L'Argent - Péguy (2)

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Suite de l'extrait de l'Argent (et non : L'Argent, suite !...)

 

"Péguy, juge du socialisme dont il était également l'enfant, ce fils de rempailleuse de chaise était déchiré par la confusion des valeurs qui n'a cessé de s'étendre, depuis, avec la société de l'image où le signe se substitue désormais au sens ; et la couleur de cravate du Premier ministre à son message. Péguy ne s'est jamais résigné à ce que ses pauvres mots d'homme libre, à la va-comme-je-te-pousse, ne puissent rien. Ce qu'il supportait le plus mal, c'était le double discours des politiciens, et la trahison des valeurs éternelles"
(Jean-Hedern Hallier, Carnets impudiques, Michel Lafon, 1988, page 37)

 

 

 

 De tout ce peuple les meilleurs étaient peut-être encore ces bons citoyens qu'étaient nos instituteurs. Il est vrai que ce n'était point pour nous des instituteurs, ou à peine. C'étaient des maîtres d'école. C'était le temps où les contributions étaient encore des impôts. J'essaierai de rendre un jour si je le puis ce que c'était alors que le personnel de l'enseignement primaire. C'était le civisme même, le dévouement sans mesure à l'intérêt commun. Notre jeune École Normale était le foyer de la vie laïque, de l'invention laïque dans tout le département, et même j'ai comme une idée qu'elle était un modèle et en cela et en tout pour les autres départements, au moins pour les départements limitrophes. Sous la direction de notre directeur particulier, le directeur de l'école annexe, de jeunes maîtres de l'école normale venaient chaque semaine nous faire l'école. Parlons bien : ils venaient nous faire la classe. Ils étaient comme les jeunes Bara de la République. Ils étaient toujours prêts à crier Vive la République ! - Vive la nation, on sentait qu'ils l'eussent crié jusque sous le sabre prussien. Car l'ennemi, pour nous, confusément tout l'ennemi, l'esprit du mal, c'était les Prussiens. Ce n'était déjà pas si bête. Ni si éloigné de la vérité. C'était en 1880. C'est en 1913. Trente-trois ans. Et nous y sommes revenus.

Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes ; sévères ; sanglés. Sérieux, et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. Un long pantalon noir, mais, je pense, avec un liséré violet. Le violet n'est pas seulement la couleur des évêques, il est aussi la couleur de l'enseignement primaire. Un gilet noir. Une longue redingote noire, bien droite, bien tombante, mais deux croisements de palmes violettes aux revers. Une casquette plate, noire, mais un croisement de palmes violettes au-dessus du front. Cet uniforme civil était une sorte d'uniforme militaire encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique. Quelque chose, je pense, comme le fameux cadre noir de Saumur. Rien n'est beau comme un bel uniforme noir parmi les uniformes militaires. C'est la ligne elle-même. Et la sévérité. Porté par ces gamins qui étaient vraiment les enfants de la République. Par ces jeunes hussards de la République. Par ces nourrissons de la République. Par ces hussards noirs de la sévérité. Je crois avoir dit qu'ils étaient très vieux. Ils avaient au moins quinze ans. Toutes les semaines il en remontait un de l'École Normale vers l'École Annexe ; et c'était toujours un nouveau ; et ainsi cette École Normale semblait un régiment inépuisable. Elle était comme un immense dépôt, gouvernemental, de jeunesse et de civisme. Le gouvernement de la République était chargé de nous fournir tant de jeunesse et tant d'enseignement. L'État était chargé de nous fournir tant de sérieux. Cette École Normale faisait un réservoir inépuisable. C'était une grande question, parmi les bonnes femmes du faubourg, de savoir si c'était bon pour les enfants, de changer comme ça de maître tous les lundis matins. Mais les partisans répondaient qu'on avait toujours le même maître, qui était le directeur de l'École annexe, qui lui ne changeait pas, et que cette maison-là, puisque c'était l'École Normale, était certainement ce qu'il y avait de plus savant dans le département du Loiret et par suite, sans doute, en France. Et dans tous les autres départements. Et il y eut cette fois que le préfet vint visiter l'école. Mais ceci m'entraînerait dans des confidences. J'appris alors (comme j'eusse appris un autre morceau de l'histoire de France), qu'il ne fallait pas l'appeler monsieur tout court, mais monsieur le préfet. D'ailleurs, je dois le dire, il fut très content de nous. Il s'appelait Joli ou Joly. Nous trouvions très naturel (et même, entre nous, un peu nécessaire, un peu séant), qu'un préfet eût un nom aussi gracieux. Je ne serais pas surpris que ce fût le même qui encore aujourd'hui, toujours servi par ce nom gracieux, mais l'ayant légèrement renforcé, sous le nom de M. de Joly ou de Joli préside aujourd'hui à Nice (ou présidait récemment) aux destinées des Alpes Maritimes et reçoit ou recevait beaucoup de souverains. Et les premiers vers que j'aie entendus de ma vie et dont on m'ait dit : On appelle ça des vers, c'était les Soldats de l'an II : ô soldats de l'an deux, ô guerres, épopées. On voit que ça m'a servi. Jusque-là je croyais que ça s'appelait des fables. Et le premier livre que j'aie reçu en prix, aux vacances de Pâques, c'étaient précisément les fables de la Fontaine. Mais ceci m'entraînerait dans des sentimentalités.

