Premières journées en usine

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Élise, ou la vraie vie

 

Il y a beaucoup de tragique dans cet ouvrage constituant une sorte de Bildungs Roman pour une jeune provinciale

 

 

"Quand à six heures tout s’arrête on emporte le bruit dans sa tête. J’en avais encore moi pour la nuit entière de bruit et d’odeur à l’huile aussi comme si on m’avait mis un nez nouveau, un cerveau nouveau pour toujours"
(Céline, Voyage au bout de la nuit).

 

 

I. Claire Etcherelli parle…

 

Il y a quelques jours, Claire Etcherelli, dont le public venait à peine de découvrir le nom, puisque "Élise ou la vraie vie" est son premier roman, ignorait qu'il y eût un Prix Fémina. Elle s'est toujours méfiée des intellectuels qu'elle juge plus aptes à parler, à promettre et à griser de mots leur auditoire, qu'à agir. Son livre ne doit donc rien aux modes du jour, ni aux recherches romanesques actuelles. Elle avait fait l'expérience du travail en usine, non en volontaire comme Simone Weil et Mennie Grégoire, mais pour gagner sa vie. Elle l'avait faite au moment où la tension était la plus rude entre le peuple français et les travailleurs algériens. Élise ou la vraie vie apporte là-dessus un témoignage vécu. C'est à ce témoignage qu'on a été le plus sensible. Or Claire Etcherelli avait d'autres ambitions qu'elle précise ici :

J'ai admiré la manière dont Simone de Beauvoir m'a posé [c'était dans Le Monde des Livres du 4 octobre 1967], au sujet du travail féminin, les questions qu'il fallait, mais par contre j'ai été déçue que tous les critiques de mon livre se soient attachés presque exclusivement à ce point de vue. Si j'avais voulu parler seulement de la condition des femmes à l'usine ou du racisme, j'aurais écrit une chronique.

Or, j'ai choisi la forme du roman parce que je tenais à créer des personnages, à les faire vivre, et parce que j'attache beaucoup d'importance à l'écriture.

Élise ou la vraie vie n'est pas un roman uniquement autobiographique comme beaucoup l'ont cru. Claire Etcherelli n'a pas de frère, n'a jamais vécu avec sa grand-mère. Le sachant, on est mieux sensible à son exigence romanesque.

Tout ce qui dans mon livre concerne le racisme et les problèmes des Algériens est réel, et je n'ai eu qu'à choisir entre tous les faits dont j'ai eu connaissance. Dès 1947, le hasard m'avait mise au courant du fait algérien. Je croyais alors que le racisme était l'apanage de certaines classes, qu'il n'existait pas à l'usine. J'avais des illusions. Les ouvriers aussi sont racistes, le plus souvent par esprit de concurrence ou parce que l'existence de parias leur permet de s'affirmer, et les ouvrières le sont plus encore, car pour elles l'Arabe est un agresseur de femmes. À l'époque où se situe le roman, la guerre d'Algérie faisait du "Noraf" l'ennemi. Les Français, hommes ou femmes, avaient peur, les Algériens plus encore.

Je plaignais ce gibier traqué, ces gens pris entre la brutale surveillance de la police française et les obligations que faisaient peser sur eux les dirigeants du F.L.N. : plus le droit de fumer, de boire du vin, verser l'impôt.

Le vide se faisait autour de moi parce que je m'intéressais aux "ratons".

Sans doute je n'aurais pas cherché à rencontrer des Algériens. Mais le fait de travailler avec eux, de les côtoyer m'a permis de les connaître à un moment où bien peu avaient cette expérience. C'est cette expérience que j'ai voulu traduire...

Un amour naît entre Élise et Areski, le militant algérien, un amour triste, parce qu'avant même d'être interrompu tragiquement, il se heurte aux interdits nés de la guerre, à la haine de ceux qui les côtoient, à leur humiliation commune à la chaîne.

Pour s'aimer dans ces circonstances spéciales, il fallait s'aimer profondément. Il fallait que ce sentiment soit composé d'estime, de tendresse et d'esprit de sacrifice de part et d'autre, et ne corresponde pas seulement à une attirance physique ou au besoin de briser sa solitude. Cet amour a entraîné des moments de grande douceur, de gaieté, de rires, de joie.

Pudeur et courage transparaissent aussi bien dans les actes d'Élise que dans l'écriture ou les paroles de Claire Etcherelli. On n'a pas le goût de gémir quand les autres n'en ont pas le pouvoir.

Claire Etcherelli a maintenant quitté l'usine et travaille dans une organisation de jeunesse. Elle écrit un second roman.

J'y travaille régulièrement tous les jours. Un effort, après une journée de huit heures. L'écriture est une chose très difficile. Je procède toujours de la même façon. J'y pense beaucoup avant. Je construis intérieurement une histoire que je raconte. Lorsque je sais ce que je veux dire jusqu'au bout, mais alors seulement, je commence à écrire. Ce qui m'intéresse, c'est plus de parler des gens qui ont retenu mon attention que de transcrire mes ruminations personnelles. Mes héros principaux sont des hommes. Je n'ai conçu d'abord Élise que comme une récitante, un témoin de la vie que mènent Lucien et Areski. Au début, je n'aimais pas le personnage d'Élise. Il m'est en outre difficile de parler à la première personne. On s'empêtre...

Le mot juste ne vient pas toujours. Un dictionnaire est très utile, mais je n'en possède un que depuis fort peu de temps. J'ai toujours lu en bibliothèque. La lecture me ravit. En découvrant l'école, à neuf ans, j'ai trouvé au cours un caractère magique. J'aimais la grammaire ! Je l'aime encore  ! Les problèmes de syntaxe me plaisent. Mes manuscrits sont toujours très raturés…

Le goût que j'ai maintenant de la vie solitaire me permet ainsi de mener de front et mon métier et la rédaction d'un livre. Dès mon enfance, j'ai été marquée terriblement ; toute ma jeunesse s'est passée dans une grande solitude forcée, d'abord amère. Je souffrais de tout : de mes vêtements, de ma gaucherie... Je souffrais surtout d'être retranchée des autres élèves du pensionnat religieux élégant où, grâce à une bourse de pupille de la Nation, j'ai été élevée, mais où la différence des milieux sociaux créait des barrières infranchissables pour moi. Après, c'est moi-même qui me suis retranchée des autres volontairement. J'ai cherché à me singulariser : par exemple en ne me présentant pas au baccalauréat.

Claire Etcherelli est restée écorchée. Ses difficultés, ses peines, pourraient se lire dans les yeux traqués de son beau visage triangulaire. Mais les propos à la fois passionnés et réservés de celle qui a écrit : Rien jamais ne nous était donné. Il fallait tout arracher, expriment l'amour de la vie.

J'aime la vie, mais c'est la vie qui ne m'aime pas. Alors, depuis l'âge de treize ans, je cherche dans l'écriture un plaisir, un refuge.

 

[© Francine Mallet supplément Le Monde du 29 novembre 1967, page III].

 

 

II. Débuts à l'usine...

 

L'homme qui tâte ses chaussettes durcies par la sueur de la veille
Et qui les remet
Et sa chemise durcie par la sueur de la veille
Et qui la remet
Et qui se dit le matin qu'il se débarbouillera le soir
Et le soir qu'il se débarbouillera le matin
Parce qu'il est trop fatigué...

R. Desnos.

 

On s'occupait beaucoup de moi. J'avais quarante-cinq minutes à attendre. Je pris une rue transversale, au hasard. Elle aboutissait à un grand terrain vague au fond duquel s'élevaient plusieurs immeubles neufs.

À huit heures moins le quart, je revins au bureau d'embauche. Quelques hommes, des étrangers pour la plupart, attendaient déjà. Ils me regardèrent curieusement. À huit heures, un gardien à casquette ouvrit la porte et la referma vivement derrière lui.

- Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-il à l'un des hommes qui s'appuyaient contre le mur.

- Pour l'embauche.

- II n'y a pas d'embauche, dit-il en secouant la tête. Rien.

- Ah oui ?

Sceptique, l'homme ne bougea pas.

- On n'embauche pas, répéta le gardien.

Les hommes remuèrent un peu les jambes, mais restèrent devant la porte.

- C'est marqué sur le journal, dit quelqu'un.

Le gardien s'approcha et lui cria dans la figure :

- Tu sais lire, écrire, compter ?

Ils commencèrent à s'écarter de la porte, lentement, comme à regret. L'un d'eux parlait, en arabe sans doute, et le nom Citroën revenait souvent. Alors, ils se dispersèrent et franchirent le portail.

- C'est pour quoi ? questionna le gardien en se tournant vers moi.

Il me regarda des cheveux aux chaussures.

- Je dois m'inscrire. Monsieur Gilles...

- C'est pour l'embauche ?

- Oui, dis-je intimidée.

- Allez-y.

