Six-Juin - Bloody Omaha après l'assaut

Vote utilisateur: 5 / 5

Etoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles actives
 

Alors que, sur les côtes normandes, les commémorations tapageuses vont bon train, je suis assuré que cette mise en ligne d'un texte d'Ernie Pyle (1900-1945), respectueux hommage à la mémoire des milliers de jeunes qui ont sacrifié leurs vies pour que les nôtres soient plus dignes (vain calcul, hélas*), fera beaucoup moins de bruit.
Correspondant de guerre ayant suivi les armées américaines sur de nombreux fronts - et lauréat du prestigieux prix Pulitzer - Pyle a péri le 18 avril 1945, sur l'île d'Okinawa, abattu par un sniper japonais. Auparavant, il avait suivi l'opération Overlord le 6 juin 1944. Et nous rapporte, dans le texte qui suit, le véritable capharnaüm qu'était le spectacle offert, si je puis dire, par la plage dite Omaha Beach aussitôt après l'assaut. Vision apocalyptique, sobrement restituée. [Rappel un mile = 1, 6 km]
* à cet égard, je note que Le Dauphiné "libéré" de ce 6 juin ne fait AUCUNE allusion aux cérémonies du 75e anniversaire. En particulier, il titre sa Une sur un évènement mondial : "Un ballon d'or à Grenoble !" (la lyonnaise Hegerberg qui a fait une brève halte dans la capitale des Alpes). Les propriétaires de ce quotidien "libéré" n'ont certainement jamais dû entendre parler de :
"Veuillez écouter tout d’abord quelques messages personnels : Les sanglots longs des violons de l’automne… Je répète… Les sanglots longs des violons de l’automne, blessent mon cœur d’une langueur monotone… Je répète… blessent mon cœur d’une langueur monotone".
Quelle pitié, et quelle indignation.

 

"After it was over it seemed to me a pure miracle that we ever took the beach at all. For some of our units it was easy, but in the special sector where I landed our troops faced such odds that our getting ashore was like my whipping Joe Louis down to a pulp. The men who did it on that beach were men of the First and Twenty-ninth Divisions".
E. Pyle

 

 

Je marche le long de cette côte historique de Normandie, dans le pays de France. C'est un beau jour pour se promener sur la grève. Des hommes dorment sur la plage, à côté d'autres hommes qui dorment pour toujours. D'autres flottent sur la mer, mais ils ne savent pas qu'ils sont dans l'eau : ils sont morts. Les vagues charrient une multitude de petites méduses molles de la taille d'une main d'homme. Au centre de chacune, un petit dessin vert qui ressemble à s'y méprendre à un trèfle à quatre feuilles. L'emblème de la chance. Pour sûr que oui, on en a eu, de la chance ! Zut alors ! Je marche sur cette longue côte, témoin de notre débarquement, pendant un mile et demi. Je marche lentement car des détails innombrables accrochent l'œil sur cette plage.

C'est ahurissant de voir cette immense quantité d'épaves, des camions submergés, à moitié renversés, des péniches de débarquement chavirées.

Sur la plage elle-même, au sec, il y a toutes sortes de véhicules transformés en ferraille. Il y a des tanks qui venaient d'atteindre la plage quand ils ont été mis en pièces. Il y a des jeeps calcinées, d'un gris terne. Il y a d'énormes grues montées sur chenilles échouées près du but. Il y a des chenillettes chargées de fournitures de bureau, réduites en ferraille par un seul obus ; on y voit encore tout un assortiment, maintenant inutile, de machines à écrire, de téléphones, de classeurs pulvérisés.

Il y a des péniches lourdes complétement renversées, la coque en l'air ; je n'arrive pas à comprendre ce qui leur est arrivé. Il y a des bateaux empilés les uns sur les autres, leurs coques enfoncées, leurs portes arrachées.

Dans ce musée du carnage sur la grève, il y a des rouleaux de fils barbelés, des excavatrices écrasées, de gros tas de ceintures de sauvetage et des piles d'obus qui attendent toujours d'être transportés. Dans l'eau flottent des radeaux vides, des sacs de soldat, des boîtes de rations et de mystérieuses oranges. Sur la plage gisent des rouleaux de fils téléphoniques emmêlés, de gros rouleaux de carpettes d'acier, des tas de fusils, brisés, rouillés.