Je voudrais dire quelque jour, et je voudrais être capable de le dire dignement, dans quelle amitié, dans quel beau climat d'honneur et de fidélité vivait alors ce noble enseignement primaire. Je voudrais faire un portrait de tous mes maîtres. Tous m'ont suivi, tous me sont restés obstinément fidèles dans toutes les pauvretés de ma difficile carrière. Ils n'étaient point comme nos beaux maîtres de Sorbonne. Ils ne croyaient point que, parce qu'un homme a été votre élève, on est tenu de le haïr. Et de le combattre ; et de chercher à l'étrangler. Et de l'envier bassement. Ils ne croyaient point que le beau nom d'élève fût un titre suffisant pour tant de vilenie. Et pour venir en butte à tant de basse haine. Au contraire ils croyaient, et si je puis dire ils pratiquaient que d'être maître et élèves, cela constitue une liaison sacrée, fort apparentée à cette liaison qui de la filiale devient la paternelle. Suivant le beau mot de Lapicque ils pensaient que l'on n'a pas seulement des devoirs envers ses maîtres mais que l'on en a aussi et peut-être surtout envers ses élèves. Car enfin ses élèves, on les a faits. Et c'est assez grave. Ces jeunes gens qui venaient chaque semaine et que nous appelions officiellement des élèves-maîtres, parce qu'ils apprenaient à devenir des maîtres, étaient nos aînés et nos frères. Là j'ai connu, je dis comme élève-maître, cet homme d'un si grand cœur et de tant de bonté qui fit depuis une si belle et si sérieuse carrière scientifique, Charles Gravier, et qui est je pense aujourd'hui assistant de malacologie au Muséum. Et qui devrait être plus. Là j'ai connu, dans le personnel même de l'École Normale l'économe, M. Lecompte, le type même de ce que tout ce monde avait de sérieux, de sévère, de ponctuel, de juste, de probe, et en même temps de ponctuel et de délicat ; et en même temps de bienveillant et d'ami et de sévèrement affectueux ; et en même temps de silencieux et de modeste et de bien à sa place. En lui se résumait tout l'ordre de cette belle société.

Ces fonctionnaires, ces instituteurs, cet économe ne s'étaient aucunement ni retranchés ni sortis du peuple. Du monde ouvrier et paysan. Ni ils ne boudaient aucunement le peuple. Ni ils n'entendaient aucunement le gouverner. À peine le conduire. Il faut dire qu'ils entendaient le former. Ils en avaient le droit, car ils en étaient dignes. Ils n'y ont point réussi, et ce fut un grand malheur pour tout le monde. Mais s'ils n'y ont point réussi, je ne vois pas qui pourrait s'en féliciter. Et qui, à leur place, y a jamais réussi. Et s'ils n'ont pas réussi, c'est que certainement c'était impossible.