Et il m'ouvrit la porte vitrée.

Dans le bureau, quatre femmes écrivaient. Je fus interrogée : j'expliquai. Une des femmes téléphona, me fit asseoir et je commençai à remplir les papiers qu'elle me tendit.

- Vous savez que ce n'est pas pour les bureaux, dit-elle, quand elle lut ma fiche.

- Oui, oui.

- Bien. Vous sortez, vous traversez la rue, c'est la porte en face marquée " Service social ", deuxième étage, contrôle médical pour la visite.

Dans la salle d'attente, nous étions cinq, quatre hommes et moi. Une grande pancarte disait "Défense de fumer" et c'était imprimé, en dessous, en lettres arabes. L'attente dura deux heures. À la fin, l'un des hommes assis près de moi alluma une cigarette. Le docteur arriva, suivi d'une secrétaire qui tenait nos fiches. La visite était rapide. Le docteur interrogeait, la secrétaire notait les réponses. Il me posa des questions gênantes, n'insista pas quand il vit ma rougeur et me dit de lui montrer mes jambes, car j'allais travailler debout. "La radio", annonça la secrétaire. En retirant mon tricot je défis ma coiffure, mais il n'y avait pas de glace pour la rajuster. L'Algérien qui me précédait se fit rappeler à l'ordre par le docteur. Il bougeait devant l'appareil.

- Tu t'appelles comment ? Répète ? C'est bien compliqué à dire. Tu t'appelles Mohammed ? et il se mit à rire. Tous les Arabes s'appellent Mohammed. Ça va, bon pour le service. Au suivant. Ah, c'est une suivante...

Quand il eut terminé, il me prit à part.

- Pourquoi n'avez-vous pas demandé un emploi dans les bureaux ? Vous savez où vous allez ? Vous allez à la chaîne, avec tout un tas d'étranger, beaucoup d'Algériens. Vous ne pourrez pas y rester. Vous êtes trop bien pour ça. Voyez l'assistante et ce qu'elle peut faire pour vous.

Le gardien nous attendait. Il lut nos fiches. La mienne portait: atelier 76. Nous montâmes par un énorme ascenseur jusqu'au deuxième étage. Là, une femme, qui triait de petites pièces, interpella le gardien.

- Il y en a beaucoup aujourd'hui ?

- Cinq, dit-il.

Je la fixai et j'aurais aimé qu'elle me sourît. Mais elle regardait à travers moi.

- Ici, c'est vous, me dit le gardien.

Gilles venait vers nous. Il portait une blouse blanche et me fit signe de la suivre. Un ronflement me parvenait et je commençai à trembler. Gilles ouvrit le battant d'une lourde porte et me laissa le passage. Je m'arrêtai et le regardai. Il dit quelque chose, mais je ne pouvais plus l'entendre, j'étais dans l'atelier 76. Les machines, les marteaux, les outils, les moteurs de la chaîne, les scies mêlaient leurs bruits infernaux et ce vacarme insupportable, fait de grondements, de sifflements, de sons aigus, déchirants pour l'oreille, me sembla tellement inhumain que je crus qu'il s'agissait d'un accident, que ces bruits ne s'accordant pas ensemble, certains allaient cesser. Gilles vit mon étonnement.

- C'est le bruit ! cria-t-il dans mon oreille.

Il n'en paraissait pas gêné. L'atelier 76 était immense. Nous avançâmes, enjambant des chariots et des caisses, et quand nous arrivâmes devant les rangées des machines où travaillaient un grand nombre d'hommes, un hurlement s'éleva, se prolongea, repris, me sembla-t-il, par tous les ouvriers de l'atelier.

Gilles sourit et se pencha vers moi.

- N'ayez pas peur. C'est pour vous. Chaque fois qu'une femme rentre ici, c'est comme ça.

Je baissai la tête et marchai, accompagnée par cette espèce de "ah" rugissant qui s'élevait maintenant de partout.

À ma droite, un serpent de voitures avançait lentement, mais je n'osais regarder.

- Attendez, cria Gilles.

Il pénétra dans une cage vitrée construite au milieu de l'atelier et ressortit très vite, accompagné d'un homme jeune et impeccablement propre.

- Monsieur Bernier, votre chef d'équipe.

- C'est la sœur de Letellier ! hurla-t-il.

L'homme me fit un signe de tête.

- Avez-vous une blouse ?

Je fis non.

- Allez quand même au vestiaire. Bernier vous y conduira, vous déposerez votre manteau. Seulement, vous allez vous salir. Vous n'avez pas non plus de sandales ?

Il parut contrarié.

Pendant que nous parlions, les cris avaient cessé. Ils reprirent quand je passai en compagnie de Bernier. Je m'appliquai à regarder devant moi.

- ils en ont pour trois jours, me souffla Bernier. Le gardien avait sur lui la clé du vestiaire. C'était toujours fermé, à cause des vols, m'expliqua Bernier. J'y posai à la hâte mon manteau et mon sac. Le vestiaire était noir, éclairé seulement par deux lucarnes grillagées. Il baignait dans une odeur d'urine et d'artichaut.

Nous rentrâmes. Bernier me conduisit tout au fond de l'atelier, dans la partie qui donnait sur le boulevard, éclairée par de larges carreaux peints en blancs et grattés à certains endroits, par les ouvriers sans doute.

- C'est la chaîne, dit Bernier avec fierté.

Il me fit grimper sur une sorte de banc fait de lattes de bois. Des voitures passaient lentement et des hommes s'affairaient à l'intérieur. Je compris que Bernier me parlait. Je n'entendais pas et je m'excusai.

- Ce n'est rien, dit-il, vous vous habituerez. Seulement, vous allez vous salir.

II appela un homme qui vint près de nous.

Voilà, c'est mademoiselle Letellier, la sœur du grand qui est là-bas. Tu la prends avec toi au contrôle pendant deux ou trois jours.

- Ah bon ? C'est les femmes, maintenant, qui vont contrôler ?

De mauvais gré, il me fit signe de le suivre et nous traversâmes la chaîne entre deux voitures. II y avait peu d'espace. Déséquilibrée par le mouvement, je trébuchai et me retins à lui. Il grogna. Il n'était plus très jeune et portait des lunettes.

- On va remonter un peu la chaîne, dit-il.

Elle descendait sinueusement, en pente douce, portant sur son ventre des voitures bien amarrées dans lesquelles entraient et sortaient des hommes pressés. Le bruit, le mouvement, la trépidation des lattes de bois, les allées et venues des hommes, l'odeur d'essence, m'étourdirent et me suffoquèrent.

- Je m'appelle Daubat. Et vous c'est comment déjà ? Ah oui, Letellier.

- Vous connaissez mon frère ?

- Évidemment je le connais. C'est le grand là-bas. Regardez.

Il me tira vers la gauche et tendit son doigt en direction des machines.

La chaîne dominait l'atelier. Nous étions dans son commencement ; elle finissait très loin de là, après avoir fait le tour de l'immense atelier. De l'autre côté de l'allée étaient les machines sur lesquelles travaillaient beaucoup d'hommes. Daubat me désigna une silhouette, la tête recouverte d'un béret, un masque protégeant les yeux, vêtue d'un treillis, tenant d'une main enveloppée de chiffons une sorte de pistolet à peinture dont il envoyait un jet sur de petites pièces. C'était Lucien. De ma place, à demi cachée par les voitures qui passaient, je regardai attentivement les hommes qui travaillaient dans cette partie-là. Certains badigeonnaient, d'autres tapaient sur des pièces qu'ils accrochaient ensuite à un filin. La pièce parvenait au suivant. C'était l'endroit le plus sale de l'atelier. Les hommes, vêtus de bleus tachés, avaient le visage barbouillé. Lucien ne me voyait pas. Daubat m'appela et je le rejoignis. Il me tendit une plaque de métal sur laquelle était posé un carton.

- Je vous passe un crayon. Vous venez ?

II remonta vers le haut de la chaîne. Je le suivais comme une ombre, car je sentais beaucoup d'yeux posés sur moi et m'efforçais de ne fixer que des objets. Je m'appliquais aussi à poser convenablement mes pieds en biais sur les lattes du banc. Il fallait grimper et descendre. Daubat prit mon bras et me fit entrer dans une voiture.

- Vous regardez ici.

II me montrait le tableau de bord en tissu plastique.

- S'il y a des défauts, vous les notez. Voyez ? Là, c'est mal tendu. Alors, vous écrivez. Et là ? Voyez.

II regardait les essuie-glaces.

- Ils y sont. Ça va. Et le pare-soleil ? Aïe, déchiré !

Vous écrivez : pare-soleil déchiré. Ah, mais il faut aller vite, regardez où nous sommes.

Il sauta de la voiture et me fit sauter avec lui. Nous étions loin de l'endroit où nous avions pris la voiture.