Il y a sur cette plage, perdus à jamais, assez d'hommes et de matériel pour mener une petite guerre. Mais nous pouvons nous offrir ces pertes. Nous pouvons nous les permettre puisque nous avons réussi à débarquer. Nous avons une base et, derrière nous, nous avons de quoi remplacer ces débris sur la plage ; des investissements si énormes qu'il est presque impossible d'en concevoir le coût. Les hommes et l'approvisionnement coulent de l'Angleterre en un fleuve gigantesque qui fait paraître les débris, sur la plage, insignifiants. Cela ne compte pas du tout.

Mais il y a d'autres épaves, plus humaines. C'est une longue ligne mince de plusieurs miles, et qui ressemble à la ligne de varech laissée par la marée haute. C'est l'équipement individuel qui s'est échoué là, un équipement dont ceux qui se sont battus et qui sont morts pour nous permettre de prendre pied en Europe n'auront plus jamais besoin.

Là, en une longue rangée désordonnée de plusieurs miles de long, il y a des sacs de soldat, des chaussettes, du cirage, des trousses de couture, des carnets de notes, des bibles, des grenades à main. Il y a des lettres des familles, l'adresse soigneusement découpée au rasoir, une des précautions demandées par le règlement pour la sécurité des homes avant leur embarquement. Il y a des brosses à dents, des rasoirs, des instantanés de la famille dont le regard fixe monte du sable vers vous. Il y a des portefeuilles, des miroirs de métal, des pantalons, des souliers abandonnés et sanglants. Il y a des pelles au manche brisé, des radios portatives en bouillie et des détecteurs de mines tordus et inutilisables.

Il y a des ceintures à revolver déchirées, des seaux de toile, des paquets individuels de pansements, des tas de ceintures de sauvetage, pêle-mêle. Je ramasse une bible de poche ; elle porte le nom d'un soldat écrit à l'intérieur. Je la mets dans ma vareuse. Je la transporte pendant un demi-mile [environ 800 mètres], puis je la pose sur la plage. Je ne sais pas pourquoi je l'ai ramassée, ni pourquoi je l'ai remise à terre. Les soldats transportent avec eux d'étranges choses. Dans toutes les invasions, il y a toujours un soldat débarquant à l'heure H avec un banjo en bandoulière. L'objet le plus ironique, dans tout cet équipement éparpillé sur la plage (cette plage qui vit d'abord notre désespoir, puis notre victoire), c'est une raquette de tennis qu'un soldat avait apportée avec lui. Elle gît solitaire sur le sable, vissée dans sa presse, pas une corde cassée.

Ce qu'on voit le plus souvent parmi ces débris, ce sont des cigarettes et du papier à lettres. Chaque soldat avait reçu une cartouche de cigarettes avant son départ. Aujourd'hui, des milliers de ces cartouches, trempées d'eau, des cigarettes éparpillées marquent la place où nous avons donné notre premier coup à l'ennemi. Le papier à lettres, les enveloppes par avion viennent ensuite. Les hommes avaient l'intention de beaucoup écrire en France. Des lettres qui ne seront jamais écrites et qui auraient rempli toutes ces pages blanches abandonnées ! Il y a toujours des chiens dans les invasions. Il y en a un sur la plage. C'est pitoyable de le voir encore à la recherche de ses maîtres. Il reste au bord de l'eau, près d'un bateau tordu et à moitié coulé. Il aboie avec espoir à chaque soldat qui s'approche, trotte allègrement derrière lui pendant quelques pas puis, sentant que, dans toute cette hâte, on ne veut pas de lui, il retourne en courant attendre ses amis dans son bateau vide. Par-dessus et autour de cette longue ligne, vestige de tant d'angoisses personnelles, des troupes fraîches débarquent toute la fabuleuse intendance indispensable au fonctionnement de nos armées qui progressent dans les terres. D'autres groupes d'hommes récupèrent, parmi les débris, l'équipement et les munitions encore utilisables.