Sortis du peuple, mais dans l'autre sens de sortir, fils d'ouvriers, mais surtout de paysans et de petits propriétaires, souvent petits propriétaires eux-mêmes, de quelque lopin de terre quelque part dans le département, ils restaient le même peuple, nullement endimanché je vous prie de le croire, seulement un peu plus aligné, un peu plus rangé, un peu ordonné dans ces beaux jardins de maisons d'école.

Avant tout ils ne faisaient pas les malins. Ils étaient juste à leur place dans une société bien faite. Ils savaient jusqu'où ils iraient, et aussi ils y parvenaient infailliblement.

C'était en 1880. C'était donc dans toute la fureur et la gloire de l'invention de la laïcisation. Nous ne nous en apercevions pas. Nous étions pourtant bien placés pour nous en apercevoir. Non seulement les écoles normales, nouvellement créées, je pense, non seulement les jeunes écoles normales étaient le cœur et le foyer de la jeune laïcisation, mais notre École Normale d'Orléans était une pure entre les pures. Elle était une des têtes et un des cœurs de la laïcisation. M. Naudy, personnellement, était un grand laïcisateur. Heureuse enfance. Heureuse innocence. Bénédiction sur une bonne race. Tout nous était bon. Tout nous réussissait. Nous prenions de toutes mains et c'étaient toujours de saines nourritures. Nous allions au catéchisme, le jeudi je pense, pour ne pas déranger les heures de classe. Le catéchisme était fort loin de là, en ville, dans notre antique paroisse de Saint-Aignan. Tout le monde n'a pas une paroisse comme ça. Il fallait remonter la moitié du faubourg jusqu'à la porte Bourgogne, descendre la moitié de la rue Bourgogne, tourner cette rue à gauche qui se nommait je crois la rue de l'Oriflamme et traverser le cloître froid comme une cave sous ses marronniers lourds. Nos jeunes vicaires nous disaient exactement le contraire de ce que nous disaient nos jeunes élèves-maîtres (ou nos jeunes sous-maîtres, comme on les nommait aussi, mais c'était une appellation peut-être un peu moins exacte, et surtout un peu moins élégante). (Un peu moins noble). Nous ne nous en apercevions pas. La République et l'Église nous distribuaient des enseignements diamétralement opposés. Qu'importait, pourvu que ce fussent des enseignements. Il y a dans l'enseignement et dans l'enfance quelque chose de si sacré, il y a dans celte première ouverture des yeux de l'enfant sur le monde, il y a dans ce premier regard quelque chose de si religieux que ces deux enseignements se liaient dans nos cœurs et que nous savons bien qu'ils y resteront éternellement liés. Nous aimions l'Église et la République ensemble, et nous les aimions d'un même cœur, et c'était d'un cœur d'enfant, et pour nous c'était le vaste monde, et nos deux amours, la gloire et la foi, et pour nous c'était le nouveau monde. Et à présent... À présent évidemment nous ne les aimons pas sur le même plan, puisqu'on nous a appris qu'il y a des plans. L'Église a notre foi, et tout ce qui lui revient. Mais Dieu seul sait combien nous sommes restés engagés d'honneur et de cœur dans cette République, et combien nous sommes résolus à y rester engagés, parce qu'elle fut une des deux puretés de notre enfance.

Nous étions des petits garçons sérieux de cette ville sérieuse, innocents et au fond déjà soucieux. Nous prenions au sérieux tout ce que l'on nous disait, et ce que nous disaient nos maîtres laïques, et ce que nous disaient nos maîtres catholiques. Nous prenions tout au pied de la lettre. Nous croyions entièrement, et également, et de la même créance, à tout ce qu'il y avait dans la grammaire et à tout ce qu'il y avait dans le catéchisme. Nous apprenions la grammaire et également et pareillement nous apprenions le catéchisme. Nous savions la grammaire et également et pareillement nous savions le catéchisme. Nous n'avons oublié ni l'un ; ni l'autre. Mais il faut en venir ici à un phénomène beaucoup moins simple. Je veux parler de ce qui s'est passé en nous pour ces deux métaphysiques, puisqu'il est entendu qu'il faut bien qu'il y ait une métaphysique dessous tout. Je l'ai assez dit, du temps que j'étais prosateur.

