sous leurs aigrettes de glace comme des lustres de Venise), il fallut se barricader, calfeutrer de papier journal les trous de serrures et jusqu'aux moindres fentes, que trahissaient sur le carrelage, là où l'on n'aurait jamais pensé qu'il y en eût, des traînées de poussier blanchâtre : cette neige poudreuse chassée à l'horizontale s'insinuait partout, comme du sable. Même pour dormir, on n'osait pas pénétrer dans ces chambres montagnardes où se concentre déjà en temps ordinaire le froid du sépulcre : elles étaient devenues de véritables glacières. On se terrait nuit et jour sans bouger autour des feux impuissants ; les flammes auxquelles on tendait les mains semblaient purement décoratives. Le temps de porter à la bouche une cuillerée d'un liquide fumant quelconque, c'était pour ainsi dire gelé ; le vin fit tout de suite éclater les bouteilles ; on le cassait à coups de marteau ; on sciait le pain. Le bois commençait à manquer, mais, de même que ces bâtiments en perdition qui brûlent leurs bordages, on préférait briser quelques chaises et défoncer de vieux meubles plutôt que de se risquer jusqu'aux bûchers, qu'on maudissait d'être là-bas, dehors, complètement enfouis sous la neige, et en tout cas inaccessibles : ce terrible mugissement qui faisait craquer les charpentes et valser les schistes des toits en entraînant des avalanches de plâtras et de suie dans les gaines des cheminées, donnait par instants de tels coups de boutoir contre les murs qu'on rentrait la tête dans les épaules en s'attendant au pire ; le pire, quoi qu'il advienne, c'eût été de sortir. Il valait mieux sacrifier quelques meubles que sa vie.

Les brèves accalmies pendant lesquelles on aurait pu s'aventurer vers ces maudits bûchers - et même jusqu'aux étables, qui en général se trouvaient assez loin des habitations, et où les moutons devaient être en train de se monter les uns sur les autres -, ces brèves accalmies, loin de rassurer, semblaient au contraire amasser de nouvelles violences, préparer d'horribles écroulements. Les chutes de vent, trop brutales pour précéder un calme définitif, étaient comme des à-coups, des trous dans la tempête où celle-ci reprenait de sa fureur sur un fond lointain de grondements qui rendait encore plus effrayant le silence. En ces moments-là, on entendait toujours quelque chose dégringoler quelque part ; ces balles perdues du cataclysme étaient à la fois sinistres et ridicules, vilains petits bruits de casse qui présageaient l'assaut fatal et faisaient sursauter tout le monde. On restait là, recroquevillé sous une couverture, avec des enfants et des chiens entre les jambes, à observer les poutres du plafond, à supputer la catastrophe finale.

Tonifiés par cette atmosphère de drame, les vieux s'employaient à réconforter l'assistance en démontrant, bible en main et preuves à l'appui, que tout ça, c'était broutilles et roupie de sansonnet à côté de ce qui allait se passer ; ils tapaient sur le Livre du plat de la main : tout était écrit là-dedans noir sur blanc, aussi clair que de l'eau du roche. Finie, la rigolade ; on allait voir ce qu'on allait voir. Ils annoncèrent d'effroyables calamités : nuées de feu, fleuves de lave, déplacement de montagnes, continents engloutis tout entiers par les océans, le tout s'achevant en beauté, toujours selon les Écritures, par une apothéose de comètes et de fulgurations célestes qui mettraient fin aux temps. Ceux qui par malheur auraient survécu à ces indescriptibles fléaux tomberaient aussitôt en cendres. Il arrivait que certains devancent ces séduisantes perspectives et trépassent tout de bon pour donner sans doute plus de poids à leurs prophéties : c'est ainsi qu'à Mazel-de-Mort la pauvre Alice Despuech fut retrouvée raide au milieu de ses chèvres qui lui broutaient déjà les jupes, et il fallut la hisser dans un grenier faute de pouvoir l'enterrer. D'ailleurs, un peu partout dans le midi de la France, ce froid boréal tua les vieux comme des mouches, et surtout dans le plat pays, où l'on n'est guère habitué à se mesurer avec des températures aussi basses (du côté de Montpellier, Nîmes, la Camargue transformée en steppe de l'Asie centrale, on enregistra des moins vingt et quelques degrés, qui grillèrent les oliviers sur pied, malgré la résistance quasi minérale de cet arbre).