- On ne pourra pas faire la suivante, dit-il, découragé. Je le dirai à Gilles, tant pis. Essayons celle-là.

Nous recommençâmes. Il allait vite. Il disait "là et là"; "là un pli", "là manque un rétro", ou "rétro mal posé". Je ne comprenais pas.

Pendant quelques minutes, je me réfugiai dans la pensée de ne pas revenir le lendemain. Je ne me voyais pas monter, descendre de la chaîne, entrer dans la voiture, voir tout en quelques minutes, écrire, sauter, courir à la suivante, monter, sauter, voir, écrire.

- Vous avez compris ? demanda Daubat.

- Un peu.

- C'est pas un peu qu'il faut, dit-il en secouant la tête. Moi, je ne comprends pas pourquoi ils font faire ça par des femmes. Mais il faut que je voie Gilles. Si ça continue, ma prime va sauter. J'ai laissé passer trois voitures.

Nous montâmes plus haut sur la chaîne.

- Là, c'est bon, dit Daubat.

Dans la voiture où nous étions, il y avait cinq hommes. L'un vissait, l'autre clouait un bourrelet autour de la portière, les autres rembourraient le tableau de bord.

- Alors, dit Daubat, vous êtes en retard !

Il les poussa. Les hommes, d'ailleurs, s'étaient arrêtés et me regardaient.

- C'est des femmes maintenant ? dit l'un.

- Oui, et après ? Travaille, t'as déjà une voiture de retard.

Celui qui avait parlé - c'était un Arabe - rit et s'adressa aux autres dans sa langue.

Maintenant, nous étions sept dans cette carcasse, accroupis sur la tôle, car tapis et sièges n'étaient installés que beaucoup plus tard.

- Ça commence ? demanda Daubat.

- Oui, je crois.

La prochaine, vous la faites seule. Je suis derrière vous.

En trébuchant, ce qui fit rire un des garçons, je sortis de la voiture et attendis la suivante. Ma feuille à la main, appuyée sur la portière pour garder l'équilibre, j'essayai de voir. Mon bras touchait le dos d'un homme qui clouait. Quand je me penchai vers le tableau de bord, je faillis dégringoler sur l'ouvrier qui s'apprêtait à visser le rétroviseur. Il sourit et m'aida à me redresser. Je sortis promptement et ne vis pas Daubat. Il fallait marquer quelque chose. Je ne pouvais pas poser ma feuille blanche sur la plage arrière - on disait plage, je venais de l'apprendre. Je marquai, au hasard "rétroviseur manque" parce que j'avais vu Daubat marquer cela sur chaque feuille. Mais ensuite, que faire ? Sans Daubat, j'étais perdue. Il descendit de la voiture qui arrivait devant moi.

- Alors, ça va ? Vous prenez l'autre, derrière, dit-il.

Il alla vers la voiture précédente et lut ma feuille. Je me concentrai sur la nouvelle voiture. Je vis des plis au plafond et marquai "plis". Un homme était près de moi et me touchait. Je le regardai sévèrement et puis je compris qu'il me demandait de lui laisser le passage. Je n'avais pas entendu.

Quelqu'un entra dans la voiture. Je me retournai.

C'était Gilles. II me donna des explications rapides, mais beaucoup de ses paroles m'échappèrent.

- Ça va être l'heure, dit-il.

Ô délivrance... Ne pas revenir l'après-midi.

Déjà les hommes abandonnaient le travail et s'essuyaient les mains. Je me demandais où j'irais pendant cette heure. Quand la sonnerie se fit entendre, tous les ouvriers se précipitèrent en courant vers la sortie. Daubat m'avait rejoint lorsque Lucien s'approcha de moi.

- Comment tu t'en sors ?

Je regardai Daubat qui apprécia.

- C'est le début. Elle aura du mal à s'y faire. D'autant qu'avec les ratons c'est pas facile. Si vous signalez leur mauvais travail, ils vous font des histoires. Mais je suis là. S'il y en a un qui vous embête, vous me le dites. Seulement, c'est pas un travail de femme, je l'ai déjà dit à Gilles.

- Oui, fit Lucien rêveusement. Tu manges où ?

- Je ne sais pas. Et toi ?

- À la cantine. Tu veux des tickets ? Je peux t'en prêter.

- Je prends mon manteau.

- Si tu veux, mais fais vite. Je t'attends.

Je rentrai dans le vestiaire où quelques femmes, assises sur les bancs, bavardaient en mangeant. Elles me dévisagèrent. Je les saluai et ressortis.

Lucien ne disait rien. Moi non plus. "C'est dur, je suis fatiguée"... C'était dérisoire. Qu'est-ce que ça pouvait signifier ?

L'air du dehors fit lever des désirs plus aigus que la faim.

- Excuse-moi, dis-je à Lucien. Je préfère marcher, il fait trop beau.

- Quel soleil ! dit-il. Je vais faire comme toi. C'est ça, on va marcher.

Nous traversâmes côté soleil. Des ouvriers passaient avec des bouteilles et des pains.

- Ceux-là mangent dans l'usine. Des Algériens surtout, à cause du porc qu'on sert à la cantine.

Il tourna sur le boulevard en direction de la porte d'Italie. Nous trouvâmes un banc et nous nous assîmes côte à côte. Nous avions le soleil dans le dos. Mes jambes tremblaient et je n'avais travaillé que deux heures. Il faudrait recommencer pendant quatre heures et demie. Lucien s'était affalé, les jambes étendues en avant, les bras en croix sur le dossier, la tête en arrière.

- Alors, la vérité ? dit-il à voix basse. Tu crois que tu tiendras le coup ?

- Je tiendrai.

Au soleil et au repos, c'était simple à affirmer.

- Tu n'as pas eu peur quand les types ont crié ce matin ?

- Non, pas peur. - Je mentais. - Mais pourquoi font-ils cela ?

Il se redressa et replia ses jambes.

- À travailler comme ça, on retourne à l'état animal. Des bestiaux qui voient la femelle. On crie. C'est l'expression animale de leur plaisir. Ils ne sont pas méchants. Un peu collants avec les femmes parce qu'ils en manquent.

- Je suis quand même effrayée par ce que j'ai vu.

- Qu'est-ce que tu as vu ? tu n'as rien vu du tout. Si tu tiens le coup, si tu restes, tu découvriras d'autres choses.

- Mais toi, Lucien, penses-tu rester longtemps ?

- Ah ça, dit-il, je n'en sais rien. II fallait que j'y passe, que je voie. Mais quelquefois, je crains de lâcher. Je ne peux rien manger, je suis intoxiqué par la peinture. Et les autres autour, quelle déception...

- Et Henri ?

- Mais quoi, Henri ? tu me parles toujours de lui. Que veux-tu qu'il fasse ? Quand ses examens seront terminés il aura une brillante situation et puis voilà.

- Il n'a rien pu faire pour toi ?

- Ce n'est pas ça le problème, dit-il agacé.

Je n'insistai pas.

- Viens, on va quand même manger quelque chose.

Nous nous dirigeâmes vers la porte d'Italie. Certains ouvriers, quand ils passaient près de nous, faisaient un clin d'œil à Lucien.

- Mais c'est l'été !

- Oh oui, j'ai soif, dis-je.

Nous restâmes à la terrasse d'un café. Lucien portait son bleu crasseux et je n'avais pas pris le temps de me laver les mains. Quelle importance... C'était la pause, il fallait récupérer.

Mon frère demanda un sandwich que nous partageâmes. Il but deux demis. Le soleil nous léchait. L'air frais lavait nos poumons. La joie de vivre semblait suspendue dans ce ciel d'automne pur et clair.

- Tu vois, la vie de l'ouvrier, elle commence à l'instant où finit le travail. Comme il faut bien dormir un peu, ça ne fait pas beaucoup d'heures à vivre.

Il se leva et s'étira.

- Et puis, laisse tomber, dit-il d'un air dégoûté. Ça ne vaut pas la peine de persévérer. Qu'est-ce que tu veux que ça t'apporte ?

Je lui demandai encore une fois pourquoi il ne lâchait pas lui-même.

- Et vivre ? Avec quoi ? Qu'est-ce que tu veux que je fasse d'autre ? Si je n'étais pas un salaud complet, il faudrait envoyer un peu d'argent... là-bas. Et vivre ici.

Cette conversation m'avait plongée dans une grande tristesse. Je repris sans courage le chemin de l'atelier.

Devant la porte de l'usine où quelques hommes attendaient le signal, assis par terre ou debout appuyés au mur, j'eus droit aux sifflets et appels. Dans l'atelier, je réussis à passer inaperçue. La sonnerie n'avait pas encore retenti, et les hommes, dispersés çà et là, fumaient. J'avançai entre les caisses, les piliers et les machines. Je m'égarai et me retrouvai devant un groupe de trois hommes qui discutaient. Daubat me reconnut et m'interpella.

- C'est ma petite élève, dit-il aux autres. Venez voir ici.