Les fortes et tournoyantes marées sur la côte normande changent les contours de la plage quand elles montent ou descendent. Elles emportent les corps des soldats à la mer et plus tard les ramènent. Elles couvrent de sable les corps des héros et, à leur caprice, les découvrent.

Tandis que j'avance péniblement sur le sable mouillé, je marche autour de ce qui me paraît être deux épaves de bois se dressant hors du sable. Mais ce n'est pas une épave : ce sont les deux pieds d'un soldat ; il est presque entièrement recouvert de sable, seuls ses pieds dépassent. Les bouts de ses souliers pointent vers la terre qu'il est venu voir de si loin et qu'il a vue si brièvement.

 

 

© Ernie Pyle, in Brave Men, Overseas Editions Inc., New-York,1944

 

 

 


 

 

Textes (traduction et original) soumis aux droits d'auteur - Réservés à un usage privé ou éducatif.

 

 helmt

 

 

 

 

En hommage à Ernie Pyle : le texte original extrait de Brave Men (chapter 26 : "On the road to Berlin")

 

[After it was over it seemed to me a pure miracle that we ever took the beach at all. For some of our units it was easy, but in the special sector where I landed our troops faced such odds that our getting ashore was like my whipping Joe Louis down to a pulp. The men who did it on that beach were men of the First and Twenty-ninth Divisions].

I took a walk along the historic coast of Normandy in the country of France. It was a lovely day for strolling along the seashore. Men were sleeping on the sand, some of them sleeping forever. Men were floating in the water, but they didn’t know they were in the water, for they were dead.

The water was full of squishy little jellyfish about the size of a man’s hand. Millions of them. In the center of each of them was a green design exactly like a four-leafed clover. The good-luck emblem. Sure. Hell, yes.

I walked for a mile and a half along the water’s edge of our many-miled invasion beach. I walked slowly, for the detail on that beach was infinite.

The wreckage was vast and startling. The awful waste and destruction of war, even aside from the loss of human life, has always been one of its outstanding features to those who are in it. Anything and everything is expendable. And we did expend on our beachhead in Normandy during those first few hours.

For a mile out from the beach there were scores of tanks and trucks and boats that were not visible, for they were at the bottom of the water—swamped by overloading, or hit by shells, or sunk by mines. Most of their crews were lost.

There were trucks tipped half over and swamped, partly sunken barges, and the angled-up corners of jeeps, and small landing craft half submerged. And at low tide you could still see those vicious six-pronged iron snares that helped snag and wreck them.

On the beach itself, high and dry, were all kinds of wrecked vehicles. There were tanks that had only just made the beach before being knocked out. There were jeeps that had burned to a dull gray. There were big derricks on caterpillar treads that didn’t quite make it. There were half-tracks carrying office equipment that had been made into a shambles by a single shell hit, their interiors still holding the useless equipage of smashed typewriters, telephones, office files.

There were LCTs turned completely upside down, and lying on their backs, and how they got that way I don’t know. There were boats stacked on top of each other, their sides caved in, their suspension doors knocked off.

In this shore-line museum of carnage there were abandoned rolls of barbed wire and smashed bulldozers and big stacks of thrown-away life belts and piles of shells still waiting to be moved. In the water floated empty life rafts and soldiers’ packs and ration boxes, and mysterious oranges. On the beach lay snarled rolls of telephone wire and big rolls of steel matting and stacks of broken, rusting rifles.

On the beach lay, expended, sufficient men and mechanism for a small war. They were gone forever now.

And yet we could afford it. We could afford it because we were on, we had our toe hold, and behind us there were such enormous replacements for this wreckage on the beach that you could hardly conceive of the sum total. Men and equipment were flowing from England in such a gigantic stream that it made the waste on the beachhead seem like nothing at all, really nothing at all.

But there was another and more human litter. It extended in a thin little line, just like a high-water mark, for miles along the beach. This was the strewn personal gear, gear that would never be needed again by those who fought and died to give us our entrance into Europe.