Le matin du troisième jour - pure façon de parler -, alors que la tempête paraissait s'apaiser, les habitants des fermes perdues au large du plateau eurent la surprise de constater que le jour, précisément, ne se levait pas. Malgré l'heure avancée, pas la moindre lueur aux fentes des volets ; il faisait noir comme dans un four : c'était peut-être la fin du monde. Mais on s'avisa que les cheminées s'étaient mises à refouler dès qu'on avait essayé de ranimer les feux, et il fallut beaucoup de temps et de coups de pelle pour dégager les ouvertures des bâtiments ensevelis jusqu'au faîte sous des congères géantes.

Les premiers qui réussirent à se frayer un chemin dehors estimèrent que certaines de ces congères devaient atteindre dix ou douze mètres d'épaisseur, surtout contre les flancs ou les mamelons exposés au nord. Cela ne s'était pas vu depuis des dizaines et des dizaines d'années ; on butait contre les isolateurs des poteaux électriques ; on marchait sur des toits sans le savoir. Découverts du haut d'une éminence, les hameaux et les groupes de fermes ressemblaient à ces villages abandonnés dans le désert et que les dunes de sable ont envahis jusqu'aux étages. Le moindre obstacle qui n'était pas entièrement recouvert était devenu le prétexte de concrétions acérées plus fantastiques les unes que les autres, défiant les formes imaginables les plus extraordinaires en même temps que les lois de la pesanteur : elles s'effilaient parallèlement au sol dans le sillage laissé par l'ouragan, encore présent dans ces corniches labourées de rainures, ces stalactites qu'on avait l'impression de regarder en inclinant la tête à angle droit, ces dentelures ouvragées, ces aigrettes fragiles, qui carénaient le bord des toits, l'angle vif des murs, les arbres trempés dans le cristal jusqu'à la pointe des branches, les poteaux encore debout, les fils électriques qui avaient résisté au poids de leur gaine de glace, et les grandes roches solitaires, crêtées à présent comme des diplodocus. Toutes ces formes que le vent avait aiguisées, érodées dans le même sens, donnaient une curieuse sensation de vitesse pétrifiée.

À perte de vue, dans toutes les directions, et jusqu'aux reliefs les plus lointains du sud, qui demeuraient habituellement en marge de l'hiver, tout était pris sous la neige, nivelé au point que les vallées elles-mêmes semblaient avoir été comblées - un pays qu'on avait peine à reconnaître dans ce moutonnement désertique dont la plupart des points de -repère avaient été effacés : même les moraines noires des forêts de sapins avaient disparu sous leur housse molletonnée. Devant ces solitudes glacées où voyageait une bise aigre, et où l'on ne parvenait pas à imaginer que l'été puisse jamais revenir, on ne se serait pas cru à moins de cent kilomètres à vol d'oiseau de la Méditerranée, mais aux confins des terres habitables, dans une de ces régions désolées où ne poussent que des lichens et qui sont à longueur d'année la patrie de la glace et du vent.

Juste au-dessus de l'horizon, apparaissait, noyé dans le ciel livide, un halo exsangue, funèbre, très légèrement argenté : c'était tout ce qui restait du soleil, comme si, au cours de ces trois jours terribles, la terre s'en était éloignée.