Nous venons ici à une difficulté extrême, à un point de difficulté. C'est le moment de ne point esquiver les difficultés, surtout celle-ci qui est importante. C'est le moment aussi de prendre ses responsabilités.

Tout le monde a une métaphysique. Patente, latente. Je l'ai assez dit. Ou alors on n'existe pas. Et même ceux qui n'existent pas ont tout de même, ont également une métaphysique. Nos maîtres n'en étaient pas là. Nos maîtres existaient. Et vivement. Nos maîtres avaient une métaphysique. Et pourquoi le taire. Ils ne s'en taisaient pas. Ils ne s'en sont jamais tus. La métaphysique de nos maîtres, c'était la métaphysique scolaire, d'abord. Mais c'était ensuite, c'était surtout la métaphysique de la science, c'était la métaphysique ou du moins une métaphysique matérialiste (ces êtres pleins d'âme avaient une métaphysique matérialiste, mais c'est toujours comme ça), (et en même temps idéaliste, profondément moraliste et si l'on veut kantienne), c'était une métaphysique positiviste, c'était la célèbre métaphysique du progrès. La métaphysique des curés, mon Dieu, c'était précisément la théologie et ainsi la métaphysique qu'il y a dans le catéchisme.

Nos maîtres et nos curés, ce serait un assez bon titre pour un roman. Nos maîtres laïques avaient un certain enseignement, une certaine métaphysique. Nos maîtres curés avaient, donnaient un enseignement diamétralement contraire, une métaphysique diamétralement contraire. Nous ne nous en apercevions pas, je n'ai pas besoin de le dire et aussi bien ce n'est pas cela que je veux dire. Ce que je veux dire est plus grave.

Je l'ai dit, nous croyions intégralement tout ce que l'on nous disait. Nous étions des petits bonshommes sérieux et certainement graves. J'avais entre tous et au plus haut degré cette maladie. Je ne m'en suis jamais guéri. Aujourd'hui même je crois encore tout ce qu'on me dit. Et je sens bien que je ne changerai jamais. D'abord on ne change jamais. J'ai toujours tout pris au sérieux. Cela m'a mené loin. Nous croyions donc intégralement aux enseignements de nos maîtres, et également intégralement aux enseignements de nos curés. Nous absorbions intégralement les ou la métaphysique de nos maîtres, et également intégralement la métaphysique de nos curés. Aujourd'hui je puis dire sans offenser personne que la métaphysique de nos maîtres n'a plus pour nous et pour personne aucune espèce d'existence et la métaphysique des curés a pris possession de nos êtres à une profondeur que les curés eux-mêmes se seraient bien gardés de soupçonner. Nous ne croyons plus un mot de ce qu'enseignaient, des métaphysiques qu'enseignaient nos maîtres. Et nous croyons intégralement ce qu'il y a dans le catéchisme et c'est devenu et c'est resté notre chair. Mais ce n'est pas encore cela que je veux dire.

Nous ne croyons plus un mot de ce que nous enseignaient nos maîtres laïques, et toute la métaphysique qui était dessous eux est pour nous moins qu'une cendre vaine. Nous ne croyons pas seulement, nous sommes intégralement nourris de ce que nous enseignaient les curés, de ce qu'il y a dans le catéchisme. Or nos maîtres laïques ont gardé tout notre cœur et ils ont notre entière confidence. Et malheureusement nous ne pouvons pas dire que nos vieux curés aient absolument tout notre cœur ni qu'ils aient jamais eu notre confidence.

Il y a ici un problème et je dirai même un mystère extrêmement grave. Ne nous le dissimulons pas. C'est le problème même de la déchristianisation de la France. On me pardonnera cette expression un peu solennelle. Et ce mot si lourd. C'est que l'événement que je veux exprimer, que je veux désigner, est peut-être lui-même assez solennel. Et un peu lourd. Il ne s'agit pas ici de nier ; ni de se masquer les difficultés. Il ne s'agit pas de fermer les yeux. Que ceux qui ont la confession n'aient certainement pas la confidence, ce n'est point une explication, c'est un fait, et le centre même de la difficulté.

