Aventures de Salavin

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On raconte que c'est durant la guerre de 1914 (admirablement décrite dans Vie des Martyrs - à mettre sur le même plan que l'inoubliable Ceux de 14, de Maurice Genevois) que le prolixe Georges Duhamel (1884-1966) entreprit de décrire l'histoire d'un modeste et même médiocre employé de bureau, Louis Salavin. Le premier volume ayant paru en 1925, on se doute de l'application que Duhamel apporta à la rédaction de cette longue suite d'échecs encaissés par un gratte-papier hantant le Quartier Latin, qui comprit cinq tomes (outre Confession de Minuit, Deux hommes, Journal de Salavin, Le Club des Lyonnais, Tel qu'en lui-même). Selon un jury souverain, et en principe compétent, Confession de Minuit fait partie des douze meilleurs textes produits dans la première moitié du XXe siècle. Le cycle des Aventures de Salavin m'avait enchanté, adolescent. Aujourd'hui, je trouve pratiquement illisible ce goût morbide pour l'échec et l'auto-flagellation, l'auto-dérision aussi. Salavin me paraît être un névrosé qui, vers la quarantaine, commet un acte absurde autant que gamin : il s'abandonne à toucher l'oreille de son patron... Nul doute que les psychanalystes pourraient trouver dans ces Aventures matière à exercer leur art ! La littérature, elle, leur abandonnera bien volontiers le personnage. La Chronique des Pasquier, en revanche, me semble pouvoir être encore lue (elle vient d'être publiée dans la commode collection Omnibus). Et, naturellement, les réflexions de Duhamel sur la civilisation et le devenir des hommes.

 

 

Étrange ouvrage, non point par sa forme, qui est d’une limpidité parfaite et d’un art consommé, mais par son sujet.
Du héros de ces cinq volumes, Daniel-Rops écrivait : "Homme médiocre, sans culture véritable ni énergie, imaginatif et sensible, exalté et neurasthénique, inquiet et désaxé... on le définirait assez bien en disant de lui que c’est un inadapté. Une inadaptation foncière, morale, sociale, métaphysique. Il est la proie d’une sorte de génie destructeur qu’il connaît, qu’il a discerné en lui, mais qu’il est absolument incapable de combattre".
Il est surprenant qu’un écrivain en train d’accéder à la gloire, qui porte en lui de si hautes aspirations et dispose d’un si magnifique métier, qui connaît les joies d’un foyer harmonieux et d’une paternité heureuse — car trois fils lui sont nés qui grandissent, manifestant déjà curiosités et aptitudes — il est surprenant que Georges Duhamel ait été hanté à ce point par le mythe du raté". [Maurice Druon, Discours de réception à l'Académie française, 7 déc. 1967].

 

Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre dès la porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont usé le dallage, au milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creusé d'une rigole où séjourne l'eau fangeuse apportée là par les souliers. Ce n'est pas un reste des eaux de lavage : la concierge est vieille et ne lave jamais.

Ce corridor est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui font partie de notre âme. Toutes mes joies, toutes mes détresses, toutes mes fureurs ont dû passer par ce laminoir. Elles ont laissé aux parois des traces indélébiles, des taches autres que celles qu'y imprime l'humidité, des odeurs farouches que je suis seul à percevoir, mille souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de mélancolie.

Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le jour perdu dans le passé où les maçons l'enfouirent sous la maison comme un tombeau égyptien sous une pyramide. C'est peut-être pourquoi le couloir est si grouillant de fantômes.

Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes, comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits où l'on ne dort pas.

J'aime le rectangle de clarté blême que, par les soirs d'hiver, le bec de gaz du trottoir découpe sur la paroi de mon corridor.

J'aime l'odeur humble et fade qui rôde, avec les courants d'air, dans cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je reconnaîtrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous moquez pas de moi ; vous chérissez peut-être des choses plus sales et moins avouables.

S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades où l'on a goûté maintes choses nouvelles, éprouvé mille désirs, s'il m'arrive de revenir d'une belle journée comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur les épaules et me dit : "Attention ! Tu n'es jamais qu'un Salavin". Cet avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile de se donner illusion sur soi-même.