Cette bise corrosive râpait la figure, bleuissait les joues, transperçait jusqu'à la moelle ; par les vingt-cinq degrés au-dessous de zéro qu'il faisait, le travail de la pelle ne parvenait même pas à réchauffer ; les vêtements les plus épais, les mieux fourrés, n'offraient qu'une protection très relative ; une fois ménagé un accès aux bergeries - dont plusieurs, sur le causse, venaient de s'effondrer, qui pourtant avaient tenu le coup pendant deux ou trois cents ans -, triées les bêtes mortes et nourries les rescapées, vite, on retourna se mettre au chaud devant les âtres incendiés par les fagots de genêts qu'on avait pu récupérer sous la neige et qui éclataient maintenant dans une débauche de crépitements, d'étincelles et de flammes. C'était une extraordinaire félicité que d'entendre de nouveau, après trois jours de rationnement qui avaient paru longs comme des siècles, soupirer les chiens, ronronner les chats, chantonner les bouilloires et s'étirer les boiseries sous les ondes de chaleur que dégageaient ces hautes flambées.

Dans chaque cour de ferme, on commençait à déblayer le devant des portes, à ouvrir des tranchées vers les étables ; au moment où l'on y pénétrait, on suffoquait dans une moiteur alcaline et piquante si dense, si confinée, qu'on s'attendait à retrouver toutes les bêtes asphyxiées. Le clair raclement des pelles se répercutait dans le corridor des venelles, avec, de temps à autre, l'effondrement soyeux des lourdes corniches dans un nuage de poussière sèche. Des chats circonspects, une patte en l'air, délicats comme des Chinois, humaient sur les seuils d'imperceptibles sollicitations olfactives et retournaient se mettre en boule sous les fourneaux, dépités de n'avoir pu déchiffrer leur nature ou leur provenance. Quelques pigeons s'ébrouèrent timidement sur la neige souillée de paille à l'entrée des communs ; ils décrivirent un vol circulaire à coups d'aile poussifs, revenant aussitôt à leur point de départ, découragés par ce qu'ils avaient vu.

Durant les jours suivants, et même pendant plusieurs semaines, le ciel conserva son aspect vitreux, et la température très basse qui gardait le sol croustillant comme si on marchait sur du verre pilé, empêchait le réchauffement des autres pièces de la maison : chaque fois qu'on entrebâillait une porte, on sentait le froid emmagasiné derrière refluer entre les jambes ainsi que de l'eau glacée. Il fallut attendre le printemps, et que, fenêtres grand ouvertes, l'air et le soleil puissent visiter ces cavernes de fond en comble, pour qu'en soit chassé ce fluide glacial qui émanait de la profondeur des murs.

 

Après trois ou quatre jours d'un travail de forçat, les Reilhan avaient réussi à dégager le sentier jusqu'à Saint-Julien, tout au moins aux endroits où d'énormes congères le rendaient totalement impraticable. Dans ses draps trempés de sueur, le blessé respirait avec de plus en plus de difficulté et ne reconnaissait plus personne. Ils avaient fait immédiatement prévenir le docteur de Florac.

On avait vu bientôt arriver celui-ci, chaussé de cuissardes à pêcher la truite, rouge et transpirant malgré un froid d'acier, et armé de sa sempiternelle trousse noire qu'il jeta sur le lit en levant de nouveau les bras au ciel. Il commença par engueuler tout le monde.

- Qui est-ce qui m'a fichu ce gamin dans un état pareil ?

Il retira ses moufles et se pencha sur la victime en plissant le nez avec un air très absorbé, sans détacher les yeux du visage tuméfié.

- Regardez-moi ça, fit-il entre ses dents, du sparadrap collé sur des plaies à vif !

II aperçut la bible posée sur la table de chevet et secoua la tête :

- Parbleu, ça doit s'arranger tout seul puisque c'est Jéhovah qui s'en occupe !

Tout d'un coup il se retourna vers eux, puis, haussant les sourcils et gonflant les joues, positivement scandalisé :

- Et on ne pouvait pas me faire prévenir avant ?

Un instant, il les dévisagea en silence, sans doute pour essayer de comprendre ce qui s'était passé dans leur tête depuis le moment de l'accident.

- Mais bien sûr, ils vont me dire qu'il y avait trop de neige.