Je ne crois pas que cela tienne au caractère même du prêtre. Je me rends très bien compte que depuis quelques années je me lie de plus en plus avec de jeunes prêtres qui viennent me voir aux cahiers deux ou trois fois par an. Je n'y éprouve aucune gêne, aucun empêchement. Ces commencements de liaison se font en toute ouverture de cœur, en toute simplicité, en toute ouverture de langage. Vraiment sans aucun sentiment de défense. Comment se fait-il que nous n'ayons jamais eu, même avec nos vieux curés, même avec ceux que nous aimions le plus, même avec ceux que nous aimions filialement, qu'une liaison un peu réticente et un certain sentiment de défense. C'est là un de ces secrets du cœur où l'on trouverait les explications les plus profondes. Nous ne croyons plus un mot de ce que disaient nos vieux maîtres ; et nos maîtres ont gardé tout notre cœur, un maintien, une ouverture entière de confidence. Nous croyons entièrement ce que disaient nos vieux curés (je n'ose pas dire plus qu'ils ne le croyaient eux-mêmes, parce qu'il ne faut jamais dire ce que l'on pense), et nos vieux curés ont certainement eu notre cœur ; c'étaient de si braves gens, si bons, si dévoués, mais ils n'ont jamais eu de nous cette sorte propre d'entière ouverture de confidence que nous donnions de plano et si libéralement à nos maîtres laïques. Et que nous leur avons gardée toute.

Ce n'est point ici le lieu d'approfondir ce secret. Il y faudrait un dialogue, et même plusieurs, et je ne dis pas que je ne les écrirai pas. C'est le problème même de la déchristianisation temporaire de la France. Il faut qu'il y ait une raison pour que, dans le pays de saint Louis et de Jeanne d'Arc, dans la ville de sainte Geneviève, quand on se met à parler du christianisme, tout le monde comprenne qu'il s'agit de Mac-Mahon, et quand on se prépare à parler de l'ordre chrétien pour que tout le monde comprenne qu'il s'agit du Seize-Mai.

Nos maîtres étaient essentiellement et profondément des hommes de l'ancienne France. Un homme ne se détermine point par ce qu'il fait et encore moins par ce qu'il dit. Mais au plus profond un être se détermine uniquement par ce qu'il est. Qu'importe pour ce que je veux dire que nos maîtres aient eu en effet une métaphysique qui visait à détruire l'ancienne France. Nos maîtres étaient nés dans cette maison qu'ils voulaient démolir. Ils étaient les droits fils de la maison. Ils étaient de la race, et tout est là. Nous savons très bien que ce n'est pas leur métaphysique qui a mis l'ancienne maison par terre. Une maison ne périt jamais que du dedans. Ce sont les défenseurs du trône et de l'autel qui ont mis le trône par terre, et, autant qu'ils l'ont pu, l'autel.

C'est une des confusions les plus fréquentes (et je ne veux pas dire les plus primaires), que de confondre précisément l'homme, l'être de l'homme avec ces malheureux personnages que nous jouons. Dans ce fatras et dans cette hâte de la vie moderne on n'examine rien ; il suffit qu'un quiconque fasse quoi que ce soit (ou même fasse semblant), pour qu'on dise (et même pour qu'on croie), que c'est là son être. Nulle erreur de compte n'est peut-être aussi fausse et peut-être aussi grave. Par conséquent nulle erreur n'est aussi communément répandue. Un homme est de son extraction, un homme est de ce qu'il est. Il n'est pas de ce qu'il fait pour les autres, pour les successeurs. Ce seront peut-être les autres, ce seront peut-être les successeurs qui seront de cela. Mais lui ne l'est pas.

Le père n'est pas de lui-même, il est de son extraction ; et ce sont ses enfants peut-être qui seront de lui.

Les hommes de la Révolution française étaient des hommes d'ancien régime. Ils jouaient la Révolution française. Mais ils étaient d'ancien régime. Et c'est à peine encore si les hommes de 48 ou nous nous sommes de la Révolution française, c'est-à-dire de ce qu'ils voulaient faire de la Révolution française. Et même il n'y en aura peut-être jamais. Ainsi nos bons maîtres laïques introduisaient, jouaient des métaphysiques nouvelles. Mais ils étaient des hommes de l'ancienne France.