Il me prit par l'épaule.

- C'est la sœur du grand brun, Lucien.

Tous trois avaient à peu près le même âge. Leurs bleus étaient soignés, reprisés, presque propres.

Daubat les présenta :

- Ça, c'est notre régleur.

Celui-ci retira son mégot et cracha un brin de tabac.

- Oui, c'est moi.

- Et ça, c'est le seul professionnel de l'atelier.

Il était plus gras que les deux autres et montrait, dans des joues rondes, deux boules bleues pétillantes.

- On est, me confia-t-il, les trois seuls Français du secteur. Vous vous rendez compte. Rien que des étrangers ! Des Al-gé-riens. Des Marocains, des Espagnols, des Yougoslaves.

- Votre frère les aime bien, dit le régleur amèrement.

- Lucien aime tout le monde.

- Il a tort. Ça lui jouera un sale tour. On ne peut pas travailler avec ces gens-là. Enfin, s'ils vous embêtent, nous sommes là.

- Et Gilles ? dit le gros.

Gilles, il n'est pas sûr.

Daubat me manifestait une gentillesse qui contrastait avec sa mauvaise humeur du matin.

- Il faut se soutenir entre nous.

Et il tapa sur l'épaule du régleur.

- Ça va sonner, dit celui-ci.

Je regagnai ma place en longeant les voitures où dormaient quelques ouvriers. Certains s'étaient couchés à même le sol, sur des journaux étalés.

Regardez ça, dit Daubat.

Il me montrait un corps enroulé à la manière des chats et couché sur un tas de laine de verre. Pour l'avoir frôlée le matin, je savais que son contact provoquait d'insupportables grattements.

- Vous croyez que ce sont des hommes ? Ils ont de la corne à la place de peau.

La sonnerie secoua tout le monde. Ceux qui dormaient s'étirèrent lentement.

Je repris la plaque, le crayon et la feuille, et je recommençai. Gilles arriva et me dit qu'il allait contrôler trois voitures avec moi pour me montrer comment il fallait faire.

Je l'écoutai avec application. Il allait vite, découvrait au premier coup d'œil le défaut ou l'oubli.

- Voyez.

Je répétais oui. Je commençais à comprendre, mais j'aurais voulu qu'il m'expliquât ce qui se passait avant que la voiture arrivât jusqu'à moi.

- Mademoiselle Letellier, j'essaierai de faire ça un jour, j'espère bien. Mais, voyez-vous, ici, il est difficile d'expliquer. Si je m'arrête, les voitures passent, toute la chaîne est retardée.

- Alors, interrogea Daubat après son départ, le "patron" vous a expliqué ?

- Oui. Il est formidable, il voit le défaut tout de suite.

- C'est normal, hein, un chef...

Son visage avait une expression ironique.

- Vite, dit-il, on n'a pas le temps.

Je l'avais contrarié. Il finit par se dérider quand le régleur qui passait lui cria quelque chose à propos de son élève. Ça lui donnait de l'importance.

- Quelle heure est-il ? demandai-je.

- Trois heures. Vous êtes fatiguée ?

- Non, non, ça va.

- Regardez-moi ça !

Daubat me tira vers la voiture et me montra les pare-soleil. Au-dessus de la charnière, le tissu, trop tendu, avait éclaté.

- Ils vont trop vite. Pour s'avancer, ils font dix voitures à la file, n'importe comment pour s'asseoir et aller fumer une cigarette dans les cabinets. Celui-là surtout.

Il me montra le dos rond d'un homme accroupi devant les fenêtres.

- Eh toi, viens voir un peu ici ce que tu as fait.

Le dos ne bougea pas.

- Notez, notez, me dit Daubat. Tant pis pour sa prime. De toute façon, ils ne restent pas. Autrefois, c'étaient des professionnels qui faisaient ça ; trois voitures à l'heure. Maintenant, sept. Écrivez, couleur plage arrière non conforme.

J'aurais voulu m'arrêter, demander la permission de souffler un peu. Les jambes dures comme du bois, rouillées aux articulations, je descendais moins vite. Et quand je grimpais dans une voiture derrière Daubat, je me dépêchais de m'accroupir quelques secondes. Il s'aperçut que je ne suivais pas très bien.

- Reposez-vous. Ensuite, vous me remplacerez et j'irai en fumer une.

Rien n'était prévu pour s'asseoir. Je me tassai entre deux petits fûts d'essence. Là, je ne gênerais personne. La fatigue me coupait des autres et de ce qui se passait autour de moi. Les moteurs de la chaîne grondaient sur quatre temps, comme une musique. Le plus aigu était le troisième. Il pénétrait par les tempes telle une aiguille montait jusqu'au cerveau où il éclatait. Et ses éclats vous retombaient en gerbes au-dessus des sourcils, et, à l'arrière, sur la nuque.

- Mademoiselle ? À vous.

Daubat me tendit sa plaque.

- Allez-y, je reviens. Attention aux pare-soleil.

Grimper, enjamber, m'accroupir, regarder à droite, à gauche, derrière, au-dessus, voir du premier coup d'œil ce qui n'est pas conforme, examiner attentivement les contours, les angles, les creux, passer la main sur les bourrelets des portières, écrire, poser la feuille, enjamber, descendre, courir, grimper, enjamber, m'accroupir dans la voiture suivante, recommencer sept fois par heure.

Je laissai filer beaucoup de voitures. Daubat me dit que cela ne faisait rien puisqu'il était avec moi pour deux ou trois jours. Gilles le lui avait confirmé.

- Ensuite, ils me mettront à la fabrication.

Sur son poignet, je voyais les aiguilles de sa grosse montre. Encore une heure et demie...

Quand il resta moins d'une heure à travailler, je retrouvai des forces et je contrôlai très bien deux voitures à la suite. Mais l'élan se brisa à la troisième. Au dernier quart d'heure, je n'arrivais plus à articuler les mots pour signaler à Daubat ce qui me paraissait non conforme. Certains ouvriers nettoyaient leurs mains au fût d'essence qui se trouvait là.

- Ceux-là, me dit Daubat, ils arrêtent toujours avant l'heure.

Je les enviai.

Nous contrôlâmes jusqu'à la fin et, quand la sonnerie se fit entendre, Daubat rangea posément nos plaques dans un casier, près de la fenêtre.

Une joie intense me posséda. C'était fini. Je me mis à poser des questions à Daubat, sans même prêter attention à ce qu'il me répondait. Je voulais surtout quitter l'atelier en sa compagnie, j'avais peur de passer seule au milieu de tous les hommes.

Dans le vestiaire, les femmes étaient déjà prêtes. Elles parlaient fort, et, dans ma joie de sortir, je leur fis à toutes de larges sourires.

À six heures, il reste encore un peu de jour, mais les lampadaires des boulevards brûlent déjà. J'avance lentement, respirant à fond l'air de la rue comme pour y retrouver une vague odeur de mer. Je vais rentrer, m'étendre, glisser le traversin sous mes chevilles. Me coucher... J'achèterai n'importe quoi, des fruits, du pain, et le journal. Il y a déjà trente personnes devant moi qui attendent le même autobus. Certains ne s'arrêtent pas, d'autres prennent deux voyageurs et repartent. Quand je serai dans le refuge, je pourrai m'adosser, ce sera moins fatigant. Sur la plate-forme de l'autobus, coincée entre des hommes, je ne vois que des vestes, des épaules, et je me laisse un peu aller contre les dos moelleux. Les secousses de l'autobus me font penser à la chaîne. On avance à son rythme. J'ai mal aux jambes, au dos, à la tête. Mon corps est devenu immense, ma tête énorme, mes jambes démesurées et mon cerveau minuscule. Deux étages encore et voici le lit. Je me délivre de mes vêtements. C'est bon. Se laver, ai-je toujours dit à Lucien, ça délasse, ça tonifie, ça débarbouille l'âme. Pourtant, ce soir, je cède au premier désir, me coucher. Je me laverai tout à l'heure. Allongée, je souffre moins des jambes. Je les regarde, et je vois sous la peau de petits tressaillements nerveux. Je laisse tomber le journal et je vois mes bas, leur talon noir qui me rappelle le roulement de la chaîne. Demain, je les laverai. Ce soir, j'ai trop mal. Et sommeil.

Et puis je me réveille, la lumière brûle, je suis sur le lit ; à côté de moi sont restées deux peaux de bananes. Je ne dormirai plus. En somnolant, je rêverai que je suis sur la chaîne ; j'entendrai le bruit des moteurs, je sentirai dans mes jambes le tremblement de la fatigue, j'imaginerai que je trébuche, que je dérape et je m'éveillerai en sursaut.