Il faisait les demandes et les réponses, en leur parlant à la troisième personne, comme s'il avait affaire à des enfants ou à des irresponsables, et parce qu'il était trop furieux pour s'adresser directement à eux.

Il lui tenait le poignet d'une main, tâtant le pouls - il eut l'impression bizarre, presque gênante, que c'était la vie même, prisonnière et luttant au fond de sa prison comme une bête affolée sans savoir pour qui ni pour quoi elle luttait -, et de l'autre, écartait la paupière entre le pouce et l'index, découvrant l’œil chaviré.

- Trop de neige ! Et pendant ce temps, l'autre est en train de plier bagage. Si seulement on m'avait téléphoné le soir même.

De temps en temps, on entendait une chèvre taper du pied dans l'étable voisine, tel un homme qui se réchauffe. Sèche, noire, engoncée dans son fourreau, la mère se tenait immobile au pied du lit et gardait les yeux fixes, silhouette de toutes les époques et promise à tous les tourments. Dieu seul pouvait savoir quel extraordinaire marchandage était en cet instant l'objet de ses pensées.

Le docteur avait ôté sa canadienne, fouillé dans sa trousse, repoussé draps et couvertures avec ce peu de ménagement pour la victime, qui est coutumier à la profession et rassure toujours l'entourage ; une odeur forte et aigre, d'urine et de fièvre, se répandit dans la chambre. Il examina le genou, accentua sa grimace :

- Il était temps, dit-il, c'est une belle saleté !

Il prononça quelques mots effrayants : ménisques, cavité articulaire, ligament fémoral, etc... Après quoi, encore entre ses dents :

- Heureusement qu'il y a le machin chouette ; on va lui en refiler un million d'unités dans les fesses.

Il mit à bouillir une seringue, saisit une petite fiole pleine de poudre blanche qu'il dilua avec le contenu d'une ampoule, enfin pompa le tout et l'injecta au jeune homme dans le gras de la fesse. Lorsqu'il enfonça l'aiguille, celui-ci ne réagit même pas.

- Espèce de petits champignons vénéneux, dit-il en montrant la fiole vide ; sans eux, passez muscade ! Et dire qu'il a fallu la guerre pour sauver un miston ! C'est incroyable !

On aurait dit qu'il en avait contre quelqu'un, ou même qu'il avait franchi ce stade.

Puis il nettoya les plaies, désinfecta, sutura, posa un pansement propre, toujours sans la moindre réaction de la part du malade. Ignorant les deux autres, il consentit à s'adresser à la mère :

- Il s'en tirera, dit-il, mais ce n'est pas pour demain qu'il piquera un cent mètres. Quand il sera sur pied, il faudra tout de même que vous me l'ameniez au cabinet.

Comme elle restait silencieuse :

- Allons, j'ai compris, dit-il en se levant ; ne faites pas cette tête : la pénicilline ne m'a pas coûté un centime ; ça ne vous coûtera rien non plus. Pour le reste : il eut un très joli geste de la main pour chasser d'invisibles mouches.

Aussitôt, tous trois semblèrent reprendre vie et s'agitèrent autour de lui tandis qu'il rassemblait ses instruments.

- Je serai là demain matin à la première heure, pour la deuxième piqûre. Car bien entendu, on habite au diable et on ne sait même pas faire une piqûre. Et si un jour une vipère vous mord, hein ?

De nouveau, il les examinait sous le nez, en hochant lentement la tête et en fermant à demi les yeux, sans avoir réussi à comprendre quelle était l'espèce à laquelle ils appartenaient, ni la nature de leurs pensées.

Du seuil, ils le regardèrent s'éloigner sur la neige dure et craquante, dans le bleu froid de l'après-midi, et ils attendirent pour rentrer qu'il ait disparu, comme embarrassés de refermer la porte sur lui sans avoir pu manifester leur reconnaissance.

"Des animaux, se dit le docteur, la ressemblance parfois est frappante ; nous sommes des animaux".

[...]

Il fallut attendre plusieurs semaines pour que le froid desserre son étreinte.

