Cécile, jeune mère éblouie

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Pour A-L, J-Ph. et M.

 

 

 

 

 


Les puissances, folles ou sournoises, toutes les puissances du monde, celles qui roulent, celles qui piaffent, celles qui cheminent à pas sourds, celles qui voyagent en hurlant, celles aussi qui veillent, inertes depuis des siècles, mais n'attendent qu'un signal pour chanceler et pour choir, celles qui ont des voies tracées, des règles et des barrières et celles qui voguent à l'aventure comme les corsaires de l'ombre, toutes les forces redoutables qui hantent la ville des hommes, elles ne pourront rien aujourd'hui, contre l'enfant aux paupières diaphanes, contre le petit roi, contre le petit dieu qui sommeille, les bras en croix, dans le creux du berceau roulant.

 

 

 

 

Cécile a visité, maintenant, toutes les nations de la terre ; elle a joué de la musique devant les princes, les rois et les empereurs. Cent fois, elle a senti les foules heureuses la saluer, la remercier en criant et en haletant. Mais, au prix d'un petit enfant, que valent toutes les autres gloires ? Cécile a créé des chants, elle sait inventer des airs qu'elle trouve au fond de son âme. Elle donne à la musique des grands maîtres une vie telle que tous ceux qui l'entendent sont aussitôt saisis d'un délicieux orgueil. Depuis qu'elle a mis au monde une petite créature humaine, Cécile juge bien frivoles toutes ses anciennes raisons de fierté.

La jeune femme songe aux heures solennelles de la souffrance comme aux plus belles heures de sa vie. Elle n'avait pas peur. Elle n'était pas anxieuse, mais bien plutôt transportée de ferveur et d'espérance. Ce n'est pas comme une victime qu'elle s'est remise aux mains de la matrone et du praticien, mais comme une prêtresse qui va recevoir le message des anges. Elle a chanté longtemps, puis chantonné. Un peu plus tard, même ses cris, car il faut bien crier pour ne pas mettre à mépris la voix des écritures saintes, même ses cris et ses soupirs s'achevaient comme les phrases d'un hymne. L'enfant ! L'enfant ! Voilà ce qu'elle attendait, ce qu'elle avait toujours cherché.

L'enfant qu'elle souhaitait, ce n'était pas un enfant semblable à tous les autres, c'était, très exactement, l'enfant qui lui a été donné, celui qu'elle veut, ce soir, promener elle-même, en dépit des gronderies de la sévère Félicienne. Le miracle s'est produit, et Cécile a reçu non pas un enfant, mais son enfant, celui qu'elle attendait, celui qui, de tout temps, était préparé pour elle, l'enfant avec qui, mille et mille fois, elle s'était promenée dans les vallées élyséennes, où luit doucement la lumière perlée des songes.

Cécile ne voulait pas, d'abord, pour son fils, de ce prénom d'Alexandre qui lui semblait trop long, trop intimidant, trop compromis dans l'Histoire, c'est-à-dire dans l'histoire des autres. Cécile devait se tromper. Elle en convient de bon cœur. Elle reconnaît aujourd'hui qu'Alexandre est bien le prénom naturel et prédestiné de son enfant. Seulement Alexandre se prononce, au fil des heures : Sandry. Sandriouche, Dryno, Driouchette et Babiouche.

Ces petits noms d'amour, personne au monde ne les connaît. Pas même Laurent qui est, depuis trois ans, un frère insupportable.

Cécile qui, jadis, ne faisait pas volontiers l'aumône d'une parole, même à ses plus chers amis, s'arrête volontiers, maintenant, pour dire à une personne presque inconnue des phrases d'une pénétrante originalité, telles que "Il a vingt-cinq mois, tout juste" ou "II marche bien. Si je le mets dans sa voiture, ce n'est pas parce qu'il est malade, c'est pour mon plaisir..."

Cécile chemine par les rues et s'enivre de la joie d'être non plus une fée de la musique, un être admirable et un peu monstrueux, mais une femme semblable à toutes les autres femmes, une femme qui ne redoute plus de présenter au vent d'hiver deux mains délicates, ces deux mains que Cécile, autrefois, tenait à l'abri de toute offense, comme des objets précieux.

Cécile est invulnérable ; elle jouit, et elle le sent bien, d'une immunité merveilleuse. Il y a sans doute des choses auxquelles il est préférable de ne point penser... Cécile secoue la tête, redresse le col et regarde en souriant l'être surnaturel qu'elle pousse devant elle, dans cette petite voiture. Cécile marche et, pour la laisser passer, les voitures s'arrêtent, les piétons s'effacent, les gardiens de la paix font de larges signes avec leurs bras. Les foules s'écartent. Le monde entier s'incline avec sollicitude.

 

[© Georges Duhamel, Chronique des Pasquier, VII, "Cécile parmi nous", chap. I].

 

 


 

 

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