Vous le voyez, jusque dans mon récit le corridor agit ; il me retarde, il refroidit mon histoire ; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser ce jour-là, le jour de mon aventure.

Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'élan : je traversai le couloir comme une fondrière encombrée de ronces ; je fus déchiré, je passai néanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du premier étage.

Là, végète notre vieille concierge, dans une obscurité hantée d'odeurs culinaires, sous le crachotement d'un éternel bec Auer au tuyau gorgé d'eau. La lumière meurt et renaît cent fois par minute, et, pendant ses agonies, on voit un œil-de-bœuf ouvert sur le crépuscule de la cour intérieure.

Notre concierge est en train de finir à l'endroit même où on l'a plantée jadis. Elle meurt par la tête, comme les peupliers. Elle est à peu près folle, et presque complètement aveuglée par une double cataracte qui lui fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnaît tous, ses locataires, au pas, au souffle, et à beaucoup d'autres petits signes qui la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de comparable à la sensibilité des mollusques sédentaires.

La concierge cogna donc à la porte et me dit :

- Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu voudras bien le lui donner en passant, mon garçon.

Marguerite est notre voisine, une couturière. Je pris lettre et catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas laisser à mes résolutions le temps de s'éparpiller. Le tournoiement de l'escalier me procurait un léger vertige bien connu. Malgré la tension de mon esprit, je ne manquai point à l'habitude, vieille comme ma vie, d'épeler, en passant au second étage, la plaque de Lépargneux spécialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec Lépargneux.

Arrivé sur le carré du quatrième, je confiai le catalogue au paillasson de Marguerite et, tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit bruit contre notre porte. II y a une sonnette, j'ai des clefs ; pourtant je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une façon à moi de frapper. Ça simplifie la vie.

Ma mère vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-là, comme à l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine toute-puissante dont les pièces successives nous saisissent, nous poussent et nous manipulent au mépris de nos décisions. Cela veut dire que j'embrassai ma mère, que je posai ma canne dans la grande potiche en terre, que j'accrochai mon feutre au portemanteau et que je passai dans la cuisine pour me laver les mains. J'obéissais à de vieilles forces tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colère qui se tortillait à l'intérieur de moi comme un chat dans un sac.

Ma mère me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la tête :

- Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chère en ce moment ; mais j'étais contente de te faire une petite selle de gigot, tu aimes tant ça !

Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon tourment ? A-t-on vraiment idée de parler cuisine à un homme frappé par l'injustice, à un homme en proie au désespoir et à la fureur ? Cette selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-même, de ridicule. Je fus profondément froissé ; j'eus l'impression très nette que ma mère se moquait de moi.

Et puis, pourquoi parler du prix de la viande ? Je le savais bien que la viande était chère. Était-ce vraiment le moment de me parler du coût de la vie, alors que je venais de perdre ma place ? Je vous assure que je reçus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je ne dis rien, pour ne rien abîmer de mon ressentiment, pour le laisser entier, redoutable, sans réplique. Je passai rapidement en revue toutes mes réponses. Elles étaient prêtes, péremptoires, cinglantes, rangées devant mes yeux comme des armes au râtelier.

Je me disposai donc à passer dans ma chambre pour me déchausser avec bruit, ainsi que je l'avais décidé. Au dernier moment, je n'en eus pas le courage. Je pensai : "Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot".

Notre repas commença. J'avais l'estomac serré, ratatiné. Je ne mangeais pas de bon cœur. Je regardais le fond de mon assiette et j'écartais les morceaux de viande pour apercevoir les défauts de la faïence. Je connais exactement tous les défauts de nos vieilles assiettes.

Je sentais le regard de ma mère qui s'attachait à moi, qui ne me lâchait plus et je pensais que "ça devait se voir", que ma disgrâce était écrite en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'étais un pauvre sire, impuissant à dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroît de rancœur.

Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser mes mains sur la table. J'éprouve une espèce de pudeur pour mes mains. Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient elles sont incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui est une manie grotesque dont je ne peux me défaire.

Ma mère me dit avec une douceur particulièrement offensante :

- Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des trous.

Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi "pauvre Louis" ? Je n'aime pas qu'on me prenne en commisération, surtout quand je ne mérite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer à mes habitudes, à mes tics ? J'ai passé l'âge où un homme de ma trempe peut tenter de s'améliorer. La remarque de ma mère me parut non seulement inutile, car elle me l'a déjà faite mille fois, mais encore injurieuse dans la situation où je me trouvais. En outre, j'estimai peu délicat de me recommander le ménagement à l'égard de mes chaussettes dans un moment où notre pauvreté allait peut-être se transformer en misère.

Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes préparées qui me gonflaient la gorge ; mais, par laquelle commencer ? Elles se pressaient à l'issue, comme des moutons affolés qui veulent tous franchir en même temps une porte étroite. Si bien que, cette fois encore, je ne dis rien.

J'achevais mon déjeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminée, les objets témoins de mon existence et complices de maintes pensées secrètes : les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre, ce paysage de montagnes où les meilleurs rêves de mon enfance se sont consumés, taris.

Aucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune avec moi. Tous me dévisageaient de façon insolente. Je sentais qu'au premier mot de la querelle ils seraient tous du côté de ma mère, tous contre moi.

Comme nous achevions le repas, j'aperçus, sur le coin de la machine à coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge.

Le regard de ma mère devait accompagner le mien, car elle murmura presque aussitôt :

- C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu l'écriture. Tu ne l'as pas ouverte.

C'était vrai. Moi qui attends avec une si fébrile impatience le courrier qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser mon avenir, je n'avais pas décacheté cette lettre-là.

Je l'ouvris avec un sentiment de morne défiance : ce ne pouvait être qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes où l'on se trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en profiter.

Ce n'était rien, rien du tout. Lanoue m'annonçait qu'il prenait ses vacances et me priait de l'aller voir à la première occasion.

- Tu iras ce soir, me dit maman.

Une phrase que je n'avais pas du tout préparée me vint aux lèvres et s'échappa, sans qu'il m'ait été possible de la retenir. Je répondis :

- Non ! J'irai cet après-midi.

À peine eus-je articulé ces mots que je devinai l'imminence de la grande crise. Je n'avais plus à revenir sur mes pas. La guerre était déclarée. Je me sentis le visage enflammé, les tempes battantes, les lèvres retroussées comme celles d'un roquet qui relève un défi.

Ma mère allait sûrement répondre : "Comment ? Cet après-midi ? Et le bureau ?" Je ne lui en laissai pas le temps et je proférai, avec une force explosive :

- Je ne vais pas au bureau cet après-midi. Je n'irai plus chez Socque et Sureau. C'est fini ! C'est fini ! J'ai perdu ma place.

J'étais debout, raide ; mais je me sentais quand même comme ramassé, prêt à bondir. Je soufflais fort ; j'attendais.

Ma mère était venue s'asseoir dans son fauteuil, près de la fenêtre. Elle leva la tête sans se presser et me regarda.

Ma mère porte lunettes, à cause de l'âge. Elle a des yeux d'un bleu chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle relève la tête pour mieux utiliser ses verres.

C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande minute. Et je voyais son beau regard attaché sur moi, ce regard chargé de tendresse inquiète, ce regard qui ne m'a pas quitté depuis que je suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mère murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sûre :

- Que veux-tu, mon Louis, une place, ça se retrouve. Ce n'est pas un grand malheur.

O suprême sagesse ! O bonté ! C'était vrai, ce n'était pas un malheur. Je l'entrevis dans un éclair. C'était vrai, nul malheur ne m'était arrivé. Alors, pourquoi donc étais-je malheureux, pourquoi donc étais-je misérable ?

Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'étais plus le maître, que la meute des bêtes enragées qui me ravageait allait s'enfuir en désordre, me délivrer. J'eus la déchirante impression d'être sauvé, tiré de l'abîme. Je tombai à genoux devant la pauvre femme, je cachai mon visage dans sa robe et me pris à sangloter avec fureur, avec frénésie ; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui déferlaient, comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout.

[© Georges Duhamel, Confession de minuit, chap. III].

 


 

 

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