Le vendeur installait encore son étalage quand j'achetai le journal. Il accrochait un quinquet à la bâche qui lui servait de toit. Le F.L.N. et ses collecteurs occupaient trois colonnes. On en arrêtait chaque jour. Ils resurgissaient. On demandait des mesures exceptionnelles. Dans l'autobus, autour de moi, il y avait beaucoup d'Algériens. Étaient-ils du F.L.N. ? Tuaient-ils la nuit ?

J'aimais la longueur du trajet. Il y avait parfois d'agréables paysages, des aperçus du Bois de Vincennes, des fenêtres éclairées face aux arbres, derrière lesquelles j'imaginais des odeurs de café et de savons parfumés. Je finissais de me réveiller en route.

Au vestiaire, j'arrivai parmi les premières. Les autres femmes ne me parlaient pas encore. Et pourtant, une fille jeune, entrée après moi, avait pénétré déjà dans leur intimité.

J'avais apporté une vieille blouse, assez longue, enveloppante, qui me préservait des taches et de la poussière.

C'était le quatrième jour, et je commençais à regarder au-delà de moi et de ma fatigue. Je découvrais que les bras et les pieds qui remuaient autour de moi appartenaient à des hommes et que ces hommes avaient aussi des visages.

J'arrivai dans l'allée - en avance pour éviter le "hou" des hommes - et je vis un jeune garçon qui fabriquait une pancarte. Quand il eut terminé, il la posa sur les bourrelets pendus à un crochet, les snapons, dit-on ici.

En passant je lus :

NE TU SE PAS.

La sonnerie s'était fait entendre. Il manquait beaucoup d'ouvriers. L'odeur écœurante des moteurs qui chauffaient se mêlait à celle de l'essence. Il fallait surmonter la nausée et dérouiller ses jambes. Le garçon à la pancarte prit quelques snapons sur son épaule et grimpa dans une voiture. Il les posait aux deux portières avant. Il était menu, petit, avec, dans un visage huileux, l'œil noir et rond d'un animal curieux. Il me regarda avec sévérité. Machinalement, je lui dis bonjour. Il s'arrêta de clouer.

- Vous dites bonjour aujourd'hui ? Et pourquoi pas hier ?

Étonnée, je ne répondis pas. Je n'avais jamais pensé à dire bonjour ou au revoir. Il haussa les épaules. Il n'était pas beau. Je voulus me justifier.

- Excusez-moi, dis-je.

Mais il avait déjà terminé et courait vers la voiture suivante. D'autres entrèrent, clouèrent, vissèrent, sortirent. Personne ne me salua.

Daubat vint vers moi.

Alors, toute seule aujourd'hui ? Ça ira. Je viendrai vous voir tout à l'heure.

Il était gentil avec moi. Je lui plaisais, j'étais sérieuse, je ne riais pas avec les hommes, je me tenais à l'écart.

Quand il quitta la voiture, le petit cloueur cracha de côté d'un air de dégoût. Je compris tout à coup qu'il avait pu prendre mon silence pour quelque réflexe raciste et je m'approchai de lui.

- Excusez-moi, dis-je.

Il se retourna.

- Quoi ? Qu'est-ce que c'est, madame ? demanda-t-il avec impatience.

Je dis plus fort

- Excusez-moi, je n'osais pas dire bonjour.

- Vous ne connaissez pas la politesse ? dit-il en se penchant vers moi. Alors, pourquoi vous dites bonjour aux chefs ?

- Excusez-moi, dis-je pour la troisième fois.

Il cessa de clouer.

- Pardon madame, dit-il cérémonieusement. Vous me laissez passer s'il vous plaît ?

Je le sentais hostile et j'en étais mécontente. Il se dirigea vers les snapons suspendus où était toujours la pancarte et interpella un homme qui s'approchait. J'aurais voulu suivre la scène, mais la voiture m'emportait, il me fallait descendre et prendre la suivante.

Je le retrouvai un peu plus tard et lui adressai un sourire.

- Pourquoi vous vous foutez de moi ? demanda-t-il avec colère.

Je me détournai et me promis de l'éviter.

Nous nous observâmes pendant toute la matinée et sous son regard, j'évitai de laisser transparaître ma fatigue et mon affolement quand je ne voyais pas le défaut.

Il arrêta son travail à midi vingt, rangea ses outils, nettoya ses mains à l'essence et attendit la sonnerie.

À la demie, il courut vers la porte et je le perdis de vue.

Je ne déjeunais pas à la cantine. Lucien m'avait dit : "Ça te déplaira, et puis, il n'y a que des hommes. À ma table, c'est complet".

J'emportais quelques provisions que je mangeais dans le vestiaire et je marchais ensuite un court moment autour de l'usine. Ma solitude était grande et je la ressentais intensément. À deux heures moins le quart, je rentrais et rejoignais l'atelier et ma place, prenant bien soin de ne pas déranger ceux qui dormaient.

Près des fûts d'essence, il y avait une pierre saillante, et je l'avais découverte avec délices. C'est là que je me reposais et que je me faisais oublier.

Mon ennemi du matin m'y découvrit. Il s'approcha de moi.

- Vous êtes la sœur de Lucien ?

- Mais oui.

- Je croyais que vous étiez sa femme. Pourquoi, reprit-il, l'œil inquisiteur, vous portez votre blouse si longue ? Les autres femmes, c'est pas comme ça.

Stupéfaite, je le regardai. Il était déjà reparti. Chacun maintenant gagnait son poste. La chaîne allait se mettre en marche. À chaque reprise du travail, je me demandais : "Est-ce que je tiendrai ?" Aucun temps n'était prévu pour le repos, pour le besoin le plus naturel. Les hommes réussissaient à souffler un peu, en trichant, mais moi je n'y arrivais pas encore. La voiture était là, et puis l'autre et l'autre.

Le garçon aux snapons m'aborda une fois encore. Il s'était assis sur le rebord de la portière, et quand la voiture arriva à ma hauteur, il glissa vers moi en disant :

- Pourquoi vous vous arrêtez pas un peu ?

Toujours du même ton fâché, et sans attendre que je lui réponde.

De temps en temps, Daubat faisait un saut jusqu'à moi. J'étais devenue sa protégée, son élève.

J'aimerais, lui dis-je, voir comment se fabrique une voiture. Pourquoi n'amène-t-on pas les nouveaux visiter chaque atelier, pour comprendre ?

- Attention, vous avez laissé passer un pli, ici. Pourquoi ?

- Oui. Pourquoi ? On ne comprend rien au travail que l'on fait. Si on voyait par où passe la voiture, d'où elle vient, où elle va, on pourrait s'intéresser, prendre conscience du sens de ses efforts.

Il se recula, sortit ses lunettes, les essuya et les remit.

- Et la production ? Vous vous rendez compte si on faisait visiter l'usine à tous les nouveaux ? Avouez, dit-il en riant, c'est encore des idées à votre frère ! Attention, la voiture.

Il sauta dans l'allée.

Attention, attention. Tous disaient ce mot du matin au soir.

- Vous travailliez où avant ?

C'était le poseur de snapons. Il penchait sa tête sur l'épaule qui supportait les bourrelets.

- J'habitais la province.

Il se retourna pour clouer.

- Pourquoi avez-vous mis cette pancarte sur vos bourrelets ?

Comment ?

Je répétai ma question.

- Pour que personne les touche. Je prépare à l'avance. Les pointes dedans. Regardez.

Il me montra. Alors je traduisis le sens de l'écriteau :

NE TOUCHEZ PAS.

Un élan de sympathie me poussa vers lui.

- Quel est votre nom ?

- Pourquoi ? dit-il, étonné.

Et il sauta.

Je le retrouvai dans la voiture d'après. Il tapait fort et descendit quand j'arrivai. Il m'attendait dans la troisième et me dit :

- Je m'appelle Mustapha. Et vous, c'est comment ?

- Élise.

- Élise ? C'est français ?

À cinq heures, quand s'allument les grandes lampes, toutes mes forces s'échappèrent. Un engourdissement dangereux détruisait tout effort de pensée. Une idée dominante, fixe, obsédante me possédait : m'asseoir, m'étendre. Depuis quatre jours, quand j'arrivais dans ma chambre après neuf heures de chaîne, une heure d'autobus, dix heures de station debout, je me jetais sur le lit et faire l'effort de me laver m'était douloureux. J'avais commencé par négliger mes chaussures. Je ne les frottais plus. Les premiers jours, je me dégoûtai. Mais, insensiblement, je glissai vers l'habitude. Je feuilletais les journaux sans les lire, Un soir, pourtant, je passai une heure et demie à raccourcir ma blouse et à me confectionner une ceinture dans l'ourlet coupé. J'espérais que mon corps s'habituerait à la fatigue, et la fatigue s'accumulait dans mon corps.

Ce soir-là, Lucien était venu me dire, avant la sortie : "Passe chez nous, viens dîner".

Anna m'ouvrit. Elle était belle. Elle avait dû passer l'après-midi à se mettre en scène. Couché sur le lit, Lucien se souleva :

- Et voici la camarade Élise, ouvrière de choc aux usines...

