XXIX. Les hommes doivent lutter ensemble contre la souffrance

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Il est nécessaire à tous, riches ou pauvres, de s'éclairer sur les meilleurs moyens de soulager la misère.

 

- Mais alors, dit Henri, si la souffrance est utile, il ne faut donc pas la combattre ?

- Au contraire, mon ami, car elle n'est utile que parce qu'elle nous excite à la combattre en mettant en commun toutes nos forces. Je ne prétends nullement qu'il faille se résigner à voir souffrir autour de soi, comme on se résigne à savoir qu'il y a des gens qui meurent sur la terre à chaque minute de la journée. Quoique les hommes sachent qu'ils doivent tous mourir, ne voyez-vous pas qu'ils font des efforts constants pour écarter la mort aussi loin que possible, et diminuer le nombre des victimes qu'elle fait autour d'eux chaque jour ? Eh bien, nous devons faire pour les autres maux comme nous faisons pour celui-là.

Seulement, le médecin qui se consacre à l'étude des maladies, ne commence pas par se faire des illusions, et par se figurer qu'il arrivera du jour au lendemain à guérir tous les malades, à empêcher tous les hommes de souffrir et de mourir. Non. Mais il se promet de guérir le plus de gens possible et de diminuer ainsi l'empire de la mort. De même, ceux qui se consacrent à l'étude des misères qui existent dans la société et de leurs remèdes, c'est-à-dire à l'étude des questions sociales, ne doivent pas commencer par rêver l'impossible, ni espérer une guérison complète et soudaine de tous les maux, par exemple de la pauvreté. En revanche, on peut combattre la pauvreté comme les maladies et la mort, la faire diminuer et lui arracher le plus de victimes possible.

- C'est déjà quelque chose, c'est beaucoup ! s'écria Francinet qui ne perdait pas une seule parole. Ah ! Monsieur Edmond, vous voyez bien ! Mademoiselle Aimée n'avait pas tout à fait tort, et il doit y avoir des remèdes au sort misérable des pauvres.

- Oui oui, c'est cela ! s'écria Aimée en frappant des mains. Oh ! Monsieur Edmond, je vous en prie, expliquez-nous en ce qui concerne cette question. Je vois bien que vous savez toutes sortes de choses là-dessus ; et moi, je ne sais rien, je ne connais rien, sinon qu'il y a des gens malheureux qui souffrent ; et cela me fait souffrir, et cela me rend malheureuse aussi. La chanson du pauvre me poursuit partout ; dès que je suis seule, je la chante sans le vouloir, et la nuit, en rêve, je crois encore l'entendre

. - Mon enfant, ce que vous me demandez là est toute une science, qu'on appelle économie sociale ou économie politique. C'est l'étude des moyens d'accroître la richesse et de diminuer la misère dans une nation.

- Oh ! Monsieur, s'écrièrent les trois enfants tout d'une voix, que nous serions heureux d'apprendre cela ! Comme nous nous appliquerions pour comprendre !

- Allons, dit M. Edmond en souriant, j'aurais mauvaise grâce à me faire trop prier ; car, sachez-le, M. Clertan m'avait précisément recommandé de m'entretenir avec vous sur ces intéressantes questions ainsi que sur les problèmes de morale civique et de législation usuelle qui s'y rattachent. Il croit que, dans notre société moderne, il est nécessaire à tous, riches et pauvres, de s'éclairer sur des sujets si instructifs, si moraux, et si religieux. Seulement, j'aurai besoin de beaucoup d'attention de votre part. Comme cela, nous arriverons, j'en suis sûr, à un excellent résultat, car les choses les plus utiles sont aussi les plus intéressantes dès qu'on les comprend.

Les trois enfants étaient dans l'enthousiasme. Aussi demandèrent-ils un premier entretien pour le lendemain ; puis ils coururent tous les trois remercier M. Clertan, qui avait songé avant eux-mêmes à l'objet de leurs désirs.