C'était toujours le même froid liquide et brûlant, irrespirable, qui arrachait la figure et tirait les larmes des yeux dès qu'on mettait le nez dehors, le même ciel haut et vitreux, vide de soleil, sous lequel les solitudes de neige cotonnaient à perte de vue leur blancheur lancinante, somnifère. Parmi tout ce blanc sans éclat mais sans ombre, et dont la réverbération, malgré tout fatigante pour les yeux, finissait par décolorer tout ce qu'on regardait, ressortaient seulement, et dans un rayon limité, des tracés au fusain, des arabesques de fer forgé, des grilles au charbon de bois, les coulées d'encre des torrents, toute une symphonie, elle aussi endormante, allant du noir au sépia en passant par le vert bronze, à l'exclusion de toute autre couleur. Tout était silencieux, immobile, sauf, par endroits, d'étranges fumerolles comme celles dégagées par les sources chaudes et les solfatares, que des tourbillons soulevaient au sommet des pentes.

 

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Une fois que les chemins et les routes furent rouverts à la circulation, Abel et son père allèrent s'embaucher dans une scierie proche de Florac, comme ils y avaient été contraints, au cours des trois hivers précédents, par l'aggravation constante de la situation économique ; celle-ci, déjà mauvaise pour beaucoup de petits cultivateurs du Haut-Pays, devenait, chez les Reilhan, catastrophique. Les maigres récoltes qu'ils parvenaient à racler sur cette terre sans générosité se trouvaient encore dîmées à cause du peu de moyens dont ils disposaient et du retard qu'ils prenaient au moment de les rentrer : ils n'avaient jamais eu assez d'argent pour acheter un cheval, ou un mulet ; c'était leur voisin le plus proche, Marius Despuech, qui leur prêtait le sien quand lui-même n'en avait plus besoin ; d'où ce retard, pas mal de récoltes gâtées, de démêlés avec le mauvais temps, et un rendement de plus en plus médiocre. Le salaire qu'ils touchaient à la scierie pour quelques mois de travail, quoique modeste, leur permettait de joindre tant bien que mal les deux bouts et de mettre trois sous de côté pour les coups durs.

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Lorsque les deux hommes se levaient, il faisait encore nuit noire ; ils enfilaient leurs vêtements raides, avalaient une assiette de soupe, ou de "bajana", et s'en allaient ainsi lestés dans l'aube naissante et de glace, par le sentier crissant sous sa croûte de neige dure, avec un sang plus neuf fouetté dans les veines par cette marche salubre qui les amenait jusqu'à Saint-Julien, où, vers huit heures, passait la montagnarde.

C'était une vieille guimbarde toute déglinguée, lourde et lente comme une barque, crachant la vapeur par le trop-plein de son radiateur, et dont les vitres ainsi que les phares portaient encore les traces du bleu délavé qu'on avait barbouillé dessus pendant la guerre ; elle sentait l'huile chaude, l'essence, le cuir racorni, la chèvre, le suint de mouton et même le purin, combinant ces odeurs d'étable et de garage, emblèmes essentiels du Haut-Pays, avec une insistance qui eût semblé caricaturale à un étranger. Cette patache tressautant sur ses chaînes et vibrant de toutes ses tôles n'était, sauf les jours de foire, qu'à demi-pleine, et toujours à peu près des mêmes personnes : des journaliers luisants et rouges, bardés de sacs desquels dépassaient des goulots de bouteilles déjà largement entamées, des vieux paysans au profil de rapace, avec d'énormes mains noueuses et couleur de brique, des femmes ayant de petites têtes aux cheveux tirés et aux yeux de pie, et qui tenaient un panier sur les genoux, leurs mains agrippées à l'anse comme si elles avaient peur qu'on le leur arrache ; l'assistance toisait chaque nouvel arrivant d'un œil critique pour retomber, épuisé le sujet, dans son indifférence somnolente.

[...]

 

© Jean Carrière, in l’Épervier de Maheux, 1972 [pp.72 sq.]

 


 

 

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