- Tais-toi, Lucien, ou je m'en vais.

- Ne te fâche pas, dit-il.

Il s'étira, descendit du lit et s'approcha de moi.

- Sans blague, ça va ?

Nous discutâmes du travail, et pour la première fois, il s'intéressa à ce que je disais. Anna s'était assise sur le lit et nous écoutait. Je parlai à Lucien de Mustapha. Il le connaissait, il avait travaillé à la chaîne avec lui. Mustapha avait dix-neuf ans, me dit-il. C'était le plus jeune de la chaîne. Le plus terrible aussi.

- On a frappé, dit Anna.

Lucien alla ouvrir. Henri entra.

- Toi, dit-il à Lucien en guise de bonsoir, je te retiens. Deux mois sans rien dire. Élise, vous êtes là ?

Je ne le savais même pas. Bonsoir. Salut, Anna. Tu ne peux pas écrire, venir ?

- Non, mon vieux, dit Lucien calmement. Je travaille, je n'ai plus le temps.

- Enfin...

Il quitta son imper et le posa sur le lit. Nous étions tous un peu gênés, lui pas. Il commença à parler avec mon frère de livres, de conférences, de théâtre.

- Et toi, dit-il, qu'est-ce que tu fais ?

Lucien lui détailla fièrement ses activités nocturnes, le nombre d'affiches collées, les slogans peints sur les murs. Henri gardait le silence.

Voilà, dit-il après un moment. Tu es satisfait. Toute ton ardeur, tes idées généreuses, tes possibilités, tu n'as pas trouvé mieux que de les employer à coller des affiches. Je t'écoute depuis un moment. C'est un sport pour toi, un jeu de cache-cache avec les flics. C'est efficace de barbouiller les murs ?

- Sûrement moins que d'écrire des livres ou de faire jouer des pièces interdites, ou d'organiser des conférences. Mais que veux-tu, ces choses-là ne sont pas dans mes cordes. Moi, ce qui me reste, c'est le barbouillage. Plus tard, quand la guerre sera finie, on se souviendra de vous, tandis que les colleurs d'affiches…

- Couche-toi donc la nuit au lieu de courir les rues un pot de colle à la main. Tu n'as plus que la peau et les os !

Lucien blêmissait. Henri l'avait atteint.

- Tu es devenu ouvriériste, je te l'ai déjà dit, il n'y a pas moyen de discuter, acheva Henri. Et il se tourna vers moi :

Et Paris, Élise ?

Nous dîmes des banalités. Où étaient les soirées de chez nous, dans les odeurs de soupe et de sauce à l'ail, les cris de la rue et de la cour ? Qu'est-ce qui avait chaviré ? Anna remplaçait Marie-Louise, moi j'étais toujours là. Mais ce n'était plus le temps des désirs. Nous étions dans la vie, "dans le coup", disait Henri. Nous étions passés sur la scène. Mon frère se dérida quand même. Henri et lui sortirent ensemble, comme autrefois, mais je devinai qu'ils poursuivraient dehors leur controverse.

- Que pensez-vous d'Henri ? demandai-je à Anna.

- Beaucoup de choses contradictoires.

Ses cheveux cachaient la moitié de son visage. Je l'enviai de savoir être belle.

- Ah, soupirai-je, je vais me coucher. Déjà dix heures. Ça ne fait pas beaucoup à dormir. Comment Lucien tient-il le coup ?

Elle me sourit. Ça m'agaçait, ce parti pris d'éviter les conversations. "Fuyante, sournoise, menteuse ; fausse, fausse". Je l'imaginai à la chaîne avec ses longs cheveux. Plairait-elle à Mustapha ? Moi aussi j'avais les cheveux longs. J'aurais voulu que Mustapha le sût, ce petit singe malingre, méchant, qui m'avait demandé :

"Pourquoi portez-vous votre blouse si longue ?"

Apercevoir l'horizon entre les têtes et les cols relevés, par les vitres de l'autobus, suivre la descente du brouillard. Des lectures scolaires me revenaient à propos du brouillard. La mélancolie. Je voyais une tête penchée appuyée sur une main.

J'avais cinquante minutes d'irréalité. Je m'enfermais pour cinquante minutes avec des phrases, des mots, des images. Un lambeau de brume, une déchirure du ciel les exhumaient de ma mémoire. Pendant cinquante minutes, je me dérobais. La vraie vie, mon frère, je te retiens ! Cinquante minutes de douceur qui n'est que rêve. Mortel réveil, porte de Choisy. Une odeur d'usine avant même d'y pénétrer. Trois minutes de vestiaire et des heures de chaîne. La chaîne, ô le mot juste... Attachés à nos places. Sans comprendre et sans voir. Et dépendant les uns des autres. Mais la fraternité, ce sera pour tout à l'heure. Je rêve à l'automne, à la chasse, aux chiens fous. Lucien appelle cet état : la romanesquerie. Seulement, lui, il a Anna ; entre la graisse et le cambouis, la peinture au goudron et la sueur fétide, se glisse l'espérance faite amour, faite chair... Autrefois, il y a quelques mois, était Dieu. Ici, je le cherche, c'est donc que je l'ai perdu. L'approche des êtres m'a éloignée de lui. Un grand feu invisible. Tant d'êtres nouveaux sont entrés dans mon champ et si vite ; le feu a éclaté en mille langues et je me suis mise à aimer les êtres.

Mustapha sifflotait. J'avais craint qu'il ne remarquât ma blouse raccourcie et surtout mes cheveux. Ils étaient simplement attachés sur la nuque par la ceinture quadrillée de la blouse. Mustapha était songeur. II travaillait vite, trop vite, j'avais déjà noté trois bourrelets mal posés.

J'examinais une plage arrière quand quelqu'un entra dans la voiture. Mustapha poussa un cri de joie et lâcha son marteau. Un homme, dont je n'aperçus que le dos, s'accroupit auprès de lui. Ils s'embrassèrent. Mustapha riait, claquait des mains. La voiture les emporta tandis qu'ils bavardaient.

Que faire ? Fallait-il lui rappeler le travail qui l'attendait ? Devais-je noter "manque snapon, manque... " ?

J'allai vers un des ouvriers, qui, plus haut, posait les tableaux de bord. Je tapotai son bras. Il se retourna et me sourit.

- Prévenez votre camarade, dis-je. Il a laissé partir quatre voitures. Je ne voudrais pas qu'il ait des ennuis.

Il haussa les épaules.

- Laissez-le. C'est un fainéant.

Un qui travaillait près de lui s'était penché pour écouter.

- Qui ? cria-t-il à l'autre qui lui répondit en arabe en désignant Mustapha.

Il posa son outil et courut vers la voiture.

Je repris ma place. Peu à peu, les muscles s'habituaient. Mais je rêvais encore la nuit de chaînes gigantesques que j'escaladais.

Mustapha m'interpella.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Je voulais vous prévenir, dis-je. Vous avez laissé partir quatre voitures.

- Ça ne vous regarde pas.

Il était mécontent et fit le geste d'écrire.

- Vous marquez, c'est tout.

L'homme l'avait rejoint. Je me détournai, mais je sentis qu'ils parlaient de moi et je n'osai bouger.

Ils s'écartèrent de la portière. Je descendis et m'arrêtai quelques secondes. Une soif subite me vint. Les successives émotions, la timidité, les moqueries de Mustapha se concrétisèrent dans ce désir brutal. Il restait environ trois heures avant la pause. J'allai m'appuyer au mur. Mustapha passait justement. Ses bourrelets autour du cou, il ressemblait à un charmeur de serpents. L'homme lui tenait encore compagnie. De profil, il était sec et quand il parlait, ses joues se creusaient sous les pommettes. Il y avait, sous ses épais  sourcils, un feu noir allongé qui était son regard. Il souriait et s'appuyait d'une main à l'épaule de Mustapha.

Il fallait que je sorte. Ça n'allait pas. L'odeur de l'essence faisait autour de moi comme des ronds de fumée qui montaient jusqu'à ma bouche. J'avais laissé filer plusieurs voitures. Comment sortir ? Je pensai à Daubat. Il était quelque part vers le haut de la chaîne. Longeant l'allée je l'aperçus qui tendait le plastique, aidé par deux garçons. Il me vit et s'étonna.

- Je suis malade, dis-je. Pouvez-vous me remplacer un moment ?

Il me considéra les yeux ronds.

- Vous avez laissé les voitures ?

- Je suis malade.

- Ah la la la la !

Il me semblait que j'étais l'objet de tous les regards. J'eus peur. Être malade n'était pas si simple. Ça n'était pas prévu. J'aurais voulu retourner à ma place. Être un rouage qui ne se détraque jamais donnait un sentiment de sécurité ; mais se mettre en travers, devenir un estomac sensible, une tête lourde...