Par contre et pareillement, par une situation contraire et parfaitement analogue tous ces grands tenanciers de l'ancien régime parmi nous sont comme tout le monde. Ils sont essentiellement des hommes modernes et généralement modernistes. Ils ne sont aucunement, et encore moins que d'autres, des hommes de l'ancienne France. Ils sont réactionnaires, mais ils sont infiniment moins conservateurs que nous. Ils ne démolissent pas la République, mais ils s'emploient tant qu'ils peuvent à démolir le respect, qui était le fondement même de l'ancien régime. On peut dire littéralement que ces partisans de l'ancien régime n'ont qu'une idée, qui est de ruiner tout ce que nous avons gardé de beau et de sain de l'ancien régime, et qui est encore si considérable. Ils font figure de ligueurs, ils se sont fait une mentalité de ligueurs, oubliant que la ligue n'était sans doute point une institution de la royauté, mais qu'elle en était une maladie au contraire, et l'annonce et l'amorce des temps futurs, le commencement de l'intrigue et de la foule et de la délégation et du nombre et du suffrage et d'on ne sait déjà quelle démocratie parlementaire.

C'est toujours la même histoire, et le même glissement, et le même report, et le même décalage. Parce que c'est toujours la même hâte, et le même superficiel, et le même manque de travail, et le même manque d'attention. On ne regarde pas, on ne fait pas attention à ce que les gens font, à ce qu'ils sont, ni même à ce qu'ils disent. On fait attention à ce qu'ils disent qu'ils font, à ce qu'ils disent qu'ils sont, à ce qu'ils disent qu'ils disent. C'est une maldonne tout à fait analogue à celle qui se produit constamment dans la célèbre grande renaissante querelle des romantiques et des classiques. Et des anciens et des modernes. Pourvu qu'un homme parle de la matière classique et pour peu qu'il se déclare partisan du classique, aussitôt il est entendu que c'est un classique. On ne fait pas attention qu'il pense comme un fanatique, sans ordre, et qu'il écrit comme un énergumène, et comme un frénétique, sans ordre et sans raison, et qu'il parle du classique en romantique, et qu'il défend donc un romantique, un être romantique. Et nous, qui ne faisons pas tant de foin, c'est nous qui sommes classique.

Et les théoriciens de la clarté font les livres troubles. [...]

 

© Extrait de Bibliothèque de la Pléiade, n° 122. Charles Péguy, Œuvres en prose (1909-1914) - Édition de Marcel Péguy, 1957, pp. 1046-1068.

 

 

Une visite à la mère de Charles Péguy

 

[Préparant un livre sur  Péguy avec Marcel, fils de Charles, Emmanuel Mounier entreprend d'aller rencontrer, à Orléans, la mère de Charles Péguy - qui travaille encore, à 84 ans ! Il s'agit de l'ouvrage :
Emmanuel Mounier, Marcel Péguy; Georges Izard, La pensée de Charles Péguy, Plon, coll. "Le roseau d'or" 1931, 424 pp.]

 

28 janvier 1930. J'arrive dans une après-midi brumeuse et humide. Orléans a dépouillé les parures de fête sous lesquelles je la vis à ma première visite. Peu de lumière, des rues grises, des maisons grises, le tristesse d'un hiver provincial. Sur le mail, une fillette aux grands yeux clairs m'indique le faubourg de Bourgogne. 46, 48 puis une rue qui s'ouvre entre deux maisons coupées : la rue Charles-Péguy qui a troué la maison d'enfance. Une plaque de marbre commémorative de la naissance. Dans un ensemble assez cossu, le 52 est une petite maison pauvre. Une porte, un escalier de bois où les coudes serrés touchent les murs. Au premier, Madame Péguy, qui a entendu sonner, ouvre sa porte. "Vous avez bien reçu ma lettre ? - Pardi, si je vous attends. J'en ai parlé hier à Mlle Treglos. Et elle a deviné que c'était vous".

Nous entrons dans une petite pièce campagnarde grande comme la main. Tout de suite à gauche un lit sombre, édredon rouge, au fond à droite une armoire-bibliothèque, et vers la fenêtre un poêle tout rongé comme sous l'effet d'un acide ou encore comme une vieille peau grêlée, et qui se ferme curieusement par un couvercle.