There in a jumbled row for mile on mile were soldiers’ packs. There were socks and shoe polish, sewing kits, diaries, Bibles, hand grenades. There were the latest letters from home, with the address on each one neatly razored out—one of the security precautions enforced before the boys embarked.

There were toothbrushes and razors, and snapshots of families back home staring up at you from the sand. There were pocketbooks, metal mirrors, extra trousers, and bloody, abandoned shoes. There were broken-handled shovels, and portable radios smashed almost beyond recognition, and mine detectors twisted and ruined.

There were torn pistol belts and canvas water buckets, first-aid kits, and jumbled heaps of life belts. I picked up a pocket Bible with a soldier’s name in it, and put it in my jacket. I carried it half a mile or so and then put it back down on the beach. I don’t know why I picked it up, or why I put it down again.

Soldiers carry strange things ashore with them. In every invasion there is at least one soldier hitting the beach at H-hour with a banjo slung over his shoulder. The most ironic piece of equipment marking our beach—this beach first of despair, then of victory—was a tennis racket that some soldier had brought along. It lay lonesomely on the sand, clamped in its press, not a string broken.

Two of the most dominant items in the beach refuse were cigarettes and writing paper. Each soldier was issued a carton of cigarettes just before he started. That day those cartons by the thousand, water-soaked and spilled out, marked the line of our first savage blow.

Writing paper and air-mail envelopes came second. The boys had intended to do a lot of writing in France. The letters—now forever incapable of being written—that might have filled those blank abandoned pages !

Always there are dogs in every invasion. There was a dog still on the beach, still pitifully looking for his masters.

He stayed at the water’s edge, near a boat that lay twisted and half sunk at the waterline. He barked appealingly to every soldier who approached, trotted eagerly along with him for a few feet, and then, sensing himself unwanted in all the haste, he would run back to wait in vain for his own people at his own empty boat.

Over and around this long thin line of personal anguish, fresh men were rushing vast supplies to keep our armies pushing on into France. Other squads of men picked amidst the wreckage to salvage ammunition and equipment that was still usable.

Men worked and slept on the beach for days before the last D-day victim was taken away for burial.

I stepped over the form of one youngster whom I thought dead. But when I looked down I saw he was only sleeping. He was very young, and very tired. He lay on one elbow, his hand suspended in the air about six inches from the ground. And in the palm of his hand he held a large, smooth rock.

I stood and looked at him a long time. He seemed in his sleep to hold that rock lovingly, as though it were his last link with a vanishing world. I have no idea at all why he went to sleep with the rock in his hand, or what kept him from dropping it once he was asleep. It was just one of those little things without explanation that a person remembers for a long time.

The strong, swirling tides of the Normandy coast line shifted the contours of the sandy beach as they moved in and out. They carried soldiers’ bodies out to sea, and later they returned them. They covered the corpses of heroes with sand, and then in their whims they uncovered them. As I plowed out over the wet sand, I walked around what seemed to be a couple of pieces of driftwood sticking out of the sand. But they weren’t driftwood. They were a soldier’s two feet. He was completely covered except for his feet; the toes of his GI shoes pointed toward the land he had come so far to see, and which he saw so briefly.

A few hundred yards back on the beach was a high bluff. Up there we had a tent hospital, and a barbed wire enclosure for prisoners of war. From up there you could see far up and down the beach, in a spectacular crow’s-nest view, and far out to sea.

And standing out there on the water beyond all this wreckage was the greatest armada man has ever seen. You simply could not believe the gigantic collection of ships that lay out there waiting to unload. Looking from the bluff, it lay thick and clear to the far horizon of the sea and on beyond, and it spread out to the sides and was miles wide.

As I stood up there I noticed a group of freshly taken German prisoners standing nearby. They had not yet been put in the prison cage. They were just standing there, a couple of doughboys leisurely guarding them with tommy guns.

The prisoners too were looking out to sea—the same bit of sea that for months and years had been so safely empty before their gaze. Now they stood staring almost as if in a trance. They didn’t say a word to each other. They didn’t need to. The expression on their faces was something forever unforgettable. In it was the final, horrified acceptance of their doom.

 

19450418 pyle