- Mon petit, dit Daubat - et il me serrait le bras -, sortez. Vous êtes comme un cadavre. Ah, les femmes à la chaîne ! En passant, avertissez le chef d'équipe. Il mettra quelqu'un. Moi, voyez, je ne peux pas bouger. Ça va trop vite. Saïd, appela-t-il, conduis-la à Bernier.

Bernier était assis sur un haut tabouret, devant un pupitre qui atteignait presque son menton. Vêtu d'une blouse trop longue et dont il avait roulé les manches, il paraissait frêle. Son visage au nez retroussé, aux petits yeux ronds et enfoncés, était naturellement rieur. Il semblait toujours content. Quelquefois, d'un grand coup de gueule, il rappelait sa fonction à des hommes qui ne le respectaient guère. Mais ses cris tenaient du jappement, ils n'intimidaient personne. Par contre, il tremblait dès que Gilles l'interpellait.

- Bon, dit-il quand j'eus expliqué. Bon, bon. Il cherchait ce qu'il convenait de faire.

- Eh bien oui. Je vais vous donner un bon de sortie pour l'infirmerie. Voilà. Un quart d'heure, ça suffit ? Il est huit heures cinquante, jusqu'à neuf heures quinze. Et, ajouta-t-il tristement, je vais vous remplacer moi-même.

Il posa son porte-plume. Il composait des pancartes en gothique : FREINS - LAINE DE VERRE - TIRETTES N°2.

- Où est l'infirmerie, s'il vous plaît ?

De l'autre côté de la rue. Mais...

Il descendit de son tabouret et choisit minutieusement un crayon.

- Mais vous ne sortez pas, vous passez par le souterrain.

Je ne connaissais pas le souterrain.

- Vous vous débrouillerez en bas, dit-il, agacé. Le copain de Mustapha s'approcha à ce moment-là du pupitre.

- Salut, Rezki, lui cria Bernier. Alors, tu es revenu ?

- Oui, je vais porter mes papiers au contrôle médical.

- Tiens, amène-la à l'infirmerie, dit Bernier vivement.

Je pris le bon qu'il me tendait et je suivis l'homme appelé Rezki. Quand nous arrivâmes près de la porte, une clameur nous accueillit.

"Hou, hou", hurlaient les hommes. Celui qui m'accompagnait s'arrêta et s'approcha d'eux. Ils étaient une dizaine, Africains noirs et Algériens qui nous conspuaient bruyamment. J'avançai de quelques pas et me trouvai à la hauteur de mon guide. Il leur cria quelque chose dans sa langue et me poussa vers la porte. Quand elle nous eut séparés du vacarme de l'atelier, il me dit doucement "Excusez-les". Puis il ajouta, comme Lucien:

- L'usine, ça rend sauvages.

Ensuite, il ne m'adressa plus la parole et parut m'oublier. Je le suivis dans le souterrain reliant les deux parties de l'usine.

- Vous êtes là depuis quand ? demanda-t-il lorsque nous regagnâmes l'air du dehors.

- Depuis neuf jours.

Il me montra l'escalier qui conduisait à l'infirmerie et continua son chemin vers les bureaux.

C'était une petite pièce, claire et bien chauffée. Devant un fourneau à gaz se tenait une vieille femme en blouse blanche.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle.

- Je me sens mal, j'ai des nausées.

- Vous êtes enceinte ?

Je répondis non avec indignation.

- Asseyez-vous.

Elle prit avec douceur mon poignet, et quand ce fut fini, revint vers le fourneau. Elle souleva la bouilloire, choisit un verre sur une planche et le posa sur la table, devant moi. Je vis qu'elle portait des pantoufles bordées de fourrure.

- Voilà, mon petit. Vous allez boire doucement. C'était une tisane. Je savourai l'instant. On s'occupait de moi, on me préparait une tisane. L'infirmerie tiède, ensoleillée, où il y avait des objets humains, la bouilloire, la vapeur en spirales, un évier carrelé de blanc, des verres, me fit prendre en horreur le monde disproportionné de l'atelier, la chaîne, les piliers métalliques et l'odeur d'essence chaude. "Je ne resterai pas. Encore cinq jours, la paye, et je pars".

La vieille femme regarda l'heure.

- Je signe votre bon, mon petit. Quand vous vous sentirez mieux, vous partirez.

Je bus doucement en soufflant à petite bouche sur la tisane. Mes doigts se réchauffaient au contact du verre. Le téléphone sonna. L'infirmière se dirigea vers l'appareil accroché au mur. Tandis qu'elle parlait, sa main dénichait dans sa coiffure une épingle dont elle se gratta l'intérieur de l'oreille. Ce geste, la grand-mère l'avait souvent.

La tiédeur, la lumière, les carreaux disparurent. Mes lettres mensongères, et les siennes, écrites par quelque pensionnaire à qui elle les dictait, ses accusations, ses malédictions et la prière finale "Viens me chercher !" Je répondais "Patience, ici, je gagne de l'argent. À mon retour, je ferai tout repeindre et je t'achèterai la radio".

Quelqu'un frappa à la porte. Elle posa le récepteur et cria "Entrez".

- Encore toi, dit-elle à l'homme qui apparut.

Il était petit, le teint bien cuit et la chevelure frisée. Est-ce que tu vas me raconter ?

- C'est la gorge, dit l'homme.

- Oui. Assieds-toi. Et attention à mes flacons en passant.

Je me levai, remerciai et sortis. Les grands braillards étaient occupés. Ils m'aperçurent trop tard. Leurs cris m'arrivèrent, assourdis, quand je me trouvais déjà loin d'eux.

- Ça va pas ? demanda Mustapha quand il me vit.

- Ça va mieux.

- Comment ? dit-il en tendant l'oreille.

- Ça va mieux ! criai-je.

Le régleur qui passait me regarda sévèrement. Je grimpai sur la chaîne. Bernier m'aperçut et vint me réclamer le bon.

- Ça va ?

Je secouai la tête. C'était vrai. Ça allait mieux. Ma place, mon petit carré d'univers dans lequel j'avais déjà des points de repère, ce qu'on appelle des habitudes, me donnait la sensation rassurante du terrier, du gîte, du refuge.

Vers dix heures, il y eut un déménagement. Le copain de Mustapha arriva et Bernier appela celui des ouvriers qui vissait les rétroviseurs. C'était un étranger. Mustapha l'appelait "le Magire". Daubat m'avait dit "un Hongrois", et Gilles avait précisé "un Magyar". Il ne parlait pas le français et travaillait sans un mot, sautant d'une voiture à l'autre avec une sorte d'acharnement. À imaginer la solitude de cet être sans contact avec rien, pas même celui, rude mais réel, d'une grossièreté que l'on se jette entre hommes, je me jugeais privilégiée.

Bernier jeta un coup d'œil dans la voiture où je me trouvais.

- Rezki  ! appela-t-il.

Il saisit mon bras et me dit à l'oreille :

- C'est lui maintenant qui va poser les rétros.

Il se mit à rire. Il ressemblait à un joyeux petit cochon.

- Rezki, cria-t-il, méfie-toi, elle voit tout.

- Elle voit tout en combien de minutes ? demanda l'autre froidement.

Bernier lâcha mon bras et descendit. L'Algérien vissa rapidement et, sans me regarder, quitta la voiture. Je l'observai pendant toute cette matinée. Il travaillait vite et bien. Nous ne nous trouvâmes jamais ensemble. Il avait pris de l'avance et je le cherchai des yeux sans le voir. Mustapha traînait, oubliait une voiture, courait vers le haut de la chaîne en jurant. Parfois il me faisait un signe et rattrapait la voiture où il posait son bourrelet en quelques secondes.

Je fis confiance à sa précipitation et je ne notai rien. Dans une voiture où je le rencontrai, je lui demandai l'heure. Il posa son marteau et me montra ses dix doigts écartés, puis deux doigts encore. Midi ; encore une demi-heure. Mustapha avait posé sa boîte sous le tableau de bord et fumait béatement. C'était interdit. II avait fermé les yeux. Je m'approchai de lui.

- Votre copain travaille vite.

- Arezki ? dit-il d'une voix endormie.

- Il s'appelle Arezki ? J'avais entendu Rezki.

- C'est la même chose.

Il tira sur sa cigarette et fit mine de se lever.

- Allez, me dit-il. Vous allez perdre votre prime.

Je courus à la voiture suivante. J'en descendais quand Arezki arriva et chercha le bidon d'essence pour nettoyer ses mains. Il prit une grosse boule de laine de verre, en fit un tampon et le passa à son voisin.

- Bon appétit, vint me dire Mustapha.

Mon appétit est bon. Je mange au vestiaire où coule un unique robinet, goutte à goutte. Quelquefois, impatiente, je mange sans me laver les mains. Je tombe sur le banc. Quand j'aurai mangé, je me coucherai, mon manteau roulé en oreiller sous la tête. Un plaisir charnel, celui du repos.