Nous restons au chaud. "Je sors de bronchite et à quatre-vingt-quatre ans..."

"Vous êtes un ami de Pierre. De Marcel aussi ?" Je lui dis que Marcel se propose de corriger une erreur qui l'a ennuyée...

"Mais vous prendrez bien une tasse de café, sans façon ?"

Le mystérieux couvercle se soulève sur un feu rouge.

"Tenez, nous allons le prendre sur l'établi". (Se reprenant, et vite, d'un ton de constatation plutôt que de prière :) "Y a pas besoin de lui en parler, à Marcel, de toutes ces histoires". L'établi à rempailler les chaises est une petite planche sur quatre pieds tournés. Les deux tasses se serrent contre un étau cassé . Je dis un mot de compliment d'une chaise frais rempaillée. "Ça, je ne veux pas me faire de compliments, mais je sais mon métier ; pour l'arrangement des couleurs, on sait ce qui s'aime ; je sais mon métier". Et en arrangeant les ronds du poêle : "On est bonne ouvrière ou on ne l'est pas, c'est dans le sang".

Elle me raconte ses logements successifs : "Je suis au faubourg de Bourgogne depuis l'âge de quatorze ans et demi. Ma mère est venue du Bourbonnais. Sur un radeau, qu'ils disent encore. Avec tous les meubles ! Voyez le radeau d'ici. Nous étions au 50, et c'est au 50 où Charles a passé son enfance. Puis j'ai pris quelques années une épicerie au 7 (?) où tout allait bien, mais avec un gros travail. J'ai pu alors acheter le 50 et je suis au 52 depuis six ans qu'on a percé la rue".

Nous parlons de Péguy. "Ah ! c'était un bon petit. Ce n'est pas son maître, qui aurait bien voulu le garder, c'est le directeur de l'École Normale qui l'a fait passer au lycée. Il s'est présenté à Normale une première fois. On en prenait vingt-quatre, il est vingt-sixième, le vingt-cinquième est pris après une démission, mais lui passe à côté. Alors il fait son service, pensant travailler à côté. Mais il faut croire qu'on a pas beaucoup de temps après l'exercice, il échoua encore. Il alla alors à Sainte-Barbe avec une demi-bourse ; je payais l'autre moitié et j'aurais bien tout payé pour mon garçon. L'épicerie marchait bien de ce moment. Il réussit. Il fait un an d'école. Puis il me dit : "Je veux prendre un an de congé pour faire ma Jeanne d'Arc". Je ne voulais pas qu'il quitte son étude. Enfin ! Il s'arrangea avec Bourgeois qui faisait son service et avait une chambre. Puis il me dit qu'ils pouvaient travailler à l'École même sans y loger et que ça lui serait plus commode..." ... Un silence. "Eh bien ! on va voir ce que vous voulez voir". Nous passons dans la pièce d'à côté qui se distingue de la pièce paysanne que nous quittons, par une coquetterie. On sent dès l'entrée que c'est la pièce aux souvenirs. À droite, :au-dessus d'un lit couvert de papiers, le Laurens, dans un large cadre doré, des aquarelles de Péguy écolier, un ami qu'il a perdu au sortir du lycée, à vingt ans ... À gauche, sur une commode et au-dessus, Péguy vers sept ans, vers treize ans avec une figure un peu longue et maladive, le petit Péguy que je possède et que sa mère ne veut pas reconnaître, le dessin de Deshairs , la dernière photo, très trouble, en lieutenant et grande barbe et, au milieu, l'agrandissement de la photo des trente ans, mais qui n'a pas le regard indescriptiblement pur de la petite épreuve. Il y a aussi la fameuse grand-mère en coiffe bourbonnaise, et, dans un cadre, Pierre-Marcel Lévy, une très jolie enfant qu'il a perdue à quatorze ans, Marcel, Pierre enfants et d'autres, dont de Poncheville.

Nous revenons à la cuisine, vers la vieille bibliothèque :

"Vous voyez, la bibliothèque qui est venue sur le radeau !" C'est là que sont empilés tous ses cahiers d'école primaire et de lycée, tous de la même calligraphie soignée, écrite d'on ne sait quelle plume qui ne laisse sur le papier qu'un trait imperceptible et sûr. Parfois tellement fine qu'on lit à peine, tendant vers la troisième, dans les sous-titres, à l'écriture longue et serrée de plus tard. Mais les tableaux d'histoire sont de vrais imprimés et jamais formules d'algèbre ne furent ainsi dessinées et justement équilibrées. Il y a encore le cahier d'aquarelles, fidèles reproductions de chromos, remarquables si l'on songe qu'elles furent faites de douze à quatorze ans. Des enveloppes avec quelques cartes, des notes sur des conférences de "M. Brunetière" et autres à l'Odéon, et des plans de devoirs aussi imperturbablement propres. Autour et au-dessus, un peu pêle-mêle, ce qui reste des livres de prix à tranches dorées mêlé aux divers ouvrages sur Péguy reçus de côté et d'autres. Mme Péguy me dit beaucoup de bien de celui de Poncheville.

Nous nous rasseyons. "Ah ! il avait bien des amis. Pierre­-Marcel Levy est un des meilleurs. Il y avait toujours sa serviette prête, et moi encore quand je vais à Paris je vais le voir. Les Tharaud, oui, il y a du bon et du mauvais. Mais il faut que j'aille vous chercher les grandes cartes". Elle se ravise et se lève comme si elle avait voulu cette interruption pour que je les admire mieux. Du sommet de la bibliothèque descendent alors sept ou huit rouleaux attachés de petits morceaux d'étoffe. On ne peut s'imaginer ce que sont ces cartes de quarante ou cinquante de côté traitées avec la précision des miniaturistes, toutes faites entre dix et quatorze ans (sauf quelques-unes des premières années d'école primaire). Voici quatre France : chemins de fer, géographie physique, provinces, départements. Les points frontières sont rigoureusement pareils, équidistants, continus ; les noms calligraphiés, parfois embellis de hachures, le cadre orné ; une Grèce ancienne, un Bassin méditerranéen bordé d'un bleu tranchant, une autre France, préfectures et sous-préfectures, exécutée de mémoire, avec deux erreurs seulement. Déjà l'inimitable typographe. Partout la signature C. P. Perdu parmi cette géographie, un rinceau sur Canson gris, superbement traité. "Il aimait ses cartes depuis tout jeune. Je me souviens d'un Mardi gras où on venait le chercher pour voir la cavalcade. Il s'agissait bien des masques ! "Et la carte que j'ai à faire?" Il y passa son après-midi. Or il était si petit qu'il lui fallait monter sur un escabeau alors pour atteindre la table. Il en faisait aussi pendant les vacances".

Vous êtes de Grenoble. Vous connaissez Raoul Blanchard, un grand ami de mon fils ? Je vois souvent ses parents. Il était bien aimé, mon garçon. C'était un bon garçon, il avait de la conduite, et pas de mensonge. C'est comme mes petits-fils, malgré ce que je dis de Marcel, y-s-ont tous de la conduite".

Me regardant dans les yeux, directement:  "Êtes-vous un bon garçon, vous, au moins ? Je crois bien, puisque vous êtes aussi un savant.

Vous avez des idées dans la religion, je comprends. Soyez au moins bien religieux comme le peuple, du travail et de la conduite. C'est comme je dis à mes enfants. Moi, je suis pas dans ces idées, mais quand Pierre vient je le mène à Saint-Pierre­du-Martrois parce que ça lui  fait bien plaisir. Vous allez passer à la cathédrale, vous verrez le tombeau de Mgr Dupanloup, un bon évêque celui-là, tout à fait comme le peuple".

Et comme je l'embrasse en partant : "Vous direz à Pierre que je suis à peu près remise... et que je suis toujours aussi bavarde".

Je me perds dans Orléans, entre des murs qui sentent le vinaigre, dans des rues étroites, sans trottoirs, emmurées et sans but, de vieux quartiers calmes. La nuit tombe...

 

 

© In Mounier et sa génération – Lettres, carnets et inédits, Éditions du Seuil, 1956, pp. 53-56

 

 


 

 

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