L'après-midi, Gilles vint me voir. C'était une joie de regarder son beau visage de militant de banlieue. Résolu, dur et clair, son regard droit vous traversait. Il me fit un petit signe discret et nous nous mîmes à l'écart.

- Mademoiselle Letellier, que s'est-il passé ? On a trouvé onze voitures où manquaient les snapons, et ce n'était pas signalé. Bon, allez, ajouta-t-il en me poussant vers la voiture qui arrivait. Contrôlez vite et venez me le dire.

Je grimpai et regardai machinalement. Il m'observait. Les défauts s'évanouissaient à mon approche et, quand je me tournais à demi, ils réapparaissaient. D'une grosse écriture tremblée, je marquai n'importe quoi, et je revins vers lui.

- Ce matin, j'ai eu un bon pour l'infirmerie.

- Oui, je sais, mais Bernier vous a remplacée. Non, c'est après, vers la fin de la matinée.

Je gardai le silence. Il n'avait pas de colère dans le regard. La voiture suivante approchait.

- Allez

Je contrôlai, et, quand je descendis, il reprit :

- Écoutez, mademoiselle Letellier, vous êtes ici pour contrôler LEUR travail.

Il appuya sur leur.

- Ils sont ici pour le faire. J'aurais aimé en parler avec vous comme je l'ai fait avec votre frère. Malheureusement, ce n'est guère possible. Allez.

J'allai, j'inspectai, je descendis.

- Ici, il n'y a pas de conversation possible. Le soir, je suis pris, j'ai d'autres occupations. Allez.

En contrôlant, je pensai à la coupure du repas de midi. Je le lui dis en descendant. Il secoua la tête et me dit non, Lucien m'expliquerait pourquoi.

- Ça ne fait rien, dit-il.

Et il me souhaita bon courage.

- Mais, ajouta-t-il, faites bien votre travail. Il est dur, je le sais, et je suis contre les cadences actuelles. II y a des moyens pour changer certaines choses. Vous me comprenez ?

Il me quitta et appela Mustapha. Je montai dans la voiture que celui-ci venait de quitter. Arezki s'y trouvait. Il me regarda avec la plus complète indifférence.





[© Claire Etcherelli, Élise ou la vraie vie, Denoël éd., 1967, 278 pp. (texte extrait de la deuxième partie, pp. 74-107 de l'édition Folio)].

 

 

III. Christiane Peyre, Utile contrepoint

 

Le destin de l'ouvrage de Christiane Peyre, rédigé et publié quatre ans avant celui de Claire Etcherelli, a sans doute été moins heureux. Pourtant, c'est un témoignage tout aussi formidable de la vie en usine. J'en donne donc ici quelques pages, car il s'agit d'un texte (précédé d'une belle préface d'Albert Memmi) assez introuvable.
On a aussi affaire à une œuvre proche de l'autobiographie. Une jeune fille issue d'un milieu ouvrier comprend, sa licence de philosophie en poche, qu'elle ne trouvera pas les ressources financières nécessaires pour préparer sereinement le professorat. Elle devient donc manœuvre dans une raffinerie de sucre.
L'ouvrage est publié sous la forme d'un journal écrit "Porte de Vanves", de début août 49 au 15 octobre 1950.

 

 

2 septembre, vendredi


[…] Attente au bureau de la Main-d'œuvre à l'autre bout du quartier. On remplit encore des fiches, on signe.

Attente à l'usine pour passer la visite médicale. Le médecin, bien carré dans son fauteuil, me soupèse un moment du regard, puis laisse tomber : "Vous n'êtes pas enceinte ? ... Vous en êtes bien sûre ?... Prenez un poids là-bas, soulevez-le... Bien, vous êtes costaud, ça pourra aller. Baissez-vous. Encore. Encore, mettez-vous à quatre pattes, je veux voir vos dents. Vous êtes vraiment sûre de ne pas être enceinte ?... Allez, à la suivante". Et tandis qu'il gribouille quelques mots, je bats en retraite en enfilant de travers mes vêtements.

Courir chercher une blouse, acheter des espadrilles, un casse-croûte.

J'arrive à deux heures juste à l'usine, je vais être en retard. "Allez, vous direz qu'on vous a retenue au bureau pour vos papiers", me dit l'employé qui me remet ma carte de pointage. Un ouvrier qui passe me conduit à travers un dédale de cours, de couloirs, d'escaliers gris, et voici enfin l'atelier en plein travail.

D'abord, une chaleur étouffante, un bourdonnement étourdissant. Je ne distingue rien, je ne vois qu'une immense jungle mécanique, toute secouée par une vie d'automate.

L'homme m'amène auprès de la contremaîtresse, dont la haute silhouette blanche semble régner sur ce chaos de machines et de femmes. Elle me dit, joignant le geste à la parole : "vous allez faire ça". Elle prend une pile de plaques de fer sur une chaîne à rouleaux à hauteur des hanches et la met sur une machine. J'essaie une ou deux fois. C'est bien, il n'y a qu'à continuer. Et je continue à prendre des plaques, à les déposer sur la machine, à prendre des plaques, à les déposer sur la machine... Il y a beaucoup de machines semblables à côté de la chaîne à rouleaux. Je les regarde avec respect, avec crainte aussi. Autour de moi, les femmes les traitent avec familiarité. Je les admire. Pour moi, ces plaques, ces machines, ce travail, tout est absurde. Je vois bien que mes voisines comprennent le langage des machines qui n'est pour moi qu'un vacarme étourdissant. Pourtant, le métal chaud des plaques me réjouit un instant, je serre enfin dans mes doigts une chose résistante qui me donne une place dans la société, qui me donnera droit bientôt à une vraie paye.

Mais cette joie-là dure peu. J'ai vite compris sur quelles machines je dois mettre des plaques, et qu'elles sont groupées deux par deux avec une chaîne à rouleaux pour quatre machines. Alors je réalise que je suis liée à ces plaques jusqu'à dix heures du soir, et il est à peine trois heures. C'est l'éternité : jamais plus le soir n'arrivera.

Les plaques sont chaudes et coupantes, le bout de mes doigts commence à piquer et forme un rond humide entouré de poudre de sucre : la peau en est usée; elle est arrachée presque jusqu'au sang à la base des doigts. Les plaques que je prends par douzaines sont lourdes, et il faut pour les engager dans la machine exécuter une torsion des poignets qui se traduit en élancements de plus en plus douloureux. Il fait très chaud, des essaims d'abeilles assaillent le sucre. Le soleil brille au-dehors, des étuves, en face de nous, déversent une épaisse chaleur. Nous transpirons à grosses gouttes. Mes vêtements sont tout collés à mon corps, et j'ai soif.

La femme qui travaille sur les mêmes machines que moi échange quelques mots avec moi lorsque nous nous rencontrons près de la chaîne pour prendre des plaques. Elle a les cheveux blancs, les traits émaciés, l'œil maternel. La conversation est entrecoupée par nos allées et venues, mais elle m'empêche d'être tout à fait abrutie. La femme me demande mon âge, elle me dit : "C'est un métier dur d'être raffineuse" ; elle va un moment vers ses machines et reprend : "Moi, je n'ai pas voulu que ma fille fasse ce métier-là. J'ai donné un métier à ma fille, elle a seize ans, elle est apprentie couturière".

Vers 4 heures et demie, elle m'annonce : "On va pisser", et elle demande à une autre femme de me conduire au cinquième. Quatre minutes de libération, on monte les escaliers, les mains tombantes, enfin au repos.

À six heures : "on va manger". La trépidation de l'atelier s'arrête, nous nous installons sur le bord du plateau de fer et chacune prend son casse-croûte.

Ce quart d'heure est bien court. En me remettant au travail, je sens mes doigts gonflés, raidis, blessés, tout mon corps courbaturé, et l'horreur de découvrir que je n'ai encore fait que la moitié de la journée de travail.

À partir de huit heures, je ne retrouve de la force qu'en allant boire très souvent un peu d'eau fraîche dans le creux de mes mains. Par chance, le robinet n'est pas loin.

Mais voici que la fatigue s'envole : il est près de neuf heures un quart, c'est la dernière heure qui est entamée, la journée et même la semaine sont achevées. L'atmosphère se détend. Les femmes jettent de grands seaux d'eau bouillante sur leurs machines. Les mécaniciens viennent bavarder un peu avec nous. Puis ma camarade me dit que pour moi, aujourd'hui, c'est fini. Je peux aller à la douche. Il n'est pas encore tout à fait dix heures.

En rentrant chez moi, je me jette sur mon lit. Tous mes muscles sont broyés, et ma tête est légère, très légère.



[© Christiane Peyre, Une société anonyme, Julliard éd., 1963, 213 pp. (texte extrait du chapitre II, pp. 28-35).

 

 


 

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